Pou­tine 2018.

Le 18 mars der­nier, en rem­por­tant l’élec­tion pré­si­den­tielle au pre­mier tour avec 76,69% des voix, Vla­di­mir Pou­tine s’est as­su­ré de pré­si­der aux des­ti­nées de la Rus­sie jus­qu’en 2024. Pour mar­quer le dé­but de son qua­trième man­dat, le pré­sident russe a pré­vu

So Foot - - SOMMAIRE - Par Cy­rille Bret et Tho­mas Pitrel / Pho­tos: Tass/Icon­sport

La coupe du monde tient dé­jà son pre­mier vain­queur: le pré­sident de la grande Fé­dé­ra­tion de Rus­sie, fraî­che­ment ré­élu et dé­jà dé­si­reux de ti­rer par­ti de ce mon­dial à la mai­son pour étan­cher sa soif de pou­voir et as­seoir l’image de puis­sance re­trou­vée de son pays.

Vla­di­mir Pou­tine n'aime pas le foot­ball. Contrai­re­ment à Dmi­tri Med­ve­dev, son Pre­mier mi­nistre, qui lui a gar­dé la place de pré­sident au chaud de 2008 à 2012, et qui se rend ré­gu­liè­re­ment aux matchs du Zénith Saint-Petersbourg. Contrai­re­ment aus­si à Ser­gueï La­vrov, son cé­lèbre mi­nistre des Af­faires étran­gères, grand fan as­su­mé du Spar­tak Mos­cou. Pou­tine, l'homme fort de la Rus­sie de­puis bien­tôt vingt ans, a choi­si d'autres dis­ci­plines pour mettre en va­leur son au­to­ri­té. Comme beau­coup de Russes, il pré­fère la vi­tesse et les chocs vi­rils du ho­ckey. Il a d'ailleurs créé, en 2011, la ligue de nuit, un cham­pion­nat noc­turne et ama­teur qui réunit d'an­ciennes gloires de la glace et quelques hommes de confiance, comme le mi­nistre de la Dé­fense, Ser­gueï Choï­gou, ou les frères en­tre­pre­neurs Ar­ka­di et Bo­ris Ro­ten­berg. Ces der­niers furent aus­si pour le pré­sident des par­te­naires de ju­do, son vrai sport de jeu­nesse. “Vous sa­vez, le ju­do, ce n’est pas seule­ment un sport, dit-il dans Pre­mière per­sonne, le livre d'en­tre­tien au­quel il a par­ti­ci­pé en 2000. C’est une phi­lo­so­phie. C’est le res­pect des aî­nés, de l’ad­ver­saire, il n’y a pas de faibles dans ce sport.” Il pra­tique éga­le­ment le sam­bo, art mar­tial so­vié­tique, et se met en scène ré­gu­liè­re­ment torse nu, en com­mu­nion avec la na­ture, sou­vent dans la pose du chas­seur, du ran­don­neur ou du pê­cheur, fi­gures spor­tives russes par ex­cel­lence. Ja­mais, en re­vanche, de trace de foot­ball. Et pour­tant, c'est bien lui qui, dans une vi­déo mise en ligne par la Fifa à cent jours du dé­but de la coupe du monde 2018 en Rus­sie, échange quelques jongles avec Gian­ni In­fan­ti­no, le pré­sident sans che­veux de la fé­dé in­ter­na­tio­nale. La nais­sance tar­dive d'une pas­sion pour le bal­lon rond? Pas vrai­ment.

“Chan­ger le sto­ry­tel­ling vod­ka et Sy­rie”

En cou­lisse, Vla­di­mir Pou­tine a mouillé sa che­mise pour que la coupe du monde ait lieu dans sa dat­cha. “On peut dire que c’est son pro­jet

per­son­nel, consi­dère par exemple Igor Ra­bi­ner, au­teur de l'en­quête Com­ment la Rus­sie a ob­te­nu la coupe du monde 2018. Lorsque je pré­pa­rais mon livre, Vi­ta­li Mout­ko (mi­nistre des Sports de 2008 à 2016 et ac­tuel pré­sident de la fé­dé­ra­tion russe de foot­ball, ndlr) m’a dit que Pou­tine avait ren­con­tré en per­sonne plus de la moi­tié des

