CERN

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR PIERRE BOIS­SON ET STÉ­PHANE RÉ­GY, À GE­NÈVE ILLUS­TRA­TIONS: FREAK CI­TY POUR SOCIETY

Au ci­né­ma, sur Net­flix, dans les best-sel­lers, dans les la­bos de la Si­li­con Val­ley, dans les dis­cours des po­li­tiques: la science-fic­tion est dé­sor­mais par­tout. Il y a quelques se­maines, cer­tains de ses auteurs étaient même à Ge­nève, au CERN, la lé­gen­daire Or­ga­ni­sa­tion eu­ro­péenne pour la re­cherche nu­cléaire.

Au ci­né­ma, sur Net­flix, dans les best‑sel­lers, dans les la­bos de la Si­li­con Val­ley, dans les dis­cours des po­li­tiques: la science‑fic­tion est dé­sor­mais par­tout. Mais où sont ses auteurs? Il y a quelques se­maines, ils étaient à Ge­nève, au CERN, la lé­gen­daire Or­ga­ni­sa­tion eu­ro­péenne pour la re­cherche nu­cléaire, par­tis à la ren­contre des plus grands scien­ti­fiques du monde.

Society les a ac­com­pa­gnés.

La réu­nion a lieu de nuit, dans l’ar­riè­re­salle d’un res­tau­rant ge­ne­vois. Au­tour de larges tables en bois s’agitent une tren­taine d’in­di­vi­dus dont l’al­lure lou­foque ne ré­vèle pas en­core s’ils sont ve­nus prendre part à une conspi­ra­tion ou à un speed da­ting. Pour l’ins­tant, l’as­sem­blée joue aux chaises mu­si­cales de­vant des ca­que­lons à fon­due. “Pas tous les scien­ti­fiques en­semble!” s’alarme un écri­vain. “Je peux échan­ger ma place contre un écri­vain”, pro­pose un scien­ti­fique. À l’abri du brou­ha­ha, face à une as­siette de char­cu­te­rie, cinq hommes sont dé­jà pas­sés aux choses sé­rieuses: les auteurs de bande des­si­née Marc-an­toine Ma­thieu et Claude Ecken, l’écri­vain et phar­ma­cien vau­dois Fran­çois Rouiller, au­teur du ro­man Mé­ta­quine®, où il ima­gine un fu­tur proche dans le­quel un mé­di­ca­ment psy­cho­trope s’em­pare de nos vies, un jeune phy­si­cien pré­nom­mé Oli­vier et un in­gé­nieur suisse membre de l’équipe qui a re­çu le prix No­bel de phy­sique en 2013. Il est près de 22h, les ca­rafes de vin blanc se suc­cèdent. Il a été ques­tion des al­go­rithmes bour­siers qui ap­prennent de leurs er­reurs, de la po­ten­tielle conscience des ma­chines, de l’exis­tence des uni­vers pa­ral­lèles, de Mat­thew Mc­co­nau­ghey et d’in­ter­stel­lar. Claude Ecken a ci­té La Ci­té des per­mu­tants, Marc-an­toine Ma­thieu In­for­ma­tique cé­leste, et la table a jon­glé avec Hei­deg­ger, Teil­hard de Char­din et He­gel. Tous sont ras­sem­blés ici par la science-fic­tion –cer­tains l’écrivent, d’autres la vivent au quo­ti­dien ou la lisent. “En ce mo­ment, je suis sur un livre qui s’af­fran­chit to­ta­le­ment des lois de la re­la­ti­vi­té, s’amuse Oli­vier, jeune cher­cheur phy­si­cien. C’est pas mal, mais il faut bien dire qu’ils violent les lois de la phy­sique.” Après que Claude Ecken, éga­le­ment nou­vel­liste et cri­tique lit­té­raire, a re­cen­sé les scénarios de ses der­nières lec­tures (un océan qui a l’air vi­vant ; un mé­tro in­fes­té de rats mu­tants ; un re­tour de voyage re­la­ti­viste), la dis­cus­sion glisse sur notre rap­port au temps, donc au big bang, donc à Dieu. L’in­gé­nieur se lance: “Nous nous trou­vons peut-être dans un im­mense cycle de quinze mil­liards d’an­nées avec le big bang et le big crunch. Mais c’est in­dé­ci­dable car ceux qui se­ront là pour le voir vont tous dis­pa­raître. Et qu’est-ce qui va ré­ap­pa­raître der­rière, s’il y a un der­rière? Le temps va-t-il ces­ser d’exis­ter? – C’est toute la ques­tion de l’ori­gine du temps, phi­lo­sophe Marc-an­toine Ma­thieu. – Le pro­blème, c’est qu’on est coin­cés par le mur de Planck, re­prend l’in­gé­nieur. – Qui veut du poivre? in­ter­roge Claude Ecken. – Se­lon Planck, on ne peut rien dire de tout ce qui se passe avant 10-43 se­condes, à cause de la fluc­tua­tion quan­tique. Ce qui d’ailleurs, au pas­sage, rend la ques­tion de Dieu scien­ti­fi­que­ment in­dé­ci­dable. Si vous vou­lez, met­tez Dieu der­rière le mur. – Un Dieu im­pe­tus, qui au­rait juste ap­puyé sur le bou­ton. Et si c’est ça, a-t-il be­soin d’exis­ter? – Dieu exis­tait-il avant le temps? – Ce se­rait le titre de mon bou­quin, an­nonce Claude Ecken: Émer­gences. Un ser­veur ap­porte une ca­rafe d’eau. – Je vous dé­con­seille l’eau avec la fon­due, met aus­si­tôt en garde l’in­gé­nieur. Ça fait prendre le fro­mage. Soit de l’al­cool, soit un thé bien chaud, ça main­tient le fro­mage li­quide. Si­non, vous al­lez vous en sou­ve­nir cette nuit.”

