Strom­bo­li, la pos­si­bi­li­té d'une île

Society (France) - - REPORTAGE - PAR JOA­CHIM BAR­BIER, À STROM­BO­LI / PHO­TOS: FE­DE­RI­CO SCOPPA POUR SO­CIE­TY

Des pierres, de la lave, la mer, un vol­can en ac­ti­vi­té per­ma­nente et quelques cen­taines d’ha­bi­tants. Au large de la Si­cile, Strom­bo­li n’en fi­nit pas, de­puis des siècles, de po­ser cette ques­tion mys­té­rieuse: mais pour­quoi des femmes et des hommes ac­ceptent-ils de vivre dans un en­droit dan­ge­reux?

La mar­mite de fa­gio­li a at­ti­ré qua­si­ment la moi­tié de la po­pu­la­tion de l’île. Deux ver­sions: l’une “avec” des mor­ceaux de porc, l’autre “sans”, pour si­gni­fier que les quelques ha­bi­tants de confes­sion mu­sul­mane de Strom­bo­li sont les bien­ve­nus. En tout, 150 per­sonnes se sont réunies de­vant l’église San Bar­to­lo­meo pour fê­ter saint Jo­seph. Le padre Gio­van­ni Lon­go bé­nit les ha­ri­cots et re­mer­cie au micro tous ceux qui sont ve­nus en ce di­manche soir mettre cinq eu­ros dans l’urne pour par­ti­ci­per à la ré­fec­tion de l’une des trois pa­roisses de l’île. Il porte dans ses bras une ré­plique du saint qui se­ra of­ferte au ga­gnant de la tom­bo­la. Don Gio­van­ni est un prêtre mo­derne, jouis­seur et ou­vert sur le monde, mal­gré des ma­nières onc­tueuses de car­di­nal. Il fume une ci­ga­rette, s’en­file un verre de vin si­ci­lien et a lais­sé un groupe de filles re­prendre des chan­sons des peu chré­tiennes Pat­ti Smith et Amy Wi­ne­house de­vant le porche de l’église. Alors que ré­sonnent les “No, no, no” du re­fus d’al­ler en “re­hab” de l’in­domp­table et dé­funte chan­teuse soul an­glaise, un autre vol­can crache son feu ar­dent. Au som­met de l’île, le Strom­bo­li est en érup­tion. De la lave monte 300 mètres au-des­sus du cra­tère. À exac­te­ment 19h27, se­lon le dé­par­te­ment des sciences de la terre de l’uni­ver­si­té de Flo­rence. Une in­for­ma­tion qui fe­ra le tour des jour­naux et des mé­dias ita­liens le len­de­main. Mais de­vant San Bar­to­lo­meo, au pied du vol­can, per­sonne n’a le­vé les yeux vers le ciel ou ten­du l’oreille pour cap­ter le ton­nerre qui trans­per­çait la nuit éo­lienne.

Avec ses tri­por­teurs ga­rés de­vant l’église, ses mai­sons blanc et bleu, Strom­bo­li a des al­lures de Mez­zo­gior­no my­tho­lo­gique et ci­né­ma­to­gra­phique. Un dé­cor na­tu­rel dans le­quel se joue un huis clos entre le vol­can et les hommes et les femmes qui ont choi­si de res­ter. En­vi­ron 400 per­sonnes res­tées ac­cro­chées à ce cône fu­mant dont les flancs sont re­cou­verts d’un ta­pis de lave qui donne à l’île des al­lures de re­paire de King Kong. “Le Strom­bo­li est l’un des seuls vol­cans sur terre en état d’ac­ti­vi­té per­sis­tante et qua­si conti­nuelle de­puis long­temps. Pro­ba­ble­ment de­puis 1 300 ou 1 400 ans, pré­cise Bo­ris Behncke, de l’ins­ti­tut

