Le QI foot­ball pour les nuls.

POUR LES NULS

So Foot - - SOMMAIRE - PAR MM

À son ar­ri­vée, Carles Ro­ma­go­sa, le di­rec­teur tech­nique de la for­ma­tion du PSG, a été clair: pour que Pa­ris passe un cap, il faut tra­vailler le

“QI foot­ball” de ses jeunes joueurs. Une table ronde s’im­po­sait pour dé­fri­cher le concept.

C’est quoi le QI foot­ball?

Hans Lei­tert: L’in­tel­li­gence foot­bal­lis­tique n’est rien d’autre que de trou­ver la bonne ré­ponse, par­mi plein de ré­ponses pos­sibles, à une si­tua­tion spé­ci­fique. Si pour un pe­nal­ty, le nombre d’op­tions est ré­duit, dans le jeu ou­vert, elles sont très dif­fé­rentes.

Ben Lyt­tle­ton: Je suis d’ac­cord. Le seul truc que j’ai­me­rais ajou­ter, c’est la no­tion d’es­pace-temps et de lieu. Il s’agit de prendre la bonne dé­ci­sion au bon mo­ment, et pas juste sur le ter­rain, en de­hors aus­si.

Me­riem Salmi: En psy­cho­lo­gie, une dé­fi­ni­tion de l’in­tel­li­gence est la ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion à l’en­vi­ron­ne­ment. On peut par­ler d’in­tel­li­gence à par­tir du mo­ment où on est ca­pable de trou­ver une so­lu­tion à cette dif­fi­cul­té.

Jean-Fran­çois Chermann: J’aime bien la dé­fi­ni­tion de Pia­get, qui di­sait que l’in­tel­li­gence, c’est ce qu’on fait quand on ne sait pas. Quelles sont les stra­té­gies qu’on met en place pour trou­ver une so­lu­tion à un pro­blème qu’on n’avait pas l’ha­bi­tude d’abor­der. Après, il y a plein de types d’in­tel­li­gence: émo­tion­nelle, af­fec­tive, spa­tiale…

MS: Quand on re­garde un match de foot, on voit bien qu’au-de­là de ta­per dans un bal­lon, on fait ap­pel à plein d’autres com­pé­tences cog­ni­tives: sa­voir lire le jeu, faire des choses avec son corps. On peut donc par­ler d’in­tel­li­gence psy­cho­mo­trice. Pen­dant long­temps, on a éva­cué la ques­tion des émo­tions, on ne par­lait que d’in­tel­li­gence in­tel­lec­tuelle et on ran­geait tout le reste der­rière l’in­tui­tion. Quelque chose de l’ordre du mys­tique…

Ve­ro­ni­ka Kreit­mayr: L’in­tel­li­gence est sou­vent confon­due avec la connais­sance. Mais quand vous êtes joueur, vous n’avez pas be­soin de cette connais­sance, vous avez be­soin de ca­pa­ci­tés de per­cep­tion, de pla­ce­ment, d’ex­pé­rience, de créa­ti­vi­té. Des ma­nières dif­fé­rentes d’être in­tel­li­gent.

JFC: On peut être un très grand joueur de foot­ball sur le plan de la ca­pa­ci­té vi­sio-spa­tiale

et ne pas avoir une in­tel­li­gence émo­tion­nelle suf­fi­sam­ment im­por­tante pour pou­voir se com­por­ter cor­rec­te­ment dans un groupe.

MS: J’ai mon­té un centre de pré­for­ma­tion où les ga­mins ont 12-13 ans. Ils vivent vingt-quatre heures sur vingt-quatre en­semble, ils vont en cours en­semble, ils dorment en­semble, ils mangent en­semble, ils jouent en­semble, ils sont tout le temps en­semble. Es­sayez de le faire. L’in­tel­li­gence émo­tion­nelle, c’est aus­si avoir beau­coup de cou­rage, de té­na­ci­té, sa­voir se faire mal, sa­voir s’en­traî­ner in­tel­li­gem­ment. La per­fec­tion est par­tout, même à l’en­traî­ne­ment.

JFC: Même un bac +15 n’a pas un cer­veau fait comme un ath­lète de haut ni­veau. On parle ici de per­for­mances cog­ni­tives hors-normes. J’ai fait deux an­nées à La­ka­nal (pôle Es­poirs rugby,

ndlr), j’ai un bac +15, mais j’étais in­ca­pable de me­ner ma car­rière spor­tive de rug­by­man en pa­ral­lèle de mes études. Ils sont bons par­tout.