Le len­de­main, tout le monde se fé­li­cite de sa di­ges­tion au mo­ment de sor­tir dans l’épais nuage de brouillard qui couvre la fron­tière fran­co-suisse. Entre des îlots de pe­louse soi­gneu­se­ment taillée à l’hel­vète se des­sine une ville mi­nia­ture, à mi-che­min entre un morne cam­pus uni­ver­si­taire –bâ­ti­ments pré­fa­bri­qués, abris à vé­los, sculp­tures mé­tal­liques contem­po­raines– et une base se­crète sor­tie de Black et Mor­ti­mer. C’est le CERN, l’or­ga­ni­sa­tion eu­ro­péenne pour la re­cherche nu­cléaire, au­réo­lée, de­puis sa fondation en 1954, de plu­sieurs prix No­bel de phy­sique. C’est là, no­tam­ment, que Tim­ber­ners Lee a in­ven­té en 1989 le World Wide Web, de­ve­nu de­puis In­ter­net. Pour la com­mu­nau­té scien­ti­fique, le CERN est un pa­ra­dis, où les plus gros cer­veaux du monde en­tier planchent sur les grandes ques­tions de la re­cherche fon­da­men­tale. Pour les po­li­to­logues, il est un cas d’école, la preuve que l’uto­pie onu­sienne née de la Se­conde Guerre mon­diale peut se réa­li­ser dans la joie –un centre de re­cherche dé­dié au seul ser­vice de la connais­sance, non dé­pen­dant des États et de leurs in­té­rêts, où deux ci­toyens de pays en guerre peuvent tra­vailler en­semble pour le bien de l’hu­ma­ni­té sans que ce­la ne pose de pro­blème à qui­conque. Pour le grand pu­blic, en­fin, c’est un ob­jet de fan­tasmes ré­cur­rents de­puis qu’une ru­meur in­fon­dée a un jour lais­sé en­tendre que les phy­si­ciens pour­raient gé­né­rer des “trous noirs” ris­quant d’as­pi­rer la Terre à force de jouer avec les par­ti­cules. Il a aus­si été ques­tion, il y a deux ans, de sa­cri­fices hu­mains per­pé­trés de nuit sur le cam­pus du CERN. Une vi­déo cir­cu­lait sur Fa­ce­book, avec “Il­lu­mi­na­ti” pour mot clé. En fin de compte, c’était un ca­nu­lar mon­té par des étu­diants. Ce ma­tin, le centre ac­cueille douze vi­si­teurs par­ti­cu­liers, ceux-là même qui, la veille, mé­lan­geaient au­da­cieu­se­ment science et fro­mage fon­du. Des écri­vains de scien­ce­fic­tion, fran­çais ou suisses, in­vi­tés là par la mai­son d’édi­tion La Volte (“De la SF pour snobs”, si­tue son di­ri­geant, Ma­thias Eche­nay)