membres du co­mi­té exé­cu­tif de la Fifa pour les convaincre de vo­ter pour la Rus­sie.” Une fois le sta­tut de pays hôte ob­te­nu, Pou­tine ne s'est pas ar­rê­té là, ren­con­trant ré­gu­liè­re­ment les di­ri­geants na­tio­naux et lo­caux des co­mi­tés d'or­ga­ni­sa­tion, et nouant une re­la­tion per­son­nelle avec In­fan­ti­no comme s'il était un chef d'État. “Vous re­mar­que­rez que sous l’ère Pou­tine, la Rus­sie a dé­jà re­çu un cer­tain nombre de grands évè­ne­ments spor­tifs comme les JO d’hi­ver de Sot­chi, mais aus­si un Grand Prix an­nuel de F1. Donc ce­la fait clai­re­ment par­tie d’une stra­té­gie éta­tique”, pose Ra­bi­ner. Quelle stra­té­gie? Sans doute celle qui oc­cupe le pré­sident russe de­puis tou­jours: la­ver l'af­front des an­nées 1990 et rendre à la Rus­sie son sta­tut de puis­sance in­ter­na­tio­nale. “Quand tu parles Rus­sie, tu penses vod­ka, alcoolisme, Sy­rie, Don­bass… Pou­tine veut chan­ger ce sto­ry­tel­ling, juge Jean-Bap­tiste Gué­gan, un des trois au­teurs de Foot­ball in­ves­ti­ga­tion: les des­sous du foot­ball en Rus­sie. Il s’agit de mon­trer que son pays est un État qu’il faut res­pec­ter, ca­pable d’or­ga­ni­ser un évé­ne­ment in­ter­na­tio­nal. Et une coupe du monde, c’est en­core autre chose que des JO d’hi­ver à ce

ni­veau-là.” Sur ce plan, Vla­di­mir Pou­tine n'est au fond pas bien dif­fé­rent de ses ho­mo­logues. Il sou­haite uti­li­ser le mon­dial pour faire jouer ce que l'on ap­pelle le soft po­wer de son pays, au­tre­ment dit son in­fluence et son rayon­ne­ment. Sauf qu'une coupe du monde en Rus­sie com­porte des en­jeux bien par­ti­cu­liers. Ju­lien Ver­cueil, cher­cheur spé­cia­liste de la Rus­sie à l'Ins­ti­tut na­tio­nal des langues et ci­vi­li­sa­tions orien­tales (Inal­co), ex­plique les­quels: “Pour dé­ve­lop­per ce soft po­wer, il faut mon­trer une ca­pa­ci­té d’ac­cueil fes­tive qui, bien évi­dem­ment, existe réel­le­ment en Rus­sie, mais qui risque d’être quelque peu bri­dée par les ques­tions de sé­cu­ri­té na­tio­nale et par les

ques­tions di­plo­ma­tiques.” Elles sont nom­breuses: les sanc­tions di­plo­ma­tiques et éco­no­miques de la part de l'UE et des États-Unis ; les cri­tiques dans la presse oc­ci­den­tale ; les condam­na­tions pour son sou­tien ap­por­té au ré­gime d'Al-As­sad. Dans ce contexte, la coupe du monde de foot­ball est un for­mi­dable ins­tru­ment pour in­flé­chir l'image de la po­li­tique ex­té­rieure de la Rus­sie. Et ce dès le match d'ou­ver­ture.

Le 14 juin, à Mos­cou, la Rus­sie et l'Arabie saoudite se ren­contrent pour le tout pre­mier match de la com­pé­ti­tion. Sur le pa­pier, cette op­po­si­tion se­ra la plus faible de la com­pé­ti­tion, entre la 66e et la 70e sé­lec­tion au clas­se­ment Fifa, mais en cou­lisse, elle de­vrait va­loir son pe­sant de pé­tro­dol­lars. La ren­contre vien­dra en ef­fet mettre en image le rap­pro­che­ment ac­tuel­le­ment en cours entre la Rus­sie et le royaume saou­dien, ac­teur es­sen­tiel dans les guerres en Sy­rie et au Yé­men. Les deux États ont très long­temps été en ten­sion pour des rai­sons géo­po­li­tiques (la guerre d'Af­gha­nis­tan à l'époque so­vié­tique, puis les guerres en Tchét­ché­nie) mais éga­le­ment éco­no­miques, ayant des stra­té­gies dia­mé­tra­le­ment op­po­sées en ma­tière de prix du pé­trole. Tra­di­tion­nel al­lié des États-Unis de­puis 1945, le ré­gime sun­nite se rap­proche pour­tant de­puis quelques mois de la Rus­sie, par­te­naire his­to­rique de la Sy­rie et de l'Iran. En oc­tobre der­nier, le roi Sal­man est ain­si le pre­mier sou­ve­rain saou­dien à se rendre en Rus­sie, avec, à la clé, un sym­bo­lique achat d'armes russes. “Ce­la té­moigne de l’im­por­tance ac­quise par la Rus­sie de­puis l’in­ter­ven­tion en Sy­rie, af­firme Igor De­la­noë, di­rec­teur ad­joint

