Car­los Quei­roz.

So Foot - - SOMMAIRE - re­cueillis par Paul Pi­quard Pro­pos / Pho­tos: Afp/Dppi, PA Images/Icon­sport et Pic­ture-Al­liance/Dppi

Ce­lui qui a fait ga­gner le Por­tu­gal pour la pre­mière fois de leur his­toire, en­traî­né CR7 et au­jourd’hui qua­li­fié l’Iran pour la deuxième fois consé­cu­tive au mon­dial livre sa mé­thode: com­pa­rer les joueurs à des fleurs.

Il a ré­vo­lu­tion­né le foot­ball por­tu­gais, bi­be­ron­né Fi­go ou Cris­tia­no Ro­nal­do, été le fi­dèle bras droit de Fer­gu­son du­rant ses meilleures an­nées et échoué avec le Real Ma­drid le plus ga­lac­tique de l’his­toire. Au­jourd’hui, Car­los Quei­roz vient de qua­li­fier l’Iran pour sa deuxième coupe du monde d’af­fi­lée. In­ter­view avec le vé­ri­table Special One.

Vous êtes le pre­mier à avoir ga­gné avec le Por­tu­gal, vous avez tout rem­por­té à Man­ches­ter Uni­ted avec Fer­gu­son, vous avez en­traî­né le Real Ma­drid et vous avez par­ti­ci­pé à l'éclo­sion des plus grands ta­lents por­tu­gais de ces der­nières an­nées. On peut ima­gi­ner qu'être sé­lec­tion­neur de l'Iran n'est pas le bou­lot le plus simple dans le monde du foot­ball.

Qu'est-ce qui vous pousse à con­ti­nuer? Pour être hon­nête, avec l'Iran, j'ai sou­vent l'im­pres­sion de re­ve­nir à mes ra­cines mo­zam­bi­caines. Le foot­ball ira­nien a un pro­blème d'in­fra­struc­tures. Les ter­rains, les stades et les équi­pe­ments qui sont mis à dis­po­si­tion me rap­pellent par­fois les dif­fi­cul­tés que j'ai connues en Afrique lorsque j'avais 12 ans… Bon, ce n'est pas non plus comme ce que j'avais, mais c'est comme un nou­veau dé­part, un dé­fi au quo­ti­dien. L'idée de constam­ment de­voir créer, an­ti­ci­per et trou­ver des ré­ponses à nos be­soins, c'est ce qui me pousse à con­ti­nuer à tra­vailler avec la sé­lec­tion ira­nienne mal­gré mes conquêtes pas­sées. C'est comme jouer au chat et à la sou­ris tous les jours, avec à la clé la pos­si­bi­li­té de dé­cou­vrir de nou­velles ap­proches, de nou­velles fa­çons de faire pro­gres­ser l'équipe et ces joueurs ta­len­tueux, qui mé­ri­te­raient bien plus, mais qui, mal­heu­reu­se­ment, et pour dif­fé­rentes rai­sons, n'ont pas les mêmes op­por­tu­ni­tés que d'autres. C'est ce dé­fi qui me main­tient en vie tous les jours. Main­te­nant, il faut dire les choses comme elles sont: avec la fé­dé­ra­tion ira­nienne, nous avons des pro­blèmes, no­tam­ment d'ordre fi­nan­cier, qui sont la consé­quence des sanc­tions in­ter­na­tio­nales qui af­fectent le pays. Sou­vent, nous avons dû mo­di­fier nos plans car nous n'avions pas les res­sources né­ces­saires pour af­fron­ter l'équipe que nous at­ten­dions. C'est ce qui s'est pas­sé ré­cem­ment à Du­baï, où le match ami­cal qui y était pré­vu a été an­nu­lé. Lorsque tu es sé­lec­tion­neur, tu as deux op­tions: res­ter les bras croisés et pleu­rer, ou alors af­fron­ter la si­tua­tion avec hu­mour et dé­ter­mi­na­tion. Il se trouve que j'ai un ami qui a une aca­dé­mie à Du­baï, où il ac­cueille beau­coup de jeunes joueurs afri­cains. Du coup, je l'ai ap­pe­lé en lui di­sant: “Voi­là la si­tua­tion, je dois trou­ver quelque chose de dif­fé­rent, qui se­ra mo­ti­vant pour mon équipe. Est-ce qu’on peut af­fron­ter tes joueurs et les pré­sen­ter comme si c’était une All-Star Afri­can Team ba­sée à Du­baï?”

