Joey Bar­ton

So Foot - - COMPO - Par Joey Bar­ton et PA Images/Iconsport / Pho­tos: Ac­tionI­mages/ Pa­no­ra­mic, Photoshot/Iconsport, Colorsport/Dppi

est un lad an­glais pas­sé par ManCi­ty, New­castle et l’OM, et connu pour son foot­ball “phy­sique”: coups de poing à Da­bo, man­chette à Té­vez, coup de ge­nou à Agüe­ro et mo­que­ries en­vers Zla­tan. Re­trai­té pré­ma­tu­ré suite à une sus­pen­sion de 13 mois pour pa­ris illi­cites, l’an­cien mi­lieu est de­ve­nu un homme de mé­dias. Il le prouve avec une in­ter­view de haut vol de Ga­ry Ne­ville.

D’un cô­té du ring, Joey

Bar­ton, éter­nel bad­boy du foot an­glais et pun­chli­ner dur sur l’homme. De l’autre, Ga­ry Ne­ville, an­cien la­té­ral ru­gueux des Red De­vils et en­traî­neur ra­té du FC Va­lence, re­con­ver­ti dans un rôle de consul­tant qui dé­zingue la pla­nète foot sans pi­tié. À pre­mière vue, un dia­logue entre deux types qui ne doutent de rien pou­vait ra­pi­de­ment tour­ner court. Mais voi­là, im­pos­sible n’est pas an­glais. La preuve.

Joey Bar­ton: Tu as 85 sé­lec­tions avec l’An­gle­terre, huit Pre­mier League, trois FA Cup, deux League Cup, deux ligue des cham­pions. Tu as constam­ment ga­gné sur une très longue pé­riode. Peux-tu nous dire ce que ce­la si­gni­fie de ga­gner, à tes yeux?

Ga­ry Ne­ville: Lorsque je jouais, ga­gner était une no­tion pré­sente chaque se­maine. Au dé­but de chaque sai­son, on se di­sait qu’il fal­lait être cham­pion. Parce que tu es à Uni­ted, avec sir Alex. Il vou­lait rat­tra­per Li­ver­pool et faire de Man­ches­ter Uni­ted le club le plus ti­tré du pays. C’était son dé­fi. Donc tu as la né­ces­si­té de ga­gner. Là-bas, c’est ce que tu dois faire de 16 à 35 ans. Pa­reil pour les gens qui nous en­tou­raient, comme Nob­by Stiles, qui était notre en­traî­neur chez les jeunes. Il avait ga­gné la coupe du monde et la coupe d’Eu­rope. Il y avait aus­si Eric Har­ri­son, qui avait joué à Ha­li­fax. Il était agres­sif, mé­chant, une per­sonne hor­rible. Il dé­tes­tait man­quer un tacle, donc vous pou­vez ima­gi­ner à quel point il dé­tes­tait perdre un match. Je dis hor­rible, mais c’était un grand mon­sieur, qui a fait des choses fan­tas­tiques pour nous. Il fal­lait tra­vailler dur pour être au ni­veau. C’était le stan­dard de sir Alex. Et il vous a trans­mis la confiance?

In­di­vi­duel­le­ment, ce­la ar­rive par­fois de la perdre, mais il nous di­sait sou­vent: “Où est la prise de

