Lan­dru

Society (France) - - SOMMAIRE - – WILLIAM THORP

Qui veut ache­ter la mai­son du “pre­mier tueur en sé­rie fran­çais”? À Gam­bais, dans les Yve­lines, la ques­tion se pose de­puis quelques se­maines.

“Mai­son au pas­sé his­to­rique. Belle al­lure gé­né­rale.” Prix de vente: 450000 eu­ros. Ces der­nières se­maines, à Gam­bais, dans les Yve­lines, la mai­son d’hen­ri Dé­si­ré Lan­dru, “pre­mier tueur en sé­rie fran­çais”, était à vendre. De quoi ré­veiller quelques fan­tômes en ville.

Ce ma­tin, un homme est mort. Le dé­funt vi­vait der­rière le ma­ga­sin de fleurs de Sé­ve­rine de­puis quelques jours à peine. Elle ne l’avait pas en­core ren­con­tré, tout juste son nom avait-il eu le temps d’être ap­po­sé sur la boîte aux lettres de l’im­meuble. L’ac­tua­li­té de ce 17 mai, qui se­rait pas­sée in­aper­çue dans le tu­multe d’une grande ville, est de­ve­nue le pre­mier su­jet de dis­cus­sion ici, à Gam­bais, dans les Yve­lines. Une pe­tite bour­gade de 2 500 ha­bi­tants trop éloi­gnée de la ca­pi­tale pour être dans le sillage de l’ac­ti­vi­té pa­ri­sienne, trop proche pour en être to­ta­le­ment in­dé­pen­dante. Une ville entre deux vies. “Si vous sor­tez dans la rue en pleine jour­née, vous ne ver­rez per­sonne. La plu­part des mai­sons de ma rue sont fer­mées la se­maine et ne s’ouvrent que le week-end lorsque les Pa­ri­siens ar­rivent, dit-elle en cou­pant les épines des roses der­rière son comp­toir. Alors, quand il se passe quelque chose, on est contents.” Ces der­nières se­maines, c’était donc l’ef­fu­sion: “La Tric” était à vendre. La Tric, soit la mai­son ayant ap­par­te­nu à la plus grande cé­lé­bri­té lo­cale: Hen­ri Dé­si­ré Lan­dru, tueur en sé­rie du dé­but du siècle der­nier. Sept de ses onze vic­times furent as­sas­si­nées ici, à l’in­té­rieur de sa villa de 180 mètres car­rés, entre 1915 et 1919. L’agence im­mo­bi­lière char­gée de la vente –450 000 eu­ros, prix de dé­part– a évo­qué, dans son an­nonce, une “très belle mai­son char­gée en his­toire”. Sé­ve­rine laisse un ric­tus s’échap­per: “Là, ça a bou­gé.”

La D983, qui est aus­si la rue de l’église, sé­pare l’an­cienne villa de Lan­dru d’un champ de col­za dé­jà fleu­ri. Si l’on suit la route, on sur­vole Hou­dan, Gous­sain­ville ou Ba­zain­ville, des pe­tites com­munes aux mai­sons à deux étages, aux murs cré­meux et à la cou­ver­ture de tuiles mar­ron, comme il en existe des cen­taines en France. La Tric, elle, sort du lot. Sa toi­ture en ar­doise et ses briques lui donnent une al­lure de vieille mai­son bour­geoise. Son vieux grillage dé­cré­pi, ses vo­lets rouillés et les mau­vaises herbes qui longent ses murs ra­content, eux, une autre his­toire: celle d’une mai­son peu en­tre­te­nue. Le der­nier pro­prié­taire est mort ré­cem­ment. Une ca­mion­nette est ga­rée de­vant l’en­trée prin­ci­pale. Son conduc­teur est ici un peu comme chez lui: ce­la fait 30 ans qu’il s’oc­cupe de pe­tites tâches dans la mai­son, comme al­lu­mer le chauf­fage ou re­bran­cher l’alarme. Au­jourd’hui, il est ve­nu ré­cu­pé­rer les af­faires de la veuve du der­nier oc­cu­pant. La bâ­tisse a en ef­fet trou­vé pre­neur et la vente doit être si­gnée dans la jour­née. Il hausse les épaules. S’il avait dû faire af­faire, ce ne sont pas les vic­times de Lan­dru qui l’au­raient dé­ran­gé, lui, mais plu­tôt “le toit qui fuit comme un pa­nier et le be­soin de ra­fraî­chis­se­ment à l’in­té­rieur”. En trois dé­cen­nies de vi­sites heb­do­ma­daires, l’homme n’a ja­mais été per­tur­bé par le pas­sé de La Tric. Avec les an­nées, des lé­gendes sont pour­tant ve­nues s’im­mis­cer entre ses pierres. Comme l’his­toire de cette nurse qui, un jour, chu­tant dans le jar­din, se se­rait fait dé­vo­rer par les chiens. Tour à tour, La Tric au­rait été une mai­son de passe puis un res­tau­rant, avant de re­de­ve­nir une ha­bi­ta­tion. “Les pro­prié­taires qui l’ont ré­cu­pé­rée juste après Lan­dru ont éga­le­ment mal fi­ni, dit l’homme à tout faire, gam­bai­sien de­puis cinq gé­né­ra­tions. Le ma­ri s’est sui­ci­dé de­vant le mur du ci­me­tière, plus loin, puis la femme s’est tuée à l’in­té­rieur…”

“Je ne pour­rais pas y vivre”

