Xa­vi la Science.

So Foot - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Ja­vier Prie­to San­tos, à Do­ha (Qa­tar) / Pho­tos: Al­ber­to Es­té­vez / Pa­nen­ka, Pa­no­ra­mic, Dp­pi, UE Syn­di­ca­tion/Icon­sport et Ge­pa/Icon­sport

Il a été le cer­veau du Bar­ça de Guar­dio­la, le mé­tro­nome du ti­ki-ta­ka de la Ro­ja et le meilleur as­so­cié de ce gé­nie d’Inies­ta. In­ter­view avec un pu­riste qui joue avec sa tête plus qu’avec ses pieds.

Il ne dribble pas, ne marque pas, ne fait pas de pas­se­ments de jambes, mais fait un truc en­core plus spec­ta­cu­laire: il pense, comme peu­têtre au­cun autre foot­bal­leur avant lui. Et s’il prend tou­jours son pied à faire des passes et à jouer au foot­ball avec sa tête dans le cham­pion­nat qa­ta­ri, le Ca­ta­lan compte très bien­tôt prou­ver qu’un autre foot­ball est pos­sible, mais cette fois-ci en tant que pen­seur en chef. Tremble Pep.

“J’adore Usain Bolt, c’est un ath­lète gran­diose. Phy­si­que­ment, per­sonne ne lui ar­rive à la che­ville. Mais mal­gré tout le res­pect que je lui dois, il ne fe­ra ja­mais au­cune dif­fé­rence sur un ter­rain de foot”

Ces der­nières an­nées, le foot­ball a mis l’ac­cent sur la pré­pa­ra­tion phy­sique des joueurs, à tel point qu’il semble dif­fi­cile que cette fa­cette-là puisse en­core être amé­lio­rée. Reste la ma­tière grise. Le QI foot­ball. Je suis to­ta­le­ment d’ac­cord avec ça: il faut amé­lio­rer l’in­tel­li­gence de jeu et se concen­trer sur le ta­lent. Tout dé­pend des coachs évi­dem­ment, mais au­jourd’hui, dans les ses­sions d’en­traî­ne­ment, il y a 60 % de phy­sique et 40 % consa­crés à la tech­nique. Au­tre­ment dit, 0 % du temps est consa­cré à la ré­flexion du jeu, à son in­ter­pré­ta­tion. Tu ne peux pas en­trer sur le ter­rain juste avec de la mo­ti­va­tion:

“Va­mos, Come on!” Il en faut, oui, mais ça ne fait pas tout. Pen­ser, c’est le chan­tier du fu­tur dans le foot­ball.

Com­ment creu­ser ces fon­da­tions, du coup? C’est un sport où il faut re­gar­der ce qui se passe au­tour de toi pour trou­ver la meilleure so­lu­tion pos­sible. Si tu ne te si­tues pas par rap­port aux autres, tu ne sais rien et tu ne peux rien faire, ou en tout cas pas grand-chose de bon. Il y a un es­pace-temps à ap­pré­hen­der, et si tu n’en as pas conscience et que tu ne ré­flé­chis pas des­sus, c’est com­pli­qué. Qu’est-ce qui marque la dif­fé­rence, au­jourd’hui, dans le foot­ball? Le ta­lent. Et c’est quoi, le ta­lent? C’est ce­lui qui maî­trise ce qu’il fait et ce que font les autres, parce qu’il joue avec la tête et pas seule­ment avec ses pieds… J’adore Usain Bolt, c’est un ath­lète gran­diose. Phy­si­que­ment, per­sonne ne lui ar­rive à la che­ville. Qui court plus vite que lui? Per­sonne. Mais mal­gré tout le res­pect que je lui dois, il ne fe­ra ja­mais au­cune dif­fé­rence sur un ter­rain de foot.

Pour­quoi? Parce qu’on ne peut pas sup­plan­ter la vi­tesse men­tale et l’in­tel­li­gence de jeu juste par des ca­pa­ci­tés ath­lé­tiques. C’est im­pos­sible. (Il se lève et se met à cô­té

de son ami Ma­tias, ndlr) Je te passe le bal­lon et Ma­tias bouge d’un cô­té à l’autre. Et là, tu dois re­gar­der où il se trouve avant de pas­ser. C’est simple, hein? Ob­ser­ver, c’est éva­luer la si­tua­tion pour mieux dé­ci­der. Lorsque tu lèves la tête, tu es dans la ré­flexion, tu ac­tives tes neu­rones. En re­vanche, si je te donne le bal­lon et que je te dis: “Passe le bal­lon et Ma­tias te le ren­voie”, tu ne penses plus. Tu es juste dans la mé­ca­ni­sa­tion.

Cer­tains centres de for­ma­tion sont dans l’idée que la ré­pé­ti­tion mène à la per­fec­tion. C’est na­vrant. Si le coach de­mande: “Xa­vi, passe la balle à Ma­tias, qui la passe à Ja­vier, qui la passe à Xa­vi, qui la passe à Ma­tias”, et ain­si de suite pen­dant dix mi­nutes, où est l’in­té­rêt? Qu’est-ce que ça fait tra­vailler? Peut-être la tech­nique de passe, OK, mais quand est-ce qu’on ac­tive les mé­ninges? On est blo­qué sur des prin­cipes mé­ca­no­phy­siques élé­men­taires. À l’en­traî­ne­ment, on de­mande même aux joueurs de faire des courses de dix mètres dans le vent. “Après la passe, tu piques un sprint!” Mais où? Pour quoi faire? Cou­rir, c’est bien, le faire in­tel­li­gem­ment, c’est mieux.

