François Bégaudeau

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR FRANCK ANNESE ET THO­MAS PITREL / PHOTOS: IORGIS MATYASSY POUR

Macron, Ruf­fin, la vio­lence li­bé­rale, les luttes so­ciales, les at­ten­tats. L’au­teur de En guerre dresse en long et en large le pa­no­ra­ma des frac­tures qui di­visent la France.

Il y a dix ans tout pile, il ex­plo­sait au vi­sage de la France après la Palme d’or ob­te­nue à Cannes par Entre les murs, le film de Laurent Can­tet ti­ré de son livre du même nom, ins­pi­ré par son ex­pé­rience de pro­fes­seur en ZEP et dans le­quel il jouait. Au­jourd’hui, François Bégaudeau sort En guerre, un ro­man sur le dé­ter­mi­nisme so­cial qui ne fait pas de pri­son­niers. L’oc­ca­sion de par­ler dé­mo­cra­tie, ma­cro­nisme et épi­la­tion to­tale avec un écri­vain à gauche toute.

Ton livre est plu­tôt cy­nique sur l’état du monde, et l’im­pos­sible connexion entre des gens ve­nant de mi­lieux dif­fé­rents. C’est as­sez dé­pri­mant. Ce n’est pas faux. Le coeur du pro­jet est d’ex­plo­rer l’ap­par­te­nance de classe jus­qu’au dé­ter­mi­nisme so­cial. Je constate, au ci­né­ma et en lit­té­ra­ture, que l’on nous ra­conte beau­coup l’his­toire bien-pen­sante: ‘Ils sont d’une classe dif­fé­rente mais après quelques ten­sions de bon aloi, ils fi­nissent par se com­prendre et, fi­na­le­ment, cette dé­ter­mi­na­tion de classe, on a ten­dance à la sur­jouer, alors qu’en fait avec un peu de vo­lon­té, on peut s’en sor­tir, mec.’

Tu penses à ce film avec Char­lotte de Turck­heim, Ab­del et la Com­tesse? (rires) Quand ce sont des co­mé­dies, la ré­con­ci­lia­tion so­ciale fait presque par­tie du pro­gramme. On peut aus­si pen­ser au ‘ma­cro­nisme de base’, in­ven­té avant Macron, d’ailleurs. J’avais en­vie de ti­rer la corde de l’autre cô­té, de dire: ‘Non, il y a de vraies vio­lences so­ciales et les sor­ties de dé­ter­mi­nisme ne sont que des ex­cep­tions so­ciales.’ À chaque fois que quel­qu’un me tient un dis­cours de mi­ni­mi­sa­tion sur ce su­jet, je lui dis: ‘Re­garde au­tour de toi, tes co­pains, tes co­pines, fais ton pe­tit bi­lan so­cio­lo­gique et re­viens me voir.’ Je ne pense pas être le mec le moins ou­vert à la so­cié­té mul­ti­cul­tu­relle, et pour­tant je n’ai pas d’amis noirs. J’en croise mais je n’ai pas d’amis noirs. Ré­cem­ment, j’étais en va­cances dans un gîte, eh bien je n’étais qu’avec des Blancs is­sus de la pe­tite classe moyenne: en­fants de profs, de fonc­tion­naires, de gauche. Bon…

