Cha­cun cherche son coach

Ce n’est plus une ten­dance, c’est une fa­çon de vivre. Et de vivre mieux, si pos­sible. En France et au-de­là, de plus en plus de gens confient leur dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel à des coachs de tous pro­fils, toutes spé­cia­li­tés, et tous ni­veaux. Pour quel ré­sul­tat

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR FRAN­ÇOIS BLET ET THO­MAS PI­TREL

Dix ans après avoir dé­fer­lé sur les États-unis, le dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel est en train de s’em­pa­rer de la France. Et si vous vous lan­ciez, vous aus­si?

Vingt mille eu­ros. Voi­là la somme qu’em­ma­nuelle, pré­si­dente d’une agence pa­ri­sienne de com­mu­ni­ca­tion, d’évè­ne­men­tiel et de conseil, dé­pense chaque an­née en coa­ching. “J’ai des coachs pour mon bu­si­ness, des coachs fi­nan­ciers pour gé­rer mon ar­gent, des coachs spi­ri­tuels… Bref, des coachs dans qua­si­ment tous les do­maines.” Parce qu’on “sait tous plus ou moins ce qu’il faut faire pour perdre du poids ou ga­gner de l’ar­gent, mais la plu­part des gens ne le font pas”, dit-elle. Sauf peut-être dans son en­tou­rage, es­sen­tiel­le­ment com­po­sé de cadres et d’en­tre­pre­neurs, où les men­tors de vie sont de­ve­nus mon­naie cou­rante. “Au­jourd’hui, avoir un coach, c’est comme avoir un sac de marque. On le sort et on le montre. C’est de­ve­nu qua­si­ment va­lo­ri­sant.” Vice-pré­sident de L’EMCC France, une fé­dé­ra­tion de coa­ching, Phi­lippe Tho­rel confirme le phé­no­mène et le com­pare au boom de l’os­téo­pa­thie, “avec une di­zaine d’an­nées d’écart”. An­cien vol­leyeur de haut ni­veau de­ve­nu coach et hyp­no­thé­ra­peute dans les an­nées 90, il a vu son mé­tier pas­ser des gym­nases aux en­tre­prises, avant de tou­cher pro­gres­si­ve­ment les par­ti­cu­liers. “C’est simple, à mes dé­buts, il n’y avait qu’une seule école de formation au coa­ching, ex­plique-til. Au­jourd’hui, on en re­cense plus de 100 en France. Il y a aus­si 2 000 coachs cer­ti­fiés et en­vi­ron 20 000 per­sonnes qui dé­clarent faire du coa­ching par­mi d’autres ac­ti­vi­tés.” Mais le coa­ching pour tout est-il aus­si un coa­ching pour tous, ou seule­ment un luxe pour cadres sup’? Nathalie Giu­di­cel­li le jure, elle re­çoit dans son ca­bi­net de la ré­gion lyon­naise “des gens comme vous et moi. Très peu de won­der boys”. Entre deux clients en re­con­ver­sion pro­fes­sion­nelle ou en crise de couple, cette coach gé­né­ra­liste dit ain­si re­boos­ter de plus en plus de re­trai­tés. Pas éton­nant. Nathalie a une spé­cia­li­té: elle ouvre son ti­roir, bran­dit une ba­guette ma­gique – “ache­tée chez Na­ture & Dé­cou­vertes”– et la confie à ses clients. “Au-dé­but, ils pensent que je ri­gole, mais ça aide vrai­ment à dé­blo­quer les choses. D’ailleurs, il se passe tou­jours un truc très mar­rant, c’est que les gens la prennent et ne la lâchent pas jus­qu’à la fin de la séance. Elle a un ef­fet.”

