Dos­sier Rus­sie

C’est l’his­toire d’une chaîne de té­lé­vi­sion, mais c’est sur­tout l’his­toire de la Rus­sie de Pou­tine, mise sous coupe et em­pê­chée avant même d’avoir pu contes­ter le pou­voir cen­tral. À Tom­sk, au coeur de la Si­bé­rie, TV2 de­vint au dé­but des an­nées 90 la toute

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR PIERRE BOIS­SON ET LU­CAS DUVERNET-COP­PO­LA, À TOM­SK / PHO­TOS : ALEXAN­DER ANUFRIEV POUR SO­CIE­TY

TV2. Pour­quoi une chaîne de té­lé lo­cale, plan­tée à Tom­sk, au coeur de la Si­bé­rie, a-t-elle été in­ter­dite d’émettre par le pou­voir cen­tral? Parce qu’en Rus­sie, tout ce qui ne passe pas par Pou­tine est me­na­cé.

Il n’y a pas si long­temps en­core, les douze marches à l’en­trée du 53, ulit­sa Ye­li­za­ro­vikh, res­sem­blaient à une scène de bal­let. Les 400 em­ployés de la com­pa­gnie TV2 dé­va­laient les es­ca­liers dans un sens ou dans l’autre. Le bleu des gy­ro­phares es­cor­tait les voi­tures des in­vi­tés dans les lo­caux de la chaîne jusque sur le per­ron. Et ce coin sans âme de l’est de Tom­sk pa­rais­sait quelques cou­leurs de plus. Plus rien n’en­lève dé­sor­mais sa fa­deur au quar­tier. C’est un ven­dre­di de jan­vier comme un autre dans la plus grande ville de Si­bé­rie. La tem­pé­ra­ture af­fiche -40°. Le res­sen­ti est de -51°. Pour aper­ce­voir une trace de vie au 53, il faut tra­ver­ser un hall dé­sert et des cou­loirs vides, em­prun­ter un es­ca­lier et pas­ser par des salles lais­sées dans le noir. “Il n’y a plus que nous”, dit Vic­to­ria Much­nik, une jour­na­liste res­ca­pée. TV2 était la grande chaîne de té­lé­vi­sion si­bé­rienne. Au­jourd’hui, la chaîne, les sta­tions de ra­dio qui émet­taient sous son nom, tout a dis­pa­ru. Il ne reste qu’un site in­ter­net et dix per­sonnes à la marge de ma­noeuvre ré­duite. Les ac­cu­sa­tions cri­mi­nelles peuvent tom­ber d’un mo­ment à l’autre. Les re­fus d’in­ter­view sont la norme. Vik­tor Much­nik, ma­ri de Vic­to­ria et ré­dac­teur en chef, as­sure qu’il ai­me­rait cou­vrir l’élec­tion pré­si­den­tielle russe comme n’im­porte quel jour­na­liste, mais que l’époque ne rend pas le tra­vail fa­cile. “Il n’y a ja­mais de me­nace di­recte, ex­plique-t-il. C’est plu­tôt une connais­sance qui dit: ‘Je par­lais avec quel­qu’un, qui me di­sait qu’il va­lait mieux ne pas faire ce su­jet.’ Ces dis­cus­sions où l’on glisse des in­dices sont les plus dan­ge­reuses.” Créée au mo­ment de l’écla­te­ment de L’URSS, TV2 fut la pre­mière chaîne de té­lé pri­vée in­dé­pen­dante de Rus­sie. En 2014, presque un quart de siècle plus tard, elle a re­çu l’in­ter­dic­tion d’émettre par le pou­voir cen­tral, l’eu­phé­misme cou­rant en Rus­sie pour dire: Vla­di­mir Pou­tine. Comment une si pe­tite chaîne, éta­blie si loin du Krem­lin, a-t-elle pu ef­frayer un pou­voir si grand? Ailleurs dans le pays, d’autres jour­na­listes se sont at­ta­qués fron­ta­le­ment au pou­voir. Ont en­quê­té sur l’ar­gent du Krem­lin, dé­cor­ti­qué les mon­tages fi­nan­ciers des riches oli­garques. Ceux-là ont par­fois été re­trou­vés morts. Des ac­ci­dents. Au­cun jour­na­liste de TV2, en re­vanche, n’était spé­ci­fi­que­ment char­gé d’en­quêtes sen­sibles, au­cun n’a fait la tour­née des mé­dias in­ter­na­tio­naux pour pré­sen­ter son livre choc. Alors? “Peut-être que les pro­blèmes que nous tou­chions du doigt se ré­per­cu­taient à l’éche­lon du des­sus”, ima­gine Vik­tor Much­nik. Peu­têtre qu’à tra­vers l’ac­tua­li­té d’une ville de 570 000 ha­bi­tants, les jour­na­listes de TV2 poin­taient les im­per­fec­tions et la lente dé­rive d’un pays tout en­tier. “Nous sommes un cas d’école”, veut croire son ré­dac­teur en chef.

