Ka­li­dou Kou­li­ba­ly.

So Foot - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par Ch­ris­tophe Gleizes, à Naples Pho­tos: Bel­ga/Icon­sport, Pic­ture-Al­liance/Dppi et In­si­de­fo­to/Pa­no­ra­mic

Il au­rait pu jouer pour la France, mais a fi­na­le­ment choi­si de le faire pour le Sé­né­gal. Il au­rait pu don­ner le pre­mier Scu­det­to au Na­po­li de­puis 28 ans, puis la Juve en a dé­ci­dé au­tre­ment… In­ter­view avec un homme qui am­bi­tionne de ne pas avoir de re­grets cet été.

“Ce­la fait 28 ans qu’ on at­tend ce pu­tain de Scu­det­to, mau­grée le chauf­feur de taxi, sur le che­min tor­tueux qui mène au centre d’en­traî­ne­ment du Na­po­li. Cette an­née, j’ y ai cru jus­qu’ au bout. C’ est en­core plus dif­fi­cile à ava­ler .” Il a cru, au soir de la 34e jour­née, que Ka­li­dou Kou­li­ba­ly, au­teur d’une tête vic­to­rieuse face à la Juve, se­rait le hé­ros du titre. À l’ar­ri­vée, le Fran­co-Sé­né­ga­lais est “seule­ment” le meilleur dé­fen­seur du cal­cio. “Vous pou­vez lui de­man­der s’ il va res­ter? s’en­quiert le chauf­feur. Je­prie­cha­que­jour pour qu’ il ne nous fasse pas le même coup que l’in­fâ­meHi­guain.” L’en­traî­ne­ment vient de se ter­mi­ner, et le chou­chou de Ma­ra­do­na s’avance, cas­quette vis­sée sur le crâne et gour­mette au poi­gnet. Pen­dant plus d’une heure, il évo­que­ra son par­cours si­nueux, de Saint-Dié-des-Vosges à cette coupe du monde en Rus­sie. Où, avec Sa­dio Ma­né et les Lions de la Té­ran­ga, il es­père bien re­jouer le coup de 2002.

Il pleut à Naples de­puis que le Scu­det­to s'est en­vo­lé… C'est dom­mage, on s'est bat­tus jus­qu'à la fin, on a tout don­né en jouant un foot­ball conqué­rant. Il nous au­ra sans doute man­qué un peu de men­tal et d'ex­pé­rience. La dif­fé­rence, c'est que la Juve est une équipe qui a l'ha­bi­tude de ga­gner, qui sait plier les matchs 1-0 même en jouant mal. Ils ont ga­gné une sep­tième fois, mais ils ont trem­blé toute la sai­son…

Votre coach, Mau­ri­zio Sar­ri, pense que vous avez per­du le titre en re­gar­dant le match entre l'In­ter et la Juve à l'hô­tel. Il croit que vous avez su­bi un quand la Juve, me­née 1-0 puis 2-1, l'a em­por­té dans les der­nières mi­nutes… “choc psy­cho­lo­gique”

Presque toute l'équipe re­gar­dait le match. J'ai pré­fé­ré ne pas le faire, mais quand tu en­tends tes co­équi­piers crier de joie quand l'In­ter est en tête, puis crier de dé­pit quand la Juve marque… C'est dif­fi­cile. Après, on n'a pas été ai­dés par le fait de jouer chaque fois après eux. Ce­la in­flue sur la pres­sion du ré­sul­tat. En France, les trois der­nières jour­nées sont jouées en même temps pour équi­li­brer les dé­bats. Je com­prends quand ils avaient la Cham­pions, mais au bout d'un mo­ment, quand ils sont éli­mi­nés et qu'ils jouent tout le temps avant nous, c'est dur psy­cho­lo­gi­que­ment. Mais on ne se cherche pas d'ex­cuses. Si on veut être une grande équipe, on doit pas­ser outre. Les points qui nous manquent, on les a per­dus avant, contre des équipes avec qui on a fait match nul: Sas­suo­lo, Mi­lan, Chie­vo au match al­ler… Des ren­contres qu'on de­vait ga­gner. C'est là qu'on perd le Scu­det­to.