Est-ce qu’au moins les joueurs es­saient de com­prendre pour­quoi on es­saie de leur faire faire telle ou telle chose? Moi, j’ai tou­jours eu la vo­lon­té, je di­rais même la cu­rio­si­té, de com­prendre ce qui se passe sur le ter­rain. Pour­quoi? Com­ment? Où? Ces ques­tions, je me les pose sans cesse sur le ter­rain et je conti­nue­rai à me les po­ser lorsque je se­rai en­traî­neur. Tout le monde n’a pas les mêmes in­quié­tudes. Il y a des joueurs pros qui ne com­prennent pas ce qu’il se passe sur le ga­zon. Parce qu’on ne les a pas for­més à dé­ve­lop­per leur ta­lent, à ré­flé­chir.

Mais au-de­là de com­ment ils ont été for­més ou non, ça pose la ques­tion de leur in­tel­lect tout court. Pia­get di­sait que l’in­tel­li­gence, c’est ce qu’on fait quand on ne sait pas. (Il coupe) Il n’y a rien de plus vrai. L’in­tel­li­gence, c’est la ca­pa­ci­té de ré­ac­tion et d’adap­ta­tion à un pro­blème ja­mais ren­con­tré. Sa­voir dé­mê­ler des si­tua­tions aux­quelles on n’a ja­mais été confron­té, c’est de l’in­tel­li­gence pure. C’est vrai dans la vie de tous les jours, mais aus­si dans le foot­ball. “Tiens, ça c’est nou­veau, je ne connais pas, mais je vais es­sayer de m’en sor­tir.” Le match que fait Da­ni Alves sur son cô­té droit, entre les lignes ad­verses (au Ber­na­beu), c’est spec­ta­cu­laire. On a tou­jours l’im­pres­sion qu’il est par­tout. C’est un joueur in­croyable. In­croyable… Mais en vrai, il ne joue pas qu’avec les jambes. Il le fait avec son cer­veau. Ver­rat­ti pa­reil. Com­ment il joue? Avec ses neu­rones. Il est pe­tit, pas ra­pide, mais il est ma­lin. Il me res­semble beau­coup. S’il ne jouait pas avec ça (il pointe

son doigt sur sa tête), il ne pour­rait pas jouer au foot­ball.

La pre­mière fois que tu as vu Inies­ta en équipe de jeunes du Bar­ça, tu as dit à tout le monde: “Si ce gars-là ne

perce pas, c’est que c’est un idiot.” Il au­rait vrai­ment pu se

lou­per s’il l’avait été? Bon, lui, c’est un cas par­ti­cu­lier. Il a un ta­lent tel­le­ment hors du com­mun qu’il ne pou­vait pas échouer. Im­pos­sible. Il y avait un autre Inies­ta au Bar­ça. Je me sou­vien­drai tou­jours de son nom: Ma­rio Ro­sas. Si tu le vois jouer à 15, 16 ou 17 ans, tu te dis:

“Des gens me di­saient que j’étais le can­cer du Bar­ça. Qu’avec moi, on ne ga­gne­rait ja­mais la ligue des cham­pions, qu’avec Inies­ta, on était in­com­pa­tibles. Des vi­sion­naires…”

“Ce gar­çon, quand il se­ra sur la pe­louse, le Camp Nou

va hal­lu­ci­ner.” C’était une sorte de Lau­drup, de Mes­si. Pour de vrai: il jouait des deux pieds, il drib­blait, il était com­pé­ti­tif. Il avait tout, mais il s’est per­du… In­croyable. Peut-être qu’il n’a pas été as­sez pro­fes­sion­nel, ou que sa men­ta­li­té n’était pas la bonne. On ne le sau­ra ja­mais… L’ado­les­cence, c’est une pé­riode cru­ciale dans la vie, ta per­son­na­li­té ne s’est pas en­core plei­ne­ment for­gée et il est très fa­cile de faire des sor­ties de piste. Et puis tu es plein de doutes: “Est-ce que je vais pou­voir jouer au Bar­ça? Est-ce que je vais avoir le ni­veau pour la pre­mière di­vi­sion? Est-ce que je se­rai convo­qué en sélection es­pa­gnole?” Ces doutes-là, tu les dis­sipes si tu es stable men­ta­le­ment et si ton en­tou­rage l’est aus­si. J’ai eu cette chance d’être tou­jours pro­té­gé par ma fa­mille. Celle d’An­drés l’a aus­si éle­vé avec un tas de va­leurs. Mais il y a des joueurs qui ont des struc­tures de vie chao­tiques. Des pa­rents com­pli­qués. Quand tu n’as ni re­pères, ni ré­fé­rents, c’est dif­fi­cile.

Tu as plein de cer­ti­tudes dans le jeu. Mais avant de ga­gner des titres avec le Bar­ça et la sélection, tu as long­temps na­gé dans un océan de doutes. Com­ment es-tu pas­sé du sta­tut de joueur au­quel per­sonne ne croyait à ce­lui de ré­fé­rence mon­diale? Domp­ter les doutes, les mettre de cô­té, ça fait par­tie de l’ap­pren­tis­sage du foot­bal­leur. Au­jourd’hui, je suis un vé­té­ran, je suis plus mûr, mais quand je re­garde le che­min par­cou­ru, je me rends compte que j’ai tou­jours ap­pris énor­mé­ment de choses. En 2005, je m’étais fait les croi­sés. À l’époque, lorsque j’étais en conva­les­cence, cer­tains me di­saient: “Oh

pu­tain, quelle merde, ta bles­sure!” Mais non, qu’estce que tu ra­contes? Sans elle, je n’au­rais pas com­pris qu’il fal­lait que je prenne plus soin de moi. Avant ça, je n’étais ja­mais al­lé au gym­nase de ma vie. Je n’avais pas de to­nus mus­cu­laire, et ça n’a pas lou­pé, ça a lâ­ché. Mon ge­nou m’a dit: “Hé, connard, tu vas al­ler au gym­nase, parce que si on conti­nue comme ça, on ne va pas en jouer beau­coup, des matchs…” Ça a été une le­çon de vie. Puyol, Val­dés et moi, on en a ba­vé au dé­but de notre car­rière. C’était com­pli­qué avec le Bar­ça. On a bien co­gi­té.

