Gre­ta Gerwig

On l’a long­temps crue can­ton­née au cinéma in­dé­pen­dant new-yor­kais, dont elle avait fi­ni par de­ve­nir la co­que­luche. Elle est en fait beau­coup plus que ce­la. Gre­ta Gerwig, connue pour ses rôles dans Green­berg ou Frances Ha, a mis l’amé­rique à ses pieds avec

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR STÉ­PHANE RÉ­GY

On l’a long­temps crue can­ton­née au cinéma in­dé­pen­dant new-yor­kais. Mais en réa­li­sant Lady Bird Gre­ta Gerwig a mis l’amé­rique à ses pieds. Rien que ça.

Ah, elle, vrai­ment, je peux pas la voir!” s’écrie le pre­mier cri­tique avec une moue de dé­goût. “Quoi? Qu’est-ce qu’il dit?” de­mande le se­cond cri­tique, qui vient d’ar­ri­ver. “Gre­ta Gerwig, dit la troi­sième cri­tique, qui écoute le pre­mier par­ler de­puis de nom­breuses mi­nutes main­te­nant. Il dit qu’elle l’em­merde, avec ses robes à fleurs et ses pe­tits films in­dé new-yor­kais.” “Ce ne se­ra ja­mais une vraie star”, tranche fi­na­le­ment le pre­mier cri­tique, un type qui passe à la té­lé et qui, ma­ni­fes­te­ment, a le goût des phrases dé­fi­ni­tives. Tous ri­golent. Il est un peu avant 15h, fin no­vembre. Il pleut. Une pluie pa­ri­sienne, triste et froide, qui n’a pas l’air de grand-chose, mais qui ex­plique peu­têtre en par­tie pourquoi cette ville compte plus de salles de cinéma que n’im­porte quelle autre au monde. En­core quelques mi­nutes, et les cri­tiques plon­ge­ront dans le noir pour ju­ger en avant-pre­mière Lady Bird, les pre­miers pas de l’ac­trice amé­ri­caine der­rière la ca­mé­ra. Un film qu’elle a écrit et réa­li­sé, mais dans le­quel elle a dé­ci­dé de ne pas jouer. Quatre-vingt-treize mi­nutes an­non­cées. “Pff…” souffle le pre­mier cri­tique alors qu’il entre dans la salle de pro­jec­tion. Si vous ne connais­sez pas Gre­ta Gerwig: 34 ans, éphé­mère icône d’un éphé­mère sous-genre un­der­ground bap­ti­sé “mum­ble­core”, de­ve­nue de­puis égé­rie du cinéma in­dé­pen­dant in­ter­na­tio­nal, au point d’avoir don­né son nom à un autre mi­cro­genre à part en­tière, le “Gre­ta Gerwig mo­vie”. Le­quel ra­conte sou­vent les affres tra­gi-co­miques d’une jeune tren­te­naire qui erre dans le New York gen­tri­fié des an­nées 2010 en se po­sant des ques­tions exis­ten­tielles, par­mi les­quelles ces deux­là, pas les moindres: que sont de­ve­nus les rêves de mes 20 ans? Et ac­cep­ter d’en­trer dans la vie adulte est-il né­ces­sai­re­ment une tra­hi­son? Des thèmes d’entre deux âges qui courent tout le long des films que l’ac­trice a co­écrits avec son com­pa­gnon, Noah Baum­bach –Green­berg, Frances Ha, Mis­tress Ame­ri­ca–, et qui dé­bordent aus­si dans ceux qu’elle a tour­nés pour les autres. Par exemple dans Mag­gie’s Plan, de Re­bec­ca Miller, où elle par­tage l’af­fiche et un doux mal-être avec Ethan Hawke, autre ac­teur­la­bel. Et si vous connais­sez Gre­ta Gerwig? Eh bien, c’est très simple: elle est exac­te­ment en in­ter­view comme dans ses films. À la fois ner­veuse et dé­ten­due, os­cil­lant entre longues hé­si­ta­tions et em­bal­le­ments pas­sion­nés, ca­pable de je­ter des ré­fé­rences cultu­relles par poi­gnées en­tières –George Eliot, Ma­ren Ade, Mike Leigh, Chan­tal Acker­man, le tout en trois phrases–, puis de se re­prendre et de se lan­cer tête bais­sée, comme si elle ve­nait d’être prise en faute, dans un court exer­cice d’au­to­dé­pré­cia­tion: “Il y a des gens qui peuvent dé­bar­quer dans le monde du cinéma du haut de leur fraîche ving­taine et faire un film. Mais je ne fais pas par­tie de ces gens. Je n’ai pas fait d’école de cinéma ni rien.” Ce­la ne l’em­pêche pas d’être la réalisatrice la plus en vue du mo­ment, ré­cla­mée par­tout et par tout le monde. Car Lady Bird, son fa­meux pre­mier film, s’est avé­ré être bien autre chose qu’un Gre­ta Gerwig mo­vie de plus. C’est tout sim­ple­ment le long mé­trage le mieux no­té de l’his­toire sur le cé­lèbre agré­ga­teur de cri­tiques Rot­ten To­ma­toes. Il a aus­si confis­qué les prix de “meilleur film” et de “meilleur pre­mier rôle fé­mi­nin” aux der­niers Gol­den Globes. En at­ten­dant, sans doute, d’autres ré­com­penses. Peut-être pas une “vraie star”, mais ça com­mence à y res­sem­bler un peu.