de l'Ob­ser­va­toire fran­co-russe à Mos­cou. Elle ap­pa­raît in­con­tour­nable pour ré­gler les pro­blèmes de la ré­gion, puis­qu’il n’y a pas beau­coup de puis­sances qui peuvent se tar­guer de par­ler à tout le monde. A prio­ri, Pou­tine de­vrait être pré­sent au match, et ce n’est pas im­pos­sible que le prince hé­ri­tier, Mo­ham­med Ben Sal­man, fasse le dé­pla­ce­ment pour l’oc­ca­sion.” Coïn­ci­dence du ti­rage au sort, le 19 juin, la Rus­sie dis­pu­te­ra son deuxième match contre l'Égypte, pays de­puis long­temps ami. “La re­la­tion est en­core meilleure de­puis l’ar­ri­vée du ma­ré­chal Sis­si au pou­voir en 2014, il s’en­tend très bien avec Vla­di­mir Pou­tine”,

in­forme Igor De­la­noë. Re­de­ve­nue l'une des des­ti­na­tions tou­ris­tiques pré­fé­rées des Russes, trois ans après l'at­ten­tat qui a dé­truit un de leurs avions dans le Si­naï en 2015, l'Égypte a si­gné en dé­cembre der­nier un ac­cord avec la Rus­sie. Le deal: la construc­tion de la pre­mière cen­trale nu­cléaire du pays.

Es­pion, boy­cott et na­tion bran­ding

Et le pays or­ga­ni­sa­teur a été au­tant gâ­té par le ti­rage au sort que par les qua­li­fi­ca­tions. Pour s'évi­ter toute gêne géopolitique lors du mon­dial, à la ma­nière d'un États-Unis - Iran en 1998 par exemple, l'ab­sence des sé­lec­tions ukrai­niennes et amé­ri­caine est un beau ca­deau. Reste, néan­moins, la ques­tion du boy­cott. À la suite de l'em­poi­son­ne­ment, le 4 mars 2018 à Sa­lis­bu­ry, de l'ex-es­pion russe ré­fu­gié en GrandeBretagne Ser­gueï Skri­pal et de sa fille, The­re­sa May, la Pre­mière mi­nistre du Royaume-Uni, avait en ef­fet an­non­cé que ni elle ni la fa­mille royale bri­tan­nique ne se ren­draient en Rus­sie pour la coupe du monde. Une bonne par­tie des pays eu­ro­péens (dont la France) soup­çon­nant ou­ver­te­ment Vla­di­mir Pou­tine d'être dans le

“L'une des fa­çons de mon­trer le vi­sage d'une Rus­sie forte est que la coupe du monde se dé­roule sans pro­blème. Les sup­por­ters étran­gers se­ront en sé­cu­ri­té, ils au­ront droit à une protection de top ni­veau” Igor Ra­bi­ner, au­teur de l'en­quête Com­ment la Rus­sie a ob­te­nu la coupe du monde 2018

coup, la Po­logne, l'Is­lande et la Suède ont tour à tour me­na­cé la com­pé­ti­tion d'un boy­cott di­plo­ma­tique. “Lors des JO de 1980, le boy­cott à la suite de l’in­va­sion de l’Af­gha­nis­tan par l’URSS avait été un vrai pro­blème (seule­ment

84 pays avaient en­voyé des ath­lètes, ndlr). Là, vu la place du foot dans le pays, je ne vois pas l’An­gle­terre ne pas en­voyer d’équipe, pré­dit Igor

De­la­noë. Peut-être que The­re­sa May ne va pas ve­nir, mais est-ce que ce­la va chan­ger quelque chose? Au contraire, une coupe du monde est sou­vent l’oc­ca­sion pour cer­tains chefs d’État de re­prendre langue, de re­ve­nir en Rus­sie dans un contexte neutre.” Ta­tia­na Kas­toué­va-Jean, di­rec­trice du Centre-Rus­sie à l'Ins­ti­tut fran­çais des re­la­tions in­ter­na­tio­nales, consi­dère même qu'un éven­tuel boy­cott di­plo­ma­tique pour­rait être contre-pro­duc­tif: “Il y a dé­jà eu un boy­cott lors des JO de Sot­chi, les Russes ont ap­pris à gé­rer ça de­puis 2014: ce­la les fâche et les hu­mi­lie, mais mé­dia­ti­que­ment, ce­la peut être ex­ploi­té pour ali­men­ter l’an­ti-oc­ci­den­ta­lisme et le sen­ti­ment d’être mé­pri­sés et iso­lés, dé­jà bien ré­pan­du dans la po­pu­la­tion.” Tout bé­nef pour Vlad, donc.