Predrag Petrovic: Le cer­veau, ce n’est pas ce que les gens pensent, on n’uti­lise pas juste 5 % de ses ca­pa­ci­tés. Si tu ne les uti­lises pas, il dis­pa­raît. À l’in­verse, ce­la ne veut pas dire que les foot­bal­leurs pro­fes­sion­nels l’uti­lisent plus. Bien au contraire. Ils l’uti­lisent juste d’une ma­nière bien plus pré­cise et ef­fi­cace qu’un être lamb­da.

MS: Donc quand on nous de­mande “et Ri­bé­ry, vous le trouvez in­tel­li­gent?”, c’est par­ti­cu­liè­re­ment ab­ject parce qu’en plus, on fait ré­fé­rence à son phy­sique. Moi je le trouve brillant, c’est un sur­doué. Pas seule­ment avec son corps. Il l’est aus­si en termes de ré­flexion, d’ap­pren­tis­sage... Per­sonne d’autre à part lui ne fait ce qu’il fait avec un bal­lon. Notre lec­ture doit être glo­bale et non ci­blée sur la ré­par­tie syn­taxique d’un ath­lète. Ce n’est pas ce qu’on lui de­mande. On lui de­mande quelque chose de très spé­ci­fique qu’un in­tel­lec­tuel ne sau­rait pas faire.

JFC: Évi­dem­ment que Ri­bé­ry ne sait pas s’ex­pri­mer, mais c’est parce qu’on ne lui a pas don­né les ou­tils. Un jeune qui réus­sit en foot a une ca­pa­ci­té à se sur­pas­ser, à gé­rer l’émo­tion­nel. Ce sont des êtres ex­cep­tion­nels. C’est pour ça que les ga­mins qui veulent de­ve­nir foot­bal­leur pro, c’est d’une stu­pi­di­té… Tant mieux si ça te tombe des­sus, mais si­non il vaut mieux ne pas y pen­ser. Après, il y a plein d’autres pa­ra­mètres in­dé­pen­dants de ta per­sonne qui vont en­trer en compte: la chance, l’en­tou­rage fa­mi­lial qui va dé­ve­lop­per l’in­tel­li­gence émo­tion­nelle, re­la­tion­nelle. Si on a souf­fert dans son en­fance par exemple, on ne va pas ré­agir de la même ma­nière. Et il y a un truc im­por­tant en plus du ta­lent avec le­quel ils sont nés, c’est le tra­vail.

“Quand nous in­ter­roge‘ et alors, Ri­bé­ry, vous le trouvez in­tel­li­gent ?’, je le trouve pas in­tel­li­gent, je le trouve brillant, c’est un sur­doué. Per­sonne d’autre à part lui ne fait ce qu’il fait avec un bal­lon” Me­riem Sel­mi, psy­cho­logue du sport

HL: Quand vous voyez le pe­nal­ty de Pa­nen­ka en fi­nale de l’Eu­ro 76, vous vous dites que c’était un in­croyable acte de spon­ta­néi­té que per­sonne ne pou­vait pré­dire, alors qu’il s’est en­traî­né pen­dant deux ans au­pa­ra­vant. Quand Mes­si dribble un dé­fen­seur au mo­ment où ce der­nier bas­cule, il ré­agit au dé­clen­che­ment vi­suel que son dé­fen­seur est en perte d’équi­libre.

VK: Plus le cer­veau est ca­pable de mé­mo­ri­ser des évé­ne­ments an­té­rieurs, d’em­ma­ga­si­ner des in­for­ma­tions dans son in­cons­cient, plus le joueur se­ra pré­cis dans ses gestes. Une car­rière est un agré­gat d’ex­pé­riences. Plus le joueur en a, plus il pour­ra l’uti­li­ser dans ce qu’on ap­pelle l’ins­tinct. L’in­tui­tion dans le foot­ball, c’est l’en­semble des in­for­ma­tions sto­ckées dans l’in­cons­cient. C’est pour ça que le temps de jeu est quelque chose de très im­por­tant. 90 % de nos opé­ra­tions men­tales se­raient in­cons­cientes. Mon tra­vail, c’est d’amé­lio­rer cet in­cons­cient utile sur un ter­rain de foot.

HL: L’ins­tinct, c’est juste l’ex­pres­sion de quelque chose qu’on n’ar­rive pas à dé­crire, car il nous manque la connais­sance, le sa­voir, l’ex­per­tise, la com­pré­hen­sion.