Sur le pa­pier, Lady Bird n’a pour­tant rien de ré­vo­lu­tion­naire –un pre­mier film ini­tia­tique comme il en sort tant d’autres chaque an­née. On connaît l’his­toire, c’est tou­jours la même: A. ha­bite une pe­tite ville, B., tout en rê­vant de dé­mé­na­ger à C., la mé­ga­lo­pole, où sa vraie vie pour­ra en­fin com­men­cer. Sauf que sur la route de C. se trouvent des em­bûches et des his­toires d’amour. Cette fois-ci, A. s’ap­pelle Lady Bird, B. est Sa­cra­men­to, et C. New York. Les em­bûches se nomment ma­man, l’ar­gent, les notes de fin d’an­née et, pour ce qui concerne les his­toires d’amour, Dan­ny (le gen­til gar­çon hé­las plu­tôt des­ti­né à de­ve­nir meilleur ami) et Kyle (le beau brun té­né­breux hé­las un peu sa­laud). Pourquoi ça marche, alors? Peut-être dé­jà parce que Lady Bird offre un ren­ver­se­ment de pers­pec­tive aus­si bien­ve­nu que par­fai­te­ment d’époque. Ce coup-ci, ce n’est pas un gar­çon bi­zarre qui sou­haite conqué­rir la grande ville, mais une fille bi­zarre. Le per­son­nage ha­bi­tué à être dé­si­ré est de­ve­nu ce­lui qui dé­sire. “Est-ce que vous connais­sez un 400 coups ou un Boy­hood avec un per­son­nage fé­mi­nin?” Voi­ci comment Gre­ta Gerwig pré­sen­tait ses in­ten­tions lors d’une in­ter­ven­tion au New York Film Fes­ti­val. Lady Bird est la ré­ponse. Mais une ré­ponse à la Gerwig. Presque sans drame, en tout cas sans mort ni coup de re­vol­ver, où le sexe, la drogue et le rock’n’roll s’ef­facent de­vant des vannes let­trées (“Si je ne peux pas al­ler vivre à New York, que ce soit au moins le Con­nec­ti­cut ou un autre en­droit avec des écri­vains qui vivent dans la fo­rêt”), des gags vi­suels in­at­ten­dus (Lady Bird saute d’une voi­ture en marche sans pré­ve­nir alors qu’elle est en train de par­ler avec sa mère) et des mor­ceaux du Dave Mat­thews Band. Le tout in­tro­duit par une phrase pré-gé­né­rique de la grande prê­tresse de la lit­té­ra­ture amé­ri­caine Joan Di­dion: “Qui­conque parle de l’hé­do­nisme ca­li­for­nien n’a ja­mais pas­sé un Noël à Sa­cra­men­to.” Et si le film sonne si juste, c’est aus­si et évi­dem­ment parce que Gre­ta Gerwig connaît cette his­toire par coeur, c’est la sienne: pe­tite fille de la Californie agri­cole de­ve­nue sym­bole in­ter­na­tio­nal du chic ur­bain. De telle sorte que Lady Bird, qui se dé­roule dans les an­nées sui­vant le 11-Sep­tembre,