Dans cette coupe du monde, la géopolitique s'est glis­sée jusque dans le choix des villes hôtes. Exemple: le stade de Ka­li­nin­grad, en­clave russe si­tuée entre la Po­logne et la Li­tua­nie. “C’est un choix stra­té­gique, qui per­met de mon­trer que la Rus­sie est pré­sente au coeur de l’Eu­rope, et de dire aux Eu­ro­péens qu’ils ne se dé­bar­ras­se­ront pas des Russes”, pense Jean-Bap­tiste Gué­gan. Mais pas seule­ment, se­lon Igor De­la­noë: “C’est aus­si une ré­gion si­nis­trée, la coupe du monde per­met­tra de re­cher­cher des in­ves­tis­se­ments, comme pour Sa­ransk ou Sa­ma­ra.” Vla­di­mir Pou­tine a ré­cem­ment an­non­cé son ob­jec­tif de faire mon­ter la Rus­sie au rang de cin­quième puis­sance éco­no­mique mon­diale en 2024, à la fin de son man­dat. Un ob­jec­tif plus qu'am­bi­tieux. “La Rus­sie n’est mal­heu­reu­se­ment tou­jours pas un pays pros­père, avec près du cin­quième de sa po­pu­la­tion vi­vant sous le seuil de pau­vre­té,

tranche Ju­lien Ver­cueil. Le pays sort d’une crise éco­no­mique, ses re­ve­nus réels moyens ont chu­té, et au­jourd’hui, ceux des ci­toyens russes sont pour la pre­mière fois de l’his­toire in­fé­rieurs à ceux de leurs ho­mo­logues du Ka­za­khs­tan, par exemple. La Rus­sie est le pays le plus in­éga­li­taire de la ré­gion. Il dis­pose de pos­si­bi­li­tés réelles pour de­ve­nir une plus grande puis­sance éco­no­mique, mais ses au­to­ri­tés n’ont pas mis en oeuvre du­rant le der­nier quart de siècle les po­li­tiques per­met­tant d’en faire un pays à la hau­teur de son potentiel.” En ce sens, la coupe du monde peut ai­der sur trois points: la mo­der­ni­sa­tion des in­fra­struc­tures, dé­jà l'ob­jec­tif des JO à Sot­chi, ville de­ve­nue une des­ti­na­tion de va­cances ap­pré­ciée des Russes, qui jusque-là par­taient plu­tôt dans les Alpes ; le tou­risme, point faible de la Rus­sie ; puis les hy­po­thé­tiques re­tom­bées de l'après­coupe du monde. Pour réus­sir cette opé­ra­tion de na­tion bran­ding, Pou­tine a im­plan­té tous les stades de la com­pé­ti­tion en Rus­sie eu­ro­péenne. Ques­tion de dé­ca­lage ho­raire et de temps de voyage des équipes, mais aus­si afin de fa­ci­li­ter les dé­pla­ce­ments des tou­ristes oc­ci­den­taux. Il a éga­le­ment pré­vu de sim­pli­fier les dé­marches ad­mi­nis­tra­tives des sup­por­ters pour en­trer et se dé­pla­cer en Rus­sie. “Au­jourd’hui, on di­rait que Pou­tine veut juste mon­trer à quel point la Rus­sie est forte, sou­pire Igor Ra­bi­ner. L’une des fa­çons de le faire est que la coupe du monde se dé­roule sans pro­blème. Je suis sûr que les sup­por­ters étran­gers se­ront en sé­cu­ri­té en Rus­sie, ils au­ront droit à une

protection de top ni­veau.” Pour y par­ve­nir, l'État russe fait même un peu de zèle: Pour évi­ter que des sup­por­ters soient mor­dus par les nom­breux chiens er­rants peu­plant les villes hôtes du mon­dial, les au­to­ri­tés ont tout sim­ple­ment dé­ci­dé de les li­qui­der… Une me­sure que ne di­gère pas la Com­mis­sion par­le­men­taire lo­cale pour l'éco­lo­gie et la protection de la na­ture. Outre le coût que ce­la re­pré­sente pour les fi­nances pu­bliques, le pré­sident de la com­mis­sion, Vla­di­mir Bour­ma­tov, consi­dère que ce­la pour­rait écor­ner l'image de la Rus­sie à l'étran­ger. “C’est une ques­tion de ré­pu­ta­tion pour notre pays. Nous ne sommes pas des bar­bares.”