de géo­phy­sique et de vul­ca­no­lo­gie ita­lien. L’un des seuls qui montre la même ac­ti­vi­té est le Ya­sur, sur l’île de Va­nua­tu, mais nous ne le connais­sons que de­puis le xviiie siècle. Les autres changent, s’ar­rêtent, alors que le Strom­bo­li est ac­tif de­puis des siècles.” Avec le temps, le Strom­bo­li a été an­thro­po­mor­phi­sé par ses voi­sins hu­mains. Ils le nomment “Id­du”, “lui” en si­ci­lien, comme un pa­triarche vé­né­ré de la fa­mille au­quel on s’est ha­bi­tué avec le temps. Une es­pèce de ton­ton à la fois braillard et cha­ris­ma­tique, au­quel cer­tains sont prêts à tout par­don­ner quand d’autres pré­fèrent mettre de la dis­tance pour ne plus avoir à su­bir ses sautes d’hu­meur. D’au­tant que la seule ma­nière de fuir le cra­tère se li­mite à prendre la mer, en es­pé­rant qu’au­cun raz-de-ma­rée ne vien­dra en­glou­tir les barques ha­bi­tuel­le­ment po­sées sur le sable char­bon­neux de la plus sep­ten­trio­nale des îles Eo­liennes. “Ce n’est pas lui qui fait par­tie de la fa­mille, c’est nous qui fai­sons par­tie de la sienne”, ré­sume Ni­no Ra­dice, un vieil homme ve­nu en va­cances à Strom­bo­li en 1966 et qui n’en est ja­mais re­par­ti. Parce que son vil­lage entre Pa­lerme et Mi­laz­zo “était en­core plus pauvre” que l’île, parce qu’il y a trou­vé sa femme, avec la­quelle il a eu quatre en­fants, et parce qu’il ne fait pas grand cas du fait que l’exis­tence y est plus fra­gile que par­tout ailleurs. “Ici, c’est dif­fé­rent de l’et­na. Là-bas, tu peux te bar­rer.”

“L’en­droit le plus tran­quille au monde”

La der­nière fois que le Strom­bo­li s’était éner­vé, l’érup­tion puis la cou­lée de lave avaient pro­vo­qué un mi­ni-tsu­na­mi. C’était le 28 dé­cembre 2002, presque deux ans, jour pour jour, avant ce­lui qui dé­ci­ma les côtes de l’océan In­dien. À Strom­bo­li, il n’y avait pas eu de vic­time, mais la vague avait pro­je­té les ba­teaux contre les fa­laises noires et dé­chi­que­tées. Ni­no se fait une pe­tite fier­té “de ne pas avoir fui”. Il dé­douane le vol­can des tur­pi­tudes géo­lo­giques que la science lui at­tri­bue. “Ce n’était pas le vol­can mais un trem­ble­ment de terre sous-ma­rin. Ce n’est pas de sa faute.” “J’étais à Tu­rin ce jour de 2002, se rap­pelle Fran­ces­ca Si­mone, qui tient la seule phar­ma­cie de l’île. Et je suis re­ve­nue en ca­tas­trophe quand j’ai ap­pris l’érup­tion. La per­sonne qui te­nait la bou­tique en mon ab­sence avait fui et lais­sé la phar­ma­cie ou­verte.” Elle parle de Strom­bo­li comme de “l’en­droit le plus tran­quille au monde”. En­core faut-il l’ap­pri­voi­ser. “Strom­bo­li, soit tu adhères et tu ne rentres plus, soit tu re­pars le pre­mier jour”, ra­conte celle qui, à l’in­verse, a fui sa fa­mille si­ci­lienne pour ve­nir se re­fu­gier dans ce culde-sac vol­ca­nique il y a 37 ans. “Sû­re­ment par fo­lie ou in­cons­cience”, jus­ti­fie-t-elle en riant au­jourd’hui. “Il y a une se­maine, il a pé­té fort, je n’avais ja­mais en­ten­du ça, les vitres ont trem­blé, à la ma­nière d’un trem­ble­ment de terre, rap­porte Ga­briele. Si un étran­ger avait été là, il au­rait cru que quel­qu’un frap­pait à la porte et j’au­rais ré­pon­du: ‘Im­bé­cile, c’est Id­du!’” Ga­briele est aus­si un Si­ci­lien ve­nu cher­cher autre chose sous la fu­mée du Strom­bo­li, à une époque où le voyage res­sem­blait à une sorte de dé­fi per­son­nel face à l’ab­sence de mo­der­ni­té. “Dans les an­nées 80, c’était gé­nial, on mar­chait sans chaus­sures sur la terre, il n’y avait pas de gou­dron et pour re­gar­der la té­lé­vi­sion, je bran­chais un poste sur deux bat­te­ries de voi­ture. On tra­vaillait comme les Égyp­tiens qui ont construit les py­ra­mides.” Pour Ga­briele aus­si, le vol­can est une sta­tion de triage entre ceux qui res­sentent ses vi­bra­tions et “ceux qui en ont peur” et ne res­tent pas. “Les vol­cans pro­duisent une très forte éner­gie et cer­taines per­sonnes

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