“Il y a des gens qui peuvent dé­bar­quer dans le monde du cinéma du haut de leur fraîche ving­taine et faire un film. Mais je ne fais pas par­tie de ces gens. Je n’ai pas fait d’école de cinéma ni rien” Gre­ta Gerwig

est le film d’avant les Gre­ta Gerwig mo­vies, qua­si­ment un pré­quel: il est ce qui s’est pas­sé dans la tête d’une fille d’un peu moins de 20 ans qui vou­lait se ti­rer de là à tout prix et al­ler vivre ses rêves à New York. Et en même temps, comme le dit sa réalisatrice, “une lettre d’amour à cette ville de l’en­fance”.

Gre­ta monte en ville

Gre­ta Gerwig –la vraie– est ar­ri­vée à Man­hat­tan à l’âge de 19 ans. Le pre­mier soir, elle est mon­tée sur le toit de son im­meuble et a pas­sé un long mo­ment à contem­pler la ville qui s’éten­dait de­vant elle à perte de vue. Mais où était le Nord, où était le Sud? Elle était in­ca­pable de le dire. Alors elle est des­cen­due et s’est en­gouf­frée dans le mé­tro, sans plan, pour voir. Elle a mis plu­sieurs heures pour re­ve­nir à son im­meuble. Et s’est, en­fin, sen­tie un peu new-yor­kaise. En tout cas très loin de Sa­cra­men­to: une ville plate où l’ho­ri­zon est vi­sible en per­ma­nence, qu’im­porte où l’on se place ; une ville où il est im­pos­sible de se perdre, pour la simple et bonne rai­son que l’on tom­be­ra tou­jours sur une connais­sance à un mo­ment où un autre de sa dé­rive ; et une ville calme, ras­su­rante, loin de tout tu­multe. Un Mid­west per­du en pleine Californie. Pas un en­fer, ce­pen­dant. Gerwig, fille d’une in­fir­mière et d’un pro­gram­ma­teur in­for­ma­tique, y a gran­di par­mi les livres, les films, les ex­pos. Les Gerwig étaient le genre de fa­mille qui pou­vait prendre la voi­ture et conduire jus­qu’à San Fran­cis­co pour al­ler voir une pièce de théâtre. Ou qui en­re­gis­trait le Sa­tur­day Night Live à la té­lé­vi­sion pour le re­gar­der le len­de­main tous en­semble, bien au chaud sur le ca­na­pé. Le genre de fa­mille avec un pia­no dans le sa­lon et l’in­té­grale des Mon­ty Py­thon sur l’éta­gère. Mais rien qui lais­sait pré­sa­ger que l’on pou­vait en faire autre chose qu’un agréable passe-temps. “J’ai tou­jours ai­mé les gens qui racontent des his­toires, j’ai tou­jours su que je vou­lais en faire par­tie. Mais pe­tite, je n’avais pas vrai­ment le sen­ti­ment qu’il était pos­sible de ga­gner sa vie en étant créa­tif, j’avais même plu­tôt l’im­pres­sion que peu de choses étaient pos­sibles en termes d’art, sou­rit-elle avec le re­cul. Alors même si j’avais dans l’idée d’écrire, j’avais cer­taines hé­si­ta­tions à le dire à voix haute. Ce­la pa­rais­sait tel­le­ment peu or­di­naire. Le mé­tier le plus proche de l’écri­ture au­tour de moi était le jour­na­lisme. Au­tre­ment, tout le monde était in­fir­mier, pro­fes­seur, mé­de­cin ou avo­cat. Les gens que j’ad­mi­rais sem­blaient si loin…” Pour tout dire, Gre­ta Gerwig, en­fant, n’ai­mait même pas le cinéma. “Je trou­vais tout ce que l’on me mon­trait ex­trê­me­ment ef­frayant et bi­zarre. Il y avait un film ap­pe­lé Tous les chiens vont au pa­ra­dis, à propos de chiens qui meurent. Ça m’avait ter­ri­fiée. Lit­tle Mons­ters, éga­le­ment, un film sur un en­fant