Des op­po­sants fans de foot

Outre les chiens, voi­là ce qui pour­rait bien être le caillou dans les cram­pons de Vla­di­mir

“Un boy­cott fâ­che­rait les Russes, mais mé­dia­ti­que­ment, ce­la peut être ex­ploi­té pour ali­men­ter l'an­ti-oc­ci­den­ta­lisme” Ta­tia­na Kas­toué­va-Jean, di­rec­trice du Centre-Rus­sie à l'Ins­ti­tut fran­çais des re­la­tions in­ter­na­tio­nales

Pou­tine pen­dant ce mon­dial: des pro­tes­ta­tions ve­nues de l'in­té­rieur même du pays. D'un cô­té, une ré­pres­sion trop voyante de­vant l'ob­jec­tif des ca­mé­ras du monde en­tier se­rait un échec. Mais d'un autre, l'image d'un “homme fort” bous­cu­lé par la rue se­rait nui­sible à sa sta­ture d'homme d'État dans l'opi­nion na­tio­nale. “À Sot­chi, il y avait eu des ac­tions des Pus­sy Riot, des éco­lo­gistes, des choses contre la cor­rup­tion, égrène Alexis Pro­ko­piev, porte-pa­role fran­co-russe de l'as­so­cia­tion Rus­sie-Li­ber­tés, clai­re­ment op­po­sée à Pou­tine. Mais alors qu’on se si­tuait juste après le grand mou­ve­ment de 2011-2012, il n’y avait pas eu de grosses ma­nifs. Et un éco­lo­giste s’est quand même re­trou­vé en pri­son pen­dant deux ans pour avoir fait un rap­port sur l’im­pact éco­lo­gique des JO.” Les Jeux de Sot­chi avaient aus­si été les plus chers de l'his­toire (été et hi­ver confon­dus) avec une dé­pense to­tale de 37 mil­liards d'eu­ros, soit quatre fois plus que le bud­get an­non­cé à l'ori­gine. “Le chan­tier était à l’époque di­rec­te­ment pi­lo­té par Vla­di­mir Pou­tine, se­lon Ju­lien Ver­cueil. Ces sur­coûts, liés pour une large part à la ges­tion po­li­tique de ces chan­tiers, et pour une autre part à la pré­va­lence de la cor­rup­tion dans le sec­teur de la construc­tion, ont contri­bué à plon­ger la prin­ci­pale banque de dé­ve­lop­pe­ment russe, la VEB, dans une crise par­ti­cu­liè­re­ment ai­guë dont le plan de sau­ve­tage a coû­té plus de 1 % du PIB russe.” Et la coupe du monde semble être par­tie sur des bases si­mi­laires, si l'on en croit l'exemple de Saint-Pé­ters­bourg, dont le stade Kres­tovs­ki a coû­té 1,5 mil­liard d'eu­ros, soit cinq fois plus que pré­vu. De quoi pro­vo­quer da­van­tage de manifestations de l'op­po­si­tion lors de la coupe du monde? Pas sûr. “Les ef­fets sur le dé­bat pu­blic ne sont pas très im­por­tants, af­firme Ju­lien Ver­cueil. Alexei Na­val­ny, prin­ci­pal op­po­sant à Vla­di­mir Pou­tine et in­ter­dit de se pré­sen­ter à l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2018, n’a pas cher­ché à mon­ter en épingle les cas de cor­rup­tion di­vul­gués par les au­to­ri­tés. Il faut dire que les mon­tants dif­fu­sés n’étaient pas suf­fi­sants: quelques cen­taines de mil­liers d’eu­ros seule­ment.” Le 15 mai der­nier, Na­val­ny était de toute fa­çon à nou­veau condam­né à pas­ser trente jours en pri­son pour avoir or­ga­ni­sé une ma­ni­fes­ta­tion non au­to­ri­sée, et risque de ne pas pou­voir faire grand-chose pen­dant le mon­dial. “C’est un amou­reux du bal­lon rond, donc il ne cri­ti­que­rait pas la coupe du monde, de toute fa­çon”, pense Alexis Pro­ko­piev,