La France est donc au­jourd’hui un pays où le rayon “dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel” des li­brai­ries fait 53 mil­lions d’eu­ros de chiffre d’af­faires (pour l’an­née 2016), et où on en ar­rive par­fois à uti­li­ser une ba­guette ma­gique pour se dé­blo­quer. Pourquoi? Phi­lippe Tho­rel a sa pe­tite idée: “Le coa­ching est orien­té vers le futur et la so­lu­tion. Pas vers le pas­sé et les pro­blèmes.” Au­tre­ment dit, ce se­rait sa­cré­ment plus ef­fi­cace que la psy­cha­na­lyse. Ce que Didier Pé­nis­sard, coach qui consulte par té­lé­phone de­puis les Deux-sèvres, dit aus­si: “Si vous avez juste un pro­blème de pro­cras­ti­na­tion et que vous en­ta­mez une thé­ra­pie, on va étu­dier vos rêves et au bout de cinq ans, on vous di­ra d’où vient votre pro­blème, mais on ne l’au­ra pas ré­glé pour au­tant.” Les pro­blèmes, donc. “Si on re­cherche le bien-être, c’est bien qu’il y a du mal-être”, re­con­naî­til. Christophe An­dré, un psy­chiatre qui a écrit une tren­taine d’ou­vrages sur la ti­mi­di­té, le stress, les pho­bies, mais aus­si le bon­heur, l’es­time de soi ou en­core la “vie in­té­rieure”, titre de son der­nier bou­quin en date, croit sa­voir d’où ce mal­heur gé­né­ral vient. “Il y a un be­soin, dit-il. Si vous re­gar­dez la courbe des ventes de livres de mé­di­ta­tion, vous ver­rez qu’elle suit celle des ventes de té­lé­phones por­tables. Comme si, en même temps qu’on leur ac­cor­dait plus d’im­por­tance, on es­sayait de s’en désen­ga­ger.” An­dré parle aus­si, outre la pré­sence des nou­velles tech­no­lo­gies, d’un monde où les gens savent qu’ils au­ront “moins de sou­tien de leur pa­tron, de leur syn­di­cat, de leur fa­mille”. Une so­cié­té “moins dure mais plus com­plexe, plus fourbe, bien dé­crite par Houel­le­becq. Vous n’aviez pas be­soin de sa­voir dra­guer ou de pas­ser un en­tre­tien d’em­bauche quand vous sa­viez que vous al­liez vous ma­rier avec une fille de votre vil­lage et re­prendre le tra­vail de votre père”. Et puisque, tou­jours se­lon Christophe An­dré, “chaque évo­lu­tion so­ciale porte en elle le germe de ses ex­cès”, les Fran­çais ont cher­ché un re­mède aux maux de l’époque en se tour­nant vers l’en­droit d’où ils ve­naient. De l’autre cô­té de l’at­lan­tique.

Mar­cher sur le feu pour mar­cher sur l’eau

Le coa­ching mo­derne est né aux États-unis dans les an­nées 70, en même temps que la PNL. Trois lettres que coachs et coa­chés ré­pètent sans ar­rêt, non par pas­sion pour le hip-hop francilien mais pour dé­si­gner la Pro­gram­ma­tion neu­ro-lin­guis­tique. In­ven­tée par Ri­chard Band­ler et John Grin­der, cette tech­nique qui per­met­trait d’être confi­gu­ré pour réus­sir au moyen du lan­gage a fait de cer­tains de ses apôtres de vé­ri­tables stars. C’est le cas d’anthony “To­ny” Rob­bins,