La ma­nière dont la ville a ex­plo­sé au mo­ment de ton but contre la Juve était vrai­ment im­pres­sion­nante…

Le foot, c'est ça: don­ner des émo­tions. J'ai l'im­pres­sion que j'ai tou­jours vé­cu ici, car je suis ar­ri­vé jeune. C'est im­por­tant pour moi de leur rendre sur le ter­rain. Quand j'ai mar­qué ce but, sé­rieux, je me sou­viens même plus de ce qui s'est pas­sé dans ma tête pen­dant les dix se­condes qui ont sui­vi. Je re­vois seule­ment l'équipe qui court vers moi.

Le soir même, Die­go Ma­ra­do­na a pos­té une pho­to de lui avec ton maillot bleu ciel sur les ré­seaux. J'étais vrai­ment sur­pris. Ici, c'est une idole ab­so­lue. Mon maillot, il me l'avait de­man­dé il y a deux ans par l'in­ter­mé­diaire d'un ma­ga­si­nier du club. Quand le gars me l'avait dit, je ne l'avais pas cru, je lui avais de­man­dé une preuve. Une se­maine après, Die­go m'en­voie la pho­to, avec une vi­déo me re­mer­ciant de le lui avoir don­né. Dingue. Même ceux qui n'y connaissent rien en foot, et ils sont dé­jà pas nom­breux dans le monde, voient de qui tu parles quand tu pro­nonces son nom. J'ai eu la chance de le ren­con­trer l'an­née der­nière, lors du hui­tième contre le Real Ma­drid. On a seule­ment par­lé cinq mi­nutes, j'es­père le re­voir.

Il a dé­cla­ré que tu étais “le meilleur dé­fen­seur de Se­rie A”. Un constat qu'a confir­mé le Centre

in­ter­na­tio­nal d'étude du sport en dé­but d'an­née, en te nom­mant meilleur dé­fen­seur des cinq grands cham­pion­nats. Est-ce jus­ti­fié? J'ai eu un par­cours si­nueux, mais c'est grâce au tra­vail que je suis ar­ri­vé là où j'en suis. Je ne suis pas un ta­len­tueux qui a de la ma­gie dans les pieds. J'aime la cri­tique, qu'elle soit bonne ou mau­vaise. En­fin, sur­tout la mau­vaise, parce qu'elle per­met d'ana­ly­ser les er­reurs pour ne pas les re­faire dans le fu­tur. Quand tu vois des joueurs qui ar­rivent à du­rer au plus haut ni­veau, des Ra­mos, des Pi­qué, tu sais que ce sont des bour­reaux de tra­vail. J'en ou­blie sans doute, mais pour moi, ces deux-là res­tent la ré­fé­rence.

Une autre de tes ré­fé­rences à ce poste, c'est Ma­rius Tré­sor. Je n'ai pas eu la chance de le voir énor­mé­ment jouer, mais j'ai re­gar­dé beau­coup de vi­déos. C'était mon idole de jeu­nesse. On m'a tou­jours par­lé de lui, de la “garde noire”, qu'il com­po­sait avec Jean-Pierre Adams. Il m'a lais­sé un pe­tit mes­sage il n'y a pas très long­temps et je l'en re­mer­cie. J'ai aus­si ado­ré Mar­cel De­sailly et Li­lian Thu­ram, qui ont été des exemples pour moi, pe­tit Fran­çais d'ori­gine sé­né­ga­laise. Pas seule­ment parce qu'ils sont noirs, mais parce qu'ils ont réus­si à s'in­té­grer en France.