risque dans votre jeu?” Il vous en­cou­ra­geait à drib­bler votre ad­ver­saire di­rect, sur­tout dans les 25 der­niers mètres. Kidd, notre en­traî­neur chez les jeunes, était gé­nial pour ce­la. Il di­sait tou­jours: “Va pro­vo­quer ton ad­ver­saire en un contre un.” On le fai­sait constam­ment à l’en­traî­ne­ment. Un joueur dans le rond cen­tral, un dé­fen­seur aux abords de la sur­face, le joueur doit le pas­ser et se re­trou­ver face au gar­dien. C’était hor­rible. Vous aviez un Ryan Giggs ou un Roy Keane qui ar­ri­vait de­vant vous, tout le monde vous re­gar­dait. Ce n’est pas la chose la plus plai­sante à faire, mais Kidd nous le fai­sait faire tout le temps. C’est presque une ver­sion foot­bal­lis­tique de Fight Club, en fait. Ouais, même à l’en­traî­ne­ment, il y avait cette no­tion de com­pé­ti­tion. Vous de­vez battre ce mec, il doit vous battre, c’était comme ça tous les jours. On était chan­ceux. Et on est ar­ri­vés dans une équipe ou il y avait Bruce, Pal­lis­ter, Sch­mei­chel, Keane, Rob­son, Ince, Hu­ghes, Can­to­na… Ces gars-là étaient tous consi­dé­rés comme des gros ca­rac­tères, des grands lea­ders. C’étaient d’im­menses joueurs de Pre­mier League, d’im­menses foot­bal­leurs bri­tan­niques éga­le­ment, et on les a cô­toyés pen­dant deux ou trois ans. Donc on était tou­jours en­tou­rés de per­sonnes qui don­naient leur maxi­mum tout le temps. Une mau­vaise passe était un crime, un mau­vais ré­sul­tat c’était en­core pire. Ils vous en­traî­naient dans leur sillage. Je me sou­viens avoir par­lé avec Sch­mei­chel, à l’époque où j’étais un jeune joueur qui ten­tait de s’im­po­ser en équipe pre­mière de Ci­ty. J’avais été bluf­fé par son état d’es­prit. Il pen­sait qu’il n’al­lait ja­mais faire d’er­reurs. Il me di­sait qu’il ne ra­tait ja­mais ses matchs. Se­lon lui, il avait juste fait une ou deux er­reurs dans sa car­rière. Il le croyait vrai­ment, il ne le di­sait pas pour faire genre… Pe­ter était hor­rible avec moi à mes dé­buts. Ils avaient une dé­fense à quatre avec Par­ker, Ir­win, Bruce et Pal­lis­ter. Ils avaient ga­gné des titres de cham­pion, par­ti­ci­pé au dou­blé. Et moi, je m’im­po­sais dans cette dé­fense. Trois ou quatre ans après mon ar­ri­vée, le jour de Noël, il m’a dit: “Je croyais réel­le­ment que tu n’étais pas as­sez bon, que tu étais une me­nace pour nous dans notre mis­sion de de­ve­nir cham­pions. Tu fai­sais des er­reurs qui nous coû­taient des buts.” À l’en­traî­ne­ment, il se met­tait au point de pe­nal­ty et at­tra­pait mes centres en me di­sant qu’ils étaient à chier. À chaque fois qu’il pre­nait un but à l’en­traî­ne­ment, il était fu­rieux. Pire, il se dé­chaî­nait contre le dé­fen­seur qui avait fait une er­reur. Ils étaient tous comme lui. Bruce, Keane, Ince et Hu­ghes étaient comme ça aus­si. Tu les connais, tu as joué contre eux, tu sais com­ment ils sont. Mais Giggs était pa­reil, Scholes aus­si, et moi aus­si, lors­qu’on a re­pris le flam­beau. On a ap­por­té ce stan­dard dans le ves­tiaire. Sir Alex fixait les exi­gences. Les coachs étaient en charge de l’en­traî­ne­ment, pas lui, mais il était là, à nous ob­ser­ver. J’ai joué avec Alan Smith et Ni­cky Butt à New­castle et je leur de­man­dais: “Alors, il est com­ment,

Fer­gie?” Se­lon eux, il avait un sens in­né du ti­ming pour dire les choses, bot­ter le cul d’un joueur, en ras­su­rer un autre. Chez les très grands ma­na­gers, il y a une vo­lon­té de dé­lé­guer: aux joueurs, d’abord, mais aus­si aux coachs en charge des en­traî­ne­ments. Le ma­na­ger su­per­vise, donne la confiance et dé­livre ce mes­sage: “Si quelque chose