un co­losse à la voix écor­chée de­ve­nu mul­ti­mil­lion­naire en ali­gnant les best-sel­lers et en dé­ve­lop­pant le coa­ching de masse dans les an­nées 80. Quelque part entre la messe et la rave, cha­cun de ses sé­mi­naires at­tire plu­sieurs mil­liers de per­sonnes ve­nues cher­cher la transe col­lec­tive ou la ré­vé­la­tion in­di­vi­duelle qui les trans­for­me­ra en win­ners. Même si cer­tains fans y vont avant toute chose pour mar­cher sur le feu, une épreuve de­ve­nue l’un des plus cé­lèbres pro­duits d’ap­pel de Rob­bins. C’est en tout cas ce que ra­conte Her­mione, une Fran­çaise de 28 ans pré­sente au sé­mi­naire Un­leash the Po­wer Wi­thin de Londres en 2016. “Ça pa­raît con, ex­plique cette consul­tante en in­for­ma­tique, mais j’y al­lais aus­si pour sa­voir si j’étais ca­pable de faire ça. Parce que si on peut sur­mon­ter cette peur vis­cé­rale, ça veut dire que l’on peut en sur­mon­ter d’autres.” Comme 10 000 autres par­ti­ci­pants (dont 2 000 Fran­çais), Her­mione a donc fait huit pas sur des braises à 1 000 de­grés le pre­mier soir de l’évè­ne­ment. “Tout s’est bien pas­sé. Il n’y a qu’une di­zaine de gens qui se sont bles­sés. En re­vanche, c’étaient des brû­lures graves.” Heu­reu­se­ment, les trois autres jours de sé­mi­naire re­gor­geaient d’ac­ti­vi­tés moins trau­ma­ti­santes pour le derme. Comme de la mé­di­ta­tion, des câ­lins et “de la danse. Beau­coup de danse. On nous fai­sait sau­ter pen­dant 30 se­condes toutes les de­mi-heures sur de la mu­sique pour li­bé­rer les hor­mones du bon­heur. En fait, c’est une cour de ré­cré géante. Les gens y font tout ce qu’ils ne peuvent pas se per­mettre de faire ailleurs, sans être ju­gés.” Et Rob­bins lui-même? “C’est un Jean de la Fontaine amé­ri­cain. Très fort en sto­ry­tel­ling. Il ra­conte des choses et en tire tou­jours une mo­rale. Le mieux, c’était quand même lui.” Em­ma­nuelle, la femme aux 20 000 eu­ros de coa­ching an­nuel, aime aus­si beau­coup To­ny Rob­bins, dont elle re­garde les sé­mi­naires sur Internet. “Le coa­ching per­son­nel, c’est bien. Mais la dy­na­mique col­lec­tive aus­si. Vous ren­trez dans un groupe, et il vous chal­lenge. C’est comme si vous di­siez à des amis que vous ar­rê­tez de fu­mer. À chaque fois que vous les re­ver­rez, ils vous le rap­pel­le­ront. La no­tion de groupe, à l’amé­ri­caine, est im­por­tante se­lon moi.” Tout comme, se­lon elle, la men­ta­li­té qui vient avec. Dé­plo­rant la ten­dance des Fran­çais à “se trou­ver des ex­cuses lors­qu’ils ne se réa­lisent pas”, elle cite en exemple une autre pa­pesse de l’épa­nouis­se­ment: Oprah Win­frey. “Elle n’avait pas la bonne fa­mille, pas l’ar­gent,

“Au­jourd’hui, avoir un coach, c’est comme avoir un sac de marque. On le sort et on le montre. C’est de­ve­nu qua­si­ment va­lo­ri­sant”