Alex Fer­gu­son dit qu'il vous a en­ga­gé pour deux rai­sons: la pre­mière, c'est que vous étiez très élé­gant. La se­conde, que vous aviez jus­te­ment énor­mé­ment d'ima­gi­na­tion pour créer et in­ven­ter

de nou­veaux en­traî­ne­ments. Au Mo­zam­bique, quand j'étais en­fant, nous n'avions pas de té­lé­vi­sion, donc nous écou­tions tous les matchs à la ra­dio, pour es­sayer de re­créer en­suite ce que nous avions en­ten­du… Le foot­ball, c'est la vie. Il im­plique de fan­tas­mer, d'uti­li­ser son

“Il faut dire les choses comme elles sont: avec la fé­dé ira­nienne, nous avons des pro­blèmes, no­tam­ment d'ordre fi­nan­cier, qui sont la consé­quence des sanc­tions in­ter­na­tio­nales qui af­fectent le pays”

“Le foot­ball est une ex­pres­sion su­pé­rieure de la culture hu­maine, au même titre que la danse ou la mu­sique”

ima­gi­na­tion et sa créa­ti­vi­té. Un jour, j'ai lu une ci­ta­tion d'un gent­le­man qui s'ap­pelle Al­bert Ein­stein: “L’ima­gi­na­tion est plus im­por­tante

que le sa­voir.” Sa­chant que c'était un homme de science, je ne pense pas qu'il es­sayait de dis­cré­di­ter le sa­voir. Ce qu'Ein­stein vou­lait dire, c'est que l'ima­gi­na­tion est un de­gré su­pé­rieur per­met­tant de re­créer et d'amé­lio­rer le sa­voir. Le sa­voir peut li­mi­ter nos espoirs et nos at­tentes, mais en se ba­sant sur lui, nous sommes libres de créer, d'in­no­ver et d'amé­lio­rer les choses dans nos vies per­son­nelles ou pro­fes­sion­nelles. Lorsque j'étais pro­fes­seur à l'uni­ver­si­té, j'étais très in­ves­ti dans la re­cherche de mé­tho­do­lo­gie dans le monde du foot­ball. Et très vite, je suis ar­ri­vé à une conclu­sion: dans le foot­ball, une des plus grosses er­reurs qu'un en­traî­neur puisse faire, c'est de som­brer dans le mi­mé­tisme. Très tôt dans ma car­rière, je me suis fixé un cre­do: plus j'en sais, plus je peux créer et in­no­ver. Mes séances d'en­traî­ne­ment ne sont pas le fruit du mi­mé­tisme. Je ne co­pie au­cun coach.

Au­jourd'hui, les en­traî­neurs por­tu­gais ont la cote à l'étran­ger. Le fait que la plu­part soient is­sus du sys­tème uni­ver­si­taire ex­plique-t-il cette réus­site,

se­lon vous? La vé­ri­té –et la réa­li­té–, c'est qu'il ne s'agis­sait pas d'un plan pour créer une nou­velle gé­né­ra­tion d'en­traî­neurs. C'était un groupe de per­sonnes qui ont réus­si à com­prendre que le foot­ball est une ex­pres­sion su­pé­rieure de la culture hu­maine –comme la danse ou la mu­sique–, et se sont bat­tus pour le faire en­trer à l'uni­ver­si­té. Ce cadre-là, pro­pice pour abor­der le foot­ball d'une ma­nière dif­fé­rente, a per­mis l'émer­gence d'une nou­velle gé­né­ra­tion de coachs.