tan­dis qu'Igor De­la­noë juge que “même s’il dé­ci­dait de se ser­vir de la coupe du monde pour faire pas­ser des mes­sages, ce­la pour­rait être mal vu par­mi cer­tains de ses sou­tiens”. Alors,

rien? “Les der­nières manifestations, juste avant l’in­ves­ti­ture de Vla­di­mir Pou­tine le 5 mai, ont réuni 12 000 per­sonnes à Mos­cou, donc il est peu pro­bable que des manifestations d’une très grande am­pleur aient lieu au mo­ment de la coupe du monde, an­nonce Ta­tia­na Kas­toué­va

Jean. D’autre part, les au­to­ri­tés vont prendre le pré­texte de sé­cu­ri­té pour ré­duire leur im­pact, par exemple, en pro­po­sant des lieux éloi­gnés pour les manifestations éven­tuelles ou en re­fu­sant les au­to­ri­sa­tions. Et puis, on a bien vu lors du troi­sième man­dat de Vla­di­mir Pou­tine que les au­to­ri­tés savent gra­duer la vio­lence en fonc­tion des cir­cons­tances.” Au contraire, la cher­cheuse consi­dère que la coupe du monde se­ra cer­tai­ne­ment sym­bo­lique du qua­trième man­dat pré­si­den­tiel du Tsar Pou­tine. “Elle va of­frir un ré­pit par rap­port à tous les pro­blèmes ac­tuels, à com­men­cer par le trai­te­ment des dé­chets dans les ban­lieues de Mos­cou qui pro­voque des manifestations de la po­pu­la­tion.” À pre­mière vue, il semble ne pas y avoir d'ombre au ta­bleau que sou­haite peindre Vla­di­mir Pou­tine du­rant ce mois de foot. Mais ce se­rait peut-être ou­blier le foot­ball, jus­te­ment. Com­ment sur­fer ef­fi­ca­ce­ment sur une com­pé­ti­tion dont le pays or­ga­ni­sa­teur a de grandes chances de se faire sor­tir dès le pre­mier tour? “L’am­bas­sa­deur de Rus­sie en France me di­sait que les Russes n’at­ten­daient rien de leur sé­lec­tion, dit Jean

Bap­tiste Gué­gan. La seule chose qu’ils veulent, c’est qu’elle es­saye de sor­tir des poules et qu’elle ne fasse pas honte au pays.” En­core une fois, les per­for­mances que l'on re­cherche concernent plu­tôt des ques­tions d'image. La Rus­sie reste sur des JO d'hi­ver, en fé­vrier der­nier à Pyeong­Chang, où ses ath­lètes n'ont pas pu dé­fi­ler sous la ban­nière russe. En cause: un im­mense scan­dale de dopage ayant pous­sé le CIO a re­ti­ré onze des 33 mé­dailles dé­cro­chées par le pays à Sot­chi. A prio­ri, ce genre de dé­sordre au­ra moins de chances de se pro­duire avec une Sbor­naïa an­non­cée per­dante à l'avance. À un mois de la coupe du monde, l'ONG Hu­man Rights Watch a bien ten­té un der­nier coup de po­ker en dé­non­çant “la pire crise des droits de l’homme

en Rus­sie de­puis l’ère so­vié­tique”, et en ap­pe­lant la Fifa, qui a dé­ci­dé en 2017 de se po­si­tion­ner for­te­ment sur la dé­fense des droits de l'homme, à prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés. Spoi­ler: la Fifa ne gâ­che­ra pas la fête, et on risque de voir en­core quelques images de Gian­ni In­fan­ti­no fai­sant des jongles avecle pré­sident russe. À ce mo­ment-là, Vla­di­mir Pou­tine ai­me­ra en­fin le foot­ball.

“Après Sot­chi, un éco­lo­giste s'est quand même re­trou­vé en pri­son pen­dant deux ans pour avoir fait un rap­port sur l'im­pact éco­lo­gique des JO” Alexis Pro­ko­piev, porte-pa­role fran­co-russe de l'as­so­cia­tion Rus­sie-Li­ber­té

Pour une fois que ce ne sont pas les op­po­sants qui sont en cage.

Maillot home.

Mu­sée Gré­vin.

“Et après, on la fait au Qa­tar… en hi­ver !”

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