Em­ma­nuelle, fan de coa­ching

rien, et pour­tant elle est de­ve­nue l’une des femmes les plus puis­santes des États-unis. Les coachs sont là pour nous rap­pe­ler que quel que soit l’éco­sys­tème dans le­quel on vit, c’est nous qui dé­ci­dons. Et oui, c’est très amé­ri­cain.” Sauf que le coa­ching in­ten­sif semble pré­sen­ter un pro­blème ma­jeur: il est vir­tuel­le­ment illi­mi­té. Et dé­clenche ce qui res­semble à une forme d’ad­dic­tion. “C’est vrai que les pro­grammes sont éta­blis sur des du­rées don­nées mais, après, on change de coach, dit Em­ma­nuelle. Une fois qu’un men­tor m’a fait pas­ser à un nou­veau stade, au ni­veau per­son­nel ou pro­fes­sion­nel, j’en prends un autre. Je monte en grade. Parce que je ne dé­pense quand même pas tout cet ar­gent pour rien.” Une vi­sion qui contraste avec celle d’un To­ny Rob­bins, ven­deur d’épi­pha­nies qui as­sure à cha­cun que sa vie “peut chan­ger en un ins­tant”. Même si Her­mione, sa sé­mi­na­riste, at­tend en­core: “On nous pro­met un dé­clic lors d’un sé­mi­naire, mais ça n’ar­rive que si on s’en donne les moyens. Du coup, il y a plein de gens qui re­tournent le voir pour conti­nuer de gran­dir ou parce qu’ils perdent les bé­né­fices du truc et re­partent de zé­ro.” Pour­tant, la jeune femme l’as­sure, elle compte bien re­tour­ner voir le boss du break­through. Et as­sis­ter à un sé­mi­naire plus oné­reux, mais en plus

pe­tit co­mi­té: “C’est ce­lui du do­cu­men­taire. Il s’ap­pelle Date with Des­ti­ny. J’ai un ami qui l’a fait et qui m’a dit que c’était ce qui lui avait per­mis de faire son pre­mier mil­lion.” Rien que ça.

Au­tant dire que Rob­bins avait de quoi sus­ci­ter des vo­ca­tions en France. Par­mi ses émules, Franck Ni­co­las, Lyon­nais ins­tal­lé à Mon­tréal, re­ven­dique 21 mil­lions d’eu­ros de chiffre d’af­faires. David La­roche, lui, n’en a dé­cla­ré que trois mil­lions en 2017, mais sa chaîne Youtube avoi­sine les 30 mil­lions de vues pour des vi­déos qui ex­pliquent comment “avoir une vie ma­gique”, “ar­rê­ter de trop pen­ser” ou en­core “de­ve­nir riche et abon­dant”. Et ils sont loin d’être seuls: le coach spor­tif Antoine Fom­bonne ac­cu­mule 4,5 mil­lions de vues pour conseiller à ses “sol­dats” de “se bou­ger le cul”, Antoine BM en a au­tant grâce à ses conseils pour “ré­vi­ser au der­nier mo­ment” ou “avoir une voix plus grave”. À tel point que le coach Didier Pé­nis­sard consi­dère que “Anthony Rob­bins a créé une gé­né­ra­tion mons­trueuse. Au­jourd’hui, on voit des sortes de lea­ders cha­ris­ma­tiques qui disent des choses très gé­né­rales. Ça peut vi­rer à l’ido­lâ­trie, voire aux dérives sec­taires, quand on voit les sommes as­tro­no­miques que coûtent cer­taines pres­ta­tions.” Le coach fait ici ré­fé­rence à un re­por­tage de l’émis­sion Ca­pi­tal dif­fu­sé le 19 no­vembre der­nier et qui a créé un séisme dans le mi­lieu. Dans une sé­quence en ca­mé­ra ca­chée fil­mée lors d’un sé­mi­naire de David La­roche, des com­mer­ciaux in­sis­tants ten­taient de re­four­guer le pro­gramme Ti­ta­nium, soit 54 jours de sé­mi­naire sur un an pour 18 000 eu­ros, avec une ver­sion “VIP” pou­vant mon­ter jus­qu’à 84 000 eu­ros. La même sé­quence ré­vé­lait que la Mi­vi­ludes (la Mis­sion in­ter­mi­nis­té­rielle de vi­gi­lance et de lutte contre les dérives sec­taires) avait re­çu treize si­gna­le­ments à l’en­contre de La­roche en seule­ment deux ans. Christophe An­dré voit dans le phé­no­mène “une dé­rive éco­no­mique plus que re­li­gieuse. Ce sont les sectes qui ont évo­lué, elles n’ap­pâtent plus sur du re­li­gieux mais sur du dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel. La scien­to­lo­gie at­tire bien ses adeptes grâce à un test de per­son­na­li­té…”