C’est-à-dire? Des gens me di­saient que j’étais le can­cer du Bar­ça, que je n’avais pas la per­son­na­li­té pour jouer dans ce club. Qu’avec moi, on ne ga­gne­rait ja­mais la ligue des cham­pions, qu’avec Inies­ta, on était in­com­pa­tibles. Des vi­sion­naires… Inies­ta et Xa­vi en­semble sur le ter­rain? C’était un ta­bou jus­qu’à l’ar­ri­vée de Rij­kaard et Luis Ara­go­nés. Ce sont eux qui nous ont fait jouer en­semble en pre­mier. Ils croyaient en nous. Et on ne les a pas dé­çus. Heu­reu­se­ment qu’on

a ga­gné des titres, d’ailleurs. Sans ça, on se se­rait tous fait tuer. C’est comme ça. C’est le bu­si­ness du foot. Être pro, c’est être ex­po­sé. Au Bar­ça, même l’in­ten­dant qui s’oc­cupe du ma­té­riel est re­gar­dé à la loupe:

“Oh­la­la, il est très gros, ce n’est pas pos­sible…” Ce qu’il y a d’ex­tra­or­di­naire dans le foot­ball, c’est que tout le monde est per­sua­dé de le com­prendre. Des gens qui croient connaître le foot, il y en a un pa­quet. Ça cri­tique beau­coup. C’est pour­quoi il est es­sen­tiel d’avoir les idées claires.

C’est à cause de ces idées claires que Ma­ra­do­na te

sur­nomme “le Pro­fes­seur du foot”? C’est bru­tal, hein? C’est Ma­ra­do­na… Une idole… Mais je ne suis pas un sa­vant du foot­ball. Je suis juste un élève de l’école cruyf­fienne, et Cruyff ré­su­mait le foot­ball en une phrase: “Jouer au foot­ball, c’est pen­ser.” J’ai dû faire fonc­tion­ner mes mé­ninges pour jouer au foot­ball. Je ne suis pas Mbap­pé. Lui, qu’est-ce qu’il fait? Il court, il pousse le bal­lon et il prend le des­sus sur toi. Phy­si­que­ment. Je n’ai pas les jambes de Mbap­pé, mais j’ai de la vi­tesse men­tale. Je com­pense comme ça. Je suis ren­tré au Bar­ça quand j’avais 11 ans. Et dès le pre­mier jour, on m’a pous­sé à com­prendre pour­quoi on fai­sait telle ou telle chose. On ne peut pas jouer au foot­ball si on ne com­prend pas tout ce qui se passe sur le ter­rain. Ça va plus loin qu’un simple con­tact du pied avec le bal­lon. Chaque ré­flexion, chaque in­ter­ro­ga­tion t’ouvre de nou­velles pers­pec­tives. Pour­quoi on nous de­mande de nous écar­ter? D’aé­rer le jeu un maxi­mum? Bah, c’est lo­gique. Ima­gi­nons que j’aie le bal­lon et que je veuille le pas­ser à Ma­tias. Un type est au mi­lieu de nous deux et veut le ré­cu­pé­rer. Or, s’il y a une dis­tance in­tel­li­gente entre moi et Ma­tias, l’autre ne le ré­cu­pé­re­ra ja­mais. “Si tu viens vers moi, je passe le bal­lon à Ma­tias.” Poum! Va vers Ma­tias. Poum! La balle est dé­jà par­tie dans l’autre sens. Si on est dans un es­pace confi­né, la pos­si­bi­li­té de se faire prendre la balle est plus grande. C’est l’ac­cor­déon de Cruyff. Quand on n’a pas le bal­lon, qu’est-ce qu’on doit faire? Dé­fendre haut et court. Pour­quoi? Pu­tain, pour étouf­fer le ri­val en lui bou­chant les es­paces. Il faut qu’il soit as­pi­ré dans un en­ton­noir qui nous per­mette de ré­cu­pé­rer le bal­lon le plus vite pos­sible. Moins ils ont d’es­pace, et moins ils ver­ront nos cages. Qu’est-ce que c’est, le foot­ball? C’est de l’es­pace-temps.

Concrè­te­ment, com­ment fais-tu pour l’ap­pré­hen­der? Que dois-je faire quand j’ai la balle? Cher­cher des zones libres. Pour ga­gner du temps de ré­flexion. Que faut-il faire quand je ne l’ai pas? Ro­gner l’es­pace de l’ad­ver­saire pour évi­ter qu’il trouve des so­lu­tions. Si c’est fait cor­rec­te­ment, l’ad­ver­saire est confi­né dans une faille spa­tio-tem­po­relle. Il a moins d’es­pace pour bou­ger la balle, donc moins de temps pour ré­flé­chir. C’est un ré­su­mé, hein, mais pour mettre tout ça en branle, il faut soi­gner tout un tas de dé­tails. (Il se lève et mime

une ac­tion) Par exemple, si je re­çois le bal­lon et que je suis col­lé à la ligne de touche, il faut que je me pro­file cor­rec­te­ment. Si mon re­gard se porte sur les tri­bunes ou sur la ligne de touche, ça sert à quoi? C’est simple, mais je vois en­core des joueurs le faire. “Mais qu’est-ce que tu fais? Com­ment tu peux être dos au jeu?” Non, non, non… Il faut avoir le ter­rain de vi­su. Si je re­çois la balle comme ça (il se met de pro­fil par rap­port à la salle), qu’est-ce que je vois? Tout. Je prends l’in­for­ma­tion sur l’es­pace et je gagne du temps de ré­flexion. C’est lo­gique, non? Et pour­tant, des types se fourrent dans des en­droits im­pro­bables, genre le po­teau de cor­ner. Mais pour­quoi? Tu vas de­voir te re­tour­ner, tu vas gas­piller un temps pré­cieux… Perdre du temps en foot­ball, c’est comme perdre de l’or.

