“Je re­pré­sente une cer­taine mixi­té cultu­relle à la fran­çaise”

Society (France) - - TÉMOIGNAGES -

Thier­ry Grif­fa­ton pré­vient d’en­trée de jeu: le foot­ball, il s’en fout un peu. Pour lui, une Coupe du monde, c’est sur­tout l’oc­ca­sion de “ren­con­trer des gens que l’on ne ren­contre pas d’ha­bi­tude”. Ain­si de l’été 98. À l’époque, Thier­ry a 28 ans. Il est ad­mi­nis­tra­teur de biens pour un syn­di­cat d’im­meuble. “Un mé­tier pas très drôle”, confesse-t-il. Le 12 juillet, il est dans un ca­fé de la rue Mouf­fe­tard, à Pa­ris, pour re­gar­der la fi­nale avec quelques co­pains. Comme eux, Thier­ry a en­fi­lé un maillot frap­pé du coq na­tio­nal et comme eux, il s’est gri­mé aux cou­leurs tri­co­lores. Son épouse est éga­le­ment pré­sente, mais n’a pas trop la tête au match: Co­rinne est en­ceinte, à quelques jours du terme. À la mi-temps, elle se sent “un peu bi­zarre”, dixit son époux. Elle rentre. Thier­ry, lui, reste vis­sé au bar et au té­lé­vi­seur. 3-0, score fi­nal. Avec ses co­pains, ils prennent la di­rec­tion des Champs-ély­sées. Chantent, dansent, crient, conti­nuent de boire. Quand sou­dain, Thier­ry est in­for­mé que sa femme vient de perdre les eaux. Il em­brasse ses amis et se met à cher­cher un taxi. En vain. Les transports en com­muns sont blo­qués, il fait du stop. Comme dans les films, il ex­plique aux pre­miers vé­hi­cules qui ra­len­tissent que sa femme va ac­cou­cher. Comme dans les films, per­sonne ne le croit. Ou presque. “Il faut dire que j’étais bien pin­té, re­la­ti­vise-t-il au­jourd’hui. Et puis, je ne sais pas trop pour­quoi ni comment, une ba­gnole m’a pris.” À la ma­ter­ni­té, une sa­ge­femme lui dit que “ça risque de prendre du temps”, qu’il peut ren­trer chez lui et se dé­bar­bouiller. Quand il sort de sa douche, il ap­prend qu’en son ab­sence, “les choses se sont ac­cé­lé­rées”. Quelques mi­nutes plus tard, sa femme donne nais­sance à son pre­mier en­fant, Tho­mas. Un pré­nom ac­té de­puis plu­sieurs se­maines. Mais quand se pose la ques­tion des deuxième et troi­sième pré­noms, Thier­ry, “sans doute en­core un peu pin­té”, a une idée. Voire deux: Zi­né­dine et Em­ma­nuel, dans cet ordre, comme les bu­teurs de la fi­nale, Zi­dane et Pe­tit. Co­rinne re­fuse. Ca­té­go­ri­que­ment. “Je n’en croyais pas mes oreilles! Zi­dane est sym­pa­thique, pas de pro­blème, mais de là à mettre son pré­nom sur l’état ci­vil de notre pre­mier…” ra­conte-telle au­jourd’hui. Et puis une in­fir­mière de la ma­ter­ni­té in­ter­vient. “Elle m’a ex­pli­qué que dans cette his­toire d’ac­cou­che­ment, le père était en quelque sorte ex­clu, mis de côté, et qu’il fal­lait lui lais­ser ce pe­tit plai­sir des autres pré­noms, ex­plique Co­rine. Et je me suis fi­na­le­ment dit qu’il ne fal­lait pas tou­jours être sé­rieux, dans la vie.” C’est of­fi­ciel: leur fils s’ap­pel­le­ra Tho­mas Zi­né­dine Em­ma­nuel Grif­fa­ton. Vingt ans après les faits, le pa­ter­nel ne re­grette rien. “Si Zi­dane avait plan­qué