La fa­mille vi­king

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR MA­RINE DUMEURGER, À CERISY-LA-FO­RÊT PHO­TOS: PAUL AR­NAUD POUR SO­CIE­TY

Tout au long de l’an­née, les Le Moal vivent pai­si­ble­ment dans leur mai­son du Co­ten­tin. Mais l’été, ils se trans­forment et de­viennent les Ga­re­wal, une tri­bu de Vi­kings. Mais pour quoi faire, au fond?

Toute l’an­née, les Le Moal vivent pai­si­ble­ment dans leur mai­son du Co­ten­tin. Mais pen­dant les va­cances d’été, ils de­viennent les Ga­re­wal, une tri­bu de vi­kings qui écume les fêtes mé­dié­vales du coin dans des te­nues d’époque. Pour le fun, mais pas seule­ment.

De­vant le feu d’ar­ti­fice du 14 juillet, Aza râle un peu, à moi­tié sé­rieuse. “Quand je pense à tout le fric cla­qué là-de­dans, je me dis qu’à la place, on au­rait pu avoir un bud­get d’en­fer et ins­tal­ler beau­coup plus de Vi­kings. Ça au­rait été su­per.” Elle se marre puis re­prend, de sa voix de ro­caille. “Où est mon fils?” Elle l’ap­pelle par son pré­nom vi­king. “Is­vel­gir? Is­vel­gir? On ne re­con­naît per­sonne, ici. Tout le monde se res­semble.” Dans la fu­mée des ex­plo­sifs, mê­lée à celle des sau­cisses grillées du bal po­pu­laire voi­sin, dif­fi­cile de dis­tin­guer un Vi­king d’un autre, sur­tout lors­qu’il porte une cotte de mailles. Sauf peut-être le ma­ri d’aza, Stig, ja­mais bien loin, re­con­nais­sable à sa barbe grise tres­sée, sa toque en re­nard, sa sil­houette bon­homme et son air joyeux. Ins­tal­lé près d’un feu de bois, à la lu­mière d’un pho­to­phore en vessie, dans les va­peurs d’hy­dro­mel qui le rendent un peu plus rê­veur que d’ha­bi­tude, Stig di­vague, 1 000 ans plus tôt, aux cô­tés de Guillaume le Con­qué­rant, ce “bâ­tard” qui le fas­cine tant. Même si en tant que “païen”, il se dit “un peu dé­çu” que le duc de Nor­man­die ait cour­bé l’échine, qu’il ait fi­ni par se conver­tir, par “de­ve­nir chré­tien”.

Avec leurs deux en­fants, les Le Moal pour­raient pa­raître une fa­mille or­di­naire. Hor­mis le week-end, lors­qu’ils quittent leur bou­lot res­pec­tif –édu­ca­teur au­près d’adultes han­di­ca­pés et sa­la­riée d’une coo­pé­ra­tive agri­cole– et prennent la route à bord de leur Opel Vi­va­ro, leur at­ti­rail vi­king à l’ar­rière –crâne de bouc, peau de san­glier, tente cha­ma­nique, pen­den­tifs mar­teau–, sans ou­blier leur chien, He­rulf, et leur coq ap­pri­voi­sé, Zo­rus. Na­tha­lie et Émile de­viennent alors Aza et Stig et leurs deux fils, An­toine et Paul, Is­vel­gir et Sri­dal. En­semble, ils forment le clan des Ga­re­wal et re­joignent d’autres fa­nas de re­cons­ti­tu­tion his­to­rique: les Veg­vi­sir, Kjarr­borg et Hraf­naaet­tin. Toute une pe­tite pla­nète nor­mande à conso­nance scan­di­nave qui, l’es­pace de plu­sieurs jours, s’ha­bille, cui­sine et dort comme si le monde n’avait pas bou­gé de­puis 1 200 ans. Dans la fa­mille Le Moal, l’his­toire du clan com­mence par une rencontre, celle des pa­rents, il y a 35 ans. Aza plante le dé­cor. “Une fête punk à Bayeux. Cinq filles pour 20 mecs. Avec Émile, on a par­lé voyage toute la nuit, se sou­vient-elle sur la prai­rie du camp, tu­nique longue et pieds nus. C’était comme la ph­rase de Saint-exu­pé­ry. On ne se re­gar­dait pas l’un l’autre mais on re­gar­dait en­semble dans la même di­rec­tion.” À l’époque, les deux rêvent d’aus­tra­lie. De­puis, d’ailleurs, ils n’osent pas y al­ler. “Trop peur d’être dé­çus.” Jeunes, ils par­courent le monde. “On n’avait pas grand-chose. On avait ven­du notre vieille ba­gnole.” Ils font du ba­teau-stop, vont aux An­tilles, vivent sur les toits à Is­tan­bul. Au­jourd’hui en­core, Aza se plaît à ra­con­ter qu’on la prend sou­vent pour une fille du voyage, “une Bul­gare, une Rou­maine”. Elle a fait des re­cherches gé­néa­lo­giques mais ça n’a pas abou­ti. “Le truc, dit-elle, c’est qu’on n’a ja­mais eu peur de re­par­tir de zé­ro.” Puis leur pre­mier fils ar­rive, “le pe­tit An­toine”, et un se­cond, Paul, quelques an­nées plus tard. Ils se posent. En­semble, ils se pas­sionnent pour les Vi­kings, “ce peuple libre et voya­geur”, et leur my­tho­lo­gie. “Le soir, on se met­tait tous les quatre sous la couette et à tour de rôle, on s’in­ven­tait des his­toires avec des loups.”