Quelle est ta plus grosse qua­li­té, se­lon toi? Comme tout le monde, j’ai sû­re­ment quelque chose d’in­né. Tech­ni­que­ment, je suis pas mal… Mais ma plus grande qua­li­té, c’est la vi­tesse men­tale. Ça se tra­vaille, ça aus­si. Moi, j’adore les to­ros. Tout le monde voit ça comme un simple exer­cice d’échauf­fe­ment. Er­reur: ça ne doit pas être amu­sant, mais di­dac­tique. C’est en­ri­chis­sant pour la tech­nique, pour la ra­pi­di­té d’exé­cu­tion, pour la vi­sion de jeu. Il te per­met de tra­vailler les passes sur les deuxièmes lignes de jeu, d’ap­pré­hen­der où se trouve le joueur dé­mar­qué, com­ment se po­si­tion­ner. Dans un to­ro, tu ne peux pas jouer dos aux autres, tu as une vi­sion d’en­semble sur tout ce qui se passe. Du coup, tu tra­vailles l’al­truisme aus­si. Si tu an­ti­cipes qu’un co­équi­pier va se faire pres­ser si tu lui passes le bal­lon, ne lui donne pas. Re­garde ailleurs, vers la se­conde ligne. Soit clé­ment avec tes co­équi­piers, ne les mets pas en dif­fi­cul­té.

Jus­te­ment, au­jourd’hui, le foot­ball est rem­pli de sta­tis­tiques. Est-ce qu’elles biaisent un peu l’idée de col­lec­tif? Ça me fait rire tous ces GPS qu’on nous met sur le corps. Parce que, au mo­ment de ré­cu­pé­rer les don­nées, les sta­tis­ti­ciens te disent (il prend une autre voix en haus­sant le men­ton): “Sur 100 passes, ce gar­çon

en a réus­si 80.” Ah bon? Et com­ment tu sais qu’elles étaient bonnes? Tu sais com­ment ils les comptent? Pour eux, c’est va­lide à par­tir du mo­ment où le joueur contrôle le bal­lon que je lui ai en­voyé. Ça, c’est une bonne passe pour le GPS. Alors oui, le type a peut-être con­trô­lé, mais il a quatre ad­ver­saires sur le dos. Donc non, ça, c’est une mau­vaise passe. La bonne passe, elle était ailleurs, sur ce­lui qui est libre de mar­quage. Ça, les GPS ne le dé­tectent pas. S’il suf­fit de se dé­bar­ras­ser n’im­porte com­ment du bal­lon en met­tant l’autre en dif­fi­cul­té, je ne vois pas l’in­té­rêt des sta­tis­tiques. Moi, j’ai la res­pon­sa­bi­li­té de ne pas perdre la balle, mais j’ai aus­si celle que tu ne la perdes pas. La dif­fé­rence entre les grandes équipes et les équipes mé­diocres ré­side dans la qua­li­té du ré­seau de passes. Le pro­blème, c’est que les sta­tis­tiques ne rem­pla­ce­ront ja­mais les

“Te­tris, c’est de l’es­pace-temps, comme le foot­ball. Tu formes tout un bloc en lais­sant un es­pace où ca­ser la grande pièce. Pour qu’elle s’em­boîte bien. Ça, c’est pen­ser la deuxième ac­tion”

sen­sa­tions. Elles te laissent croire que Mo­dric a fait un mau­vais match contre le PSG. Par­don? Oui, il a per­du des bal­lons, mais il a ga­gné du ter­rain, il a sou­la­gé ses co­équi­piers et fait mal à l’en­tre­jeu pa­ri­sien. Son ap­port est in­cal­cu­lable… Si tu ne veux pas en­dos­ser la res­pon­sa­bi­li­té de la perte du bal­lon, fais comme Mo­dric ou Inies­ta: garde la balle, gagne des mètres et re­garde où se trouve le joueur dé­mar­qué. Il y a tou­jours quel­qu’un de libre. Tou­jours. Tu sais pour­quoi? Parce qu’il y a tou­jours la so­lu­tion de re­ve­nir en ar­rière avec le gar­dien. Quand le match com­mence, on est onze contre onze, mais quand tu as le bal­lon, ils sont dix à vou­loir te le prendre, pas onze. Il y a tou­jours un homme libre. Ceux qui disent le contraire mentent… Là, les gens hal­lu­cinent avec Ci­ty: “Ho­la­la! Qu’ils jouent bien!” Mais ils jouent bien parce que Guar­dio­la passe ses jour­nées à trou­ver des moyens de dé­mar­quer ses joueurs.

D’autres font comme lui, mais pour dé­fendre. La ma­jo­ri­té, oui. Que ce soit en dé­fense ou en at­taque, tout le monde est à la re­cherche de l’homme dé­mar­qué, mais pas pour les mêmes rai­sons. Guar­dio­la veut le trou­ver pour qu’il cherche à al­ler vers le but ad­verse. D’autres veulent le trou­ver pour l’em­pê­cher d’y ar­ri­ver. Si­meone fait ça très bien, par exemple.

Tu es consi­dé­ré comme un aya­tol­lah du foot­ball of­fen­sif. Est-ce que, pour toi, le foot­ball dé­fen­sif dé­pend des mêmes res­sorts in­tel­lec­tuels que le foot­ball d’at­taque? Bien dé­fendre peut être un art, au même titre que bien at­ta­quer. C’est vrai, et je le res­pecte. Ma grande peine, c’est juste que l’as­pect dé­fen­sif et phy­sique a pris le pas sur l’at­taque, la tech­nique et le ta­lent. À ce rythme-là, on va tous s’en­nuyer à re­gar­der du foot­ball.