Puis­qu'on parle de Li­lian Thu­ram, abor­dons la ques­tion du ra­cisme. En 2016, tu as été l'ob­jet de cris de singe lors d'un match contre la La­zio Rome. Que res­sent-on dans ces mo­ments-là? C'est très dif­fi­cile d'en faire abs­trac­tion. (Si­lence) Ce jour-là, je me sou­viens qu'un pe­tit de 11 ou 12 ans était ve­nu me voir avant le match: “Je suis ti­fo­so de la La­zio mais je t’aime beau­coup.” Sur le ter­rain, il s'est pas­sé ce qui s'est pas­sé, je n'étais pas bien. Quand je suis sor­ti du stade, il est ve­nu me voir en cou­rant et m'a dit: “Dé­so­lé pour ce qui s’est pas­sé.” Ça m'a vrai­ment tou­ché. Je lui ai don­né mon maillot, c'est lui qui le mé­ri­tait le plus. Et au match d'après, les sup­por­ters na­po­li­tains ont por­té un masque à mon ef­fi­gie dans les tri­bunes. Ce n'est pas rien. En ar­ri­vant à Naples, je croyais que je se­rais seul et que per­sonne ne m'ai­de­rait face à ce phé­no­mène. Mais je me suis trom­pé. Plus glo­ba­le­ment, c'est une ques­tion qui concerne un peu tout le monde en Ita­lie, et les Na­po­li­tains en par­ti­cu­lier. Ces der­niers sont sou­vent vic­times de dis­cri­mi­na­tions car l'Ita­lie est un pays très di­vi­sé entre le Nord et le Sud, il y a des ten­sions. Ce n'est pas lié à la cou­leur de peau mais on se re­trouve face aux mêmes mi­no­ri­tés agis­santes qui font mal.

En ville, les sup­por­ters ont très peur que tu partes cet été. La presse an­nonce des contacts avec Ar­se­nal et Chel­sea. Peut-être qu'un jour je par­ti­rai, mais pour le mo­ment, je suis bien à Naples. Il me reste trois ans de contrat, on ver­ra ce que le coach veut faire et com­ment ça va se pas­ser, si les meilleurs joueurs vont res­ter pour avoir une chance de ga­gner des titres comme l'an der­nier. A prio­ri, il va y avoir du mou­ve­ment. Il y a dé­jà Pepe Rei­na qui part cet été. Pour nous, c'est vrai­ment une grande perte.

Un des prin­ci­paux freins au dé­ve­lop­pe­ment du Na­po­li, c'est son image. Celle-ci est liée à la Ma­fia. On se sou­vient de l'épi­sode Qua­glia­rel­la, ou du bra­quage de la femme de La­vez­zi. Quand j'ai si­gné, tout le monde me par­lait de la Ma­fia, mais en quatre sai­sons ici, je ne me suis ja­mais sen­ti me­na­cé. Il faut faire at­ten­tion à tes fré­quen­ta­tions, c'est tout. Je ne suis pas un grand fê­tard, sor­tir dans les bars, c'est pas trop mon style. Boire un verre un après-mi­di en ter­rasse, oui, quand il fait beau, mais si­non je reste en fa­mille, avec ma femme et mon fils, ou avec Faou­zi Ghou­lam. On se fait un pe­tit thé tran­quille à la mai­son. Ni lui ni moi n'avons ja­mais eu de pro­blèmes avec la Ma­fia.

Quel est ton en­droit pré­fé­ré à Naples? J'aime mar­cher le long de la mer, dans le centre, vers Cas­tel dell'Ovo. Il y a une su­per vue sur Naples et tu vois un peu Ca­pri. Mais je suis aus­si al­lé vi­si­ter la Sa­ni­ta, qui est un quar­tier un peu mal fa­mé, en ban­lieue de la ville. Les jeunes sont pauvres et es­saient de s'en sor­tir par la dé­lin­quance. Moi, je suis né dans un quar­tier dif­fi­cile aus­si, à Saint-Dié-des-Vosges, donc je me re­con­nais un peu en eux. Même si dans les Vosges, on n'était pas à leur ni­veau (rires).

Tu as fait des bê­tises quand tu étais jeune? Non, j'étais le pe­tit gen­til. J'avais peur de mes pa­rents, peur de leur faire honte. Aus­si loin que je me sou­vienne, j'ai tou­jours vou­lu qu'ils soient fiers de moi, les ras­su­rer. C'est pour ça qu'à l'école, j'es­sayais de bien tra­vailler. Tu sais, tous les ma­tins je voyais mon père se ré­veiller tôt, par­tir de chez moi à 7 heures pour al­ler à l'usine. Chaque fois que j'en­ten­dais du bruit, je me le­vais parce que je vou­lais pas­ser du temps avec lui. Il en était le pre­mier éton­né. Je lui fai­sais un bi­sou et après je re­tour­nais au lit. Il a tou­jours tra­vaillé pour nous rendre heu­reux. Et moi, il m'a ren­du très heu­reux.