Vous êtes le pre­mier à avoir ga­gné un tro­phée avec le Por­tu­gal, à sa­voir les coupes du monde des moins de 20 ans 1989 et 1991 avec la gé­né­ra­tion dite “do­rée” des Rui Cos­ta et Fi­go. Com­ment vous y êtes vous pris pour rem­pla­cer le dé­fai­tisme par

la culture de la gagne? Lorsque je tra­vaillais pour la fé­dé­ra­tion, j'ai eu le pri­vi­lège de pou­voir étu­dier et de faire de la re­cherche. Je me suis ren­du en Es­pagne, en Ita­lie, en Al­le­magne de l'Est, aux Pays-Bas, en An­gle­terre pour ob­ser­ver ce qui s'y fai­sait. J'ai étu­dié toutes les mé­thodes de coa­ching, y com­pris celles d'Amé­rique du Sud. À l'époque, la conclu­sion à la­quelle je suis ar­ri­vé, c'est qu'il ne fal­lait pas qu'on co­pie un mo­dèle en par­ti­cu­lier. Il fal­lait qu'on trouve notre propre sys­tème. Un sys­tème adap­té aux men­ta­li­tés et aux ca­pa­ci­tés propres au Por­tu­gal. Ma théo­rie, c'est qu'il faut com­pa­rer un joueur à une fleur. Une fleur a be­soin de bonnes graines, d'un bon ter­reau, d'une bonne lu­mière, d'une bonne eau et d'un bon jar­di­nier. La bonne graine, c'est la pas­sion du peuple por­tu­gais pour le foot­ball. Le jar­di­nier, c'est un meilleur sys­tème d'édu­ca­tion pour les en­traî­neurs. La terre, c'est

“Dès que nous tra­ver­sions la fron­tière, les jeunes joueurs por­tu­gais di­saient que la France et l'Ita­lie étaient ma­gni­fiques, que les voi­tures y étaient plus belles… À leurs yeux, tout était mieux qu'à la mai­son. Je de­vais les re­ca­drer”

les in­fra­struc­tures et les équi­pe­ments. L'eau, c'est le sys­tème de com­pé­ti­tions. Si vous avez un en­fant qui est un gé­nie de la pein­ture, il lui faut la meilleure école d'art pos­sible. C'est pa­reil pour les joueurs de foot­ball: ils doivent bé­né­fi­cier du meilleur en­vi­ron­ne­ment pour dé­ve­lop­per leur ta­lent. Il y a un proverbe qui dit: “Si la mon­tagne ne vient pas à Ma­ho­met, Ma­ho­met ira à la

mon­tagne.” Qu'est-ce que ce­la veut dire? Pour qu'un jeune de­vienne ex­cellent, il ne peut pas al­ler à l'école. Je dois ame­ner l'école à ce joueur et lui pro­po­ser des ho­raires de cours amé­na­gés. Pas à pas, après de grandes ba­tailles contre de grands en­ne­mis, nous avons réus­si à faire chan­ger les choses. Et les suc­cès ont mon­tré que j'avais rai­son… Je me suis qua­li­fié pour quatre coupes du monde, j'ai ga­gné une ligue des cham­pions, mais le plus grand hon­neur de ma car­rière, c'est d'avoir lais­sé un hé­ri­tage et une dy­nas­tie. Mon hé­ri­tage, c'est d'avoir fait chan­ger les men­ta­li­tés. Ma dy­nas­tie, ce sont les joueurs et les gens avec qui j'ai eu la chance de tra­vailler et qui sont au­jourd'hui en train d'ame­ner le foot­ball por­tu­gais au som­met.