qui de­vient ami avec un monstre qui ha­bite sous son lit. Tous ces films me per­tur­baient. Le cinéma n’était pas du tout sy­no­nyme de plai­sir pour moi.” Et puis un jour, Mon­sieur Gerwig dé­cide de mon­trer à sa fille An­nie Hall, de Woo­dy Al­len. Gre­ta a “12 ans, ou 13” elle ne sait plus. C’est le grand fou­droie­ment. “Je ne pou­vais pas croire qu’il exis­tait des films comme ça.” Mais si. Il en existe même des di­zaines d’autres. Des films si drôles, si tristes, si in­té­res­sants, si sti­mu­lants, si vrais, qui ont l’air tel­le­ment mieux que la vie, que la ques­tion se pose d’elle-même: pourquoi ne pas es­sayer de vivre de­dans?

Elle y est par­ve­nue. Non seule­ment Gre­ta Gerwig a réus­si dans la grande ville où près de la moi­tié de l’hu­ma­ni­té rêve de réus­sir un jour, mais elle y forme au­jourd’hui un genre de couple gla­mour, op­tion cinéma lit­té­raire ba­vard. L’élu s’ap­pelle Noah Baum­bach, donc. Si elle est une pos­sible va­ria­tion mo­derne de Diane Kea­ton, alors que dire de lui? Un fan­tasme de New York à lui tout seul. Une al­lure à avoir te­nu la gui­tare dans tout ce qui ré­cite plus ou moins le Vel­vet Un­der­ground de­puis main­te­nant 40 ans – Te­le­vi­sion, The Fee­lies, Lu­na, Yo La Ten­go, Real Es­tate, se­lon l’époque–, un arbre gé­néa­lo­gique pur souche –des pa­rents profs de fac ha­bi­tant Brook­lyn–, des ami­tiés élec­tives –Wes An­der­son, Ben Stiller–, une ré­pu­ta­tion en or –il a long­temps été ques­tion qu’il adapte en sé­rie pour HBO Les Cor­rec­tions, de Jo­na­than Fran­zen. Pour si­tuer: Noah Baum­bach est al­lé dans le ly­cée où, avant lui, ont étu­dié Woo­dy Al­len et Ch­ris Stein, du groupe Blon­die. Il n’a rien eu be­soin de quit­ter, et il au­rait sans doute pu tout faire. Il a choi­si le cinéma. Ren­con­tré au-des­sus d’un ca­fé beau­coup trop al­lon­gé il y a quelques an­nées, au mo­ment de la sor­tie de Frances Ha, Baum­bach ex­pli­quait la ge­nèse de sa vo­ca­tion par un trau­ma ori­gi­nel et fa­mi­lial: “Mon père ra­conte sou­vent qu’il m’a em­me­né voir L’en­fant sau­vage de Truf­faut quand j’avais seule­ment 2 ans. C’est un vrai su­jet de po­lé­mique entre nous. Deux ans, pour al­ler voir un Truf­faut, c’est un peu ex­trême, non? Moi, je pense plu­tôt que j’en avais cinq. Mais c’est symp­to­ma­tique