La dé­cep­tion Elt­sine

19 août 1991. Des chars T-80 en­va­hissent la place Rouge de Mos­cou. La ten­ta­tive de coup d’état est me­née par huit di­ri­geants so­vié­tiques nos­tal­giques de la ligne dure que le se­cré­taire gé­né­ral du Par­ti com­mu­niste, Mi­khaïl Gor­bat­chev, est en train d’aban­don­ner. Pen­dant que ce der­nier est re­te­nu sur son lieu de va­cances en Cri­mée, les put­schistes in­ter­disent aux té­lé­vi­sions d’émettre. Trois mille six cents ki­lo­mètres plus à l’est, à Tom­sk, le fon­da­teur de TV2, Ar­ka­dy Maio­fis, com­mente pour­tant les images des évè­ne­ments en stu­dio. Tous les jours, ses jour­na­listes en­voient leurs cas­settes par un avion de l’ae­ro­flot. “Nous étions les seuls à dif­fu­ser ces images, vante Vik­tor Much­nik. Des vé­té­rans de la

guerre en Af­gha­nis­tan ve­naient spon­ta­né­ment de­vant nos lo­caux pour mon­ter la garde, au cas où. Les ha­bi­tants nous re­mer­ciaient. C’était un scoop im­mense.” Pen­dant les trois jours où le pou­voir va­cille, la Rus­sie n’a que les images de la chaîne si­bé­rienne pour sa­voir de quoi pour­rait être fait de­main. Lorsque les put­schistes échouent fi­na­le­ment, Maio­fis in­ter­roge face ca­mé­ra le chef lo­cal du KGB. “Nous sommes comme tous les so­vié­tiques, ré­pond l’es­pion. Nous at­ten­dons des ins­truc­tions.” TV2 sur­git dans le pay­sage mé­dia­tique russe. Pour la pre­mière fois, le nom de Tom­sk est as­so­cié à une idée neuve. À l’époque, la ville n’est rien d’autre qu’un champ de ruines. “Notre ville res­sen­tait peut-être mieux que les autres toutes les consé­quences de l’ef­fon­dre­ment de L’URSS”, ra­conte Much­nik, his­to­rien de for­ma­tion. Les sol­dats confi­nés dans les uni­tés mi­li­taires ra­massent des or­ties pour se nour­rir. Cer­tains ou­vriers ne sont pas payés pen­dant des mois. Les mai­sons en bois construites entre le xviiie et le xxe siècle, qui font la ma­gie du pe­tit centre-ville, cra­quèlent. Au­tour, les grandes barres d’im­meuble des­ti­nées à ac­cueillir les tra­vailleurs manquent de s’ef­fon­drer. Mais per­sonne ne se la­mente sur son sort. “La men­ta­li­té est par­ti­cu­lière ici, pour­suit Vik­tor. Tom­sk et la Si­bé­rie ont tou­jours été une pu­ni­tion pour le pou­voir en place. De­puis l’époque des tsars, c’est ici que l’on en­voie en exil les op­po­sants. Mais ceux qui ne sont pas morts dans des camps ont fon­dé une fa­mille. Ces fa­milles sont res­tées, et se sont ap­pro­prié l’en­droit. Ce­la in­flue sur le rap­port au pou­voir.” Il pré­cise que les des­cen­dants d’exi­lés, dont il fait par­tie, ont choi­si de voir le cli­mat conti­nen­tal (-40°C l’hi­ver, +40°C l’été) comme une ver­tu plu­tôt que comme une pu­ni­tion. Au­jourd’hui, la ville est fière de cette ori­gine re­belle, de ses neuf uni­ver­si­tés et de ses mil­liers d’étu­diants. Ses ha­bi­tants aiment rap­pe­ler que la Si­bé­rie n’a ja­mais connu le ser­vage. “Nous avons tous cette hu­meur an­ti­co­lo­nia­liste, conclut Vik­tor Much­nik. C’est comme si les gens étaient plus in­tel­li­gents ici.”