tourne mal, je suis der­rière vous.” Donc lorsque tu me dis que tu ne connais­sais rien d’autre que la vic­toire, c’est com­plè­te­ment nor­mal. C’est même une chance, moi j’ai tra­vaillé pour beau­coup de mau­vais en­traî­neurs. Je crois que ce­la de­vient un pro­blème après ta car­rière, et par­ti­cu­liè­re­ment si tu veux de­ve­nir en­traî­neur. Parce que tout ce que tu as connu, c’est l’ex­cel­lence au plus haut ni­veau, le fait de ga­gner constam­ment. Lorsque je jouais en sélection, je ne vais pas dire qu’il y avait un manque de qua­li­té parce qu’il y avait de grands joueurs, mais à l’en­traî­ne­ment, l’in­ten­si­té était dif­fé­rente. Vous aviez pas mal des meilleurs joueurs du monde à Man­ches­ter. Des mecs qui ont pro­ba­ble­ment la meilleure ma­nière de conce­voir le foot­ball. Puis tu ar­rives en sélection où il y a du ta­lent mais… Je sa­vais ce que c’était de ga­gner avec Uni­ted. Mais en sélection, si quatre ou cinq joueurs ne sont pas au même ni­veau, tu n’as pas l’équipe pour le faire. Et je ne parle pas de ta­lent mais du ni­veau d’im­pli­ca­tion, de la men­ta­li­té, de la pré­pa­ra­tion. Toutes ces choses dont tu as be­soin pour rem­por­ter des titres. C’est pour ça que ça ne fonc­tionne pas avec l’An­gle­terre. En 2004 et en 1996, on au­rait pu ga­gner. Le ta­lent était là mais la men­ta­li­té nous a peut-être fait dé­faut. On a per­du aux tirs au but les deux fois. C’est un ta­lent, de sa­voir ti­rer un pe­nal­ty, mais c’est aus­si une ques­tion de men­ta­li­té. Il faut être ca­pable de se sai­sir de ces grands mo­ments, et faire en sorte qu’ils tournent en votre fa­veur. À Uni­ted, on ar­ri­vait à le faire, mais pas en sélection. En tant qu’ad­ver­saire, je peux dire que les mo­ments où vous étiez les plus dan­ge­reux, c’est lorsque vous étiez me­nés dans les dix dernières mi­nutes. On me de­mande sou­vent ce que sir Alex di­sait dans ces cau­se­ries. Il n’y en avait ja­mais une où il ne fai­sait pas ré­fé­rence au fait de tra­vailler dur. Pas une où il ne nous di­sait pas qu’il ne fal­lait ja­mais bais­ser les bras. Les deux uniques choses qu’il nous de­man­dait constam­ment, c’était de tra­vailler aus­si dur qu’on le pou­vait et de ne ja­mais aban­don­ner. Si tu ap­pliques ça dans ta vie, tu gagnes. Lorsque je suis consul­tant à la té­lé­vi­sion, je cri­tique par­fois une tac­tique ou un joueur qui a fait une er­reur mais le pire, c’est quand il n’y a pas l’im­pli­ca­tion, que les joueurs s’en foutent. Pour moi, c’est im­par­don­nable. C’est à ce mo­ment-là qu’il faut ren­trer dans tes joueurs. Quand je re­garde Hud­ders­field face à Ci­ty, je sais qu’ils vont pro­ba­ble­ment se faire battre, mais je sais aus­si qu’ils ne se­ront pas avares d’ef­forts, qu’ils se­ront im­pli­qués, qu’ils mon­tre­ront de l’en­vie, qu’ils en ont quelque chose à faire, qu’ils sont fiers de por­ter ce maillot. Donc je suis plus clé­ment avec eux. Mais quand je vois West Ham face à Lei­ces­ter, je sais que si Lei­ces­ter marque, quelques joueurs de West Ham vont bais­ser les bras. Cer­tains d’entre eux ne don­ne­ront pas le maxi­mum. Cer­tains s’en fou­tront un peu. Pour ré­su­mer, sir Alex ne di­sait qu’une chose: tu te fixes des exi­gences, tu tra­vailles dur, et tu n’aban­donnes pas. C’est tout.

C’est ta ré­fé­rence. Moi j’ai été de l’autre cô­té, j’ai joué dans cer­tains en­vi­ron­ne­ments où tu vois ce que j’ap­pelle des “er­reurs d’ef­fort”. On connaît beau­coup de joueurs, qu’on ne va pas nom­mer, qui se cachent der­rière le ta­lent. Ils sont très forts mais

“Fer­gu­son di­sait tout

le temps: ‘J’en­voie mes joueurs en équipe d’An­gle­terre et ils re­viennent tou­jours avec la tête à l’en­vers.’ C’était une vraie idée, à Old Traf­ford, à l’époque…” Ga­ry Ne­ville

ne font pas d’ef­forts. Puis il y a des joueurs, comme toi, qui maxi­misent leurs qua­li­tés. Qui se forgent un pal­ma­rès et jouent pour de grandes équipes. Si tu avais lé­si­né sur les ef­forts, Uni­ted au­rait re­cru­té le meilleur ar­rière droit du monde. Oui, c’est ce qu’ils au­raient fait. Est-ce que cette peur est aus­si un mo­teur? Est-ce que tu en avais be­soin? Moi, j’avais la chance de jouer pour le club que je sup­por­tais quand j’étais en­fant. Il est par­fois fa­cile de confondre un manque de confiance, ou quel­qu’un qui est mal­heu­reux dans sa vie per­son­nelle, avec un manque d’ef­forts. Donc j’es­saie de faire preuve d’em­pa­thie. Ce­la m’ar­rive de cri­ti­quer un joueur en tant que consul­tant, et d’ap­prendre une se­maine après qu’il lui est ar­ri­vé un truc dans sa vie per­son­nelle. Tu te dis: “Je n’au­rais pas dû y al­ler aus­si fort, j’au­rais dû être plus sym­pa.” Je me sou­vien­drai tou­jours de mon pre­mier match à l’ex­té­rieur avec l’An­gle­terre, en Nor­vège. Brian Wool­nough, qui nous a quit­tés, était le jour­na­liste prin­ci­pal et le plus puis­sant du Sun…

Je m’en sou­viens, il avait une tête énorme!