PP: C’est pa­reil quand on dit d’un joueur qu’il a des yeux der­rière la tête. Non, c’est juste qu’il conserve dans sa mé­moire im­mé­diate le sou­ve­nir de ce qu’il a vu dix se­condes avant.

PFC: C’est comme le ta­lent. “Il est né avec.” Per­sonne n’est né avec. Tu es né avec cer­taines fibres mus­cu­laires, mais ce n’est pas parce que tu les as que tu vas de­ve­nir Usain Bolt.

VK: Il ne suf­fit pas d’être ta­len­tueux, il faut quelque chose d’autre. Franck Ri­bé­ry, bien sûr, est un sur­doué. Mais il l’est sur­tout parce qu’il en est per­sua­dé. Il se donne la ca­pa­ci­té d’uti­li­ser ses ta­lents.

PP: Il y a quelques an­nées, j’ai pu faire pas­ser des tests de ca­pa­ci­tés cog­ni­tives à Xa­vi et Inies­ta. Ils avaient joué la veille à l’ex­té­rieur, ils étaient ren­trés dans la nuit, ils avaient quand même dû s’en­traî­ner toute la jour­née. On a pu sim­ple­ment les voir le soir, les ac­cueillir dans une grosse pièce triste avec des or­di­na­teurs. Une équipe de té­lé ja­po­naise les fil­mait, leur pro­je­tant des spots de lu­mière dans les yeux. Avant de com­men­cer le test, on les in­ter­roge pour connaître leur dis­po­si­tion: dans le ques­tion­naire qu’ils ont rem­pli, ils se disent ex­trê­me­ment fa­ti­gués mais mo­ti­vés à 100%. Ils vou­laient vrai­ment mon­trer qu’ils étaient les meilleurs. Je m’y at­ten­dais mais ça m’a quand même éton­né. C’est ce qu’on voit quand on teste les forces spé­ciales mi­li­taires.

Mat­thieu Lille-Pa­lette: On par­lait au dé­but de l’in­tel­li­gence qui est re­liée au fait de prendre une dé­ci­sion, mais tu ne peux pas être in­tel­li­gent pour quel­qu’un d’autre. Ce­la doit être ta dé­ci­sion pour que cette dé­ci­sion soit ef­fi­cace.

BL: Le ta­lent est un pro­ces­sus d’au­to­dé­ve­lop­pe­ment. Wayne Roo­ney et Cris­tia­no Ro­nal­do étaient co­équi­piers à Man­ches­ter Uni­ted en 2007 et leur ta­lent pur était si­mi­laire. Qu’est-ce qui a pous­sé Ro­nal­do à ga­gner cinq bal­lons d’or? Est-ce une ques­tion de ta­lent en-des­sous des ge­noux ou est-ce que ça a à voir avec ce qui s’est pas­sé au-des­sus des épaules?

VK: En fait, on pour­rait di­vi­ser les ca­pa­ci­tés cé­ré­brales en deux par­ties: la mé­moire de ce qu’il faut faire, puis la convic­tion de pou­voir le faire.

MS: Mais per­sonne ne sait faire le por­trait-ro­bot du fu­tur cham­pion. C’est tel­le­ment com­plexe, ça s’ap­puie sur tel­le­ment de pa­ra­mètres.

Peut-on me­su­rer cette in­tel­li­gence foot­ball?

BL: Les clubs es­sayent. Pour mon livre, j’ai ren­con­tré pas mal de membres de staffs char­gés du pôle per­for­mance & dé­ve­lop­pe­ment qui, en col­la­bo­ra­tion avec des scien­ti­fiques, tra­vaillent pour me­su­rer ces qua­li­tés très dif­fi­ciles à me­su­rer. Le truc mar­rant, c’est qu’ils sont très heu­reux de me dire qu’ils es­sayent mais qu’ils ne me disent pas com­ment. Ils ont peur de perdre le peu d’avance qu’ils ont. Chez Op­ta, par exemple, com­ment fe­riez-vous pour dé­ter­mi­ner si un joueur à 45 mètres du but ad­verse, avec quatre op­tions pos­sibles, a choi­si la bonne?