L’idée de créer la pre­mière chaîne pri­vée et in­dé­pen­dante en Rus­sie germe dans le cer­veau d’ar­ka­dy Maio­fis en 1990. Au­jourd’hui ins­tal­lé en Is­raël, le jeune homme est alors un re­por­ter à suc­cès de la té­lé­vi­sion d’état. Mais les amis à qui il s’ouvre sont d’abord in­cré­dules. “Nous ne sa­vions vrai­ment pas à quoi pou­vait res­sem­bler une té­lé­vi­sion in­dé­pen­dante, re­si­tue Much­nik. L’URSS exis­tait en­core. Ou plu­tôt: un pays était en train de mou­rir, un autre de naître. Avec lui ar­ri­vaient des choses nou­velles: des banques, des écoles pri­vées. La pé­riode était gri­sante, mais nous, nous n’avions au­cun mo­dèle à suivre.” Comment ga­gner de l’ar­gent? Comment mo­né­ti­ser ses conte­nus? De quoi par­ler? Sans avoir au­cune des ré­ponses à toutes ces ques­tions, la pe­tite bande dé­cide tout de même de par­tir à l’aven­ture. TV2 est créée un soir de no­vembre 1990. L’em­blème de la chaîne se­ra un chat. “Ce­lui de Ru­dyard Ki­pling, dans The Cat That Wal­ked by Him­self, pré­cise Much­nik, avant de ci­ter le poème. Mais le plus sau­vage de tous était le chat / Il se pro­me­nait seul et tous les lieux se va­laient pour lui. Nous n’avons pas choi­si ce chat par ha­sard. Nous étions tous très an­ti­com­mu­nistes. Nous pen­sions que nous pou­vions chan­ger les choses, que la presse al­lait jouer un grand rôle dans le chan­ge­ment qui s’amor­çait. Nous pen­sions aus­si qu’il y avait des gen­tils et des mé­chants, et que nous, nous pou­vions ai­der les gen­tils et dé­truire les mé­chants.” Jus­qu’à la cam­pagne pré­si­den­tielle de 1996, TV2 sou­tient le can­di­dat Elt­sine, par­ti­san d’une ou­ver­ture li­bé­rale. La com­pa­gnie sup­porte aus­si le maire sor­tant lors des lé­gis­la­tives de la même an­née. Il perd. “Sa dé­faite nous a fait com­prendre que ce n’était pas nous qui fe­rions le chan­ge­ment, ren­seigne Much­nik. Et le man­dat d’elt­sine a été une énorme dé­cep­tion.” Une fois ins­tal­lé au Krem­lin, c’est peu dire que le hé­ros du putsch man­qué de 1991, qui s’était dres­sé de­bout sur un tank pour dé­non­cer la junte, n’est pas à la hau­teur de l’es­poir sus­ci­té. Elt­sine s’en­lise dans le bour­bier tchét­chène. Ap­pa­raît ivre en pu­blic. As­siste, im­puis­sant, à la dé­va­lua­tion du rouble. Et le peuple russe, qui pen­sait en­fin pou­voir re­le­ver la tête après tant d’an­nées à cour­ber l’échine, a honte. “Nous avons alors réa­li­sé qu’il n’existe pas de bons ou de mau­vais, que ce sont les mêmes. Nous avons donc ar­rê­té de nous voir comme une force po­li­tique. À par­tir du man­dat d’elt­sine, nous avons dé­ci­dé de de­ve­nir ob­jec­tifs.” En pa­ral­lèle, l’équipe par­vient à mon­ter des di­zaines de pro­grammes in­édits. Pour les jar­di­niers. Pour les pro­prié­taires de chiens. Pour les fans de me­tal. Pour les en­fants. L’ef­fet est consi­dé­rable. Les ha­bi­tants de Tom­sk, ha­bi­tués à être in­for­més par les té­lés d’état de la moindre goutte de pluie tom­bant sur Mos­cou, voient pour la pre­mière fois à la té­lé­vi­sion ce qui se passe dans leur jar­din. Alexey Ba­zaïev illustre peut-être mieux que qui­conque l’es­prit ori­gi­nel de TV2. Re­cru­té par Vik­tor Much­nik, qu’il a eu comme pro­fes­seur d’his­toire à la fac, ce jour­na­liste est ar­ri­vé en 1996 pour ani­mer un talk-show de dé­but de soi­rée, et ce­la sans au­cune ex­pé­rience. “Je re­ce­vais des po­li­tiques de pre­mier plan, des per­son­na­li­tés, se sou­vient-il au­jourd’hui, dans des ha­bits qui sentent le ta­bac froid. Et puis j’en ai eu marre de de­voir por­ter un cos­tume et une cra­vate. Je suis al­lé voir Ar­ka­dy, je lui ai dit que je vou­lais créer une émis­sion de do­cu­men­taires sur notre ré­gion. Il m’a dit ‘OK’.” Ba­zaïev ar­rête de se ra­ser et part en va­drouille dans les coins les plus re­cu­lés et hos­tiles de Si­bé­rie. “Je suis fier de dire que ce pro­jet n’exis­tait pas sur les chaînes fé­dé­rales. Ils avaient des pro­grammes consa­crés aux villes ci­vi­li­sées en Eu­rope, oui. Moi, c’étaient les lieux les plus éloi­gnés de la ci­vi­li­sa­tion. La Si­bé­rie est un es­pace in­fi­ni.” Ba­zaïev parle de­puis trois quarts d’heure, alors il pro­pose d’al­ler fu­mer une ci­ga­rette. Le fu­moir est dé­sert. Une table, deux bancs, un cen­drier. Une sta­tuette de Vla­di­mir Pou­tine en ki­mo­no. “Pre­nez soin de moi, je suis ir­rem­pla­çable”, dit la lé­gende. “En tout, j’ai fait 59 voyages en deux ans, re­prend-il. Cin­quante do­cu­men­taires. Po­ser des ques­tions à des bu­reau­crates ou au Pre­mier mi­nistre, c’était bien. Mais ce n’était pas le plus in­té­res­sant.”