de quelque chose. Mon père avait ins­tal­lé son bu­reau dans le sous­sol de notre ap­par­te­ment. Il y avait une table de billard et plein d’af­fiches obs­cures en noir et blanc au mur, avec des noms très bi­zarres écrits des­sus: Fritz Lang, Jean Eus­tache, Jean­luc Go­dard, Ing­mar Berg­man… Quand je des­cen­dais le voir, il me pro­po­sait une par­tie de billard et en­suite, on dis­cu­tait cinéma eu­ro­péen.” Le genre de type qui pour­rait pré­nom­mer son fils Roh­mer, en somme. D’ailleurs, Noah Baum­bach a pré­nom­mé son fils Roh­mer. La mère est l’ac­trice Jen­ni­fer Ja­son Leigh, avec la­quelle il a un temps été ma­rié. Gerwig et Baum­bach se sont ren­con­trés sur le tour­nage de Green­berg, en 2010. Il tour­nait, elle jouait. Lui jouis­sait dé­jà d’une cote in­ter­na­tio­nale, no­tam­ment grâce à son pré­cé­dent film, Les Berk­man se sé­parent. Elle vi­vait en­core en co­lo­ca­tion et ne s’af­fi­chait que dans des pro­duc­tions un­der­ground. De­ve­nu un couple, ils ont de­puis construit en­semble ce qui res­semble à une oeuvre com­mune: Frances Ha, puis Mis­tress Ame­ri­ca, des films qui creusent sen­si­ble­ment le même sillon et qui peuvent don­ner en­vie à d’autres, à leur tour, de vivre de­dans. Exac­te­ment comme Woo­dy Al­len et Diane Kea­ton des dé­cen­nies au­pa­ra­vant, mais à une nuance près: Gre­ta Gerwig ne s’est ja­mais conten­tée de la place de la muse. Au contraire, elle n’a ces­sé, film après film, de prendre de l’im­por­tance. D’abord co­mé­dienne, puis cos­cé­na­riste. Une réa­li­té pas fa­cile à faire ad­mettre au mi­lieu du cinéma ni à sa presse, qui ont long­temps ré­su­mé le couple au ci­néaste-au­teur d’un cô­té, et à son ac­trice-chose de l’autre. Alors que les deux ont en réa­li­té très vite oeu­vré sur le même plan. Noah et Gre­ta: une re­la­tion amour-tra­vail où cha­cun bosse sé­pa­ré­ment, dans sa pièce, avant de confron­ter les ver­sions. “Je n’ai ja­mais fait par­tie d’un groupe de mu­sique, donc j’ai peut-être to­ta­le­ment tort, mais dans mon es­prit, quand on écrit un film, c’est comme si on écri­vait la même chan­son à deux, tente de dé­fi­nir l’ac­trice. On a ac­cès à quelque chose de plus grand que nous. Il y a Noah, il y a Gre­ta, et il y a une en­ti­té qui nous in­clut tous les deux, plus grande que nous.”