“On nous fai­sait sau­ter pen­dant 30 se­condes toutes les de­mi­heures sur de la mu­sique pour li­bé­rer les hor­mones du bon­heur. En fait, c’est une cour de ré­cré géante” Her­mione, qui a par­ti­ci­pé à un sé­mi­naire de To­ny Rob­bins

Et la mé­thode Coué re­de­vint hype

Luc Teys­sier d’or­feuil re­çoit à Mon­trouge, dans les bu­reaux de Pyg­ma­lion, la so­cié­té qu’il a co­fon­dée en 1989 pour coa­cher des co­mé­diens (Anne Pa­rillaud pé­riode Ni­ki­ta et Ma­rion Co­tillard pé­riode La Môme, no­tam­ment) avant de se di­ver­si­fier dans les for­ma­tions d’en­tre­prise. Lui a une tout autre idole que David La­roche ou To­ny Rob­bins. “En 2002, 2003”, en al­lant voir ce qui se ca­chait der­rière l’ex­pres­sion “mé­thode Coué”, il a dé­cou­vert un phar­ma­cien troyen du nom d’émile Coué de la Châ­tai­gne­rie qui, dans les an­nées 1880, s’est ren­du compte que ses mé­di­ca­ments fonc­tion­naient mieux lors­qu’il ac­com­pa­gnait leur vente de pa­roles en­cou­ra­geantes. Pous­sant ses in­ves­ti­ga­tions jus­qu’à dé­cou­vrir l’ef­fet pla­ce­bo en ven­dant de l’eau su­crée et de la mie de pain aux ma­lades, Coué fi­nit par théo­ri­ser une mé­thode qui per­met d’at­teindre “la maî­trise de soi par l’au­to­sug­ges­tion consciente”. “La dif­fé­rence entre Coué et Freud, dont les idées se ré­pan­daient au même mo­ment, c’est que si l’on com­pare le cer­veau à une bas­sine d’eau sale, Freud étu­die l’ori­gine de la sa­le­té avant d’es­sayer de l’ex­traire, alors que Coué

rem­plit la bas­sine d’eau propre jus­qu’à ce qu’elle dé­borde et que l’eau sale soit éva­cuée”, ré­sume Luc Teys­sier d’or­feuil. Dans les faits, il s’agit de s’au­to-sug­gé­rer des idées po­si­tives par la ré­pé­ti­tion de mots, par la vi­sua­li­sa­tion de si­tua­tions, ou en “fai­sant comme si”. À l’époque, Coué car­tonne. Il ef­fec­tue deux vi­sites triom­phales aux États-unis en 1923 et 1924, où il est re­çu à la Mai­son-blanche. Puis, il est sol­li­ci­té pour soi­gner le bé­gaie­ment du duc d’york, futur roi d’an­gle­terre sous le nom de George VI. Pour­tant, après sa mort en 1926, la France l’ou­blie vite. “Les mé­de­cins ten­taient dé­jà de le dé­cré­di­bi­li­ser de son vi­vant, là ils l’ont tué dans l’oeuf, as­sure Luc Teys­sier d’or­feuil. Il y avait aus­si un pro­blème avec l’église: Émile Coué or­ga­ni­sait des ses­sions col­lec­tives lors des­quelles les par­ti­ci­pants de­vaient te­nir une corde à 20 noeuds et ré­pé­ter 20 fois la phrase: ‘Tous les jours et à tout point de vue, je vais de mieux en mieux.’ On n’est quand même pas loin du cha­pe­let et de la prière.” Il a fal­lu at­tendre le dé­but des an­nées 1980 pour que la mé­thode soit re­dé­cou­verte en France. D’abord par un cer­tain Antoine On­nis, alors en pleine dé­pres­sion à cause d’un dé­pôt de bi­lan et déses­pé­ré par une longue thé­ra­pie qui ne l’aide pas, puis par Luc Teys­sier d’or­feuil, qui a or­ga­ni­sé un Congrès in­ter­na­tio­nal de la mé­thode Coué et de ses ap­pli­ca­tions contem­po­raines en 2011 à Nan­cy. Évè­ne­ment à la suite du­quel Do­mi­nique Bo­lus­set-sa­bisch, so­phro­logue dans la ca­pi­tale lor­raine, s’est lan­cée à son tour dans l’ap­pli­ca­tion de la mé­thode. “Parce que ça fonc­tionne dans tous les do­maines, pro­met cette der­nière. Par exemple, on peut se pro­gram­mer pour trou­ver une place de par­king. Cer­taines per­sonnes se disent ‘je ne vais pas dans le centre-ville, je ne vais pas trou­ver de place’. Alors que si on se per­suade que l’on va en trou­ver une, ça marche à tous