Une ré­pres­sion claire et bru­tale

Le pre­mier TEFI, prix le plus pres­ti­gieux ac­cor­dé à un mé­dia russe, est rem­por­té en 2000. La ville cé­lèbre la vic­toire comme si c’était la sienne. “Des ha­bi­tants nous

“À la fin de L’URSS, nous pen­sions que la presse al­lait jouer un grand rôle dans le chan­ge­ment qui s’amor­çait. Nous pen­sions aus­si qu’il y avait des gen­tils et des mé­chants, et que nous, nous pou­vions ai­der les gen­tils et dé­truire les mé­chants”

Vik­tor Much­nik, ré­dac­teur en chef de TV2

fé­li­ci­taient, rap­pelle Vic­to­ria Much­nik. Tout le monde fai­sait la fête, un mo­ment ma­gni­fique.” En tout, TV2 rem­por­te­ra 23 TEFI. L’iden­ti­fi­ca­tion fonc­tionne d’au­tant mieux que l’équipe de foot lo­cale par­vient, en même temps, à se his­ser en pre­mière di­vi­sion. Mais voi­là qu’un nou­vel homme ar­rive à la tête de la Rus­sie. Vla­di­mir Pou­tine, long­temps confi­né aux se­conds rôles, est élu pré­sident le 26 mars 2000. Re­la­ti­ve­ment mé­con­nu du grand pu­blic, l’an­cien bras droit de Bo­ris Elt­sine, avec qui il a ap­pris les rouages du pou­voir, se dé­sole de l’état dans le­quel se trouve son pays à l’aube du xxie siècle. Il siffle la fin de la ré­créa­tion. “Dès son ar­ri­vée au pou­voir, il a pro­gres­si­ve­ment re­pris la main sur les mé­dias, éclaire Jo­hann Bihr, en charge de l’eu­rope de l’est à Re­por­ters sans fron­tières (RSF). Il a com­men­cé en chas­sant les oli­garques qui pos­sé­daient NTV et ORT, les chaînes les plus re­gar­dées. À la place, il a mis des hommes à lui. En deux temps, trois mou­ve­ments, il avait la pre­mière source d’in­for­ma­tion de ses conci­toyens dans la poche.” Lorsque la nou­velle ar­rive dans les lo­caux de TV2, elle laisse tout le monde in­dif­fé­rent. “Beau­coup ici pen­saient que c’était sim­ple­ment l’his­toire de Mos­cou, que ce­la ne pou­vait pas nous af­fec­ter”, dit Vik­tor Much­nik. Avant de glis­ser: “Même si moi, je pen­sais que ça pou­vait tous nous tou­cher.” De fait, à TV2, les op­po­sants sont trai­tés avec la même im­por­tance que les re­pré­sen­tants du pou­voir en place. “Quand Bo­ris Nemt­sov (op­po­sant à Pou­tine, mort as­sas­si­né en 2015, ndlr) est ve­nu à Tom­sk, nous l’avons de­man­dé en in­ter­view, illustre le ré­dac­teur en chef. Pas pour le sou­te­nir. Parce que ce n’était pas pro­fes­sion­nel de ne pas l’avoir. Ça a été au­to­ma­tique: du point de vue du pou­voir, c’était le signe que nous étions des op­po­sants.” En ville aus­si, les