Le noir qui in­fil­tra le Ku Klux Klan

En 1978, Ron Stall­worth, jeune po­li­cier noir, fut char­gé de me­ner une opé­ra­tion d’in­fil­tra­tion de l’or­ga­ni­sa­tion ra­ciste amé­ri­caine. Le plus fou: il y est par­ve­nu. Son his­toire est au­jourd’hui contée au ci­né­ma par Spike Lee dans Bla­ckkk­lans­man.

Society (France) - - SOMMAIRE -

L’his­toire vraie du po­li­cier afro- amé­ri­cain qui a ins­pi­ré le nou­veau film de Spike Lee, ra­con­tée par lui-même.

Il dit que “notre his­toire est tou­jours notre pré­sent”, que “63 mil­lions d’amé­ri­cains ont vo­té pour un ra­ciste, is­la­mo­phobe, ho­mo­phobe, mi­so­gyne” et que la pré­sence de Do­nald Trump à la Mai­son-blanche sonne comme une “vic­toire” pour ce Ku Klux Klan que l’on croyait en perte de vi­tesse ir­ré­mé­diable. Il le dit d’un ton las, par té­lé­phone, de­puis les États-unis, comme s’il était dé­so­lé d’avoir à le dire, et il l’a écrit. Ron Stall­worth est l’au­teur du livre Le Noir qui in­fil­tra le Ku Klux Klan, l’his­toire vraie –la sienne– d’un jeune po­li­cier noir amé­ri­cain qui réus­sit, à la fin des an­nées 70, à mettre en échec la consti­tu­tion d’une sec­tion du Klan dans le Co­lo­ra­do. Pu­blié en 2014, le livre est au­jourd’hui adap­té au ci­né­ma par Spike Lee. Un film qui ne passe pas in­aper­çu en ces temps de trum­pisme et de Black Lives Mat­ter: Bla­ckkk­lans­man a rem­por­té le Grand Prix du ju­ry au der­nier fes­ti­val de Cannes, où il a été ova­tion­né, et sacre, après une dé­cen­nie de di­sette, le grand re­tour de l’au­teur de Do the Right Thing. Aux États-unis, où il est sor­ti dé­but août, l’avant-veille du pre­mier an­ni­ver­saire des in­ci­dents ra­cistes de Char­lot­tes­ville lors des­quels une jeune mi­li­tante an­ti­ra­ciste avait été as­sas­si­née par un su­pré­ma­ciste blanc, Bla­ckkk­lans­man a re­fait de Spike Lee une voix ma­jeure du dé­bat pu­blic.

Ron Stall­worth, lui, dit qu’il ne se sen­tait pas in­ves­ti d’une mis­sion par­ti­cu­lière au mo­ment d’in­fil­trer le Ku Klux Klan. “J’étais juste un flic qui se met­tait sur une en­quête”, ex­plique-t-il. Ou: “Je n’avais pas plus peur en me lan­çant dans cette en­quête que sur les autres. Les flics n’ont pas peur. C’est notre mé­tier.” Au dé­but de son livre, Stall­worth a pour­tant pla­cé en exergue une ci­ta­tion de Ro­bert Ken­ne­dy: “Chaque fois qu’un homme se lève pour un idéal, agit pour amé­lio­rer le sort d’au­trui ou lutte contre l’in­jus­tice, il en­voie une mi­nus­cule onde d’es­poir.” Et il ne faut pas feuille­ter beau­coup de pages pour com­prendre qu’il parle de lui-même. En oc­tobre 1978, alors qu’il vient d’in­té­grer la po­lice de Co­lo­ra­do Springs, le jeune Ron Stall­worth, 22 ans, tombe sur une pe­tite an­nonce pu­bliée dans le jour­nal lo­cal: “Ku Klux Klan. Pour toute in­for­ma­tion, BP 4771 Se­cu­ri­ty, Co­lo­ra­do, 80230.” En tant que Noir dans une ins­ti­tu­tion ma­jo­ri­tai­re­ment blanche –la po­lice amé­ri­caine–, Stall­worth est alors dé­jà en mis­sion. Il doit af­fron­ter quo­ti­dien­ne­ment les re­marques bles­santes, plus ou moins ou­ver­te­ment ra­cistes de ses col­lègues et de ses su­pé­rieurs. Chaque jour­née de tra­vail est un com­bat. Mais cette pe­tite an­nonce est en­core un autre com­bat. In­tri­gué, le jeune flic ré­pond et dé­couvre que des su­pré­ma­cistes lo­caux se sont fixés pour mis­sion d’im­plan­ter le KKK dans cet État d’où il a, au moins en sur­face, dis­pa­ru de­puis des dé­cen­nies. Après un pre­mier con­tact té­lé­pho­nique, on lui fixe un ren­dez­vous, qui doit l’ame­ner à un autre ren­dez-vous. L’ha­me­çon idéal pour in­fil­trer le groupe de na­zillons et re­cueillir des in­for­ma­tions de pre­mier ordre sur l’ex­trême droite lo­cale. Pro­blème: Ron Stall­worth est noir, et ne peut dé­cem­ment pas faire croire à ses in­ter­lo­cu­teurs que lui aus­si est là pour “en fi­nir avec les né­gros”. Le stra­ta­gème re­te­nu se­ra un agent à deux têtes: Chuck, un po­li­cier blanc, joue­ra au Ron Stall­worth sur le ter­rain, pen­dant que le vrai Ron Stall­worth ma­noeu­vre­ra dans l’ombre et s’oc­cu­pe­ra des contacts té­lé­pho­niques avec la di­rec­tion na­tio­nale du Ku Klux Klan, ins­tal­lée en Loui­siane.

Du KKK à Do­nald Trump

Il ne fau­dra aux deux hommes que six mois pour par­ve­nir au terme de leur mis­sion: trans­mettre les noms des su­pré­ma­cistes –dont cer­tains tra­vaillaient pour l’ar­mée– à leur hié­rar­chie et les mettre hors d’état de nuire, en les em­pê­chant no­tam­ment de faire brû­ler des croix à Co­lo­ra­do Springs (“Pour ceux qui sont nés dans le Sud et qui ont peut-être été té­moins de ce genre de ter­ro­risme, ça n’est pas rien”) et de faire sau­ter des boîtes gays. Mais Bla­ckkk­lans­man offre plus que ce simple thril­ler: c’est aus­si un por­trait de Da­vid Duke, le “Grand Sor­cier” de l’époque. Dans le cadre de son en­quête, Ron Stall­worth fut ame­né à par­ler plu­sieurs fois au té­lé­phone avec Duke, no­tam­ment pour or­ga­ni­ser sa ve­nue à une ma­ni­fes­ta­tion dans le Co­lo­ra­do. Iro­nie de l’his­toire, c’est aus­si lui qui fut, une fois Duke en ville, char­gé d’as­su­rer sa pro­tec­tion –l’homme était me­na­cé par des groupes d’ex­trême gauche. Dans l’his­toire du Ku Klux Klan, Da­vid Duke est un per­son­nage à part. Il fut le pre­mier res­pon­sable à vou­loir “dé­dia­bo­li­ser” l’or­ga­ni­sa­tion en lui don­nant un nou­veau vi­sage

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