les coups.” Mal­gré ce­la, et l’or­ga­ni­sa­tion d’un nou­veau congrès in­ter­na­tio­nal l’an­née der­nière à Nan­cy, la ré­ha­bi­li­ta­tion de la mé­thode Coué ne reste le com­bat que d’une poi­gnée d’ir­ré­duc­tibles en France. “Elle a in­fluen­cé toutes les tech­niques qui nous sont re­ve­nues des États-unis de­puis. Pour­tant, Coué reste plus connu à l’étran­ger qu’ici”, se dé­sole Antoine On­nis. Pour Luc Teys­sier d’or­feuil, qui s’est ren­du “par cu­rio­si­té” à un sé­mi­naire de To­ny Rob­bins à Londres, les Fran­çais ne se lâchent pas en­core as­sez ni­veau coa­ching. “Quand vous al­lez voir Rob­bins et que vous êtes à cô­té de Fran­çais, vous ver­rez que dès qu’on leur dit de sau­ter, de le­ver les bras, ils se re­gardent tous en at­ten­dant de voir ce que les autres vont faire.” Christophe An­dré confirme que les États-unis sont “un cran au-des­sus dans l’hys­té­ri­sa­tion et la ma­ni­pu­la­tion”, et met ça sur le compte d’une sup­po­sée “tra­di­tion ra­tio­na­liste” fran­çaise, ain­si que sur “la formation phi­lo­so­phique au ly­cée”. “Il y a en­core un filtre chez les Fran­çais”, dit-il.

Un vé­ri­table fi­lon lit­té­raire

Pour­tant, la si­tua­tion est clai­re­ment en train de chan­ger. Didier Pé­nis­sard se sou­vient très bien de ses re­cherches d’ou­vrages de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel dans les an­nées 1980: “Il n’y avait que quelques édi­teurs, il n’y avait pas de mar­ché. Dans les an­nées 2000, ça a ex­plo­sé.” Un constat que la mai­son d’édi­tion Ey­rolles ne peut pas dé­men­tir. Spé­cia­li­sée à l’ori­gine dans les livres pro­fes­sion­nels et tech­niques, Ey­rolles a vu le dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel pas­ser de ces do­maines à ce­lui de la vie en gé­né­ral. Le vi­rage s’est fait en 2005, se­lon Sté­pha­nie Ri­cor­del, res­pon­sable édi­to­riale de la mai­son, qui pré­fère uti­li­ser le terme de “psy­cho­lo­gie po­pu­laire” plu­tôt que ce­lui de “dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel”, au­quel elle trouve une “conno­ta­tion amé­ri­caine”. “Le sec­teur est vite de­ve­nu très por­teur pour nous, dit-elle. Et on voit une vraie évo­lu­tion dans la fa­çon dont les Fran­çais re­çoivent ces thèmes. Quelque chose comme J’ar­rête de râ­ler de Ch­ris­tine Le­wi­cki (une coach cer­ti­fiée, au­jourd’hui ba­sée à Los An­geles, ndlr) a fait un car­ton alors qu’il n’au­rait pas mar­ché dix ans au­pa­ra­vant.” Ob­ser­vant avec gour­man­dise le suc­cès de Laurent Gou­nelle, au­teur de ro­mans gor­gés de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel qui se trans­forment tous en best-sel­ler de­puis L’homme qui vou­lait être heu­reux en 2008, l’édi­trice com­prend que l’apo­lo­gie de l’épa­nouis­se­ment doit ab­so­lu­ment être mê­lée à du sto­ry­tel­ling. Coup de chance, c’est aus­si le mo­ment où sa route croise celle de Ra­phaëlle Gior­da­no, une “coach en créa­ti­vi­té” qui a dé­jà pu­blié chez le concur­rent Dangles quelques épi­sodes de sa sé­rie Les Se­crets du Dr Cool­zen au­tour de “l’af­fir­ma­tion de soi” ou de “la gestion du stress”. Gior­da­no, ré­dac­trice dans une agence de com­mu­ni­ca­tion, a quit­té ce “monde de re­quins” pour créer son en­tre­prise de