Parle-nous un peu de Saint-Dié-des-Vosges. C'est un pe­tit bout de Sé­né­gal en France. Il y a une grande com­mu­nau­té de Peuls. Je ne peux pas vous dire com­bien on est exac­te­ment, mais quand je sor­tais en bas de la mai­son, ça par­lait en­core le peul, pour te dire. Bref, c'est chez moi, j'aime trop cette ville. Je suis fier d'être vos­gien et d'être dé­oda­tien. Le maire, Da­vid Va­lence, est su­per sym­pa, il m'a fait ci­toyen d'hon­neur.

À l'époque, tu joues dans le pe­tit club de la ville, avant d'être re­cru­té par le FC Metz, qui va te li­bé­rer par la suite. Le dé­but de ton par­cours si­nueux. J'avais à peine 13 ans. J'ai fait deux ans en pré­for­ma­tion, mais ils ont ju­gé que je n'étais pas as­sez bon. Quand je suis rentré à Saint-Dié, j'étais in­sup­por­table. À Metz, on m'avait ap­pris à dé­tes­ter la dé­faite. À Saint-Dié, les gens jouaient juste pour le plai­sir. Je ne suis pas fier de ça mais j'in­sul­tais mes co­équi­piers pen­dant les matchs, parce qu'ils n'étaient pas as­sez mo­ti­vés, ou pas as­sez bons (rires). Heu­reu­se­ment, le coach a fi­ni par me mettre avec des mecs qui avaient trois ans de plus que moi. Eux, je ne pou­vais pas les in­sul­ter (rires). En étant re­ca­lé du FC Metz, j'ai com­pris que mon rêve d'être foot­bal­leur pro était en cris­tal. À Saint-Dié, j'ai en­suite joué avec des pères de fa­mille, des mecs qui al­laient char­bon­ner la jour­née avant de jouer le soir. Ça m'a fait mû­rir. Je me suis dit que ma vie se­rait peut-être comme ça. À l'école, je me suis mis en tête d'avoir mon bac.

“Le jour de ma vi­site mé­di­cale à Naples, le pré­sident me re­garde: ‘Oh, tu fais pas 1,96 mètre toi. Pu­tain, sur In­ter­net c'est écrit ça. On va payer moins sur ton trans­fert puis­qu'il y a une par­tie qui manque'”

J'étais as­sez doué en ma­thé­ma­tiques, ma prof vou­lait que je fasse S. Je lui di­sais: “Non ma­dame, j’ai les en­traî­ne­ments, je n’au­rai pas le temps de faire les TP.” Fi­na­le­ment, j'ai choi­si ES. Les banques, l'as­su­rance, c'était quelque chose qui me plai­sait car j'ai­mais les chiffres. Je me suis dit que j'al­lais m'en sor­tir comme ça…

Metz fi­nit par te de­man­der de re­ve­nir. Là-bas, tu gagnes la coupe Gam­bar­del­la, avec Bou­na Sarr no­tam­ment, avant d'in­té­grer le groupe pro, où tu re­trouves un cer­tain Sa­dio Ma­né. Avec le re­cul, com­ment avez-vous fait pour des­cendre en Na­tio­nal? C'est dingue quand on y pense. Après, on n'était pas les mêmes joueurs qu'au­jourd'hui. On était trei­zièmes ou qua­tor­zièmes toute l'an­née, puis je me blesse à l'en­traî­ne­ment. Frac­ture du cin­quième mé­ta­tarse, for­fait pour les dix der­niers matchs. Je n'ai pas pu ai­der mes co­équi­piers alors qu'on jouait notre sur­vie. J'ai vé­cu la des­cente de­puis les tri­bunes, comme un sup­por­ter. J'étais dé­goû­té. Mais bon, j'étais prêt à res­ter en Na­tio­nal pour les ai­der à re­mon­ter en ligue 2.