tout son po­gnon en Suisse ou vio­lé sa pe­tite soeur, on évi­te­rait de le dire. Mais ce n’est pas le cas. Je ne connais per­sonne qui ne peut pas pif­frer ce mec. Je suis donc tou­jours très content de ma blague.” Tho­mas non plus n’a ja­mais eu à sans plaindre. La vanne de son père lui a per­mis de prendre une photo sur le pla­teau de Stade 2 avec Em­ma­nuel Pe­tit, in­vi­té par son club d’ath­lé­tisme, après lui avoir mon­tré sa carte d’iden­ti­té. Au ly­cée, même son pro­vi­seur l’ap­pe­lait “Zi­zou”. Au­jourd’hui, il est étu­diant à Science Po. Ces jours-ci, il est bé­né­vole au Li­ban aux cô­tés d’une association qui vient en aide aux ré­fu­giés sy­riens. Lors­qu’il est par­ti, il a pous­sé ses pa­rents à uti­li­ser sa chambre lais­sée libre pour ac­cueillir des sans-pa­piers en at­tente de ré­ponse de leur de­mande d’asile. Il a aus­si pour pro­jet de fi­nan­cer l’em­bauche d’un pro­fes­seur pour les en­fants ré­fu­giés afin de les pré­pa­rer à in­té­grer les écoles pu­bliques li­ba­naises. Il avait un ob­jec­tif de 900 eu­ros ; il en a dé­jà re­çu plus de 3 000. Cette “sen­si­bi­li­té de gauche, hu­ma­niste et d’ou­ver­ture d’es­prit”, comme l’ad­di­tionne sa mère, Tho­mas ra­conte être al­lé la pui­ser dans cette France de 1998. “Je sais que je suis né une an­née par­ti­cu­lière dans l’his­toire de France, et j’ai vou­lu com­prendre pour­quoi.” Tho­mas est né à Pa­ris, a fait son ly­cée dans le XVE ar­ron­dis­se­ment, mais il a pas­sé une par­tie de sa jeu­nesse à Ca­chan, dans le Val-de-marne, où la fa­mille vit tou­jours. Son an­cien col­lège est plan­té “au mi­lieu d’une ci­té et ma classe était vrai­ment ‘black-blanc-beur’, un concept que j’ai dé­cou­vert en li­sant des trucs sur 98”. La VHS des Yeux dans les Bleus, il l’a re­gar­dée “des di­zaines de fois”. Alors à l’été 2016, quand la France se qua­li­fie pour la fi­nale du cham­pion­nat d’eu­rope, qu’elle ac­cueille, Tho­mas dé­barque à son tour sur la plus belle ave­nue du monde pour “pour vivre ce que [s]on père avait vé­cu en 98”. Mais c’est la douche froide. Au bout d’une de­mi-heure, les CRS dé­barquent. Des bombes la­cry­mo­gènes ex­plosent. “Il y avait des cas­seurs, ça a gâ­ché le truc”, souffle Tho­mas, qui met ce­la en lien avec “la ten­sion de la so­cié­té ac­tuelle”. D’après ce qu’il en sait, “ce­la n’avait pas l’air d’être le cas il y a 20 ans”. L’été 1998, la der­nière fois que l’on a été col­lec­ti­ve­ment heu­reux en France? “Le FN n’était pas en­core au deuxième tour, la crois­sance était au beau fixe, il y avait du bou­lot et on était les meilleurs du monde au foot. Au­jourd’hui, c’est un peu tout le contraire, sans vou­loir por­ter la poisse aux Bleus cette an­née…” Au mi­lieu du ma­rasme, il se voit, sym­bo­li­que­ment, comme une rai­son d’es­pé­rer: “En m’ap­pe­lant Tho­mas, mais aus­si Zi­né­dine, je re­pré­sente une cer­taine mixi­té cultu­relle à la fran­çaise, dont je suis fier.”

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