jour­na­listes se font re­mar­quer. Ici en re­pro­chant au gou­ver­neur de la ré­gion sa mau­vaise ges­tion du dé­blayage de la neige. Là en at­ta­quant la com­pa­gnie qui as­sure le prix du chauf­fage en ville dans l’opa­ci­té la plus com­plète. Mais dans un État où Pou­tine s’af­faire dé­sor­mais en cui­sine et au ser­vice, éra­fler un gou­ver­neur re­vient à af­fron­ter le Krem­lin. La si­tua­tion se rai­dit en­core en 2012, quand Pou­tine an­nonce, après un in­té­rim de quatre ans ef­fec­tué par Dmi­tri Med­ve­dev, qu’il sou­haite se ras­soir dans le fau­teuil de pré­sident. Des ma­ni­fes­ta­tions monstres ont alors lieu dans tout le pays contre la cor­rup­tion, la fraude élec­to­rale, pour la dé­mo­cra­tie. “En 2011 et 2012, on a as­sis­té à un ré­veil de la so­cié­té ci­vile, éclaire Jo­hann Bihr de RSF. Les op­po­sants ont été in­vi­tés de fa­çon sys­té­ma­tique à s’ex­pri­mer dans les mé­dias, il y avait un tout dé­but d’ou­ver­ture, et ce­la a fait très peur au Krem­lin.” Si, lors de son pre­mier man­dat, Pou­tine avait op­té pour une re­prise en main ca­pi­ta­lis­tique des mé­dias, il penche cette fois pour “une ré­pres­sion claire et bru­tale, en fai­sant vo­ter des lois très res­tric­tives. Sans au­cune dé­ci­sion de jus­tice, il de­vient pos­sible de fer­mer des sites in­ter­net pour ‘pro­tec­tion de l’en­fance’ ou ‘ex­tré­misme’. Tout le monde peut être ac­cu­sé d’ex­tré­misme”. Ce n’est pour­tant pas à cause d’un su­jet ou d’une in­ter­view que TV2 va at­ti­rer pour la pre­mière fois l’at­ten­tion du ré­gime. En 2012, deux jour­na­listes de la pe­tite chaîne ont l’idée de créer le dé­fi­lé du Ré­gi­ment im­mor­tel. L’idée est simple: com­mé­mo­rer la fin de la Grande Guerre pa­trio­tique, comme les Russes ap­pellent la Se­conde Guerre mon­diale, en

ar­bo­rant une pho­to d’un membre de sa fa­mille tué au com­bat. Lan­cée sur TV2, l’ini­tia­tive ren­contre un im­mense suc­cès. “Mais Pou­tine a vu ça comme un af­front, ex­plique Vic­to­ria Much­nik. D’abord parce qu’il consi­dère que les po­li­tiques mé­mo­rielles ne peuvent ve­nir que du chef de l’état. En­suite parce qu’il a réa­li­sé toute l’in­fluence que quelques jour­na­listes, de­puis leur pe­tite ville si­bé­rienne, pou­vaient avoir sur l’en­semble de la so­cié­té ci­vile. C’était pa­trio­tique, donc c’était à peu près OK. Mais si ces jour­na­listes dé­ci­daient de lan­cer une ini­tia­tive de contes­ta­tion et qu’elle était au­tant sui­vie, que se pas­se­rait-il? Il a eu peur.”