“Est-ce que vous, les scien­ti­fiques, vous vous in­té­res­sez à la ques­tion des autres mondes? J’ima­gine que oui” Marc-an­toine Ma­thieu, au­teur et des­si­na­teur de BD

et par Ra­phaël Gra­nier de Cas­sa­gnac, qui porte les deux cas­quettes: il est à la fois phy­si­cien au CERN et au­teur de deux ro­mans d’an­ti­ci­pa­tion re­mar­qués, Eter­ni­ty In­cor­po­ra­ted et Thin­king Eter­ni­ty. Le groupe prend place dans un mi­ni­bus spé­cia­le­ment af­fré­té pour lui, dans une pal­pable ex­ci­ta­tion de co­lo­nie de va­cances. Cha­cun des douze écri­vains a ap­por­té avec lui son ap­pa­reil photo, son car­net de notes, ses rêves. Il y a Ca­the­rine Du­four, une cy­ber­punk aux che­veux courts ; Syl­vie Lai­né, “pro­fes­seure des sciences de l’in­for­ma­tion dans la vraie vie” ; Oli­vier Bé­ren­val, un ex-ban­quier d’af­faires dont le pre­mier ro­man ima­gine un ac­ci­dent qui fe­rait dis­pa­raître le CERN ; Nor­bert Mer­ja­gnan, un es­poir du genre, dont l’une des nou­velles conseille dans son titre de faire de­mi-tour dès que pos­sible ; Laurent Kloet­zer, un in­gé­nieur à che­veux longs qui res­semble à Ri­chard Brau­ti­gan et dont le der­nier ou­vrage, Ana­mnèse de La­dy Star, a ra­flé de nom­breux prix ; ou en­core Vincent Gess­ler, un pi­lote de drone au­teur de deux ro­mans pu­bliés aux édi­tions L’ata­lante, qui prend des photos sans vi­ser et s’im­pa­tiente à l’idée de vi­si­ter “l’une des mer­veilles du monde”.

“L’éti­quette SF, c’est tout de suite clas­sé nerd”

Ja­mais la science-fic­tion n’a été au­tant à la mode qu’au­jourd’hui. On pour­rait même dire que le monde l’a peu à peu rat­tra­pée, puis dévorée. Black Mir­ror est dé­sor­mais sur Net­flix, West­world sur HBO, les nou­veaux mo­guls Mark Zu­cker­berg ou Elon Musk ont été bi­be­ron­nés à ses clas­siques, Em­ma­nuel Ma­cron donne des in­ter­views sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et Hol­ly­wood mul­ti­plie les block­bus­ters post-apo­ca­lyp­tiques et autres dys­to­pies cli­ma­tiques. Même la lit­té­ra­ture “noble”, comme le prouvent les suc­cès des livres de Mi­chel Houel­le­becq ou de Mar­ga­ret At­wood, s’abreuve main­te­nant à la source SF. Pour au­tant, ceux qui se re­ven­diquent du genre sont res­tés à la marge. Au­cun des douze auteurs pré­sents ce froid ma­tin à Ge­nève n’est connu du grand pu­blic. À l’avant du bus, Laurent Ge­ne­fort détonne. “Je suis le seul à vivre de mon écri­ture”, pré­cise-t-il. Dif­fi­cile de ne pas le no­ter. As­sis sur une oeuvre qui compte une cin­quan­taine de ro­mans et do­té d’une culture en­cy­clo­pé­dique du su­jet, Laurent Ge­ne­fort, taille de bas­ket­teur et bé­ret vis­sé sur le crâne, s’ex­prime en pro­fes­seur qui a tout lu, tout com­pris, tout di­gé­ré. “En France, c’est une fier­té de ne pas être scien­ti­fique, et in­ver­se­ment, re­grette-t-il. On en­tend sou­vent: ‘Je dé­teste la scien­ce­fic­tion. La preuve, je n’en ai ja­mais lue.’ Ça veut tout dire.” L’édi­teur Ma­thias Eche­nay confirme, avec le sou­rire désa­bu­sé de ce­lui qui sait qu’il a dé­dié une bonne par­tie de sa vie à prê­cher dans un re­la­tif dé­sert: “L’éti­quette SF, c’est tout de suite clas­sé nerd, et ça pé­na­lise.”