Quel a été votre pro­ces­sus de ré­flexion au mo­ment de re­prendre la sé­lec­tion ira­nienne? J'ai dé­ci­dé de m'at­ta­quer d'em­blée à l'as­pect men­tal. Je me sou­viens les avoir vus pleu­rer après un match en Co­rée du Sud. Ils se vic­ti­mi­saient car ils man­quaient de confiance et d'amour-propre. Je leur ai dit: “Je ne veux voir per­sonne pleu­rer. Je veux vous voir jouer. Votre bou­lot, c’est de

faire pleu­rer les autres.” Il y avait beau­coup de si­mi­la­ri­tés avec ce que j'avais connu avec les jeunes du Por­tu­gal. À l'époque, dès que nous tra­ver­sions la fron­tière, ils di­saient que la France et l'Ita­lie étaient ma­gni­fiques, que les voi­tures y étaient plus belles… Aux yeux de mes jeunes com­pa­triotes, tout était mieux qu'à la mai­son. Je de­vais les re­ca­drer. “On ne vient pas jouer contre la ville de Pa­ris, contre des voi­tures ita­liennes ou contre des stades an­glais. On vient jouer un match à onze contre onze.” Avoir une bonne men­ta­li­té pour abor­der le match, c'est le pre­mier fac­teur im­por­tant. Le se­cond, c'est la pré­pa­ra­tion. En­suite, vous pou­vez dire à vos joueurs: “Main­te­nant que nous avons les so­lu­tions, vous de­vez juste faire le bou­lot.” En Iran, foot­ball et po­li­tique ont ten­dance à se mé­lan­ger. Par exemple, deux joueurs in­ter­na­tio­naux ont été me­na­cés d'ex­clu­sion de la sé­lec­tion après avoir joué contre le Mac­ca­bi Tel-Aviv avec leur club ( 1). Com­ment gère-t-on ce genre d'évé­ne­ment? D'un point de vue po­li­tique et so­cio­cul­tu­rel, en Iran, on n'aborde pas les choses comme on le fe­rait au Ja­pon, aux États-Unis ou en Afrique du Sud. Mais ce­la n'em­pêche pas l'en­traî­neur de tra­vailler en vue d'ob­te­nir des chan­ge­ments. Lorsque vous tra­vaillez avec un sprin­ter qui court en 8 se­condes et 9 dixièmes, l'ame­ner à cou­rir en 8 se­condes et 7 dixièmes est pos­sible. Mais lorsque vous le faites avec un sprin­ter qui court en 11 se­condes, l'ame­ner à 8 se­condes et 7 dixièmes est presque im­pos­sible. C'est pa­reil en foot­ball. Quand vous êtes au Real Ma­drid, vous avez une mis­sion bien pré­cise. Quand vous re­pré­sen­tez Man­ches­ter Uni­ted, cette mis­sion est dif­fé­rente. Quand vous tra­vaillez avec l'Iran, votre contri­bu­tion est énorme, vous avez une res­pon­sa­bi­li­té im­mense. Aux ÉtatsU­nis ou en An­gle­terre, par exemple, le foot­ball est en­tiè­re­ment pri­va­ti­sé, mais ici, les clubs sont sous le contrôle d'en­tre­prises pu­bliques qui ap­par­tiennent au gou­ver­ne­ment. On ne peut pas ju­ger les autres sans prendre en consi­dé­ra­tion le ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment qui nous en­toure. C'est im­pos­sible de ju­ger l'Iran avec les va­leurs du Ja­pon, le Ja­pon avec celles des États-Unis ou le Real Ma­drid avec celles de Man­ches­ter Ci­ty. Ce sont des en­vi­ron­ne­ments com­plè­te­ment dif­fé­rents les uns des autres. Le mé­tier d'un en­traî­neur ne consiste pas à po­ser ses va­lises à un en­droit pour ju­ger les gens et leur so­cié­té. Non, la fonc­tion d'un coach, c'est d'ar­ri­ver quelque part pour y dé­ve­lop­per du foot­ball et les qua­li­tés des joueurs. Ici, j'ai adap­té mes dé­ci­sions, mes croyances et mon pro­gramme à la réa­li­té de la culture et de la men­ta­li­té ira­nienne, mais mon at­ti­tude en tant qu'en­traî­neur reste exac­te­ment la même. Peu im­portent les ré­sul­tats ob­te­nus lorsque vous par­tez, votre suc­ces­seur doit trou­ver l'équipe dans une meilleure dy­na­mique que lorsque vous avez été nom­mé. C'est la res­pon­sa­bi­li­té cru­ciale d'un en­traî­neur. Et je crois réel­le­ment que lorsque je quit­te­rai l'Iran, pour cer­tains joueurs et cer­taines per­sonnes qui tra­vaillent avec moi, rien ne se­ra plus comme avant. En 2014, au Bré­sil, nous avions trois joueurs qui jouaient à l'étran­ger. Au­jourd'hui, après tant d'an­nées à les pous­ser à se frot­ter au ni­veau in­ter­na­tio­nal, nous avons 60 % de notre ef­fec­tif qui joue à l'étran­ger. Dans quelques an­nées, lorsque ces joueurs com­men­ce­ront à en­traî­ner, ils amè­ne­ront avec eux de nou­velles idées, de nou­velles ap­proches et de nou­velles so­lu­tions pour le foot­ball ira­nien.