Cou­pures et coups four­rés

Dans l’im­meuble de la rue Ye­li­za­ro­vikh, les contrôles se font plus fré­quents, et ils sont fa­ciles. Pour ob­te­nir la li­cence de dif­fu­sion, les té­lé­vi­sions doivent res­pec­ter un temps don­né pour les pro­grammes en­fan­tins, les in­for­ma­tions, dif­fu­ser un cer­tain nombre de co­mé­dies mu­si­cales… “Pen­dant long­temps, per­sonne ne s’en est vrai­ment pré­oc­cu­pé, ex­plique Vik­tor Much­nik. Mais quand le ser­vice fé­dé­ral de su­per­vi­sion des mé­dias vou­lait pu­nir une chaîne, il en­voyait quel­qu’un re­gar­der tous les pro­grammes, et di­sait: ‘Il manque deux mi­nutes à l’un des pro­grammes pour en­fants tel jour de tel mois.’ On a com­men­cé à se mé­fier. Il fal­lait être ir­ré­pro­chables.” L’ukraine se­ra la goutte de trop. Quand des sol­dats russes pé­nètrent en Cri­mée en fé­vrier 2014, des vo­lon­taires de tout le pays dé­cident de les re­joindre. “Il était évident que le dé­part de ces vo­lon­taires était or­ga­ni­sé par le pou­voir, dé­plore Vic­to­ria Much­nik. Mais of­fi­ciel­le­ment, la Rus­sie ne fai­sait pas la guerre en Ukraine.” La chaîne com­mence par dif­fu­ser un re­por­tage sur les va-t-en-guerre au dé­part de Tom­sk, mon­trant les bus af­fré­tés par le gou­ver­ne­ment. Puis en­voie un re­por­ter sur place, qui constate de ses propres yeux la pré­sence de sol­dats russes. Dif­fuse les images. Les re­por­tages disent le contraire du dis­cours of­fi­ciel, res­sas­sé en boucle sur les té­lé­vi­sions d’état. L’oc­ca­sion est trop belle pour Pou­tine de faire un tri sup­plé­men­taire. La pre­mière cou­pure de TV2 a lieu le 19 avril 2014, à 21h. Un simple “ac­ci­dent” d’an­tenne à ré­pa­rer. De­vant la len­teur des au­to­ri­tés à ré­soudre le pro­blème, les jour­na­listes pro­posent de fi­nan­cer eux-mêmes le coût de la ré­pa­ra­tion. Deux se­maines plus tard, TV2 re­vient. C’est le dé­but d’une par­tie d’échecs contre un ad­ver­saire qui ne dit pas son nom: le pou­voir fé­dé­ral. Des ma­ni­fes­ta­tions ont lieu en ville. Des in­tel­lec­tuels ap­portent leur sou­tien. Des hommes po­li­tiques s’in­dignent du sort ré­ser­vé à la chaîne lo­cale. En vain. Les jour­na­listes sont même of­fi­ciel­le­ment ac­cu­sés de vou­loir “ren­ver­ser par la force le sys­tème consti­tu­tion­nel russe et plon­ger le pays dans le chaos, dans le but de per­mettre aux ban­dits amé­ri­cains de vo­ler la Rus­sie”. Les cou­pures ac­ci­den­telles se mul­ti­plient. La chaîne pro­pose cette fois d’ache­ter un char­geur pour évi­ter les pannes. L’ins­ti­tut de contrôle ré­pond qu’il n’y a pas de pro­blème, que tout se­ra rem­pla­cé le len­de­main. “‘De­main, de­main, de­main’, ils di­saient tou­jours ça”, s’agite Vik­tor Much­nik. En mai, le ser­vice de contrôle des mé­dias en­voie à la chaîne un aver­tis­se­ment en vue de lui re­ti­rer sa li­cence. Mo­tif in­vo­qué: non dif­fu­sion de ses images en ligne. Pour le dire au­tre­ment: le pou­voir a cou­pé l’élec­tri­ci­té et ac­cuse TV2 de ne plus avoir de lu­mière. Tous les re­cours se­ront ef­fec­tués en pure perte. Ar­ka­dy est di­rec­te­ment me­na­cé de pri­son. Un soir, il se confie à Much­nik. Que