Mais tu as conscience que cer­tains s’en­nuient en re­gar­dant le Bar­ça? C’est in­croyable! Qui en­nuie qui? Le Bar­ça ou l’équipe qui joue contre lui? Par­fois, j’en­tends: “Le Bar­ça

“Une passe est sta­tis­ti­que­ment va­li­dée quand le joueur contrôle le bal­lon que je lui ai en­voyé. Alors oui, le type a peut-être con­trô­lé, mais il a quatre ad­ver­saires sur le dos…”

“À force de tour­ner la tête dans tous les sens, on me sur­nom­mait ‘la pe­tite fille de L’Exor­ciste’”

n’est pas as­sez ver­ti­cal.” Mais com­ment l’être quand t’as onze joueurs de­vant leur but? C’est im­pos­sible. Celle qui en­nuie, ce n’est pas l’équipe qui es­saye de pro­po­ser du jeu, mais celle qui le re­fuse. Ce n’est pas en­nuyeux, les équipes qui perdent du temps ou qui ba­lancent le bal­lon dans les tri­bunes pour cas­ser le rythme? Face à des équipes ul­tra-dé­fen­sives, il m’est ar­ri­vé de me dire: “Mais com­ment je vais faire pour trou­ver des es­paces,

il y en a pas.” Mais si, il y en a tou­jours. Il faut faire cir­cu­ler la balle d’un cô­té à l’autre, bou­ger, bou­ger en­core, et voi­là: là, il y a de l’es­pace. J’ai pas­sé ma vie à en cher­cher, à trou­ver des lignes de passes. Où est-ce qu’il y en a? Com­ment faire pour qu’il y en ait? À force de tour­ner la tête dans tous les sens, on me sur­nom­mait “la pe­tite fille de L’Exor­ciste”. Je ne tourne pas la tête à 360 de­grés comme elle, mais il y a des matchs ou je l’ai pi­vo­tée plus de 500 fois. Pam-pam (il imite des coups d’oeil).

Se­lon un cher­cheur nor­vé­gien, tu réa­lises 0,8 prise d’in­for­ma­tion par se­conde. Pour­quoi le faire aus­si sou­vent? Mon cer­veau fonc­tionne comme un pro­ces­seur: il em­ma­ga­sine des don­nées, des in­for­ma­tions. Tour­ner la tête m’aide à le faire. Et ça, ce n’est pas im­por­tant, c’est fon­da­men­tal pour se si­tuer dans l’es­pace-temps. Je pose la si­tua­tion: Ma­tias est char­gé, je tourne la tête pour cher­cher une autre so­lu­tion. Sauf que der­rière moi, un type se dit: “Je vais lui re­ti­rer le bal­lon, il est de dos, il ne me voit pas.” Sauf que je l’ai vu. Tout comme j’ai vu que le joueur qui char­geait Ma­tias s’est avan­cé en même temps que son par­te­naire. Avant qu’ils fondent sur moi, j’ai pas­sé le bal­lon à Ma­tias, qui est libre. J’ai trou­vé des

es­paces, des so­lu­tions en quelques coups d’oeil. Que fait Mes­si au­jourd’hui? Pour­quoi est-il in­com­pa­rable? Parce qu’il a tout. Il ne fait pas des passes au ha­sard. Il ne se dé­bar­rasse pas du bal­lon. Non, Mes­si at­tire les dé­fen­seurs. Il les ai­mante vers lui. Et là, pam, il fait la passe pour tous ceux qui sont dé­mar­qués. “Pu­tain, l’en­foi­ré, il en a drib­blé quatre et il a créé des es­paces pour ses par­te­naires.” C’est très fort.

Tout le monde n’a pas un Mes­si dans son équipe…

(Il coupe) Tout le monde ne joue pas au Bar­ça non plus. C’est un jeu très dif­fé­rent des autres, parce qu’on nous ap­prend à pen­ser. Quand j’al­lais en sélection es­pa­gnole, ceux qui évo­luaient dans d’autres équipes ne jouaient pas de la même fa­çon. Ils ne voyaient pas le foot­ball de la même ma­nière. C’était pa­reil lorsque des nou­veaux joueurs si­gnaient au Bar­ça. Abi­dal, la pre­mière fois que je l’ai vu faire un to­ro, je me suis dit: “Lui…”

C’était un dé­sastre? Non, pas à ce point-là, mais il n’était pas au ni­veau du Bar­ça. Puis il a com­men­cé à pen­ser le jeu, à ob­ser­ver, à se po­ser des ques­tions, à trou­ver des ré­ponses. Cette fa­cul­té d’adap­ta­tion lui a per­mis d’être le meilleur dé­fen­seur du monde. En tout cas à nos yeux. Il était in­croyable. Abi­dal illustre ça: avec un peu de sti­mu­la­tion, de ré­flexion et de pa­tience, tout le monde est ca­pable de jouer plus in­tel­li­gem­ment.