MLP: Pour ce­la, il fau­drait dé­fi­nir un mo­dèle

à par­tir de toutes nos da­tas qui di­rait: “J’ai le bal­lon, j’ai quatre joueurs qui ef­fec­tuent quatre courses et la meilleure dé­ci­sion est de pas­ser la balle au joueur B, car quand je re­garde le mil­lion de si­tua­tions si­mi­laires qui se sont pro­duites, la si­tua­tion qui amène à un but ou à une at­taque dan­ge­reuse, c’est quand le joueur B a re­çu la balle.” A-t-on théo­ri­sé ce­la? A-t-on créé un mo­dèle qui pour­rait être ap­pli­cable à cha­cune des si­tua­tions de jeu? Non. Ce qu’on a fait jus­qu’à pré­sent, avec nos équipes et nos scien­ti­fiques, c’est es­sayer d’iso­ler des si­tua­tions où l’on peut ju­ger non pas la prise de dé­ci­sion mais, à l’aune des per­for­mances, les chances qu’elles ont que ce soit la bonne dé­ci­sion. On n’a pas les ou­tils pour me­su­rer le fait que le joueur fait face à un dé­fen­seur très dur contre le­quel il ne veut pas trop por­ter le bal­lon, ce qui va le pous­ser à ti­rer.

BL: Vous pou­vez me­su­rer com­bien de fois un joueur re­garde au­tour de lui avant de re­ce­voir le bal­lon et voir la cor­ré­la­tion entre les passes réus­sies et le nombre de fois où il re­garde au­tour de lui, mais vous ne pou­vez pas me­su­rer ce que le joueur re­garde.

JFC: Moi, pour la prise en charge des com­mo­tions, je tra­vaille beau­coup avec un neu­ro­tra­ckeur. Sur un écran sont pro­je­tées des boules qui vont dans tous les sens, il faut ar­ri­ver à les re­pé­rer en fonc­tion de leurs cou­leurs. Mieux on ré­pond et plus ça va vite, donc ça per­met de me­su­rer les per­for­mances du lobe fron­tal, qui est le centre de la prise de dé­ci­sion et de la mise en place des stra­té­gies dans le cer­veau. C’est comme ça que je me suis ren­du compte que l’ath­lète voit des choses que le com­mun des mor­tels ne voit pas, ce qui lui per­met de prendre des dé­ci­sions plus ra­pi­de­ment. Mais il m’est ar­ri­vé de voir dans mon ca­bi­net les plus grands ath­lètes du monde et cer­tains d’entre eux ont des chiffres très mau­vais au test neu­ro­tra­ckeur… Alors on le leur fait re­faire en se di­sant “je l’ai fait il y a six mois, il avait le dé­ca­lage ho­raire avec la Nou­velle-Zé­lande”,

mais re­be­lote. Pour­tant le mec est consi­dé­ré comme un type qui a ré­vo­lu­tion­né son sport. On peut en­core être sur­pris face à un ath­lète de très haut ni­veau car ils sortent des cadres de ma­nière évi­dente sur les tests.

BL: À l’Ath­le­tic Bil­bao, ils ont un vrai désa­van­tage : ils ne peuvent prendre que des joueurs de la ré­gion, donc ils es­sayent de com­pen­ser en étant en avance ailleurs. Pour ce­la, ils me­surent les ca­pa­ci­tés cog­ni­tives de leurs joueurs, cal­cu­lant no­tam­ment la ré­ac­tion de leurs cer­veaux dans des si­tua­tions de stress comme une séance de pe­nal­ty. Et ils les com­parent dès le plus jeune âge.

VK: On me­sure dé­jà un tas de choses sur le cer­veau: la flexi­bi­li­té, la per­cep­tion, les ca­pa­ci­tés de ré­sis­tance à la pres­sion, d’une cer­taine ma­nière la créa­ti­vi­té et, bien sûr, l’acui­té des sens. Mais l’an­ti­ci­pa­tion, par exemple, me semble très com­pli­quée à me­su­rer. Certes, nous pou­vons faire une bat­te­rie de tests as­sez fi­dèles à un QI foot­ball ap­pli­cable au ter­rain, avec cer­tains joueurs qui ob­tiennent de gros scores et d’autres non, mais il reste cer­tains pa­ra­mètres qui semblent en­core in­ac­ces­sibles. Nous avons dif­fé­rents types de

“90 % de nos opé­ra­tions men­tales se­raient in­cons­cientes. Et mon tra­vail, c’est d’amé­lio­rer cet in­cons­cient utile sur un ter­rain de foot”