Les jour­na­listes sont of­fi­ciel­le­ment ac­cu­sés de vou­loir “ren­ver­ser par la force le sys­tème consti­tu­tion­nel russe et plon­ger le pays dans le chaos, dans le but de per­mettre aux ban­dits amé­ri­cains de vo­ler la Rus­sie”

doit-il faire? Par­tir? Choi­sir l’exil? “Je lui ai dit qu’il va­lait mieux qu’il quitte la Rus­sie, dit ce der­nier. Il a des pe­tits-en­fants, c’était mieux pour tout le monde. Ils l’au­raient vrai­ment mis en pri­son.” Le ré­dac­teur en chef, lui, est res­té. Par en­tê­te­ment, et par fier­té. “Beau­coup d’en­droits me plaisent, je pour­rais vivre dans un autre pays que la Rus­sie, as­sure-t-il. Le pro­blème, c’est que je ne pour­rais pas vivre dans une autre ville que Tom­sk.” Il ne veut com­battre per­sonne, sim­ple­ment conti­nuer à tra­vailler. Le voi­ci jus­te­ment en train d’ani­mer la confé­rence de ré­dac­tion du lundi ma­tin de ce qui est dé­sor­mais un site in­ter­net. Une mise en garde sur l’usage per­son­nel de Fa­ce­book. Un su­jet sur une agence de man­ne­quins pour les se­niors qui vient d’ou­vrir en ville. Un soupir. L’homme a l’air fa­ti­gué. Il y a quelques jours en­core, il était à Bruxelles, où il a don­né une confé­rence et dé­po­sé une can­di­da­ture pour des bourses eu­ro­péennes. Mais il pré­fé­re­rait ne pas trop s’épan­cher sur son voyage. On l’ac­cu­se­rait d’être un agent de l’étran­ger. Il ra­conte que le pou­voir a ré­cem­ment fait pas­ser une loi in­ter­di­sant à un ré­dac­teur en chef ou un pro­prié­taire de mé­dia d’être bi­na­tio­nal. En sep­tembre 2016, il a été ac­cu­sé d’avoir deux na­tio­na­li­tés. “J’ai écrit à 144 am­bas­sa­deurs pour leur de­man­der de confir­mer que je n’étais pas un res­sor­tis­sant de leur pays. Je sais que je ne suis pas tu­ni­sien, ni ni­gé­rien, ni ar­gen­tin. Il me manque pas mal de ré­ponses, dont celle de l’am­bas­sade de France.” Le cou­loir qui va de la salle de ré­dac­tion à son bu­reau est jon­ché de pho­tos re­tra­çant l’épo­pée. Les hé­ros, beaux et bien ha­billés, n’ont plus grand-chose à voir avec les quelques res­ca­pés qui passent les pre­miers coups de fil pour leurs pro­chains su­jets – pour­quoi en­le­ver son gros pull et en­fi­ler une veste quand toutes les ca­mé­ras prennent la pous­sière dans leur étui? Au mo­ment de dire au re­voir aux té­lé­spec­ta­teurs, juste avant la cou­pure dé­fi­ni­tive de la fré­quence, les mêmes s’étaient en­di­man­chés. Il fal­lait mar­quer le coup. Ils avaient tous une coupe à la main, leurs ha­bits de fête, et dis­pa­rais­saient de l’écran les uns après les autres, dans un ef­fet un peu mal­adroit. Le 31 dé­cembre 2014, à mi­nuit, l’hor­loge de la place Rouge ap­pa­rais­sait à l’écran et son­nait ses douze coups. On en­ten­dait l’hymne na­tio­nal russe

gré­siller.•tous quand l’image s’est mise à

Les époux Much­nik de TV2.

Vik­tor et Vic­to­ria Much­nik, de la ré­dac­tion de TV2.

Dans les bu­reaux de TV2. Ou ce qu'il en reste.

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