Tac­ti­que­ment, le foot­ball an­glais a gran­de­ment bé­né­fi­cié de l'ar­ri­vée de tech­ni­ciens étran­gers. D'ailleurs, une des pre­mières choses que vous avez dites à sir Alex Fer­gu­son en ar­ri­vant à Man­ches­ter Uni­ted, c'est: “Le 4-4-2 est mort”… Il fonc­tion­nait très bien, il était spec­ta­cu­laire, dy­na­mique et in­tense. Au­cune équipe por­tu­gaise ou bré­si­lienne ne pou­vait jouer à ce ni­veau­là. Mais à l'époque, on as­sis­tait à un mo­ment his­to­rique dans le foot­ball an­glais: la Pre­mier League com­men­çait tout juste à se mon­dia­li­ser. Avec l'in­tro­duc­tion de nou­veaux joueurs ve­nant de par­tout dans le monde, l'équipe de­vait avoir une plus grande ca­pa­ci­té d'adap­ta­tion, être plus flexible en fonc­tion des dif­fé­rents ad­ver­saires. Si Uni­ted af­fronte Bol­ton ou New­castle, et que le sur­len­de­main il doit af­fron­ter la Ju­ven­tus, l'équipe ne peut pas abor­der le match de la même ma­nière. Vous de­vez être prêts à vous adap­ter aux forces de l'ad­ver­saire tout en réus­sis­sant à gar­der votre style. Quand je suis ar­ri­vé à Man­ches­ter, j'avais des joueurs fran­çais, es­pa­gnols, ita­liens, por­tu­gais qui n'avaient pas gran­di avec le 4-4-2 tra­di­tion­nel de Fer­gu­son. Donc lorsque j'or­ga­ni­sais mes séances d'en­traî­ne­ment, je de­vais in­clure cette no­tion d'adap­ta­bi­li­té et de flexi­bi­li­té pour être sûr que les Ar­gen­tins comme Ve­ron puissent com­bi­ner avec Paul Scholes, mais aus­si avec les Hol­lan­dais, les Por­tu­gais ou les Fran­çais. Quand nous avons af­fron­té la Ju­ven­tus à Tu­rin en 2003, per­sonne ne s'at­ten­dait à ce que nous fas­sions jouer Ryan Giggs ailleurs que dans sa po­si­tion ha­bi­tuelle. Nous avons mar­qué trois buts. Nous sommes al­lés à Bar­ce­lone lors de la de­mi-fi­nale en 2008, et nous avons été très cri­ti­qués parce que nous avons abor­dé ce match avec une ap­proche dif­fé­rente, mais c'était né­ces­saire. Il y a trois élé­ments à prendre en consi­dé­ra­tion dans le foot­ball: le bal­lon, les joueurs et l'es­pace. Le foot­ball an­glais est in­croyable dans sa re­la­tion avec le bal­lon et l'uti­li­sa­tion des joueurs. Mais les joueurs du Bar­ça, à cette époque, étaient les