Il dé­ver­rouille la grille et ouvre la porte d’en­trée à l’ar­rière de la mai­son. Une nou­velle ex­ten­sion qui donne sur la salle à man­ger. Il montre la salle de bains. “La cui­sine de­vait être là, avant.” C’est là que furent tuées sept des onze vic­times de Lan­dru. Sans au­cun doute pos­sible. L’as­sas­sin, en ef­fet, avait tout no­ti­fié sur un car­net: les dates et heures des dé­cès. Mlle Ba­be­lay, le 12 avril 1917 “à 4h soir” ; Mme Buis­son, le 1er sep­tembre 1917

à 10h15 ; Mme Jaume, à 5h le 26 no­vembre 1917 ; ou en­core Mme Pas­cal, le 5 avril 1918 à 17h15. Des femmes qui pen­saient pour cer­taines avoir trou­vé l’homme ca­pable de sou­la­ger leur so­li­tude à la suite de la mort de leur ma­ri du­rant la Pre­mière Guerre mon­diale. Qui pour d’autres voyaient en Lan­dru un homme veuf à même de les ai­der éco­no­mi­que­ment, comme le di­saient les pe­tites an­nonces qu’il pu­bliait dans les jour­naux. Elles ont toutes fi­ni dé­cou­pées, dé­ca­pi­tées et en par­tie brû­lées dans le poêle de la cui­sine. Les poches vi­dées par Lan­dru. On dit que des mor­ceaux au­raient été en­ter­rés dans le jar­din. “Il at­ti­rait les femmes de­puis Pa­ris, où il ha­bi­tait, dit Sé­ve­rine, la fleu­riste. Il pre­nait pour lui un al­ler-re­tour pour Hou­dan (une pe­tite ville près de Gam­bais où il y a une gare, ndlr), et pour elle un al­ler simple. Le co­chet ve­nait les cher­cher et les dé­po­sait en­suite dans la mai­son de Gam­bais. Le len­de­main, il ne ra­me­nait que Lan­dru à la gare, pen­sant que la femme était soit dé­jà re­par­tie, soit en­core là­bas.” Elle sort un grand livre noir de sous le comp­toir. Un ré­cit qui re­trace la trame mor­tuaire du “pre­mier tueur en sé­rie fran­çais”, dit-elle. Sé­ve­rine aus­si a des his­toires à ra­con­ter sur La Tric. “Le père Thi­bault était un homme qui vi­vait à Gam­bais. Il est mort brû­lé en tom­bant dans sa che­mi­née. On dit que dans le vil­lage, plus tard, quand de la fu­mée noire sor­tait de chez Lan­dru, les gens chu­cho­taient: ‘Tiens, c’est bi­zarre, ça sent comme le père Thi­bault.’ For­cé­ment, ces trucs, ça marque l’es­prit. Je connais des pe­tites dames qui tra­versent la route pour ne pas pas­ser de­vant La Tric. C’est la mai­son mau­dite du coin. Moi, je ne pour­rais pas y vivre.”

“Une as­so­cia­tion de ghost­bus­ters nous a de­man­dé si on avait les clés de la mai­son pour al­ler faire des re­le­vés de nuit” Un agent im­mo­bi­lier lo­cal

Les ha­bi­tants de Gam­bais ont re­mar­qué que, sou­vent, voi­tures et mo­tos ra­len­tissent au mo­ment de pas­ser de­vant la mai­son. Cer­taines se garent même par­fois, dans l’es­poir d’en­tra­per­ce­voir un bout de l’antre du mal. “De­puis sa mise en vente, il ne s’est pas pas­sé une seule jour­née sans que je ne doive in­di­quer où se trou­vait la mai­son de Lan­dru à des in­con­nus, re­prend Sé­vé­rine. L’agence im­mo­bi­lière a même dû en­le­ver l’af­fiche ‘À vendre’ de­vant la mai­son parce qu’elle re­ce­vait des coups de fil de voyeurs qui de­man­daient à la vi­si­ter tous les jours.” Contac­tée, l’agence dit qu’elle ne “trans­met plus au­cune com­mu­ni­ca­tion” sur La Tric au­jourd’hui. “Ils ne doivent plus en pou­voir de se faire em­mer­der toute la jour­née par des cu­rieux, jus­ti­fie Loïc, agent chez le concur­rent Ac­cord Im­mo­bi­lier. Nous-mêmes, on a eu la se­maine der­nière une as­so­cia­tion de ghost­bus­ters qui nous a de­man­dé si on avait les clés de la mai­son pour al­ler faire des re­le­vés de nuit –pré­lè­ve­ments au­dio et autres contrôles de spectre… Par­fois aus­si, pour les fêtes de mort ou je ne sais quoi, il y a des mecs ‘che­lous’ qui at­tendent de­vant la nuit dans l’es­poir qu’une tête sorte de terre.” Loïc parle d’une “fas­ci­na­tion mor­bide” qu’il ne “com­prend pas”. Un peu comme ces ad­mi­ra­trices qui en­voyèrent à Lan­dru, du­rant son in­car­cé­ra­tion entre 1919 et 1922, plus de 4 000 lettres, dont 800 de­mandes en ma­riage. Le tueur a fi­na­le­ment été exé­cu­té le 25 fé­vrier 1922 à la pri­son de Ver­sailles sans avoir ja­mais avoué ses meurtres. Dans son car­net, son bour­reau a fait comme lui: il a tout no­té. “6h10. Temps clair”. Mais rien sur La Tric.

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