Tu quittes alors la Lor­raine pour al­ler à Genk. Où tu dé­couvres no­tam­ment la coupe d'Eu­rope… Contre Vi­deo­ton, je m'at­ten­dais à ce que le coach, Gun­ter Ja­cob, me donne plein de consignes, mais il m'a seule­ment dit: “Joue ton match.” Dans ma tête, je me suis dit: “Mais il est fou lui ou quoi?” (Rires) Quand tu passes de la ligue 2 à l'Eu­ro­pa League, le ni­veau change, laisse tom­ber. Tout va plus vite. Sur le mo­ment, c'était la pa­nique. Mais il avait rai­son, fi­na­le­ment. Si on te met trop de trucs dans la tête, tu n'es pas per­for­mant parce que tu penses trop.

À l'époque, tu fais la paire avec Ka­ra Mbodj, soit la char­nière ti­tu­laire du Sé­né­gal lors du pro­chain mon­dial. Quand j'al­lais chez lui, il n'ar­rê­tait pas de me par­ler de la sé­lec­tion sé­né­ga­laise, il com­men­çait dé­jà à me tra­vailler au men­tal (rires). Je lui di­sais qu'il fal­lait que j'at­tende en­core parce que j'avais fait la coupe du monde avec les U20 fran­çais quand j'étais à Metz. J'es­pé­rais une sé­lec­tion avec les Bleus Espoirs, mais on ne m'a ja­mais ap­pe­lé. Quand Ka­ra par­tait en sé­lec­tion et que je res­tais tout seul au club, c'était pe­sant. Ça a com­men­cé à me trot­ter dans la tête.

C'est à ce mo­ment que tu re­çois un coup de fil qui va chan­ger ta vie. Mais ce n'était pas Di­dier Des­champs. C'était en jan­vier, pen­dant les der­niers jours du mer­ca­to. Je dé­croche. “Al­lô, c’est Ra­fael Be­ni­tez.” À l'époque, j'avais un pote qui me fai­sait des blagues en an­glais, donc je n'y ai pas cru. Je lui dis: “Hey my friend, stop jo­king with me”, et je rac­croche. Le mec rap­pelle: “Yes, it’s Ra­fael Be­ni­tez.” Je lui ré­pète: “Ah­med, I al­rea­dy told you!” Je rac­croche en­core. Dix mi­nutes plus tard, mon agent m'ap­pelle pour me dire de faire at­ten­tion à mon té­lé­phone car Be­ni­tez veut me par­ler. “Pu­tain, t’es sé­rieux Bru­no? Je lui ai rac­cro­ché deux fois au nez.”

(Rires) Bref, Be­ni­tez me rap­pelle une troi­sième fois. J'étais tout ti­mide, en mode “I’m so sor­ry”. Il parle le fran­çais, donc on fi­nit par s'expliquer… Il me dit: “Bon, ça t’in­té­resse Naples?” Deuxième ques­tion: “T’es ma­rié? – Non, j’ai une co­pine – De­puis com­bien de temps? –Quatre ans”, mais dans ma tête je me dis: “Il est sé­rieux, lui?” Puis il m'ex­plique qu'il veut me re­cru­ter. Moi, j'étais chaud, mais ça ne s'est pas fait. Trois jours pour né­go­cier, c'est trop court. Il m'a pro­mis qu'il al­lait re­ve­nir en juin. Je pen­sais que c'était une pro­messe en l'air mais il l'a vrai­ment fait.

Com­ment se sont pas­sés tes pre­miers jours à Cas­tel Vol­tur­no? Le jour de ma vi­site mé­di­cale, le pré­sident De Lau­ren­tiis me re­garde: “Oh, tu fais pas 1,96 mètre, toi.” Je lui dis que non, je fais 1,86 mètre. “Pu­tain, sur In­ter­net c’est écrit que tu fais 1,96 mètre. On va payer moins sur

ton trans­fert puis­qu’il y a une par­tie qui manque.”