(Rires) Ouais, il m’avait mis 4 sur 10. Et le com­men­taire c’était: “Ner­veux, très mal ali­gné.” Pour­tant, j’avais plu­tôt pas mal joué. Ter­ry Ve­nables, le sé­lec­tion­neur, m’a ap­pe­lé deux jours plus tard pour me dire: “Ne te laisse pas af­fec­ter.” Je m’en fou­tais un peu, mais sir Alex Fer­gu­son di­sait tout le temps: “J’en­voie mes joueurs en équipe d’An­gle­terre et ils re­viennent tou­jours avec la tête à l’en­vers.” C’était une vraie idée, à Old Traf­ford, à l’époque.

Parce que vous ar­ri­viez dans un en­droit ou la culture n’était pas aus­si forte. Et que vous al­liez vous ra­mol­lir. C’est ce qui m’a fait re­la­ti­vi­ser mon ex­pé­rience d’en­traî­neur à Va­lence (en 2015-2016, ndlr). Je suis re­tour­né di­rec­te­ment à la té­lé­vi­sion. Pour­tant, il y en a qui pensent que je ne suis plus lé­gi­time pour par­ler de foot­ball. C’est ri­di­cule, mais tu le res­sens. On te dit: “Qui es-tu pour cri­ti­quer?” J’ai en­ten­du des en­traî­neurs, comme Pu­lis ou Klopp, s’en ser­vir contre toi. Pep aus­si, l’an der­nier. C’est un phé­no­mène mo­derne, que les en­traî­neurs s’en prennent aux consul­tants. À quoi ça sert? Quand tu joues, à quel mo­ment l’avis d’un consul­tant va t’ai­der ou te gê­ner? Tu t’en fous, au pire, tu joues mieux la pro­chaine fois. Donc en tant qu’en­traî­neur, pourquoi est-ce que tu laisses ce­la im­pac­ter tes joueurs? Et puis, avec tous les angles de ca­mé­ras et les ana­lystes qu’il y a, ils ne peuvent plus se ca­cher. On a toutes leurs don­nées, toutes leurs sta­tis­tiques, toutes leurs tac­tiques, toutes leurs com­bi­nai­sons sur coups de pied ar­rê­tés, on a des ca­mé­ras qui filment du haut de la pe­louse, ce qui veut dire qu’on peut voir tout ce qu’ils peuvent voir. Et ce que l’on dit est pro­ba­ble­ment vrai. Sur 99 % des buts, ce qui sort de la bouche d’un ana­lyste sur une émis­sion de foot est la vé­ri­té. Qui t’a le plus in­fluen­cé per­son­nel­le­ment et pro­fes­sion­nel­le­ment? Mes deux pa­rents, mais aus­si sir Alex, bien sûr. Au fi­nal, mon his­toire a com­men­cé avec lui. J’ai eu des en­traî­neurs ex­cep­tion­nels chez les jeunes, je ne pour­rai ja­mais les re­mer­cier as­sez. Mais si le boss ne dit pas “je ra­mène ce joueur

dans l’équipe pre­mière”, qu’il ne vend pas les joueurs plus ex­pé­ri­men­tés comme il l’a fait, et qu’il ne croit pas en toi, c’est fi­ni. La “Class of 92”, c’est quelque chose que je ne pense pas re­voir un jour dans ce pays. Toi, Giggs, Beck­ham, Scholes, vous vous êtes tous im­po­sés dans l’équipe pre­mière au même mo­ment. Est-ce que tu sen­tais que tu fai­sais par­tie d’un groupe exceptionnel? Pas sur le mo­ment. Il y avait eu un ar­ticle dans le­quel Bryan Rob­son, lors­qu’on avait 17 ou 18 ans, avait dit: “Si ces mecs ne percent pas, on peut tout

ar­rê­ter.” Ça nous avait don­né la confiance. Puis on a ga­gné la Youth Cup. C’était la pre­mière fois en trente ans que Uni­ted la ga­gnait. Après, on a ga­gné le cham­pion­nat des ré­serves, puis un titre avec l’An­gle­terre U18. Là, on s’est ren­du compte qu’on fai­sait des trucs que d’autres n’avaient pas réus­si au­pa­ra­vant. Mais ce n’est que lorsque tu signes ton pre­mier contrat et que tu dé­butes avec l’équipe pre­mière que tu réa­lises vrai­ment. Puis tu gagnes ton pre­mier cham­pion­nat et tu te dis: “Ok, rien ne va nous ar­rê­ter main­te­nant.”

Tu penses que c’est pos­sible de re­voir une telle gé­né­ra­tion? Ga­gner a tou­jours été important mais au­jourd’hui on di­rait que…

Tu gagnes des mé­dailles juste pour avoir par­ti­ci­pé!