Mais au­jourd’hui, il en fau­drait bien plus pour leur gâ­cher la vie. Le mi­ni­bus vient de s’ar­rê­ter du côté fran­çais de la fron­tière de­vant ce qui semble, à pre­mière vue, un han­gar comme il en existe des di­zaines de mil­liers d’autres dans le monde mais dans le­quel, eux, rêvent de pé­né­trer de­puis tou­jours. C’est ici, en ef­fet, que se ta­pit Le Grand col­li­sion­neur de ha­drons (LHC), un an­neau sou­ter­rain de 27 ki­lo­mètres de cir­con­fé­rence qui plonge sous les mon­tagnes et le lac Lé­man et où, “dans un froid plus gla­cial que l’es­pace et un vide dix fois su­pé­rieur à ce­lui qui règne sur la Lune, des col­li­sions dé­ga­geant des tem­pé­ra­tures cent mille fois plus éle­vées que celle du so­leil sont pro­duites, afin de fouiller au plus pro­fond de nos ori­gines pour dé­tec­ter les par­ti­cules in­fi­ni­té­si­males qui sont les briques de l’uni­vers”, comme l’ex­plique le centre. Ce­la sonne comme de la scien­ce­fic­tion, mais ce n’en est pas. En 2012, le bo­son de Higgs, une nou­velle par­ti­cule élé­men­taire, y a été ob­ser­vée, va­lant au centre un énième prix No­bel de phy­sique. Les douze écri­vains, dé­sor­mais ha­billés d’un casque de chan­tier orange vif et d’une pe­tite char­lotte à che­veux blanche, des­cendent main­te­nant à 100 mètres sous terre pour dé­cou­vrir la bête et son joyau, le dé­tec­teur So­lé­noïde com­pact à muons (CMS). “Ah chouette, un sas! s’ex­clame Vincent Gess­ler. J’adore les sas.” La porte s’ouvre sur un pay­sage fu­tu­riste, quelque part entre le dé­cor d’un film de Stan­ley Ku­brick et le Pa­lais idéal du Fac­teur Che­val: une im­mense roue rem­plie d’alu­mi­nium à la fois mo­nu­men­tale et fra­gile, sur la­quelle, har­na­chés comme s’ils étaient par­tis en mis­sion spé­léo­lo­gique, s’af­fairent des hommes en bleu de tra­vail

équi­pés de mar­teaux et tour­ne­vis. Ving­thuit mètres de long pour 14 000 tonnes, soit deux fois le poids de la tour Eif­fel en acier. Une ca­thé­drale pour les temps fu­turs? C’est peut-être en­core la meilleure ma­nière de dé­crire l’en­droit, veut croire Ra­phaël Gra­nier de Cas­sa­gnac. “Dans le sens où ce­la né­ces­site des an­nées et des an­nées de tra­vail, que c’est pen­sé pour quelque chose qui dé­passe les hommes et que l’oeuvre a été ini­tiée par des gens qui sa­vaient per­ti­nem­ment qu’ils se­raient morts avant de la voir ache­vée”, dit-il. Comme dans les ca­thé­drales, aus­si, la vi­site se fait en si­lence, ou à messes basses. Jus­qu’à ce que sou­dain, le scien­ti­fique char­gé de pré­sen­ter les lieux se racle la gorge et an­nonce à voix haute: “On a trou­vé un moyen de cris­tal­li­ser le plomb.” “Pu­tain”, ren­voie en écho une voix d’écri­vain. Mais pas le temps de s’éter­ni­ser. De­hors, le mo­teur du bus s’est re­mis à tour­ner, et les auteurs doivent en­core vi­si­ter les autres en­droits qui font la lé­gende du CERN: le LHC, la plus grande ma­chine cryo­gé­nique au monde, et l’an­ti­mat­ter fac­to­ry, l’usine à an­ti­ma­tière, où se re­layent sans dor­mir, pen­dant des shifts qui durent des jours et des nuits, des équipes de scien­ti­fiques cher­chant à per­cer le mys­tère de cette cu­rieuse sub­stance. Ce jour­là, on croise des Ja­po­nais et un sa­vant en san­dales aux che­veux blancs. “Tiens, le pe­tit frère d’hu­bert Reeves”, re­marque un au­teur. Com­men­cée en 2002, leur ex­pé­rience, nom­mée “ASACUSA”, est tou­jours en cours au­jourd’hui. À me­sure qu’ils sortent de leur la­bo­ra­toire et re­gagnent l’air libre, les cher­cheurs n’ont pour­tant pas l’air plus fatigués que ce­la. Et si les hommes et les femmes qui tra­vaillent au CERN étaient faits de quelque chose d’autre?