Pour­quoi on ne sti­mule pas plus la créa­ti­vi­té si c’est si simple? Parce qu’on a ten­dance à croire que c’est im­pos­sible. Moi, si je de­viens en­traî­neur, et c’est mon sou­hait, j’ai­me­rais que mon équipe ait la balle. Quand

est-ce que je suis tran­quille sur un ter­rain? Lorsque mon équipe l’a. Bah, en tant qu’en­traî­neur, ce se­ra pa­reil. Que di­sait Cruyff? “Il n’y a qu’un seul bal­lon.” Et il avait rai­son. Si je l’ai en ma pos­ses­sion, je n’ai même pas be­soin de dé­fendre. Ce sont les autres qui doivent cou­rir après lui. Et s’ils me le volent? Il faut le ré­cu­pé­rer ra­pi­de­ment. J’ai en­vie d’avoir 99 % de pos­ses­sion de balle. Voire 100 % si c’est pos­sible. Le bal­lon, c’est ce qui sti­mule les joueurs. On de­vient meilleur avec lui. Dans le foot­ball, de toute fa­çon, il y a deux types d’en­traî­neurs. Ceux qui ont peur d’avoir la balle parce qu’ils ne savent pas quoi en faire. Et ceux qui ont peur de ne pas l’avoir parce qu’ils ne savent pas vivre sans elle. Ce sont deux rai­son­ne­ments dif­fé­rents qui né­ces­sitent de l’in­tel­li­gence pour être mis en place, mais s’il vous plaît, moi, vous me lais­sez le bal­lon.

C’est si trau­ma­ti­sant que ça de ne pas l’avoir? Sans le bal­lon, j’ai peur de ne pas prendre de plai­sir. Il faut avoir joué avec Inies­ta pour sa­voir ce que le plai­sir si­gni­fie. Il faut avoir échan­gé des passes avec Mes­si pour le com­prendre. Pam, pam, pam. Et là, Inies­ta ve­nait. Pu­tain, Inies­ta, pam. Puis Bus­quets était là aus­si. Pam. Poum. On se fai­sait six ou sept passes de suite. On ne le fai­sait même pas pour at­ta­quer. Mais par pur plai­sir.

Mes­si et Inies­ta conti­nuent tou­jours à se faire ces une­deux alors qu’ils sont à deux mètres de dis­tance l’un de l’autre. À part pour se faire plai­sir, ça sert à quoi, concrè­te­ment? À at­ti­rer l’ad­ver­saire. (Il se lève) Al­lons sur le cô­té toi et moi. Pam, pam, pam. Si on est en train de ga­gner 2-0, ne nous gê­nons pas pour le faire.

Donc il y a une no­tion d’hu­mi­lia­tion? Du tout. Si on com­mence à faire ces pe­tites passes, c’est qu’il y a de l’es­pace pour le faire. Et s’il y a de l’es­pace pour le faire, ça veut dire que l’équipe ad­verse est en train de nous at­tendre dans sa sur­face. Sauf qu’un joueur est na­tu­rel­le­ment at­ti­ré par le bal­lon, qu’il joue dans une équipe qui aime la pos­ses­sion ou pas d’ailleurs. Et en­core plus si t’es en train de perdre. Pour re­ve­nir dans le match, il va bien fal­loir le ré­cu­pé­rer, donc à un mo­ment, il y en a bien un qui va ve­nir pour nous ar­rê­ter. Puis un deuxième. Et comme il y en a un deuxième, il y en a sou­vent un troi­sième qui vient en ren­fort. Dans leurs têtes, ils voient quoi? Deux types en­fer­més contre la ligne de touche qui se font des passes. Sauf que Mes­si, lui, il voit des types qui dé­zonent et ouvrent des es­paces pour des co­équi­piers qui sont libres de mar­quage.

Il y a quelque chose de mé­ca­nique du coup. La ré­pé­ti­tion ne vaut que si tu com­prends pour­quoi tu le fais… J’ai pas­sé ma vie à re­ce­voir des passes de mon ar­rière cen­tral, à me re­tour­ner, puis à re­gar­der où se trou­vaient les ad­ver­saires. Là, mon cer­veau me dit: “Ici, il y en a trois. Là, deux. Bon ben je vais la pas­ser de l’autre cô­té…”

Par­fois, je re­garde des matchs à la té­lé, et je me dis:

“Voi­là, ils at­taquent mal.” Ils le font sou­vent sur le cô­té où il y a le plus d’ad­ver­saires. Mais pour quoi faire? Tu ne peux pas bien at­ta­quer si tu es en in­fé­rio­ri­té nu­mé­rique. Lorsque je jouais avec Alves et Mes­si, on se fai­sait des trois contre un. OK. Des trois contre deux. OK. Des trois contre trois. Passe en­core. Mais c’est le maxi­mum. Dès que tu es en in­fé­rio­ri­té nu­mé­rique, il faut bas­cu­ler le jeu là où il y a de l’es­pace et du temps.

Quand tu re­gardes les matchs à la té­lé­vi­sion, mal­gré les angles de ca­mé­ra dif­fé­rents, ar­rives-tu à dis­tin­guer ces no­tions d’es­pace-temps? Quand je re­garde un match, je le re­garde vrai­ment. Si un ami me parle pen­dant la ren­contre, je lui dis: “Chut! J’es­saie de com­prendre!” Re­gar­der un match de foot, c’est comme voir un film. Si tu me dis­trais, je ne com­prends plus rien aux dia­logues entre les joueurs. Parle-moi quand il y au­ra un ar­rêt de jeu. Ne fais pas comme ma femme: “Xa­vi, je sais pas

quoi…” Je ne lui ré­ponds pas. Je suis trop ab­sor­bé par ce que je vois. Un peu comme les types qui plaquent leur oreille contre leur tran­sis­tor pour mieux com­prendre. Pen­ser, c’est ma bouée de sau­ve­tage dans le foot. Je ne suis pas Mes­si: lui, il dribble quatre mecs. Moi non.

Peut-être qu’on ne t’a ja­mais ap­pris à le faire. Ça ne s’ap­prend pas. Quand t’es ni ra­pide, ni ha­bile comme moi, tu com­penses avec tes autres qua­li­tés. Sur un contrôle orien­té, oui, je peux ef­fa­cer un ri­val, mais si­non… Tu m’as dé­jà vu faire des pas­se­ments de jambes? Ja­mais de ma vie.