Ve­ro­ni­ka Kreit­mayr, an­cienne em­ployée du centre Diag­nos­tic et Per­for­mance de RedBull

“Quand on dit d’un joueur qu’il a des yeux der­rière la tête, c’est faux. C’est juste qu’il conserve dans sa mé­moire im­mé­diate le sou­ve­nir de ce qu’il a vu dix se­condes avant”

Predrag Petrovic, pro­fes­seur au Ka­ro­lins­ka Ins­ti­tute de Stock­holm

cer­veau. Peut-être ne par­ve­nons-nous à étu­dier et cal­cu­ler que les pa­ra­mètres d’un seul type. Cer­taines études ont d’ailleurs dé­cou­vert que le cer­veau adop­tait le même fonc­tion­ne­ment que le coeur, que ça par­tait de l’in­té­rieur. Il nous manque en­core beau­coup d’in­for­ma­tions pour tout dé­cou­vrir.

BL: Une chose est cer­taine: on ne pour­ra pas faire en sorte que les joueurs fassent plus de sprints par match dans les cinq pro­chaines an­nées, ou qu’ils courent plus vite, ou qu’ils frappent la balle plus fort. Le jeu est tel­le­ment ath­lé­tique dé­sor­mais, tel­le­ment ra­pide, que le seul en­droit où il pour­rait en­core pro­gres­ser et se dé­ve­lop­per, concerne tout ce qui se passe au-des­sus des épaules.

Com­ment amé­liore-t-on l’in­tel­li­gence des joueurs?

HL: Si l’in­tel­li­gence foot­bal­lis­tique consiste à trou­ver la bonne ré­ponse à une si­tua­tion spé­ci­fique, le plus im­por­tant est donc, pen­dant les en­traî­ne­ments, de confron­ter les joueurs à ces mul­tiples si­tua­tions pour qu’ils ex­plorent leurs propres ré­ponses. Le di­rec­teur du centre de for­ma­tion du Real Ma­drid a écrit un livre,

Smart foot­ball, et le pos­tu­lat de sa thèse est que le foot­ball est ba­sé sur le cer­veau. Il re­fuse de par­ler d’exer­cices, il parle de pro­blèmes. Il veut que les joueurs ré­solvent des pro­blèmes. Il ap­porte une belle mé­ta­phore. À l’école, en ma­thé­ma­tiques, le pro­fes­seur dit: “Voi­là une équa­tion, trouvez-moi une so­lu­tion.” Alors que dans le foot­ball clas­sique, le coach dit: “Voi­ci l’exer­cice. A passe à B. B passe à C. C fait une trans­ver­sale, et toi tu marques.” C’est comme si,

à l’école, le pro­fes­seur di­sait: “2 et 2 donnent 4, et 4 mul­ti­plié par 2 ça donne 8. Main­te­nant vous le ré­écri­vez.”

PP: Il y a de plus en plus de preuves qui montrent que le cer­veau n’est pas bon pour re­trans­crire en match un ate­lier tra­vaillé spé­ci­fi­que­ment à l’en­traî­ne­ment. Car il ne re­trou­ve­ra pas les mêmes condi­tions, ça ne pour­ra pas être to­ta­le­ment iden­tique. Le cer­veau veut vivre des si­tua­tions les plus réa­listes pos­sibles. Il faut donc pri­vi­lé­gier des heures de vrai jeu, ou de jeu qui se rap­proche vrai­ment des condi­tions du match.

BL: Il y a des clubs qui tra­vaillent avec des oph­tal­mos ou des spé­cia­listes de l’op­tique pour amé­lio­rer la per­cep­tion et la sen­si­bi­li­té vi­suelle des joueurs. Dans d’autres sports, ce genre de tra­vaux amé­liore les per­for­mances. Je connais par exemple un spé­cia­liste de la vi­sion tra­vaillant main­te­nant dans le foot­ball qui a ame­né un ten­nis­man du top 50 au top 5 mon­dial en amé­lio­rant son temps de ré­ac­tion sur les re­tours de service en coup droit de 0,2 se­condes. C’est très court, mais cette marge mi­nus­cule lui a per­mis de pro­gres­ser de plus de

qua­rante places et de faire une de­mi-fi­nale de Grand Che­lem.