Je me suis pas dé­bi­né: “Ne vous in­quié­tez pas pré­sident, les dix cen­ti­mètres, je vous les re­trou­ve­rai quelque part.” Je ne vou­lais pas que mon trans­fert soit an­nu­lé. Der­rière, après les tests, Be­ni­tez m'in­vite à dî­ner. Dans les ves­tiaires, pen­dant que je me change, je me dis: “Pu­tain, je vais man­ger ce soir avec Ra­fa Be­ni­tez, ce truc de ouf.” In­croyable ce dî­ner. Il a pris sept verres pour faire les dé­fen­seurs et des four­chettes pour sym­bo­li­ser les at­ta­quants, et il a com­men­cé à par­ler tac­tique, à m'expliquer les concepts de sa dé­fense. “Avec moi, c’est comme ça, toi tu dois faire ça.” Il me po­sait des ques­tions, aus­si: “Si le joueur est là et le bal­lon ici, toi tu te places où?” J'étais mort de peur: “Là.” “Oui, c’est bien. At­tends, main­te­nant je vais t’ap­prendre quelque chose d’autre.” En quinze mi­nutes, avec des verres et des four­chettes, j'ai ap­pris quinze mille choses. Be­ni­tez est vrai­ment un coach qui a su me gé­rer. Au dé­but, j'étais le pe­tit qui ar­ri­vait de Genk. Les ti­fo­si de­man­daient qui j'étais. Ils ne com­pre­naient pas pour­quoi je jouais tous les matchs, mais Be­ni­tez a in­sis­té. Ce n'était pas ma meilleure sai­son, mais je ne connais pas un joueur qui a été bon dès sa pre­mière an­née en Ita­lie.

Be­ni­tez est par­ti au Real Ma­drid. Et Mau­ri­zio Sar­ri est ar­ri­vé. Au dé­part, il n'était pas amou­reux de­moi. À ses yeux, j'étais juste un joueur lamb­da. À une se­maine de la fin du mer­ca­to, je vais dans son bu­reau et lui de­mande de me lais­ser par­tir. Il me dit: “Va voir le di­rec­teur, moi je ne parle pas de ça avec toi.” J'ai pris ça comme une at­taque. Fi­na­le­ment, le club a blo­qué mon dé­part. Mais je les ai pré­ve­nus: “Je vais énor­mé­ment tra­vailler pen­dant six mois. Si je mé­rite de jouer, je veux jouer. Si­non, au mois de dé­cembre, vous ne me voyez plus.” Mon pre­mier match, je rem­place un bles­sé. On me­nait 2-0. Je vou­lais me mon­trer, j'étais chaud. Fi­na­le­ment, on a fait 2-2 (rires). C'était dur. Bref, les se­maines passent, et le coach an­nonce qu'il fait tour­ner en Ligue Eu­ro­pa. J'étais re­van­chard, en mode “tu ne vas plus ja­mais me sor­tir de l'équipe”. On gagne 5-0 contre Bruges. Le coach est hy­per­content mais re­la­ti­vise. Moi, en Bel­gique, je sa­vais que Bruges, c'était fort. Le week-end, il laisse la même équipe. On gagne 5-0 contre la La­zio. À par­tir de là, j'ai plus ra­té un match. Quand il me de­man­dait si j'étais fa­ti­gué, je lui di­sais: “Non coach, je suis bien.” Dans ma tête, j'étais mort, mais dès qu'il était là, je sor­tais les pecs (rires).

Que t'a ap­por­té Sar­ri? Une autre vi­sion du foot­ball. Sur­tout au ni­veau tac­tique. Les en­traî­ne­ments avec Be­ni­tez, c'était dé­jà très pous­sé, mais Sar­ri, c'est du genre à te faire des onze contre zé­ro à l'en­traî­ne­ment. Tu te bats contre des plots (rires). Tu re­gardes le ter­rain, tu ne com­prends pas, tu pètes un plomb. Lui: “Au­jourd’hui, c’est tac­tique. Que les dé­fen­seurs et les mi­lieux. Le plot là, c’est pour ça, et toi tu dois cou­rir comme ça.”

