Marc Ma­chin

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR WILLIAM THORP

En dé­cembre 2012, il de­ve­nait la hui­tième per­sonne à être in­no­cen­tée à l’is­sue d’un procès en ré­vi­sion en France, de­puis la Se­conde Guerre mon­diale. Mais tout s’est à nou­veau ef­fon­dré pour Marc Ma­chin.

En dé­cembre 2012, il de­ve­nait la hui­tième per­sonne en France, de­puis la Se­conde Guerre mon­diale, à être ac­quit­tée par la jus­tice lors d’un procès en ré­vi­sion, après avoir pas­sé sept ans en pri­son pour un meurtre qu’il n’avait pas com­mis. MARC MA­CHIN était alors prêt à com­men­cer une nou­velle vie. Ra­té. De­puis mai, l’homme est de nou­veau der­rière les bar­reaux. Cette fois pour viol sous la me­nace d’une arme et ex­tor­sion. Comment en est-on ar­ri­vé là?

Elle avait 45 ans, était mère de fa­mille et tra­vaillait comme as­sis­tante de di­rec­tion. Ce ma­tin du 1er dé­cembre 2001, vers 7h, Ma­rie-agnès Be­dot em­prunte la pas­se­relle qui re­lie Neuilly-sur-seine à Cour­be­voie, dans les Hauts-de-seine, pour se rendre à la salle de sport. Quelques ins­tants plus tard, elle est re­trou­vée morte sur les marches d’un es­ca­lier, lar­dée de neuf coups de cou­teau. Il ne faut même pas quinze jours pour que l’af­faire soit ré­so­lue. Le 13 dé­cembre, la po­lice cueille un dé­nom­mé Marc Ma­chin au do­mi­cile de son père. Pas au ha­sard: Ma­chin a été iden­ti­fié par une in­fir­mière qui pas­sait vers 7h30 sur le pont ce 1er dé­cembre, quand un homme de “25-30 ans” l’a abor­dée d’un: “Ex­cu­sez-moi ma­dame, est-ce que je peux vous su­cer la chatte?” Soit les mêmes pro­pos que Marc Ma­chin avait te­nus en mars 2000 à une autre femme, dans la ville voi­sine de Su­resnes. Le sus­pect avoue le meurtre, et écope de 18 ans de pri­son. Sa ré­trac­ta­tion un an plus tard n’y chan­ge­ra rien. On croit que c’est la fin d’une af­faire, mais c’est en réa­li­té le dé­but d’une autre: dans la nuit du 3 au 4 mars 2008, alors que Marc Ma­chin est en­fer­mé de­puis un peu plus de six ans, Da­vid Sa­gno, un SDF, s’ac­cuse du crime de Ma­rie-agnès Be­dot et est re­con­nu cou­pable par la jus­tice dans la fou­lée, preuves ADN à l’ap­pui. Marc Ma­chin entre alors dans l’his­toire par la pe­tite porte pri­vée des vic­times d’er­reurs ju­di­ciaires. Il est la hui­tième per­sonne, de­puis la Se­conde Guerre mon­diale, à être in­no­cen­tée en France après ré­vi­sion de son procès. Et re­çoit en guise de ré­pa­ra­tion 663 320 eu­ros pour pré­ju­dices mo­ral et ma­té­riel. Un hap­py end? Pas vrai­ment. De­puis sa li­bé­ra­tion en 2008 –l’ac­quit­te­ment n’in­ter­vien­dra qu’en

2012–, Marc Ma­chin a ac­cu­mu­lé les sé­jours en pri­son, no­tam­ment pour des agres­sions sexuelles. Et vient d’être à nou­veau mis en exa­men le 20 mai der­nier. La po­lice le sus­pecte cette fois d’avoir com­mis un viol le 24 avril dans le XIE ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris.