JFC: Le neu­ro­tra­ckeur est jus­te­ment uti­li­sé pour amé­lio­rer les per­for­mances in­tel­lec­tuelles, la vi­sion spa­tiale, la ra­pi­di­té d’exé­cu­tion. On dé­ve­loppe des sy­napses, des re­la­tions entre les neu­rones, un truc in­ima­gi­nable il y a une ving­taine d’an­nées. Quand on fait cer­tains exer­cices phy­siques, comme des passes au foot­ball, on dé­ve­loppe des ca­pa­ci­tés cog­ni­tives, des re­la­tions entre cer­taines par­ties du cer­veau. Dans l’hip­po­campe par exemple, avec des nou­veaux sou­ve­nirs de la passe que je viens de faire, mais aus­si dans le cor­tex pré­fron­tal, qui concerne tout ce qui est ma­nuel ou les ca­pa­ci­tés que je peux avoir avec le pied. Quand on re­garde le cer­veau d’un vio­lo­niste, sa re­pré­sen­ta­tion de la main est ex­tra­or­di­naire. C’est exac­te­ment la même chose pour un foot­bal­leur. Dans son cer­veau, il a des choses sur son pied que d’autres n’ont pas.

VK: Nous uti­li­sons d’autres exer­cices, outre le neu­ro­tra­ckeur. À tra­vers un ba­ro­mètre ap­pe­lé “mur de ré­ac­tions”, on cherche à sa­voir s’il existe des ré­ac­tions propres à cer­taines cou­leurs, ou face à un dé­clen­che­ment vi­suel, et si ces ré­ac­tions sont per­çues par les deux mains ou par seule­ment une seule. Nous pra­ti­quons par­ti­cu­liè­re­ment ces exer­cices après des bles­sures et des dom­mages sur le cer­veau. Nous ana­ly­sons en­suite pour­quoi il y a ou pas des ré­ac­tions. Nous avons éga­le­ment mis en place des jeux de mé­moires, d’autres qui mettent à l’épreuve la sou­plesse cé­ré­brale, un en­traî­ne­ment qui per­met l’in­hi­bi­tion des ré­ponses –c’est-à-dire la ca­pa­ci­té à ré­pri­mer des ré­ac­tions non vou­lues–, et des exer­cices pour ac­cé­lé­rer ou ra­len­tir les ondes cé­ré­brales, ou en­core syn­chro­ni­ser les ondes de l’hé­mi­sphère droit avec celles du gauche.

JFC: L’ob­jec­tif des clubs est de faire en sorte que les fonc­tions cog­ni­tives de leurs joueurs s’amé­liorent tel­le­ment qu’en cas de fa­tigue, ils soient au même ni­veau qu’au dé­but du match. Le but, c’est que dans le mo­ney-time, les joueurs soient ul­tra per­for­mants.

VK: À quelle fré­quence doit-on s’en­traî­ner pour ce­la? Est-ce que la fré­quence dé­pend des pa­tients? Toutes ces ex­pé­riences sont as­sez ré­centes et nous n’avons en­core qu’as­sez peu de ré­ponses. Et les clubs, à part les plus gros qui com­mencent à s’y in­té­res­ser, semblent en­core très loin de ces pré­oc­cu­pa­tions.

JFC: Alors que pour dé­ve­lop­per le QI Foot­ball, la pre­mière chose à avoir, c’est un bon

en­ca­dre­ment, qui prend en compte la per­sonne hu­maine dans sa glo­ba­li­té. C’est un af­fect, pas un ro­bot.

HL: Je dis­cu­tais ré­cem­ment avec un di­rec­teur spor­tif qui me di­sait à quel point c’était dif­fi­cile à gé­rer. Jus­qu’où doit-on al­ler? Cer­tains clubs ont une ap­pli­ca­tion pour les nou­veaux joueurs: “Té­lé­charge ça et tu ver­ras où sont les su­per­mar­chés, les meilleurs doc­teurs, les meilleurs res­tau­rants, les meilleurs écoles, etc.”

D’un autre cô­té, ce di­rec­teur spor­tif me di­sait:

“J’ai en­vie qu’ils soient à l’aise, mais pas qu’ils se sentent comme dans un spa.”

MS: Sans tra­vail, les com­pé­tences des joueurs sont en veille, elles ne valent rien. La preuve, c’est que si l’en­ca­dre­ment n’est pas de bonne qua­li­té, le joueur ne va pas émer­ger. On a dé­jà vu plein de foot­bal­leurs éteints dans un club qui ex­plo­saient dans un autre.