Pro­pul­seur in­ter­stel­laire

S’il y en a un qui est bien dé­ci­dé à le dé­cou­vrir, c’est Marc-an­toine Ma­thieu. “Est-ce que vous, les scien­ti­fiques, vous vous in­té­res­sez à la ques­tion des autres mondes? J’ima­gine que oui”, in­ter­roge-t-il. Les vi­sites sont ter­mi­nées, le re­pas ava­lé et dans l’im­mense salle de confé­rence du CERN, auteurs et phy­si­ciens se font dé­sor­mais face. On a fait mon­ter les pre­miers sur l’es­trade, tan­dis que les se­conds ont pris place dans le pu­blic. C’est, comme dans les wes­terns, le mo­ment de la grande confron­ta­tion fi­nale. Cha­cun leur tour, dans le mi­cro qui se dresse face à eux, les écri­vains pré­sentent ce qu’ils sont ve­nus se­crè­te­ment cher­cher ici. Nor­bert Mer­ja­gnan ne tourne pas au­tour du pot: il ai­me­rait qu’on l’aide à trou­ver une so­lu­tion pour “dé­pla­cer la to­ta­li­té d’un sys­tème so­laire en ti­rant le so­leil mais en main­te­nant la co­hé­rence du sys­tème pla­né­taire”, co­rol­laire in­dis­pen­sable à l’écri­ture de son pro­chain ro­man. Oli­vier Bé­ren­val concède s’in­té­res­ser “aux mul­ti­vers”. Fran­çois Rouiller sou­haite sa­voir s’il peut se per­mettre, pour les be­soins d’un fu­tur livre, de “mettre en doute les lois des pro­ba­bi­li­tés”, tan­dis que Laurent Ge­ne­fort an­nonce doc­te­ment qu’il sou­hai­te­rait “dé­fi­nir une ‘ré­tro­phy­sique’ où la loi de la gra­vi­té n’est pas celle que l’on connaît au­jourd’hui”. En­fin Ca­the­rine Du­four s’avance. Elle est ve­nue “com­prendre la sa­veur et la cou­leur d’un quark”. De l’autre côté de la salle, les scien­ti­fiques ac­ceptent de jouer aux su­per consul­tants. Mais avant d’en­trer dans le dur, l’un d’entre eux pré­vient: “Le fu­tur en­vi­sa­gé dans la science-fic­tion ne se réa­lise ja­mais.” Ce qui est vrai, et faux. Bien sûr, le genre a ra­té des in­no­va­tions aus­si ma­jeures qu’in­ter­net ou la contra­cep­tion, et ima­gi­né des tas de ré­vo­lu­tions qui n’ar­ri­ve­ront ja­mais –quel­qu’un pour les hommes trans­pa­rents? Bien sûr, aus­si, la pré­misse d’une his­toire de science-fic­tion n’a pas à être vraie ni même vrai­sem­blable, “c’est le fil lo­gique qui doit l’être”, pro­fesse Laurent Ge­ne­fort. Mais l’his­toire de la lit­té­ra­ture n’en est pas moins ja­lon­née de livres qui ont vu le fu­tur avant qu’il n’ad­vienne ou que qui­conque ne puisse même se le fi­gu­rer. Ain­si de 1984 de George Or­well, évi­dem­ment, qui an­ti­ci­pait en 1949 la ty­ran­nie des écrans “alors que la France comp­tait moins de 4 000 postes de té­lé­vi­sion”, comme le rap­pelle Ca­the­rine Du­four. Ou du Meilleur des mondes, d’al­dous Hux­ley, qui pré­sen­tait dès 1932 une so­cié­té ar­bi­trée par les “bio­tech­no­lo­gies, à une époque où les an­ti­bio­tiques n’exis­taient pas”. Pour ne par­ler que des livres les plus connus. Alors, la science peut-elle nour­rir la fic­tion des écri­vains? Et, en re­tour, quelles pistes la science-fic­tion peut-elle ou­vrir aux cher­cheurs? À les voir dis­cu­ter en­semble, l’évi­dence est en