“On a même vu des Mexi­cains!”

Cou­teau à la cein­ture et che­veux longs “comme Jé­sus”, An­toine Le Moal a au­jourd’hui 28 ans. Il n’a pas re­nié la pas­sion de ses pa­rents. “Quand j’étais en­fant, j’ado­rais les lé­gendes, les loups géants, ça me fai­sait rê­ver.” Gosse, il se pro­mène dé­gui­sé dans les fêtes mé­dié­vales, avec son pe­tit mar­teau de Thor. Ado, il dé­vore Thor­gal, part en va­cances dans les camps de re­cons­ti­tu­tion en Al­le­magne, au Da­ne­mark, en Scan­di­na­vie. “Là-bas, tu rentres gra­tuit si t’es cos­tu­mé.” Et sur­tout, il fait le pè­le­ri­nage à Wo­lin, en Po­logne, la Mecque de la re­cons­ti­tu­tion mé­dié­vale, où s’af­frontent chaque an­née plus de 800 guer­riers du monde en­tier. “On a même vu des Mexi­cains dans les rangs vi­kings!”

“An­toine est al­lé dans les com­bats en Po­logne et là-bas, les types sont vrai­ment chauds. Ils n’hé­si­taient pas à frap­per avec leur hache et les pom­piers ré­cu­pé­raient les bles­sés à l’ar­rière” Stig

En 2011, avec son frère éga­le­ment pas­sion­né de “casques à cornes, de loups et de Ra­gnarök”, ils montent leur as­so­cia­tion, Ga­re­wal. “L’homme-loup”, en vieux nor­rois. On cé­lèbre alors le 1 100e an­ni­ver­saire de la Nor­man­die. “La ré­gion a mis beau­coup d’ar­gent dans le mé­dié­val.” Ils créent deux em­plois, en contrat ai­dé. “Ça a bien dy­na­mi­sé l’as­so. C’est Hol­lande qui avait fait ça mais de­puis, ils ont été sup­pri­més”, re­grette Stig. Au­jourd’hui, An­toine s’oc­cupe donc de l’as­so­cia­tion bé­né­vo­le­ment. Pour ga­gner sa vie, il ai­me­rait com­po­ser de la mu­sique pour le ci­né­ma. “C’est vrai, on vit comme un clan, dit-il. Si on n’est pas d’ac­cord, on fait un thing (du nom de l’as­sem­blée vi­king, ndlr). Tout le monde doit don­ner son avis.” Par­fois, quand la nos­tal­gie du cam­pe­ment le prend, il plante sa tente dans le jar­din des pa­rents pour y pas­ser quelques jours. “J’ex­pé­ri­mente des tech­niques, ce n’est pas du lais­ser-al­ler”, se dé­fend-il.