Pour­quoi? Parce que non. Je ne suis pas à l’aise avec ça. Ce n’est pas moi, ça. Je ne suis pas bon dans ce do­maine. Là où je me sens bon, c’est quand il s’agit de créer des su­pé­rio­ri­tés nu­mé­riques. Donne-moi le bal­lon et je ne vais pas le perdre. Parce que je ré­flé­chis. Parce que je re­garde. Parce que je me suis en­traî­né à ça toute ma vie. Parce que c’est ins­crit au plus pro­fond de mes neu­rones.

Au-de­là de ce que tu as ap­pris à la Ma­sia ou en re­gar­dant les matchs à la té­lé­vi­sion, tu es aus­si un fan de cueillette des cham­pi­gnons et de ba­by-foot. Est-ce que ce sont des ac­ti­vi­tés qui ont fait pro­gres­ser d’une ma­nière ou d’une autre ton acui­té? J’ai un TOC. Quand je suis en­tré dans cette salle, j’ai ana­ly­sé la dis­po­si­tion des chaises, celle des tables. Je veux tou­jours m’as­seoir à l’en­droit où je pour­rai contem­pler l’en­semble de la pièce. C’est un re­flexe, je fais tou­jours ça. Parce que j’aime contrô­ler. Je n’aime pas les sur­prises, par exemple, je veux sa­voir ce qu’il va se pas­ser. J’ai une ca­pa­ci­té or­ga­ni­sa­tion­nelle même au quo­ti­dien. Je sais ce que je dois faire heure par heure, sans avoir be­soin d’un agen­da. L’agen­da, il est là (il pointe sa tête du doigt).

Tu de­vais être pas mal à Te­tris, non? Tu ri­goles? J’étais un cham­pion. Tu vois les pièces qui tombent à 200 à l’heure? Bah, c’était moi. Je ne jouais à rien d’autre sur Game Boy. C’est un jeu où tu ne peux pas faire n’im­porte quoi: il faut em­boî­ter les pièces dans un cer­tain sens, an­ti­ci­per celles qui vont tom­ber. C’est un jeu de ré­flexion qui met en éveil tes ca­pa­ci­tés cog­ni­tives. Par­fois, tu ne peux pas faire de Te­tris, donc il te reste un pe­tit es­pace libre, il faut sa­voir quoi en faire, de­vi­ner la pièce qui va tom­ber, choi­sir le mo­ment juste pour la glis­ser à tel ou tel en­droit. C’est de l’es­pa­ce­temps, comme le foot­ball. Tous ceux qui ont joué à Te­tris savent ce que je veux dire. Tu formes tout un bloc en lais­sant un es­pace où ca­ser la grande pièce. Pour qu’elle s’em­boîte bien. Ça, c’est pen­ser la deuxième ac­tion. Et la pré­pa­ra­tion, à Te­tris comme en foot­ball, c’est pri­mor­dial. Tu vois des briques aus­si quand tu es sur le ter­rain, ou c’est dif­fé­rent? C’est dif­fé­rent. Je cal­cule les lignes de passes, les dis­tances. J’es­saie d’en cor­ri­ger aus­si: “Pour­quoi mon co­équi­pier vient à deux mètre de moi? Reste à trente mètres.” Je suis le plus heu­reux du monde sur un ter­rain quand je vois qu’il y a des mou­ve­ments, parce que ça aug­mente les op­tions de passes. Après avoir pris l’in­for­ma­tion, juste avant de réa­li­ser mon geste, mon cer­veau m’en­voie une sorte de flash: “C’est

main­te­nant qu’il faut que tu passes le bal­lon.” Ça m’ar­rive lorsque tous les fac­teurs spa­tio­tem­po­rels

“J’ai un TOC. Quand je rentre dans une salle, j’ana­lyse la dis­po­si­tion des chaises, celle des tables. Je veux tou­jours m’as­seoir à l’en­droit où je pour­rai contem­pler l’en­semble de la pièce”

“La force men­tale, c’est ce qui sta­bi­lise la per­for­mance. C’est ce qui rend plus fort. Au mo­ment de sor­tir les châ­taignes du feu, Mar­ce­lo, Mo­dric ou Ser­gio Ra­mos ne se cachent pas” “Dé­ga­ger le bal­lon, c’est une dé­faite in­tel­lec­tuelle”

sont au vert, et gé­né­ra­le­ment, c’est pour des passes dé­ci­sives. Eme­ry a dit qu’il vou­lait que les foot­bal­leurs soient plus in­tel­li­gents que lui. Com­ment vas-tu com­po­ser avec un groupe de joueurs qui n’au­ront pas for­cé­ment la

même vis­ta que toi? Je vais es­sayer de trans­mettre mon idée du foot­ball. Faire en sorte de sti­mu­ler le ta­lent. Évi­dem­ment, je ne pour­rai pas faire l’im­passe sur l’as­pect phy­sique, qui est né­ces­saire, mais je veux dire par là que je n’ai pas en­vie que mon ar­rière cen­tral passe juste son temps à dé­fendre. Non, non. J’ai en­vie qu’il joue, qu’il re­lance. De­man­dez à Ma­sche­ra­no s’il n’a pas ap­pris à jouer au foot­ball au Bar­ça. Il a dû s’adap­ter. Il a été in­tel­li­gent. Comme Abi­dal. Comme Um­ti­ti. C’est le meilleur ar­rière cen­tral du monde ou pas? Pour­quoi? Parce qu’il ne se contente plus seule­ment de dé­fendre. Il fait du jeu, il ré­flé­chit, il re­lance, il an­ti­cipe. À Lyon, il ré­cu­pé­rait la balle, puis il se conten­tait de la don­ner au mi­lieu de ter­rain, qui fai­sait son bou­lot de son cô­té. Au Bar­ça, il est plus par­ti­ci­pa­tif, il fa­ci­lite le tra­vail du mi­lieu de ter­rain. En avan­çant sur le ter­rain, il lui donne une op­tion de passe, de l’es­pace et du temps pour ré­flé­chir.