tout cas qu’ils ont des choses à se dire. Si l’on veut bien par­tir du prin­cipe que la science-fic­tion peut, entre autres choses, se lire comme le genre lit­té­raire qui part d’une avan­cée scien­ti­fique et lui in­vente des consé­quences pos­sibles sur la vie des hu­mains, alors les uns –pour une mise à jour des in­for­ma­tions– et les autres –pour leur dif­fu­sion au­près d’un pu­blic non aver­ti– sont liés par une sorte de pacte ta­cite. Pas pour rien que Na­ture, la re­vue scien­ti­fique de ré­fé­rence mon­diale, ac­cueille dans cha­cun de ses nu­mé­ros une nou­velle écrite par un écri­vain de SF, ré­di­gée à par­tir d’une dé­cou­verte ré­cente. Lau­rence Suh­ner, l’une des au­teur(e)s pré­sent(e)s, a ain­si pu­blié dans ces pres­ti­gieuses pages Le Ter­mi­na­teur, un texte met­tant en scène Tra­pist-1, un sys­tème stel­laire tout juste mis à jour et com­po­sé de sept pla­nètes. Faire de même en Suisse est l’ob­jec­tif à de­mi avoué de Ma­thias Eche­nay. L’homme de La Volte ai­me­rait pla­cer en ré­si­dence des écri­vains de science-fic­tion chez les scien­ti­fiques du CERN. Oli­vier, le jeune phy­si­cien lec­teur de SF, ac­cueille l’idée avec en­thou­siasme. Il voit dans la lit­té­ra­ture un “mo­teur” pour les scien­ti­fiques. “Pas tant pour les pro­po­si­tions, car la science est par­fois même en avance dans les su­jets qu’elle traite, mais pour l’en­vie. Wooooh, un pro­pul­seur in­ter­stel­laire? Ce se­rait co­ol! Comment on peut ar­ri­ver à faire ça?” En at­ten­dant que l’idée fasse son che­min, les voi­là qui, cet après-mi­di, ré­flé­chissent col­lec­ti­ve­ment à la ma­tière noire (“Si ja­mais on ar­ri­vait à la cap­ter, qu’est-ce qu’on fe­rait d’une bou­teille de ma­tière noire? –Rien, elle passe les murs”), se congra­tulent (“Et si nous étions des pas­seurs?” s’in­ter­roge à voix haute Claude Ecken), s’in­quiètent aus­si, par­fois (“Le grand pro­blème de la science-fic­tion, c’est que par dé­fi­ni­tion, à un mo­ment, une ca­tas­trophe ar­rive”). Avant de se re­trou­ver sur les grandes ques­tions ir­ré­so­lues qui nour­rissent la re­cherche d’au­jourd’hui et, peut-être, les lec­tures de de­main: la vi­tesse de ro­ta­tion des ga­laxies, la dé­cou­verte de nou­velles par­ti­cules ou in­ter­ac­tions pour l’ex­pli­quer, l’exis­tence de di­men­sions sup­plé­men­taires, l’im­pos­si­bi­li­té de tes­ter l’exis­tence d’autres uni­vers que le nôtre. “C’est dans la tête de tout le monde, tous les jours”, pro­met le grand théo­ri­cien Ab­del­hak Djoua­di. Le sur­len­de­main, ren­tré chez lui, un Laurent Ge­ne­fort “en­core tout vi­brant” confir­mait que ce n’était pas près d’en res­sor­tir: “J’es­père que ce pas n’était que le pre­mier vers l’in­fi­ni et au­de­là”.•

Nor­bert Mer­ja­gnan ne tourne pas au­tour du pot: il ai­me­rait qu’on l’aide à trou­ver une so­lu­tion pour “dé­pla­cer la to­ta­li­té d’un sys­tème so­laire en ti­rant le so­leil mais en main­te­nant la co­hé­rence du sys­tème pla­né­taire”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.