L'ar­ri­vée de Sar­ri coïn­cide avec ton choix de ré­pondre fa­vo­ra­ble­ment à l'ap­pel du Sé­né­gal. Tu as donc fi­ni par écou­ter Ka­ra Mbodj. Pour­quoi? Ce­la n'a pas été fa­cile. J'ai consul­té tout le monde, ma femme, mes pa­rents, mes frères et soeurs. Ma fa­mille était di­vi­sée, mon agent me conseillait d'at­tendre. Aliou Cis­sé m'ap­pe­lait et me ré­pé­tait qu'il me vou­lait. J'avais 24-25 ans et l'en­vie de jouer en équipe na­tio­nale. Avec les Bleus, ce n'est ja­mais al­lé plus loin que la pré­sé­lec­tion. In­cons­ciem­ment, c'est ma femme qui m'a fait choi­sir en me di­sant que ce­la ren­drait fiers mes pa­rents. Et ef­fec­ti­ve­ment, ils avaient des étoiles dans les yeux. Moi, je me sens fran­çais, mais je suis aus­si sé­né­ga­lais. À la mai­son, on par­lait le peul. Et puis quand on ou­vrait la porte, qu'on sor­tait, hop!, on se met­tait en mode fran­çais.

Six mois plus tard, Di­dier Des­champs par­lait de toi au CFC. As-tu des re­grets de­puis? Au­cun. J'ai gran­di avec les deux cultures. Mes pa­rents viennent d'un pe­tit vil­lage à cô­té de Ma­tam. Quand j'y al­lais plus jeune en va­cances, ils me di­saient: “T’es le pe­tit Fran­çais.” Et quand tu re­viens en France, t'es sé­né­ga­lais. Tout le monde te rap­pelle tout le temps d'où tu viens. Moi, je suis heu­reux de re­pré­sen­ter le Sé­né­gal. Je veux main­te­nant rendre les Sé­né­ga­lais en­core dix fois plus fiers que les Na­po­li­tains.

Com­ment tu juges le Sé­né­gal à l'orée de ce mon­dial? Même si on est da­van­tage out­si­ders, notre groupe est ho­mo­gène. La Po­logne, la Co­lom­bie sont des équipes ha­bi­tuées de la coupe du monde, le Ja­pon y a aus­si da­van­tage par­ti­ci­pé que nous. Il faut être humble et com­men­cer par pas­ser le groupe. Après, on ver­ra. Sur des matchs à éli­mi­na­tion di­recte, il peut tout se pas­ser. Aux éli­mi­na­toires et à la CAN, notre style de jeu fonc­tion­nait bien: pres­ser haut, ré­cu­pé­rer le bal­lon et, quand on l'a, es­sayer de vite trou­ver les at­ta­quants. Sa­dio est un joueur d'ins­tinct. Ce qui est bien avec lui, c'est qu'il ne cal­cule rien. C'est un gars qui écoute aus­si, c'est ça qui fait sa force. De Metz à au­jourd'hui, il a énor­mé­ment pro­gres­sé. J'es­père qu'il au­ra le Bal­lon d'or afri­cain après la coupe du monde car il le mé­rite.

Il te passe à l’en­traî­ne­ment ou pas? Ja­mais (rires). Non mais on n'a pas sou­vent l'oc­ca­sion de jouer l'un contre l'autre. On ver­ra pen­dant le stage.

Pour fi­nir, une ques­tion sur tes sou­ve­nirs de coupe du monde. Quand as-tu vi­bré le plus, en 1998 ou en 2002? Oh là là, hor­rible, cette ques­tion (rires). J'étais plus jeune en 98, j'avais 7 ans. J'ai fê­té de fou, bien en­ten­du, la France black-blanc-beur, les deux coups de tête de Zi­dane, mais en 2002, je t'avoue que j'étais vrai­ment sé­né­ga­lais. On a re­gar­dé le match à l'école, et quand on a ga­gné, je suis sor­ti en bom­bant le torse. Après, il y a un match de poule et l'autre une fi­nale. Ce n'est pas la même chose. Mais au­jourd'hui, en tant que Sé­né­ga­lais, je me dois de choi­sir la se­conde op­tion.

“Les en­traî­ne­ments avec Be­ni­tez, c'était dé­jà très pous­sé, mais Sar­ri, c'est du genre à te faire des onze contre zé­ro à l'en­traî­ne­ment. Tu te bats contre des plots”

“Faut payer pour voir, Ma­rek.”

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