Et Dem­bé­lé? Il va avoir be­soin de temps. Le Bar­ça, c’est un exa­men fi­nal pour un foot­bal­leur. Dem­bé­lé passe un mas­ter, là. Tout le monde ne peut pas jouer dans ce club. Pour­quoi? Parce qu’il faut sa­voir faire trois fois plus de choses qu’ailleurs. Le Bar­ça joue sur à peine trente mètres de jeu. Dem­bé­lé a beau­coup de ta­lent, il est très ra­pide, mais ici, il ne va pas avoir les bou­le­vards qu’il avait à Dort­mund. Ou à Rennes, où il avait plus d’es­pace, donc plus de temps.

Com­ment il va faire alors? Il va fal­loir qu’il ap­prenne à pen­ser plus vite, en quelques mil­lièmes de se­conde. C’est là qu’on va voir s’il a de la men­ta­li­té. Il doit se dire: “Je suis un joueur du Bar­ça.” Il faut être fort dans sa tête, avoir des convic­tions. Il y a des joueurs moyens qui ont pas­sé quinze ans au Bar­ça, mais qui avaient du ca­rac­tère. Et il y a des joueurs ex­cel­lents qui n’ont rien fait parce que la pres­sion les a bouf­fés. À l’en­traî­ne­ment, quand tu les voyais, tu te di­sais: “Ils vont tout cas­ser. Ça

va être des lé­gendes.” Mais non. Dès qu’ils en­traient sur le ter­rain, les jambes trem­blaient, ils ne vou­laient plus le bal­lon. “Bor­del, mais qu’est-ce qui leur ar­rive?”

C’est la fa­meuse “peur scé­nique” qu’évoque Jorge

Val­da­no? C’est ça. La force men­tale, c’est ce qui sta­bi­lise la per­for­mance. C’est ce qui rend plus fort. Au mo­ment de sor­tir les châ­taignes du feu, Mar­ce­lo, Mo­dric ou Ser­gio Ra­mos ne se cachent pas. Au contraire, c’est là qu’ils ap­pa­raissent. Lu­cas Vaz­quez, contre le PSG, il a fait quoi? Il est ren­tré sur le ter­rain avec l’en­vie de tout bouf­fer. Un mis­sile. Le type est même al­lé se frot­ter à Kim­pembe. Et là, tu te dis: “Mais

qu’est-ce qu’il fait? Il est ta­ré ou quoi?” Non, il est juste fort men­ta­le­ment.

Tu as évo­lué au Bar­ça, qui a une phi­lo­so­phie de jeu bien pré­cise. Mais tu as aus­si joué avec énor­mé­ment de foot­bal­leurs étran­gers. Existe-t-il di­verses formes d’in­tel­li­gence de jeu se­lon toi? Ça n’a rien à voir avec le pas­se­port mais plu­tôt avec le ca­rac­tère de cha­cun. Évi­dem­ment, un Bré­si­lien n’a pas la même vi­sion de la vie qu’un Al­le­mand. Gé­né­ra­le­ment, ce sont des types plu­tôt en­joués. Ils re­la­ti­visent plus les pro­blèmes. Quand tu vois Mar­ce­lo, Alves ou Ney­mar, t’as l’im­pres­sion qu’ils jouent dans la rue, sans pres­sion. Go­din, qui est uru­guayen et dé­fen­seur, dit que sa res­pon­sa­bi­li­té est telle qu’il n’a ja­mais pris de plai­sir sur le ter­rain. Tu ar­rives à le com­prendre? Quand tu as le sens des res­pon­sa­bi­li­tés, tu souffres plus. Je suis pas­sé par là au dé­but de ma car­rière. T’as en­vie de bien faire les choses, de te faire res­pec­ter. Tu veux te faire un nom, donc for­cé­ment, tu ne rentres pas sur le ter­rain en bla­guant. N’em­pêche qu’il a bien dû prendre du plai­sir à un mo­ment don­né. C’est im­pos­sible que ce ne soit pas le cas.

Tu penses qu’il dé­gage au­tant de bal­lons en touche pour se li­bé­rer de la pres­sion qu’il res­sent ou pour kif­fer? Go­din, c’est un dé­fen­seur ex­tra­or­di­naire. Il ne fait pas que ça. Et puis on ne joue pas au même poste, mais bon, je ne vois pas où est le plai­sir de dé­ga­ger en touche. Le faire à la 93e mi­nute de jeu, pour as­su­rer le ré­sul­tat, pour­quoi pas… Mais à la 60e ou à la 70e, quel est l’in­té­rêt? T’as en­core du temps pour trou­ver une so­lu­tion, pro­fites-en! Dé­ga­ger, c’est une dé­faite in­tel­lec­tuelle, le der­nier re­cours: “Je peux vrai­ment

rien faire d’autre, là?” Quand tu ré­cu­pères le bal­lon et que tu le dé­gages, tu donnes une nou­velle pos­ses­sion de balle à l’ad­ver­saire. Mais non! Aère le jeu, file-la au gar­dien, dribble, ob­tiens une touche en ta­pant le bal­lon sur le joueur que tu as en face. Fais quelque chose, n’im­porte quoi, mais ne le jette pas en touche! Mon sens de la res­pon­sa­bi­li­té m’em­pêche de le faire.

Qu’est-ce que tu éprouves quand tu fais un mau­vais choix? La sen­sa­tion que mon coeur va trans­per­cer ma poi­trine.• PAR JPS

“Tu vas avoir confiance dans l’être hu­main, bor­del?!”

Mes­si et une lé­gende.

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