La nuit est pas­sée sur le camp de Cerisy-la-fo­rêt. Avant l’ou­ver­ture au pu­blic, An­toine net­toie les en­vi­rons des ana­chro­nismes his­to­riques. Ca­fé ins­tan­ta­né, sa­chets de brioche, épaves de bières et de bou­teilles d’hy­dro­mel. Les “re­cons­ti­tu­teurs” re­prennent leur poste, un peu rou­gis par le so­leil nor­mand qui tape dur et la soi­rée d’hier qui s’est éter­ni­sée. Au pied de l’ab­baye ro­mane, une tren­taine de tentes et une cen­taine de fi­gu­rants ont en­va­hi la prai­rie vert tendre qui dé­vale dou­ce­ment vers l’étang. À leur cô­té, dans la ferme pro­to­his­to­rique de Grö­ning paissent ses es­pèces “rus­tiques”: une chèvre des fos­sés, une vache High­land et un mou­ton de Soay à dread­locks qui a la fa­cul­té, pri­mi­tive, de perdre sa laine tout seul. Sous ses fi­lets de pêche, An­toine montre aux vi­si­teurs com­ment fa­bri­quer des har­pons dans de l’os. Lui se dé­fi­nit so­cio­lo­gi­que­ment par­lant comme un “vi­king moyen”, un “chas­seur-pê­cheur”. “Au dé­but, plus jeunes, on vou­lait sur­tout se battre, mais main­te­nant, c’est la vie de camp qui nous in­té­resse.” Dans le clan voi­sin, ori­gi­naire de Rouen, les Veg­vi­sir, une ving­taine de potes dont une grosse ma­jo­ri­té d’hommes, on vient da­van­tage pour “la cas­tagne et la pi­cole”, lâche d’em­blée Sig­verd, mas­sif comme un ton­neau. Ce que l’on aime ici, c’est com­battre pour de faux mais avec de vraies cottes de mailles et la bou­teille de Jack Da­niel’s qui dé­passe de la tente. Le groupe pré­pare d’ailleurs le scé­na­rio de la ma­ti­née: la re­cons­ti­tu­tion d’un com­bat entre deux bandes qui fer­raillent au­tour d’un bu­tin, à grand ren­fort de vo­lées de flèches et de duels à l’épée. “Ceux qui n’ont pas de pro­tec­tion, vous vous lais­sez mou­rir. On veut juste en­tendre quelques ‘glin glin’.” Hier, ils avaient im­pro­vi­sé un bap­tême dans l’étang. Ce ma­tin, ils ont ten­té une sor­tie: une dé­am­bu­la­tion dans le vil­lage aus­si dé­sert qu’après un raid de van­dales. Ils sont tout de même par­ve­nus à ré­col­ter une poi­gnée de pe­tits pains à la sor­tie de la messe, une ca­gette de chou­quettes chez la bou­lan­gère et, à force de scan­der “on a soif!”, un pack de Cris­ta­line au Coc­ci­mar­ket. À l’écart, Stig se confie, en guer­rier re­pen­ti. “On va les ai­der, faire de la fi­gu­ra­tion mais nous, on ne vend pas le com­bat dans nos pres­ta­tions.” À 52 ans, “l’âge d’un grand-père vi­king”, il doit “prendre soin” de lui et puis, dit-il, il ne voit “pas l’in­té­rêt”. D’au­tant qu’il a eu une mau­vaise ex­pé­rience à Wo­lin, en Po­logne. “An­toine est al­lé dans les com­bats et là-bas, les types, des Russes et des Po­lo­nais, sont vrai­ment chauds. En plus, on n’est pas bâ­tis comme eux.” Il fal­lait si­gner une dé­charge, four­nir un jus­ti­fi­ca­tif d’as­su­rance. “C’était dingue. Les mecs n’hé­si­taient pas à frap­per avec leur hache et les pom­piers ré­cu­pé­raient les bles­sés à l’ar­rière.”

Cottes de mailles, boyaux et lai­nages tri­co­tés

Re­tour au camp Ga­re­wal, où la fa­mille pré­pare pai­si­ble­ment le dé­jeu­ner au chau­dron, pen­dant que la pe­tite nièce, Hel­ga, a som­bré, en­dor­mie sur une peau de mou­ton. La plu­part des ob­jets sont re­cons­ti­tués d’après des dé­cou­vertes ar­chéo­lo­giques, ou réa­li­sés à par­tir des ma­té­riaux dont les Vi­kings dis­po­saient. “En fait, on est tous ha­billés comme des morts”, s’amuse Aza. C’est “his­to­com­pa­tible”, pré­cise Sri­dal, le ca­det, che­veux ra­sés sur le cô­té et longs sur le des­sus, fa­çon Ra­gnar Lod­brok de la sé­rie Vi­king, à moins qu’il s’agisse d’un hom­mage à Oli­vier Gi­roud. D’un geste, à l’aide d’une spa­tule en os, il re­tourne le pou­let qui grille sur le feu. C’est à force de traî­ner sur les camps que Sri­dal a ren­con­tré sa co­pine, Char­lène. Elle aus­si vibre vi­king. Prag­ma­tique: “On est obli­gés, si­non on ne se voit plus.” De­puis qu’elle sort avec Sri­dal, Char­lène a pla­qué son tra­vail à la ré­cep­tion d’un théâtre et lan­cé Le Comp­toir de Nov­go­rod, une ligne de bi­joux vi­kings et de lai­nages