Jus­tin Tim­ber­lake, Ala­nis Mo­ris­sette et Woo­dy Al­len

Et au­jourd’hui, il y a Gre­ta et Noah, cha­cun de son cô­té. Pen­dant que Gerwig fê­tait la sor­tie amé­ri­caine en salle de Lady Bird, Baum­bach dif­fu­sait sur Net­flix son der­nier film, tour­né sans elle, The Meye­ro­witz Sto­ries. Pas un ré­cit pro­vin­cial, mais une co­mé­die sur la dif­fi­cul­té de vivre sa vie quand on a un père trop exi­geant. Qui se passe à New York, évi­dem­ment. Comme quoi, on n’échappe ja­mais à son his­toire. Iro­ni­que­ment, les deux films dé­marrent de la même ma­nière, par une scène d’en­gueu­lade en voi­ture entre pa­rent et en­fant. Pour le reste, c’est cha­cun son film. Gre­ta Gerwig ex­plique que ce­lui­ci, elle vou­lait “l’écrire en en­tier, et seule”. Mais ce n’est qu’une fois le script ter­mi­né –350 pages dans sa pre­mière ver­sion– qu’elle s’est dé­ci­dée à le mettre en scène elle-même. “Au départ, je son­geais plu­tôt à le don­ner à quel­qu’un d’autre, car c’est sou­vent le par­cours tra­di­tion­nel, dit-elle. Puis j’ai réa­li­sé que j’avais entre les mains l’his­toire que j’avais tou­jours vou­lu réa­li­ser, et il m’a sem­blé que c’était main­te­nant ou ja­mais. Donc j’ai dé­ci­dé d’al­ler jus­qu’au bout.” Une aven­ture qui l’a me­née à faire des choses qu’elle n’au­rait ja­mais pen­sé faire, comme écrire des lettres à Jus­tin Tim­ber­lake et Ala­nis Mo­ris­sette, dont elle était per­sua­dée que leurs chan­sons étaient in­dis­pen­sables à Lady Bird. À Tim­ber­lake: “Cher Jus­tin Tim­ber­lake, que dire? Vous êtes Jus­tin Tim­ber­lake. Vous êtes la B.O. de mon ado­les­cence. J’avais ache­té votre al­bum Jus­ti­fied en CD et en cas­sette, parce qu’il n’y avait pas de lec­teur CD dans ma voi­ture. Je sais que je ne suis pas la pre­mière fille à être com­plè­te­ment folle de votre mu­sique, et je sais que je ne se­rai pas la der­nière.” À Mo­ris­sette: “Chère Ma­dame Mo­ris­sette, j’ai été fan de vous toute ma vie. La pre­mière cas­sette que j’aie ja­mais ache­tée était votre al­bum Jag­ged Lit­tle Pill. Je ne compte plus les fois où j’ai écou­té en boucle, en­fant, la chan­son Per­fect dans le sa­lon, en en ré­ci­tant les pa­roles par coeur, comme si elles n’avaient été écrites que pour moi. Je me sou­viens aus­si d’avoir pris la cas­sette avec moi pour al­ler dor­mir chez une co­pine. Ma mère m’avait conseillé de pas­ser la chan­son Hand in My Po­cket plu­tôt que Per­fect, qui au­rait pu sem­bler un choix un peu étrange pour une fille de 10 ans. Plus tard je suis al­lée voir le film Dog­ma juste parce que vous y jouiez le rôle de Dieu, ce qui me sem­blait tout à fait lo­gique.” Sans sur­prise, les deux ont don­né leur ac­cord. De son propre aveu, la pro­chaine lettre de Gerwig pour­rait être pour l’écri­vaine Mag­gie Nel­son (voir

Les Gerwig étaient le genre de fa­mille avec un pia­no dans le sa­lon et l’in­té­grale des Mon­ty Py­thon sur l’éta­gère, qui pou­vait prendre la voi­ture et conduire jus­qu’à San Fran­cis­co pour al­ler voir une pièce de théâtre. Mais rien qui lais­sait pré­sa­ger que l’on pou­vait en faire autre chose qu’un agréable passe-temps

So­cie­ty n°74), à propos de la­quelle elle n’a pas de pro­jet, mais qu’elle ad­mire: “En fait, je men­tionne son nom au­tant que je peux en in­ter­view parce que j’ado­re­rais la ren­con­trer. Et je me dis que si je ré­pète son nom en­core et en­core, peut-être que ça ar­ri­ve­ra jus­qu’à elle et qu’elle m’en­ver­ra un mail.”