Li­ver­pool et Uni­ted pour­raient faire de grandes choses avec leurs jeunes. Ci­ty aus­si. J’ado­re­rais qu’il y ait un quo­ta qui oblige les équipes à prendre trois joueurs for­més au club dans leur groupe de 18 joueurs chaque se­maine. Des joueurs qui peuvent per­cer, qui sont au club de­puis qu’ils ont 15 ou 16 ans. Ça ne veut pas for­cé­ment dire qu’ils doivent ve­nir de la ville. Ce­la pour­rait être des joueurs étran­gers qui ont été ra­me­nés à 14 ou 15 ans. Il faut créer un che­min vers l’équipe pre­mière. Trois sur 18, ce n’est pas trop de­man­der. Et ils peuvent être sur le banc, pour com­men­cer. Mais est-ce que ça se fe­ra? Pas sûr.

On a des jeunes ta­len­tueux, il faut leur don­ner des op­por­tu­ni­tés. On doit par­ve­nir à créer une culture im­por­tante de coa­ching et de jeu, ce qu’il y avait à Uni­ted. Avec un lea­der en haut de l’échelle, des lea­ders dans le ves­tiaire. Puis le cycle change. Tu passes de sui­veur, en tant que jeune joueur, à lea­der qui fixe la barre pour les fu­turs lea­ders, comme Cris­tia­no Ronaldo au­jourd’hui. Avec votre mo­dèle à Uni­ted, c’est de­ve­nu un ga­gnant. Sa­chant que tu as été coach, est-ce que tu ai­me­rais voir plus d’en­traî­neurs bri­tan­niques avoir des op­por­tu­ni­tés? Bien sûr, mais je crois que l’on ver­ra de moins en moins de joueurs fi­nir leur car­rière et as­pi­rer à de­ve­nir en­traî­neur. Lorsque j’ai si­gné à Va­lence, j’avais tout pla­ni­fié, je m’étais pré­pa­ré pour tout, mais les meilleurs en­traî­neurs doivent être ob­sé­dés par tous les élé­ments liés au foot,

“De­puis mon ex­pé­rience d’en­traî­neur à Va­lence, il y en a qui pensent que je ne suis plus lé­gi­time pour par­ler de foot­ball. On te dit: ‘Qui es-tu pour cri­ti­quer?’” Ga­ry Ne­ville

“Quand je pense à Fer­gie, je pense à la struc­ture amé­ri­caine de coa­ching. Des grands en­traî­neurs, qui sont comme des pères. Tu veux que tes en­fants soient une meilleure ver­sion de toi, qu’ils hé­ritent de tes forces, mais qu’ils aient moins de faiblesses” Joey Bar­ton

ce­la doit les ronger. Je ne suis pas sûr que les meilleurs joueurs bri­tan­niques, lors­qu’ils au­ront fi­ni leur car­rière, vont se dire: “Je vais mettre exac­te­ment le même ni­veau d’im­pli­ca­tion, de dé­tail, de tra­vail et d’at­ten­tion que ce­lui que je met­tais lorsque j’étais un joueur de 15 ou 16 ans.” C’est notre pro­blème, au­jourd’hui. En par­tie parce qu’il y a d’autres voies, mais aus­si parce que les gens, quand ils ont fi­ni leur car­rière à 35 ans, se disent que le com­bat est fi­ni. Com­bien de grands boxeurs de­viennent en­traî­neurs? Ils sortent sou­vent d’un gym­nase pour­ri, et montent la py­ra­mide. Ils ap­prennent le coa­ching sur des an­nées, c’est un ta­lent com­plè­te­ment dif­fé­rent… Il y a un gros pro­blème pour les en­traî­neurs an­glais: notre ré­pu­ta­tion. La per­cep­tion que les étran­gers ont de nous est dé­sas­treuse. En Es­pagne, on est consi­dé­rés comme de mau­vais coachs. Ils voient la Pre­mier League comme quelque chose de fan­tas­tique pour le spec­tacle mais ils pensent aus­si que nous sommes dé­biles parce qu’on dé­pense trop d’ar­gent sur les trans­ferts. Pour beau­coup, on a ga­gné au lo­to. Quand j’ai dé­bar­qué à Mar­seille, un grand club qui compte 14 mil­lions de sup­por­ters, ça m’a per­mis d’ob­ser­ver l’An­gle­terre de loin, de prendre du re­cul. Je me suis dit: “Wow, c’est dingue ce qu’ils font.” Les in­fra­struc­tures, le club­house, les ter­rains, ça al­lait, alors qu’ils n’ont pas les droits TV qui viennent de par­tout dans le monde. Lorsque j’étais là-bas, je me

