Tout le monde en parle en­core

Society (France) - - COUVERTURE - •TOUS PROPOS RE­CUEILLIS PAR VLG, SAUF BE­NOÎT POEL­VOORDE TI­RÉS DE PAR JEAN-VIC CHAPUS N°44 ET RE­CUEILLIS

Thier­ry Ar­dis­son: Au­jourd’hui, on dit qu’il y a deux France: une France pé­ri­phé­rique ru­rale et une autre des grandes mé­tro­poles, mon­dia­li­sée et gen­tri­fiée, pour re­prendre des termes à la mode. Dès lors, je pense qu’il y a éga­le­ment deux té­lé­vi­sions: la té­lé de Yann Bar­thès pour les ur­bains, les pe­tites élites, et celle de Cy­ril Ha­nou­na pour une France plus pro­fonde. Je ca­ri­ca­ture, mais il y a de ça. Moi, toutes les études que l’on a me­nées pour connaître le pro­fil du té­lé­spec­ta­teur type di­saient la même chose: il n’y en avait pas. Toutes les couches de la po­pu­la­tion re­gar­daient Tout le monde en parle parce qu’elles étaient, jus­te­ment, re­pré­sen­tées en pla­teau. J’ai ap­pli­qué à la té­lé­vi­sion la grande uto­pie de la fin des an­nées 70 du Pa­lace, où j’ai quand même vu Yves Saint-laurent dis­cu­ter sur des marches avec un gar­çon coif­feur nî­mois. Et je pense qu’avec Tout le monde en parle, j’ai fait beau­coup pour deux ca­té­go­ries de la po­pu­la­tion fran­çaise: l’ado­les­cent ou jeune adulte de pro­vince qui re­gar­dait l’émis­sion sous sa couette en fu­mant un joint, qui en avait marre de vivre dans son vil­lage de merde et avait en­vie de mon­ter à Pa­ris ; et le no­taire de Pé­ri­gueux qui avait dé­jà aban­don­né l’idée de vivre à Pa­ris de­puis long­temps mais qui vou­lait voir ce qui s’y pas­sait.

Serge Khal­fon: On pre­nait notre temps pour in­ter­vie­wer des gens, pu­tain! C’était quand même un autre rythme que ce­lui d’ha­nou­na, qui in­carne par­fai­te­ment cette peur du vide qui frappe la té­lé­vi­sion mo­derne fran­çaise. Touche pas à mon poste, c’est une ca­co­pho­nie gé­né­rale. Ça hurle, ça ri­gole fort, ça gi­gote dans tous les sens et tu n’y ap­prends rien! En ce qui concerne Bar­thès, je pré­fère les ques­tions cash du type ‘Est-ce que su­cer c'est trom­per?’ au fait de tendre un mi­cro dans une ma­ni­fes­ta­tion po­li­tique pour mon­trer qu'ils sont tous pour­ris.

Laurent Baf­fie: Je pense qu’on ne pour­rait plus re­faire une émis­sion comme Tout le monde en parle. Thier­ry Ar­dis­son: Bah dé­jà, plus per­sonne ne boit! Dans Sa­lut les ter­riens, ils re­fusent le cham­pagne qu’on leur offre et t’as l’im­pres­sion que c’est un crime de leur en pro­po­ser. On en­re­gistre à 14h, les mecs sortent du dé­jeu­ner, ils ont le pe­tit coup de barre de la di­ges­tion et ils n’ont même pas fait le bou­lot avant de leur cô­té puis­qu’en France, plus per­sonne ne dé­jeune avec du vin, j’ai l’im­pres­sion…

Fran­çois Ber­léand: Et puis la té­lé­vi­sion, ce n’est plus un mé­dia pres­crip­teur, à part peu­têtre le 20h. J’y vais en­core, hein, mais au fond je sais très bien que ça ne sert plus à rien.

Thier­ry Ar­dis­son: Plus per­sonne n’a de res­pect pour les ani­ma­teurs té­lé. C’est le règne du quan­ti­ta­tif. Quand on parle d’une émis­sion, on ne se de­mande pas si elle est bien ou pas, on dit qu’elle fait un mil­lion de té­lé­spec­ta­teurs!

Isa­belle Si­ri: Contrai­re­ment à ce que peut dire Thier­ry, Tout le monde en parle n’avait au­cun concept. Mettre des gens au­tour d’une table, ex­cu­sez-moi, ce n’en est pas un. Le concept de l’émis­sion, c’était lui. Ce qu’il est, ce qu’il ca­ta­lyse. Le suc­cès de Tout le monde en parle, c’est le suc­cès de Thier­ry Ar­dis­son. De son per­son­nage. Un per­son­nage qui agace, in­trigue et ré­pond aux frus­tra­tions de cer­tains en in­vi­tant des gens qui disent tout haut ce que le té­lé­spec­ta­teur pense tout bas. Cette pe­tite odeur de soufre, suf­fi­sam­ment mas­quée par la rose du ser­vice pu­blic pour qu’on ait l’im­pres­sion, en re­gar­dant l’émis­sion, de s’en­ca­nailler dans les li­mites de l’ac­cep­table.