“On avait en­vie de croire à la belle his­toire. Il était de­ve­nu le pauvre gar­çon vic­time qui al­lait re­par­tir de zé­ro avec un compte en banque gar­ni de mil­liers d’eu­ros, souffle Ma­rie*, l’une de ses connais­sances. Mais c’était com­plè­te­ment naïf de pen­ser qu’un homme avec un ba­gage aus­si lourd puisse s’en sor­tir.” C’est dans la ci­té du Clos Saint­la­zare, à Stains, en Seine-saint-de­nis, que la fa­mille Ma­chin est ins­tal­lée quand Marc naît, le 14 mai 1982. Un lieu de “blocs de bé­ton, blocs de car­ton et de ca­ra­vanes de gi­tans” où “les voi­tures ne brû­laient pas en­core” mais qui “fou­tait dé­jà les boules”, comme il l’écri­ra plus tard dans son au­to­bio­gra­phie, Seul contre tous. Il est le deuxième d’une fra­trie de trois en­fants. Les pa­rents, Marc –qui porte le même pré­nom que le fils– et Mar­tine, im­bibent l’ap­par­te­ment d’une am­biance faite de cris, d’al­cool et de vio­lence. “Il a eu une en­fance épou­van­table, ex­plique Me Louis Bal­ling, son avo­cat. Le père, flic, avait des pro­blèmes d’al­cool et souf­frait de dé­pres­sion, et la mère avait, semble-t-il, par­fois des ac­cès de vio­lence.” Un soir, lors d’une dis­pute, Mar­tine, la mère, dé­gaine l’arme de ser­vice de son ma­ri et me­nace ce der­nier avec. Deux coups partent dans le mur. “Une scène que je n’au­rais ja­mais dû voir”, écri­ra le fils. C’est l’un des rares sou­ve­nirs qu’il a gar­dé de sa mère. Alors qu’il est âgé de 4 ans, ses pa­rents se sé­parent et, cinq ans plus tard, sa mère meurt “toute maigre et sans che­veux” du si­da. “Elle est morte sans que Marc puisse la re­voir, conti­nue son avo­cat. Un jour, alors qu’il avait en­vi­ron 7 ans, il a es­sayé d’al­ler dans sa chambre, mais on l’en a em­pê­ché. Le der­nier rap­port qu’il a eu avec elle, c’est l’ex­pul­sion.” Car entre-temps, les trois en­fants Ma­chin ont été pla­cés en fa­mille d’ac­cueil, et vite sé­pa­rés. Marc se re­trouve chez des gens qu’il dé­cri­ra comme “pas très af­fec­tueux”, avec qui il a “droit au mar­ti­net ou à d’autres hu­mi­lia­tions, comme res­ter à ge­noux un quart d’heure sur les gra­vats, mains sur la tête”. Du­rant la même pé­riode, Marc “su­bi[t] ce [qu’il a] su­bi”, comme il le di­ra à son procès en ré­vi­sion: des agres­sions sexuelles ré­pé­tées com­mises par un ado­les­cent éga­le­ment ac­cueilli par la fa­mille. Il lui fau­dra dix ans pour se confier à une juge des en­fants “qui se de­man­dait pour­quoi [il] ne mar­chai[t] pas très droit”. À 8 ans, Marc Ma­chin ne sait ni lire ni écrire, et est “in­ca­pable de se concen­trer”. Les ser­vices so­ciaux l’en­voient à Mar­seillan, près du Cap d’agde, chez ses grands-pa­rents pa­ter­nels. “Les plus belles an­nées de ma vie”, écri­ra-t-il dans son livre. Mais pour quatre ans seule­ment. Sa grand-mère meurt quand il a 12 ans. Re­tour à la case dé­part: chez Marc Ma­chin, le père. “Et là, c’est la dé­grin­go­lade, le père n’a pas les épaules et Marc part dans tous les sens, re­prend Me Bal­ling. Il fait tout ce que l’on peut ne pas sou­hai­ter à quel­qu’un qui doit se construire.” Soit: mul­ti­plier les col­lèges, les for­ma­tions, les foyers, les ba­garres. À 16 ans, il quitte l’école et com­mence le par­cours clas­sique du dé­lin­quant de se­conde zone –deal en bas de l’im­meuble, fu­mette, vols de sacs à main et de mo­by­lettes, dé­gra­da­tions en tous genres… Le 13 mars 2000 au soir, il pour­suit une femme jus­qu’à son hall d’im­meuble et la viole. En jan­vier 2001, il en agresse une autre dans un pub de Mont­martre et lui dé­grafe son che­mi­sier. Deux agres­sions sexuelles en un peu plus d’un an. Onze mois plus tard, Ma­rie-agnès Be­dot se fait tuer de neuf coups de cou­teau. Lors de son procès, Ma­chin “aboie comme un chien qui a la patte blo­quée dans une porte” sur tout ce qui parle, et mul­ti­plie les dé­cla­ra­tions qui semblent l’en­fon­cer. Et ce­ci dès le pre­mier jour. “Le juge lui pose la ques­tion: ‘Mon­sieur Ma­chin, quel est votre po­si­tion­ne­ment sur l’af­faire?’ re­trace son avo­cat. Et lui, alors qu’il est tout de même aux as­sises pour un meurtre, lui ré­torque: ‘Mon­sieur le juge, je suis in­no­cent, et j’ai­me­rais que l’on re­trouve le vrai au­teur du meurtre pour que je le coupe en deux.’” Qua­si­ment un sui­cide ju­di­ciaire. Il fau­dra at­tendre le 7 oc­tobre 2008 pour que Marc Ma­chin soit ren­du à la li­ber­té.