maîtres de l'oc­cu­pa­tion de l'es­pace. Ce n'était pas notre plus belle per­for­mance, mais toute la pré­pa­ra­tion était ba­sée sur le fait de contrô­ler l'es­pace et le temps créés par les joueurs de Bar­ce­lone. C'était la clé pour l'em­por­ter. Ce­la montre quelque chose: avec un style et des joueurs ta­len­tueux, vous pou­vez ga­gner des matchs, mais avec de la flexi­bi­li­té, la ca­pa­ci­té d'adap­ta­tion et la connais­sance du jeu, vous rem­por­tez des tro­phées.

Au mon­dial 2018, vous al­lez re­trou­ver Cris­tia­no Ro­nal­do, à qui vous aviez dit à Man­ches­ter qu'il de­vien­drait un jour le “Mi­chael Jor­dan

du foot­ball”… J'ai eu le pri­vi­lège de tra­vailler avec beau­coup de jeunes joueurs ta­len­tueux comme Fi­go, par exemple. Ce qu'ils ont en com­mun, c'est cette touche de ma­gie. À Man­ches­ter, Cris­tia­no ne vou­lait ja­mais quit­ter le ter­rain d'en­traî­ne­ment. Il ar­ri­vait par­fois que mes as­sis­tants me de­mandent de le vi­rer pour pou­voir ren­trer chez eux: “Car­los, on lui a dit de par­tir, mais il se cache der­rière les arbres!”

Cris­tia­no a à la fois ce cô­té ma­gique, mais aus­si

la per­son­na­li­té qu'il faut. Un jour, je me sou­viens

l'avoir ap­pe­lé et lui avoir dit: “Tu as tout pour de­ve­nir le meilleur. C’est ta des­ti­née. Il faut que tu com­mences à tra­vailler pour ce­la dès au­jourd’hui, parce que tu es né pour être le meilleur du monde. Peut-être que tu ne veux pas le de­ve­nir, mais si c’est ce que tu sou­haites, je suis prêt à tra­vailler jour et nuit avec le staff de Man­ches­ter Uni­ted pour que tu ac­com­plisses ton des­tin.” Le len­de­main ma­tin, il a ta­pé à la porte de mon bu­reau et m'a dit: “Je suis prêt.”

C'est dif­fi­cile d'en­traî­ner des Ira­niens quand on a eu sous ses ordres des Bal­lons d'or ou des

Ga­lac­tiques? Tous les joueurs mé­ritent le res­pect. Si vous ne pré­pa­rez pas vos en­traî­ne­ments cor­rec­te­ment, que vous soyez avec les joueurs du Por­tu­gal ou des Émi­rats arabes unis, vous per­dez leur res­pect. Parce que vous tra­vaillez avec des gens qui ont un cer­veau, qui sont in­tel­li­gents. Après, oui, le chal­lenge est dif­fé­rent avec des joueurs comme Ro­nal­do, Beck­ham, Fi­go, Raul, Zi­dane ou Ro­ber­to Car­los. Vous de­vez avoir la bonne ap­proche pour leur pro­po­ser les meilleures so­lu­tions. C'est es­sen­tiel, afin de gar­der votre cré­di­bi­li­té. Parce que leurs at­tentes et leurs ob­jec­tifs sont bien plus éle­vés que ceux des joueurs de la sé­lec­tion ira­nienne. Vous ne pou­vez pas leur pro­po­ser la même chose. C'est l'élé­ment clé du mé­tier de coach. Vous de­vez sa­voir com­ment ser­vir vos joueurs et com­ment pré­pa­rer les matchs, afin qu'ils pro­gressent chaque jour. Que ce soit Ro­nal­do, Zi­dane, ou Ali­re­za Ja­han­ba­khsh, ce dé­fi est exac­te­ment le même.