Thier­ry Ar­dis­son: Je ne l’ai ja­mais confes­sé mais avec le re­cul, je crois que l’émis­sion s’est ar­rê­tée au bon mo­ment, fi­na­le­ment. Je res­sen­tais une forme de las­si­tude. Quand j’ar­ri­vais sur le tour­nage, j’avais moins la niaque, je ne sais pas com­ment dire, ça fai­sait un peu slip sale… Je pense qu’on ar­ri­vait au bout d’un truc: à la fin, on re­ce­vait tou­jours les mêmes in­vi­tés, pour la plu­part des co­miques ou des people de se­conde zone, et on leur fai­sait tou­jours les mêmes vannes. La dé­mo­cra­ti­sa­tion de la culture des an­nées 2000 m’a éga­le­ment fait beau­coup de mal. On re­ce­vait des mecs qui écri­vaient des livres, mais plus tel­le­ment d’écri­vains. Ou alors, quand on re­ce­vait Brad Pitt, bah l’au­dience bais­sait. Les gens s’en branlent, en fait… Bref, on avait per­du ce cô­té dé­fri­cheur de ta­lents, de gens bi­zarres.

Laurent Baf­fie: On au­rait peut-être conti­nué un an, voire deux, mais pas plus.

Thier­ry Ar­dis­son: Tout le monde en parle a été le cli­max de ma car­rière en té­lé­vi­sion. Mais mon en­vie de re­ve­nir au som­met en té­lé m’a em­pri­son­né dans un rôle d’ani­ma­teur. Au fond, c’est pour ça que j’ai été vexé de l’ar­ri­vée de Fo­giel sur France 3. J’au­rais dû m’en ta­per, mais ça me gon­flait d’être mis au même ni­veau que lui. D’être trai­té comme un ani­ma­teur té­lé comme les autres. J’ai fait des bou­quins, des ma­ga­zines, de la pub, au­jourd’hui des sé­ries et des films, mais je sais qu’on ne se sou­vien­dra que de l’homme de té­lé­vi­sion. Et de Tout le monde en parle.

Ka­der Aoun: Quand il était pe­tit, Thier­ry ne vou­lait pas être Guy Lux, hein. Il vou­lait de­ve­nir Paul Mo­rand.

Isa­belle Si­ri: S’il avait re­non­cé aux paillettes, je pense qu’il au­rait pu de­ve­nir un très bon écri­vain. Mais c’est une vie beau­coup plus aus­tère, avec moins d’ar­gent, d’al­cool, de drogue et de filles. Moins les an­nées 80, quoi. Il au­rait pu être quelque chose, il en avait les ca­pa­ci­tés, mais il n’a pas eu –on va dire– le cou­rage.

Thier­ry Ar­dis­son: J’ai tou­jours vou­lu ga­gner de l’ar­gent. Et ce n’est pas en de­ve­nant écri­vain que ça au­rait pu être pos­sible. Et puis je n’avais pas non plus en­vie de cette vie où l’on manque de se sui­ci­der pour un mau­vais pa­pier dans Le Nou­vel Ob­ser­va­teur. Sur­tout, je n’avais pas un vrai mes­sage à dé­li­vrer au monde. At­tends, le fait qu’on parle lit­té­ra­ture, ça me fait pen­ser à quelque chose. Un sou­ve­nir, sans doute mon plus beau en té­lé­vi­sion: quand ma mère, 80 piges, m’a ap­pe­lé de Bormes-les-mi­mo­sas un di­manche après l’in­ter­view qu’on avait faite de Tom Wolfe dans l’émis­sion pour me dire, avec son ac­cent du Sud: ‘Dis donc, il est va­che­ment bien, ce Wolfe!’ Bah ouais! Ce jour-là, j’ai rem­pli ma mis­sion de ser­vice pu­blic: rendre l’in­tel­li­gence in­tel­li­gible. Tout le monde en parle, c’était l’école du peuple. Tout n’était pas gé­nial, mais je suis très content que ma mère ait un jour, dans sa vie, en­ten­du par­ler de Tom Wolfe grâce à mon émis­sion (il est ému). Ça te dit qu’on ar­rête là-des­sus et qu’on sorte fu­mer une clope?

“Un sou­ve­nir, sans doute mon plus beau en té­lé­vi­sion: quand ma mère, 80 piges, m’a ap­pe­lé de Bormes-les­mi­mo­sas après notre in­ter­view de Tom Wolfe pour me dire, avec son ac­cent du Sud: ‘Dis donc, il est va­che­ment bien, ce Wolfe!’ Ce jour-là, j’ai rem­pli ma mis­sion de ser­vice pu­blic: rendre l’in­tel­li­gence in­tel­li­gible” Thier­ry Ar­dis­son

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