“Tout le monde vou­lait être gen­til avec lui”

À sa sor­tie de pri­son l’at­tend une nou­velle no­to­rié­té. Le dé­lin­quant sexuel de­vient “Marc Ma­chin, l’in­no­cent qui a pas­sé sept ans au trou”, comme il le dit. “Tout le monde vou­lait être gen­til avec lui, même son ban­quier lui a fait un taux que per­sonne n’au­ra ja­mais, note son avo­cat. Tout le monde sou­hai­tait lui rendre ser­vice.” Ou presque. Ses re­la­tions avec sa fa­mille res­tent dis­tantes. Trois se­maines après avoir été li­bé­ré, il est som­mé de “quit­ter le ca­na­pé de son père”. “En sor­tant, je rê­vais qu’on se re­trouve tous les quatre avec mon père, mon frère et ma soeur comme une fa­mille, une fa­mille unie, écrit-il dans Seul contre tous. Rêve de ga­min. En fait, cha­cun a fait ses choix, tra­cé sa route et j’ai com­pris qu’on ne pour­rait pas re­col­ler cer­tains morceaux.” Autre pro­blème: Marc Ma­chin n’est pas seule­ment de­ve­nu libre, mais aus­si riche. Trop riche, peut-être. À l’image du des­tin tra­gique de cer­tains ga­gnants du Loto, l’an­cien pri­son­nier dé­raille et vit comme un homme en sur­sis. Ses 663 320 eu­ros sont di­la­pi­dés en pros­ti­tu­tion, drogue, hô­tels de luxe et autre ex­cès. Comme cette fois où il dé­pense des “sommes folles” pour des places en loge pré­si­den­tielle pour un PSG-OM. L’après­mi­di même, Ma­chin se re­trouve pris dans une ba­garre. Il fi­nit au com­mis­sa­riat et rate le match. “Et du­rant sa garde à vue, il pisse dans sa cel­lule, sou­pire Bal­ling. Le flic lui balance un rou­leau de So­pa­lin et lui dit de net­toyer. Marc: ‘Moi je net­toie? Moi, Marc Ma­chin? Mais t’es­suies ma merde, flic de…’ Le po­li­cier: ‘Quoi? Qu’est-ce que t’as dit?’ Les flics entrent et lui cassent la gueule.” Le len­de­main, il ap­pa­raît dans un sur­vê­te­ment du PSG, mé­got dans la main et le vi­sage tu­mé­fié, sous les éclai­rages des ca­mé­ras de BFM-TV. Les mé­dias sont aus­si là quand, en juin 2009, il est ju­gé pour trois agres­sions sexuelles. “J’ai été rat­tra­pé par mes vieux dé­mons. Ma co­lère et ma frus­tra­tion ont pris le pas sur ma ré­flexion”, plaide-t-il de­vant les ma­gis­trats. Il est condam­né à trois ans de pri­son ferme. “Marc consi­dé­rait que l’on ne de­vait plus rien lui de­man­der. Il ne vou­lait plus en­tendre par­ler du monde ju­di­ciaire dans son en­semble, il di­sait: ‘Merde, vous m’avez pris sept ans de ma vie, lais­sez-moi main­te­nant’, sou­pire une source proche du dos­sier. Et le pro­blème, c’est que les juges ont par­fois été dans la man­sué­tude avec lui, sans doute par culpa­bi­li­té d’ap­par­te­nir au monde res­pon­sable de lui avoir vo­lé toutes ces an­nées. Ils ne vou­laient plus lui cher­cher des pro­blèmes. Mais à force, on a lais­sé Marc faire n’im­porte quoi et al­ler à droite, à gauche sans le faire suivre vrai­ment, alors qu’il a vi­si­ble­ment un pro­blème sexuel.”

À la fin de son livre, Marc Ma­chin parle des “mille rêves” qu’il compte bien réa­li­ser à sa sor­tie de pri­son. Il dé­nombre “des vi­rées dans le Sud, des voyages en ba­teau au bout du monde, à Rio, Pa­peete, Ho­no­lu­lu, à La Réu­nion…” Mais les rêves, chez Marc Ma­chin, res­tent des rêves. De­puis quelques se­maines, en at­ten­dant son procès pour viol et ex­tor­sion avec arme, l’an­cien dé­te­nu dort de nou­veau en pri­son. Un re­tour à la mai­son, en somme. C’est en tout cas l’avis de Ma­rie: “Dans le fond, la pri­son est le lieu où il est pra­ti­que­ment res­té le plus long­temps. C’est là où il s’est construit comme il le pou­vait, et je pense qu’il n’a ja­mais pu se pro­je­ter au­tre­ment que comme pri­son­nier. C’est son re­paire au­jourd’hui, son seul foyer.”

“Dans le fond, la pri­son est le lieu où il est pra­ti­que­ment res­té le plus long­temps. C’est son re­paire, son seul foyer” Ma­rie, une amie

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