HL: On sait aus­si que lorsque le pour­cen­tage de suc­cès en match et à l’en­traî­ne­ment est de 100 %, il n’y a pas de dé­ve­lop­pe­ment. À l’in­verse, seule­ment 20 %, c’est frus­trant pour le joueur. Il faut trou­ver un équi­libre pour dé­ve­lop­per un joueur à un poste, avec des si­tua­tions où il joue sur ses qua­li­tés mais aus­si des si­tua­tions in­ha­bi­tuelles pour lui où il est en in­con­fort, pour qu’il y ait au­tour de 20 à 30 % d’er­reurs, donc des si­tua­tions où il peut ap­prendre. On doit en­suite l’ana­ly­ser, dis­cu­ter avec le coach avant le match, après le match, avant l’en­traî­ne­ment, après l’en­traî­ne­ment. C’est cru­cial si tu veux dé­ve­lop­per un joueur et son in­tel­li­gence du jeu.

BL: À l’Ath­le­tic Bil­bao, ils ont éga­le­ment choi­si de pous­ser la place de l’édu­ca­tion dans la for­ma­tion des jeunes. Le club in­siste pour qu’ils ap­prennent plu­sieurs langues, étu­dient la po­li­tique, le bu­si­ness, car ils sentent que si le cer­veau tra­vaille dans toutes les autres par­ties, il tra­vaille­ra en­core mieux sur le ter­rain de foot. Ce­la va à l’en­contre du mo­dèle tra­di­tion­nel où les joueurs quittent le sys­tème sco­laire très jeunes pour se concen­trer sur le foot­ball.

Et après?

HL: Ma vi­sion du fu­tur, c’est qu’il y au­ra un psy­cho­logue dans les équipes de re­cru­te­ment des clubs. Il ira avec les scouts et le di­rec­teur du re­cru­te­ment pour sou­mettre un ques­tion­naire aux joueurs. Pen­sez aux sommes d’ar­gent qui

entrent en jeu. Les pro­prié­taires vont se dire: “Je risque 100 mil­lions d’eu­ros, je veux être

le plus sûr pos­sible de mon coup.” Il y au­ra cer­tai­ne­ment des pro­fi­lers de per­son­na­li­té dans le pro­ces­sus de re­cru­te­ment. Dans vingt ans, tous les grands clubs au­ront une pro­cé­dure stan­dar­di­sée. Ils sau­ront si le joueur peut s’adap­ter.

BL: Se­lon moi, ces tests vont de­ve­nir très com­muns en­core plus tôt, dans les cinq pro­chaines an­nées. Des clubs sont dé­jà en train de le faire. Au lieu de juste re­gar­der la tech­nique et le phy­sique –le tir, les passes, la tête, le dribble, la vi­tesse, la force, l’en­du­rance– ils re­gardent le ca­rac­tère et le psy­cho­lo­gique, ta concen­tra­tion, ton self con­trol… Et ce­la dif­fère en fonc­tion de la po­si­tion. Pour un gar­dien, la ca­pa­ci­té à re­bon­dir après une er­reur est très im­por­tante car il peut ne plus rien avoir à faire pen­dant les vingt mi­nutes sui­vantes. Ima­gine que tu y penses pen­dant tout ce temps, un centre ar­rive, dans quel état d’es­prit tu te trouves? Pour un joueur de champ, c’est moins dan­ge­reux.

HL: Pour les dif­fé­rents postes, tu as be­soin de dif­fé­rentes in­tel­li­gences, donc de dif­fé­rents en­tre­tiens de per­son­na­li­té. Un bu­teur de­vra être plus pa­tient qu’un dé­fen­seur. Vous de­vez sa­voir de quoi vous avez be­soin pour en­suite trou­ver le ta­lent que vous cher­chez.

PP: Pour un dé­fen­seur par exemple, vous pou­vez faire pas­ser aux re­crues po­ten­tielles un test d’in­hi­bi­tion des ré­ponses, pour sa­voir com­ment il ré­agi­ra quand un at­ta­quant ar­ri­ve­ra à le trom­per sur un dribble.

HL: Notre job en tant que tech­ni­ciens est d’ex­pli­quer le foot­ball aux scien­ti­fiques, qui pour­ront en­suite nous ai­der et nous four­nir des tests à faire. J’ai­me­rais de­man­der à un psy­cho­logue: “J’ai un dé­fen­seur très fort de la tête, très bon phy­si­que­ment, mais il a des pro­blèmes avec sa vi­sua­li­sa­tion. Com­ment peu­ton faire pour avoir la meilleure ligne de hors-jeu

du cham­pion­nat?” Dans quelques an­nées, nous sau­rons ce qu’il faut faire avant de re­cru­ter un joueur, ce qu’il faut faire pour qu’il rentre dans l’équipe, pour qu’il s’amé­liore en­core plus et pour qu’il soit au maxi­mum de ses ca­pa­ci­tés en termes de prix de trans­fert et de flux de tra­vail ef­fi­cace, d’un point de vue scien­ti­fique.