di­sais: “Je suis un joueur qui cause beau­coup dans

le ves­tiaire mais là, je ne parle pas la langue.” Je me sen­tais han­di­ca­pé, je n’ar­ri­vais plus à com­mu­ni­quer. Ce­la m’a ai­dé en tant que joueur parce que tu te dis: “Soit tu t’adaptes, soit tu t’écrases.” J’ai dû m’écra­ser parce que je ne par­lais pas la langue, mais j’ai fait mes preuves à l’en­traî­ne­ment. Et c’est comme ça que j’ai ga­gné le res­pect des autres. Alors qu’en tant qu’en­traî­neur, tu dois trans­mettre tes pen­sées et tes sen­ti­ments à tes joueurs. Le Ne­ville joueur au­rait mis ses cram­pons et au­rait eu du suc­cès, sans au­cun doute, à Va­lence… Mais il y a la bar­rière de la langue. C’était un pro­blème? Ce n’était pas le seul sou­ci… Tout le monde me dit: “Il y avait des pro­blèmes dans le ves­tiaire, tu ne par­lais pas la langue.” Mais je sa­vais tout ça avant d’y al­ler. Je ne trou­ve­rai ja­mais d’ex­cuses pour ce qui s’est pas­sé là-bas. Moi ça me fas­cine, ce que tu as fait. Qu’est-ce-que tu en as ap­pris? Parce que moi, j’ai­me­rais bien bos­ser pour le centre de for­ma­tion de Mar­seille. J’ai fait deux ou trois grosses er­reurs. Il y a une chose qui est la connais­sance du foot­ball, mais les meilleurs tac­ti­ciens, ceux qui le connaissent le mieux, ne font pas for­cé­ment les meilleurs en­traî­neurs. Tu peux être un éru­dit du foot­ball mais être un mau­vais en­traî­neur. Et vice ver­sa. Si ta connais­sance du foot­ball est moyenne, tu peux com­pen­ser en étant très bon pour gé­rer les gens, bien com­mu­ni­quer. Je suis al­lé là-bas et le pro­prié­taire vou­lait juste un in­té­ri­maire jus­qu’à la fin de la sai­son. Il ne vou­lait pas mettre en place un nou­vel en­traî­neur qui al­lait ra­me­ner sept nou­veaux joueurs à la moi­tié de la sai­son, dix nou­veaux membres du staff. Il vou­lait que je sauve le na­vire jus­qu’à la fin de la sai­son. Je n’ar­rê­tais pas de dire qu’on ne don­nait pas leur chance aux en­traî­neurs bri­tan­niques et là, c’était un club du top 4 es­pa­gnol, donc j’ai sau­té sur l’oc­ca­sion. L’er­reur c’est de ne pas avoir ap­pris la langue, mais aus­si de ne pas m’être en­tou­ré de coachs ex­pé­ri­men­tés. J’au­rais dû ra­me­ner un mec que les fans adorent et que les mé­dias ap­pré­cient. Et aus­si un cer­veau, un mec qui connaît tous les joueurs, tous les

“Je sa­vais ce que c’était de ga­gner avec Uni­ted. Mais en sélection, si quatre ou cinq joueurs ne sont pas au même ni­veau, tu n’as pas l’équipe pour le faire” Ga­ry Ne­ville

ter­rains es­pa­gnols, et qui peut com­mu­ni­quer avec les joueurs en es­pa­gnol. Il au­rait aus­si pu me pro­té­ger vis-à-vis des ar­bitres. Mais je ne l’ai pas fait. On par­lait de sir Alex qui dé­lé­guait beau­coup: il s’en­tou­rait tou­jours de mecs pas for­cé­ment gé­niaux, mais les bonnes per­sonnes. Moi j’étais avec des types très bien, mais qui n’étaient pas for­cé­ment les bonnes per­sonnes.

Pour moi, tu as eu les couilles de prendre ce bou­lot. Tu vas re­mon­ter en selle. Mais je ne vou­lais même pas monter en selle! J’y suis al­lé pour Pe­ter (Lim, le pro­prié­taire de

Va­lence), parce qu’il me l’a de­man­dé. J’adore ce que je fais. Le sport, le bu­si­ness. J’adore être consul­tant. J’ai re­fu­sé des bou­lots. Quand je re­pense à Va­lence et aux er­reurs que j’ai faites, je ne me dis ja­mais que les joueurs au­raient dû don­ner plus, ou faire ci, ou ça. Une autre er­reur que j’ai faite, c’est de jouer les coupes à fond. En jan­vier, le pro­prié­taire me l’avait dit: “Tu dois te faire éli­mi­ner des coupes, le cham­pion­nat va te tuer. Tu dois mettre la prio­ri­té sur la Li­ga.”