team buil­ding par l’art. Elle com­mence par pu­blier pour Ey­rolles J’ai dé­ci­dé d’être zen, un nuan­cier d’émo­tions qui “ne marche pas du tout”, se­lon Sté­pha­nie Ri­cor­del. Il faut trou­ver autre chose. De­puis tou­jours, Ra­phaëlle Gior­da­no veut sor­tir un ro­man. Elle en parle à Ey­rolles, qui n’a pour­tant ja­mais sor­ti un seul ro­man, et pitche à l’édi­teur l’his­toire de Ca­mille, “38 ans et quart”, qui se met sur la voie “de la joie et de l’épa­nouis­se­ment” grâce à l’aide d’un “rou­ti­no­logue”. Ey­rolles tente le coup. Bin­go. En sep­tembre 2017, Ta deuxième vie com­mence quand tu com­prends que tu n’en as qu’une, pla­cé dans le rayon dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel et non lit­té­ra­ture, a dé­pas­sé le mil­lion d’exem­plaires ven­dus. L’an pas­sé, Gior­da­no est ar­ri­vée à la deuxième place des ventes de ro­mans en France, der­rière Guillaume Mus­so mais de­vant Marc Lé­vy. Ey­rolles et Sté­pha­nie Ri­cor­del n’ont d’ailleurs pas l’in­ten­tion de lais­ser ce suc­cès en ja­chère puis­qu’elles viennent de lan­cer “une ligne de pop-lit­té­ra­ture” avec “des his­toires ac­cro­cheuses, un ef­fet an­ti­mo­ro­si­té, des feel-good books”. Ra­phaëlle Gior­da­no a dé­jà sor­ti un deuxième ro­man et écrit en ce mo­ment le troi­sième, qui par­le­ra d’amour, “parce qu’on n’a pas en­vie de vivre un pe­tit amour, on veut tous vivre un grand amour”. Et, na­tu­rel­le­ment, elle ne com­prend pas trop la mé­fiance de cer­tains en France en­vers le dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel. “On parle de dérives sim­ple­ment parce que les ré­sul­tats ne sont pas quan­ti­fiables. Mais c’est le contraire de l’in­di­vi­dua­lisme, c’est de l’égoïsme éclai­ré. Pour ap­por­ter quelque chose au monde, vous de­vez être

simple.•tous meilleur.” Au fond, c’est as­sez

“On peut se pro­gram­mer pour trou­ver une place de par­king. Si on se per­suade que l’on va en trou­ver une, ça marche à tous les coups”

Do­mi­nique Bo­lus­set-sa­bisch, so­phro­logue et adepte de la mé­thode Coué

…et tous ses amis.

Le fa­meux To­ny Rob­bins…

Eck­hart Tolle sur son arbre per­ché.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.