Gre­ta Gerwig, Mag­gie Nel­son. Deux noms qui, re­grou­pés et ac­co­lés à d’autres, comme ceux de Le­na Dun­ham, Mi­ran­da Ju­ly, Kris­ten Rou­pe­nian ou Eli­sa­beth Moss, disent quelque chose de la culture au­jourd’hui en Amé­rique: plus be­soin de se ca­cher der­rière un homme ni de s’ex­cu­ser pour faire ce que l’on a en­vie de faire quand on est une femme. “Je suis al­lée à tel­le­ment de fes­ti­vals de cinéma que ça m’a ame­née à avoir des conver­sa­tions avec des gens comme So­fia Cop­po­la, An­ge­li­na Jo­lie ou Pat­ty Jen­kins, ra­conte Gre­wig. Et j’ai le sen­ti­ment qu’il y a dé­sor­mais da­van­tage de lu­mière sur elles qu’avant. Et j’ai­me­rais que nos exemples per­mettent à en­core plus de femmes de mon­ter leurs films.” Le ha­sard a fait que Lady Bird et l’af­faire Wein­stein sont sor­tis à trois se­maines d’in­ter­valle. Gerwig n’a, a prio­ri, ja­mais eu à su­bir l’an­cien pa­tron de Mi­ra­max. Mais le scan­dale a em­por­té son idole. Dans la fou­lée de #Me­too, Dylan Far­row, la fille adop­tive de Woo­dy Al­len, a en ef­fet ac­cu­sé –à nou­veau– ce der­nier de l’avoir agres­sée sexuel­le­ment quand elle avait 7 ans. Comment gé­rer la nou­velle quand on s’ap­pelle Gre­ta Gerwig et que l’on a ap­pris la vie dans les films d’al­len? Peut-on en­core re­gar­der An­nie Hall et les autres chefs-d’oeuvre comme si de rien n’était? Doit-on tout je­ter en bloc? Es­sayer de sé­pa­rer l’homme de l’oeuvre? À Paris, cet au­tomne, l’ac­trice, qui avait réa­li­sé l’un de ses rêves d’ado­les­cence en jouant dans un film du réa­li­sa­teur en 2012 (To Rome with Love), a ac­cueilli la ques­tion avec un long si­lence. Avant de re­gar­der à droite, à gauche, et de lâ­cher: “C’est un su­jet très com­pli­qué.” Puis: “Ce­la me brise le coeur.” Quelques se­maines plus tard, elle a fi­na­le­ment confié au New York Times que c’était quelque chose au­quel elle avait lon­gue­ment ré­flé­chi et que sa conclu­sion était la sui­vante: “Si j’avais su ce que je sais main­te­nant, je n’au­rais pas joué dans le film. Je n’ai plus tra­vaillé pour lui de­puis et je ne tra­vaille­rai plus pour lui. J’ai gran­di avec les films de Woo­dy Al­len, ils m’ont ap­pris des choses en tant qu’ar­tiste et je ne peux plus rien faire contre ça, mais je peux prendre des dé­ci­sions dif­fé­rentes à par­tir de main­te­nant.” Cet “à par­tir de main­te­nant” com­mence le 3 mars. Gre­ta Gerwig, qui rê­vait, pe­tite, quand elle fai­sait ses de­voirs, que quel­qu’un passe de­vant sa mai­son et la re­marque, sé­rieuse et ap­pli­quée dans le sa­lon, est peut-être sur le point de rem­por­ter sa plus grande ré­com­pense. Lady Bird est nom­mé aux Oscars, dans cinq ca­té­go­ries reines: meilleur film, meilleure réalisatrice, meilleure ac­trice, meilleur scé­na­rio, meilleur se­cond rôle. La soi­rée se dé­rou­le­ra au Dol­by Theatre de Los An­geles, à 600 ki­lo­mètres et quelques de sa ville na­tale, Sa­cra­men­to. Une dis­tance pas si grande pour un si long voyage sans re­tour. Ou si? À l’époque de Frances Ha, qui –sur­prise!– met en scène le désar­roi d’une jeune fille pro­vin­ciale pour qui les choses semblent stag­ner à New York, Gerwig ra­con­tait: “Il y a tou­jours ce sen­ti­ment chez le per­son­nage du film que si les choses vont dans la mau­vaise di­rec­tion, alors vous de­vez ren­trer chez vous. Eh bien, je conti­nue de me sen­tir comme ça. Même si j’ai du suc­cès, cette idée reste tou­jours très proche de moi.” La pers­pec­tive de voir New York de­man­der à Gre­ta Gerwig de faire ses va­lises n’est guère pro­bable, mais si ce­la de­vait ar­ri­ver un jour, pas de pa­nique: ce­la don­ne­rait sans doute un ex­cellent Gre­ta Gerwig mo­vie.

Voir: Lady Bird, de Gre­ta Gerwig, avec Saoirse Ro­nan et Lau­rie Met­calf, en salle le 28 fé­vrier

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