Le pro­blème, c’est qu’on n’ar­rê­tait pas de ga­gner en coupe! Les joueurs vou­laient ga­gner ces matchs, ils vou­laient un tro­phée. J’au­rais dû mettre des jeunes en Co­pa del Rey et me faire éli­mi­ner dès le dé­but. Quand tu re­gardes la Ca­ra­bao Cup (la coupe de la ligue an­glaise), il y a des ma­na­gers qui se font éli­mi­ner, qui passent à autre chose, ça leur donne du temps en plus. Je n’avais pas une mi­nute sur le ter­rain d’en­traî­ne­ment. On jouait, on ré­cu­pé­rait, et on re­jouait. Les joueurs étaient cre­vés. On se fai­sait dé­mon­ter dans les jour­naux. Et ils n’ont ja­mais eu trois jours de pause, pour se chan­ger les idées. C’était ri­di­cule. Moi aus­si, j’étais cre­vé. Je fai­sais des confé­rences de presse tout le temps…

Et ils t’at­ta­quaient parce que tu étais An­glais?

Tu sais ce qu’on dit sur la presse an­glaise, qu’elle est bru­tale? Là-bas, ils sont sans pi­tié. Mais bon, mon échec ne m’a pas ar­rê­té. Au contraire… J’avais per­du ma confiance en moi à 25 ou 26 ans. Je m’étais sé­pa­ré d’une fille avec qui j’avais pas­sé sept ans. Dans ma tête, ça n’al­lait pas. Contre Vas­co da Ga­ma lors du cham­pion­nat du monde des clubs, j’avais per­mis à Ro­ma­rio et Ed­mun­do de mar­quer des buts tout faits, et on s’était fait éli­mi­ner. J’ai connu six mois dif­fi­ciles. Mon frère et moi, on s’est fait dé­fon­cer après l’Eu­ro 2000. On n’avait pas bien joué, Phil avait concé­dé un pe­nal­ty. Je me sou­viens être al­lé voir un psy pen­dant quelques mois, c’est peut-être la pre­mière fois que je le dis. Mais grâce à ces séances chez le psy et au tra­vail ef­fec­tué avec les coachs de Uni­ted, je n’ai plus ja­mais été af­fec­té par ce que les gens disent de moi. Le truc qui me dé­çoit le plus, c’est de ne pas avoir ga­gné dix matchs avec Va­lence: l’opi­nion sur les en­traî­neurs an­glais se se­rait consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­rée.

Oui, mais ça, ce n’est pas de ta faute.

Ce n’est pas de ma faute, Joe, mais j’ai tra­vaillé en sélection, je passe beau­coup de temps à ré­flé­chir

aux an­glais, mé­thodes et l’idée des d’avoir coachs eu an­glais, l’oc­ca­sion au de foot­ball chan­ger cette an­glais opi­nion ne vont à l’étran­ger… pas à l’étran­ger, Les en­traî­neurs les joueurs non plus, donc il y a l’idée qu’on est fer­més d’es­prit.

Si tu avais réus­si là-bas, les mecs du conti­nent au­raient Peut-être, dit: mais “C’est ce­la l’ex­cep­tion au­rait pu à don­ner la règle.” des idées à d’autres clubs es­pa­gnols, fran­çais ou al­le­mands. Ils se se­raient dits: “Ah mais, en fait, il y a des bons en­traî­neurs an­glais.”

On a ten­dance à ne pas y al­ler, mais je crois que c’est une ques­tion fi­nan­cière. C’est moins cher de ra­me­ner des joueurs étran­gers. Si notre cham­pion­nat était comme ce­lui du Por­tu­gal ou des Pays-Bas où ils forment et vendent leurs joueurs, nos joueurs et nos en­traî­neurs par­ti­raient à un mo­ment don­né. Et ce se­rait moins dur pour les joueurs an­glais de s’im­po­ser, et pour nos coachs de trou­ver du bou­lot. Je sais com­bien les joueurs et les membres du staff ga­gnaient à Va­lence. Si tu re­gardes les sa­laires de Pre­mier League, ceux des en­traî­neurs com­pris, c’est juste un autre monde.

À cause de la puis­sance de la Pre­mier League, il y a beau­coup de joueurs, vers la fin de leur car­rière, qui n’ont plus vrai­ment be­soin de tra­vailler. Tu penses que c’est une bonne chose? Je dis­cu­tais ce ma­tin avec un type qui bosse pour un club écos­sais qui vou­lait prendre un jeune joueur an­glais en prêt. Mais le ga­min touche 30 000 livres par se­maine, et ils ne pou­vaient pas se le payer! Je te parle d’un jeune joueur! En prêt! Un type qui ne joue même pas pour l’équipe pre­mière. Tu te dis: “Wow!” J’ai ar­rê­té il y a quelques an­nées, donc je n’ai pas trop sui­vi l’évo­lu­tion des sa­laires, et je n’ar­ri­vais pas à y croire. Je lui ai dit: “C’est pas pos­sible!”

Quel est ton meilleur sou­ve­nir de vic­toire?