“Le soir, on se met­tait tous les quatre sous la couette et à tour de rôle, on s’in­ven­tait des his­toires avec des loups” Aza

tri­co­tés à la main, se­lon un point plu­tôt chro­no­phage, qui n’uti­lise qu’une seule ai­guille: le naal­bin­ding. Lui pré­fère le tra­vail du cuir. En­semble, ils font les mar­chés et vivent comme ça, au jour le jour, en es­pé­rant que leur af­faire se dé­ve­loppe, mais pas trop non plus. “Juste suf­fi­sam­ment pour vivre.” Ré­cem­ment, on a ap­pe­lé les Ga­re­wal pour une pres­ta­tion sur une aire de l’au­to­route de Nor­man­die. “Bien payée”, pré­cise Stig, sa­tis­fait. “On était même an­non­cés à la ra­dio. Les gens s’ar­rê­taient ex­près. Avec Vi­king, c’est vrai, on s’in­té­resse da­van­tage à cette culture.” La fa­meuse sé­rie, eux l’ont dé­cou­verte sur le tard. Ils l’ont re­gar­dée en fa­mille. “C’est bien fait, même s’il y a des er­reurs sur les dates, les mo­tifs des vê­te­ments ou les bou­tons. Et puis Ra­gnar n’était pas le frère de Rol­lon, c’est im­pos­sible”, pointe Sri­dal. Son père est plus per­mis­sif: “Nous, les dates, on s’en fiche. On veut mon­trer les choses de fa­çon ludique.”

Sur­tout, il se ré­jouit pour sa ré­gion, la Nor­man­die, qui peine à vendre son image. “Ici, les gens sont des tai­seux. On a une iden­ti­té forte mais on ne sait pas la mettre en va­leur. Pas comme les voi­sins Bre­tons. Ils y ar­rivent bien, eux, avec leurs tris­kèles par­tout.” Il re­grette aus­si que “dans les an­nées 90, les mou­ve­ments vi­kings aient été pa­ra­si­tés par l’extrême droite”. Alors, Stig s’af­faire à re­do­rer la ré­pu­ta­tion vi­king au­près des vi­si­teurs. “Ils ont beau­coup chan­gé l’his­toire de l’eu­rope. Louis XIV et Éli­sa­beth d’an­gle­terre avaient des an­cêtres vi­kings. Et les femmes pou­vaient di­vor­cer. Elles com­bat­taient, aus­si.” Même si par­fois le doute le sai­sit quand il se ques­tionne trop lon­gue­ment sur leur dé­on­to­lo­gie. “C’est vrai qu’à Saint-lô ou à Ju­mièges, ils ont mas­sa­cré tout le monde. Mais bon, c’était une autre époque, on ne peut pas vrai­ment com­pa­rer.” Di­dier, le voi­sin, passe pour faire cau­sette. Trente ans qu’il s’in­té­resse à l’art vi­king. “Un pré­cur­seur, se­lon la fa­mille. Même en Nor­vège, ils ont en­ten­du par­ler de lui!” Di­dier est ve­nu avec sa harpe en noi­se­tier et en cordes de boyaux. “J’avais des boyaux à la mai­son, j’ai ta­pé sur Google pour sa­voir com­ment faire.” Puis c’est Da­vid, un autre voi­sin, qui ar­rive. Qua­torze ki­los sur le dos. Il n’a tou­jours pas en­le­vé sa cotte de mailles de­puis le com­bat. “Une nou­velle fa­çon de faire du sport.” Avec sa femme, Lau­rence, ils or­ga­nisent des spec­tacles cos­tu­més à che­val et al­ternent les époques: Moyen Âge, xve siècle, Se­conde Guerre mon­diale. Une fa­çon de dé­com­pres­ser de leur “bou­lot” de flics et de leur “époque”, même si “par­fois, ça [les] em­mène loin”. “Pour­quoi on fait tout ça?” Stig ré­flé­chit un ins­tant. “Cer­tains aiment le foot, l’art, ap­prendre une langue. Est-ce que c’est in­né ou ac­quis? Je ne sais pas. Peut-être que ce­la re­monte à plus loin.” Il laisse pla­ner un si­lence et ses yeux verts s’illu­minent. Le week-end pro­chain, les Ga­re­wal re­pren­dront leur tour­née. Après Isi­gny-sur-mer, Touques, Cerisy-la-salle, ce se­ra Di­nan, en Bre­tagne, puis la fête d’un étang de pêche, à Plan­que­ry. “C’est simple, si on voit un en­droit qui nous plaît, on ap­pelle la mai­rie. On pro­pose d’or­ga­ni­ser quelque chose.” Ils pren­dront en­suite une se­maine de va­cances “pour souf­fler et se re­trou­ver”. Entre eux, dans leur pe­tite ferme iso­lée au fin fond des ma­rais du Co­ten­tin.

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