Beau­coup de gens vous voyaient comme le suc­ces­seur na­tu­rel de Fer­gu­son à Man­ches­ter Uni­ted. Pour­quoi ça ne s'est pas fait? Quand sir Alex m'avait rap­pe­lé, il m'avait dit: “Mon rêve est

de ga­gner une autre ligue des cham­pions.” Après la fi­nale de Mos­cou contre Chel­sea (1-1, puis 6-5 aux tirs au but), le Por­tu­gal m'a pro­po­sé de de­ve­nir sé­lec­tion­neur. C'était mon pays, et c'était aus­si la pos­si­bi­li­té de re­de­ve­nir ce que j'avais tou­jours été: en­traî­neur prin­ci­pal. À l'époque, Cris­tia­no in­sis­tait tous les jours à l'en­traî­ne­ment pour que j'ac­cepte le poste. “Car­los, tu dois ve­nir

en équipe na­tio­nale.” Et puis, le mon­dial 2010 avait lieu en Afrique du Sud, près de là où je suis né, donc la ten­ta­tion était spé­ciale. Si ça n'avait pas été pour le Por­tu­gal, je n'au­rais ja­mais quit­té le club. Ja­mais. Qu'est-ce qu'il se se­rait pas­sé si j'étais res­té là-bas? Seul Dieu et les dieux du foot­ball le savent…

Toute une gé­né­ra­tion d'en­traî­neurs est par­tie à la re­traite. Sir Alex Fer­gu­son, Vi­cente del Bosque, par exemple. Arsène Wenger vient de quit­ter Ar­se­nal.

Vous avez dé­jà pen­sé à la re­traite? Pour être hon­nête, je suis très fier de ma car­rière. Quand je vois d'où je viens… Un pe­tit club, très loin en Afrique… Et je me suis re­trou­vé à en­traî­ner cinq équipes na­tio­nales, à tra­vailler à Man­ches­ter Uni­ted et au Real Ma­drid. Je n'ai ja­mais été au chô­mage en 36 ans. J'es­père ne pas pa­raître ar­ro­gant, mais pas­ser 36 ans dans des top clubs ou à di­ri­ger des équipes na­tio­nales… Bien sûr, j'ai 65 ans. Je fais par­tie des di­no­saures, main­te­nant!

(Rires) Mais il y a une seule chose qui est im­por­tante: il faut se ré­veiller tous les ma­tins et se po­ser cette ques­tion, sys­té­ma­ti­que­ment et hon­nê­te­ment, de­vant le mi­roir: “Est-ce que tu es ca­pable de con­ti­nuer à avan­cer, et à gui­der tous ceux qui t’en­tourent vers l’avant avec le même en­thou­siasme, la même mo­ti­va­tion et la même

dé­ter­mi­na­tion?” Le jour où vous ne sen­tez plus ce­la, c'est le mo­ment d'ar­rê­ter. La deuxième chose im­por­tante, c'est que je ne me sa­tis­fais pas d'avoir qua­li­fié quatre équipes pour une coupe du monde. Je n'ai pas de sen­ti­ment de sa­tié­té. Pour cer­tains en­traî­neurs, c'est as­sez, et je res­pecte ça, mais moi, cette qua­trième qua­li­fi­ca­tion me re­donne faim. Pour­quoi? Parce que si vous étu­diez l'his­toire du foot­ball, vous ver­rez que si je réus­sis à qua­li­fier en­core un pays pour un mon­dial, je réus­si­rai quelque chose d'unique et d'his­to­rique.

“Avec un style et des joueurs ta­len­tueux, vous pou­vez ga­gner des matchs, mais avec de la flexi­bi­li­té, la ca­pa­ci­té d'adap­ta­tion et la connais­sance du jeu, vous rem­por­tez des tro­phées”

Hips­tos.

Kho­mei­ni Club.

En ha­bits tra­di­tion­nels por­tu­gais.

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