La ligue des cham­pions 1999. Lorsque j’y re­pense, je me dis: “Est-ce qu’on s’est amé­lio­rés les deux sai­sons d’après ou est-ce qu’on s’est

re­lâ­chés?” De 1996 à 1999, on n’a fait que pro­gres­ser. On était meilleurs chaque an­née, on avait de plus en plus faim, on était de plus en plus proches. Mais lors­qu’on y est ar­ri­vé, on de­vrait pou­voir le re­faire. Peut-être que le club au­rait dû in­ves­tir dans d’autres joueurs, pour qu’on s’amé­liore en­core plus. Après le tri­plé, on a re­cru­té un seul type, Mark Bos­nich, qui de­vait rem­pla­cer Pe­ter (Sch­mei­chel). C’était une grosse perte. On a rem­por­té le cham­pion­nat l’an­née sui­vante, mais in­cons­ciem­ment est-ce qu’on ne s’est pas un peu re­lâ­chés?

Phil Jack­son (my­thique coach des Chi­ca­go Bulls) dit que l’an­née après le pre­mier titre NBA, quand tout le monde a don­né son maxi­mum, l’équipe n’a pas at­teint les mêmes som­mets. Il écrit: “Je me suis ren­du compte que le vi­rus, c’était que cer­tains s’étaient re­lâ­chés.” Pour cer­tains, un titre NBA, comme une ligue des cham­pions, c’est suf­fi­sant. Vous avez per­du cette faim parce que vous avez tou­ché le Graal? Le stan­dard était en­core éle­vé. On a rem­por­té le cham­pion­nat avec quinze points d’avance la sai­son d’après, et on l’a re­ga­gné fa­ci­le­ment la sai­son sui­vante. Mais il a fal­lu qu’on perde

le cham­pion­nat trois ans d’af­fi­lée pour re­ve­nir et re­ga­gner la ligue des cham­pions, en 2008, avec Ronaldo et Roo­ney. Sir Alex a dé­man­te­lé l’équipe de 1999 en trois ou quatre ans, puis a tout re­bâ­ti. Il avait ce grand ta­lent: construire une très grande équipe, et réus­sir à le faire trois ou quatre fois. Il était à la fois loyal et cli­nique. Quand les gens pensent à lui, ils pensent à la sta­bi­li­té. Mais il a pris de grosses dé­ci­sions dans sa car­rière. “Boom, tu pars. Boom, tu pars.” Moi, quand je pense à Fer­gie, je pense à la struc­ture amé­ri­caine de coa­ching. De grands en­traî­neurs qui sont comme des pères. Tu veux que tes en­fants soient une meilleure ver­sion de toi, qu’ils hé­ritent de tes forces, mais qu’ils aient moins de faiblesses. On re­trouve ça chez Bill Par­cells, Bill Be­li­chick ou Tom Cough­lin (coachs de foot­ball amé­ri­cain). Le truc avec Fer­gie, c’est qu’au­cun de ses joueurs n’est de­ve­nu un aus­si bon en­traî­neur que lui. Tu re­gardes ce qu’il fait mais tu ne sais pas ce qu’il pense. Il par­lait beau­coup avec nous mais il ne nous di­sait pas pourquoi il avait choi­si cette for­ma­tion, pourquoi il se dé­bar­ras­sait d’un joueur, ou pourquoi il en re­cru­tait un autre. On le voyait prendre des dé­ci­sions mais il n’y avait que lui qui sa­vait pourquoi il les pre­nait. Lors­qu’il se dé­bar­rasse de Jaap Stam, il ne nous ex­plique pas pourquoi. Pa­reil quand Beck­ham est par­ti. Je crois qu’il était in­croya­ble­ment in­tel­li­gent. Je me sou­viens avoir lu une conver­sa­tion avec son as­sis­tant, Ar­chie Knox. Knox di­sait: “Tu n’as pas be­soin de faire le coa­ching. Je le fais, toi tu peux

ob­ser­ver de loin.” Sir Alex a tou­jours été ex­cellent pour trou­ver un as­sis­tant.

Ce­la l’a beau­coup ai­dé pour se ré­in­ven­ter, en vingt ans de car­rière. Tous les trois ou quatre ans, il y avait un nou­veau coach. La plu­part d’entre eux vou­laient ap­prendre et de­ve­nir en­traî­neur prin­ci­pal, donc il était content lors­qu’ils par­taient. Il y avait tou­jours une nou­velle voix. Ce que j’ai du mal à com­prendre, c’est pourquoi il n’a ja­mais pris ses an­ciens joueurs… Je ne sais pas. Il les lais­sait quit­ter le nid… Si tu y penses, lo­gi­que­ment, il vou­lait les meilleurs coachs disponibles pour l’as­sis­ter. Ga­ry, quelle est ton idée du bon­heur?

Me ré­veiller tous les jours, et avoir hâte de com­men­cer.

Pas ter­rible le nou­veau mé­chant dans

“Je suis Phil ou Ga­ry?”

En An­gle­terre, ça ne se siffle pas.

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