MLP: On parle d’in­tel­li­gence des joueurs, mais on peut aus­si par­ler d’in­tel­li­gence des or­ga­ni­sa­tions. Struc­tu­rel­le­ment, com­ment tu or­ga­nises ef­fi­ca­ce­ment et in­tel­li­gem­ment ton club pour per­mettre aux ta­lents de se dé­ve­lop­per et de pro­gres­ser? Re­gar­dez Bar­ce­lone, Dort­mund, Ar­se­nal, ce sont des clubs avec une stra­té­gie ba­sée sur une phi­lo­so­phie et/ou des gens qui res­tent en place des an­nées.

BL: Tu vois sou­vent des clubs avec des listes de noms de coachs aux styles com­plè­te­ment dif­fé­rents. Par exemple, au PSG, qui va rem­pla­cer Eme­ry? Il y a les noms de Si­meone, Mou­rin­ho et Po­chet­ti­no qui re­viennent. Ce sont trois coachs to­ta­le­ment dif­fé­rents dont les phi­lo­so­phies de jeu sont adap­tées à des styles de joueurs to­ta­le­ment dif­fé­rents. Cette idée d’in­tel­li­gence des or­ga­ni­sa­tions et des re­la­tions entre le coach et les joueurs pour le dé­ve­lop­pe­ment du club est très im­por­tante.

MLP: Des clubs viennent sou­vent nous de­man­der: “On compte re­cru­ter ce joueur, vous pou­vez nous dire si ça va fi­ter?” Et on leur ré­pond: “Dites-nous d’abord ce dont vous avez be­soin et nous vien­drons avec le joueur adé­quat.” Pour N’Golo Kan­té, Lei­ces­ter est ve­nu nous voir et nous a dit: “Nous avons un pro­blème avec nos mi­lieux dé­fen­sifs, re­gar­dez nos stats. Du point de vue d’Op­ta, quel se­rait le

meilleur joueur à re­cru­ter?” Kan­té fai­sait par­tie de la liste qu’on leur a trans­mise. Mais cette ma­nière de fonc­tion­ner marche pour Lei­ces­ter, pas pour Man­ches­ter Uni­ted, qui doit vendre des maillots à Pé­kin et ne peut donc pas faire ve­nir un joueur de Caen. C’est mar­rant, car nous tra­vaillons avec eux et ils sont ve­nus nous voir avec des de­mandes pour deux zones du ter­rain: la dé­fense et le mi­lieu of­fen­sif. On leur a trans­mis un pa­quet de sug­ges­tions, et ils n’en ont sui­vi qu’une. Le poste sur le­quel il y a le moins d’im­pact, com­mer­cia­le­ment par­lant. C’était Éric Bailly.

VK: Je ne pense pas que le but soit de consti­tuer la meilleure équipe en fonc­tion de ces chiffres, mais plu­tôt de pro­gres­ser avec l’équipe que tu as dé­jà, et d’en faire une vraie équipe. C’est comme ça que je vois mes tests, qui pour­ront d’ailleurs être col­lec­tifs. On peut ima­gi­ner des tests de créa­ti­vi­té en équipe, pour cal­cu­ler le champ ma­gné­tique. Les équipes avec de très bons joueurs qui perdent et celles avec des joueurs moyens qui gagnent ont une éner­gie to­ta­le­ment dif­fé­rente. Lei­ces­ter, ils rem­portent la Pre­mier League car ils ont été ca­pables de ma­jo­rer leur champ ma­gné­tique. Le monde s’ouvre, et beau­coup de choses vont de­ve­nir pos­sibles. Pour le mo­ment, cha­cun tra­vaille en­core trop pour soi, mais le jour où nous al­lons col­la­bo­rer da­van­tage, nous irons plus haut.

PP: Dans le fu­tur, on se­ra plus pré­cis, on di­ra

même “oh oui, vous sa­vez ce truc mys­tique qu’on jeu.”• ap­pe­lait l’in­tel­li­gence de

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.