Dans ton livre, per­sonne n’échappe à ton re­gard amu­sé, pas même les pauvres, avec les­quels tu n’es pas tou­jours tendre, no­tam­ment sur leur in­cul­ture ou leur lan­gage… Là-dessus, je suis très ra­di­cal: j’en ai as­sez de l’amal­game pos­tu­lé par beau­coup de films ou livres so­ciaux se­lon le­quel les pauvres se­raient gen­tils. Ce n’est pas être de gauche que de consi­dé­rer que les pauvres sont gen­tils. Moi, je ne me sou­cie pas du pro­lé­ta­riat parce qu’il est sym­pa mais parce que je pense qu’il est vic­time d’une op­pres­sion so­ciale. Et j’es­saie de cas­ser au­tant que pos­sible l’amal­game entre livre so­cial et livre lar­moyant, parce que c’est ce que je re­proche à tout un pan de la lit­té­ra­ture so­ciale et du ci­né­ma so­cial: ça chiale à tous les coins de rue. La lit­té­ra­ture a autre chose à foutre que de faire chia­ler sur des pauvres. Il y a des sa­lauds de pauvres, des pauvres cons de pauvres, des pauvres qui ne sont pas idéo­lo­gi­que­ment en phase avec moi –dans mon livre, le per­son­nage de Loui­sa est, quelque part, une li­bé­rale, elle est très ré­cep­tive à un dis­cours de do it your­self ré­cu­pé­ré. C’est nor­mal qu’en ban­lieue, il y ait des gens sen­sibles au dis­cours de Macron. Loui­sa est un per­son­nage dont j’ai es­sayé de tra­vailler la com­plexi­té: entre ir­ri­ta­tion, ex­ci­ta­tion, ad­mi­ra­tion pour son éner­gie, son prag­ma­tisme dingue et en même temps sa bê­tise, par­fois. Il ne faut pas hé­si­ter à dire quand un pro­lo est bête. L’in­verse se­rait très condes­cen­dant. J’es­saye d’avoir un rap­port très éga­li­taire avec tout le monde, d’être juste, en m’ins­pi­rant de choses que j’ai ob­ser­vées. C’est de la psy­cho­so­cio­lo­gie. Le dé­ter­mi­nisme so­cial va très loin dans les condi­tion­ne­ments so­ciaux, jus­qu’à in­flé­chir la sexua­li­té. Par exemple, l’épi­la­tion in­té­grale, c’est in­té­res­sant: pourquoi les pro­los le font plus que les bourges? Pourquoi les bourges sont en train de les rat­tra­per?

On est sûrs de ça? J’ai de­man­dé à un ami gy­né­co, qui me l’a confir­mé. Donc l’in­ti­mi­té peut être so­ciale. La grande ques­tion du ro­man, c’est ça: jus­qu’à quel point som­mes­nous condi­tion­nés so­cia­le­ment? Comment un acte don­né peut être rap­por­té à une chaîne so­ciale de causes et d’ef­fets? Dans le livre, l’un des per­son­nages se sui­cide six mois après avoir été vi­ré, c’est bien qu’il y a un rap­port. Sauf qu’entre-temps, il a été co­cu­fié, donc c’est plu­tôt per­son­nel. Mais en même temps, cet adul­tère n’au­rait ja­mais eu lieu sans le li­cen­cie­ment. Donc tout est dans tout. Je suis as­sez d’ac­cord avec Geof­froy de La­gas­ne­rie, qui dit que dans la pen­sée so­ciale, il n’y a pas de de­mi-me­sure: soit tu penses que les gens sont ab­so­lu­ment des ob­jets so­ciaux, soit tu consi­dères qu’ils ne le sont pas du tout. Soit tu es dans le pur li­bé­ra­lisme –on est libres et au­to­nomes et le mé­rite de nos réus­sites comme le dé­faut de nos échecs nous re­viennent, sur­res­pon­sa­bi­li­té in­di­vi­duelle–, soit tu penses que tout est dans tout, tout se tient, et donc que tout est un phé­no­mène so­cial. Quand l’un de mes hé­ros se sui­cide, ce n’est pas seu­le­ment parce qu’il a été vi­ré, mais la condi­tion né­ces­saire pour qu’il se sui­cide, c’est le li­cen­cie­ment: au bout du compte, s’il n’y a pas li­cen­cie­ment, il n’y a pas sui­cide. Donc c’est un fait so­cial, contrai­re­ment à ce que disent les avo­cats du livre. Dans le film La Loi du mar­ché, il y a cette scène où le DRH vient de la mai­son mère après le sui­cide d’une cais­sière et com­mence par dire: ‘Nous sommes tous tristes, c’est vrai qu’elle avait connu des mois dif­fi­ciles avec son fils toxi­co­mane.’ Ils vont cher­cher une cause per­son­nelle alors que la meuf se sui­cide deux se­maines après avoir été vi­rée pour un vol tout à fait bé­nin.

À quoi sert de sus­ci­ter la conscience de la si­tua­tion chez le lec­teur si la conclu­sion du livre, c’est qu’il n’y a au­cune so­lu­tion? Je ne crois pas que les livres soient utiles. Un livre n’est utile qu’à son au­teur: ça me per­met de vivre et de m’amu­ser. Je crois que la lit­té­ra­ture ne peut rien chan­ger à rien, elle ne peut qu’af­fû­ter les conver­tis, mieux les do­cu­men­ter –en tout cas dans un livre à conso­nance po­li­tique. Mais ça ne va pas plus loin. Ce n’est pas aux oeuvres d’art de ré­soudre les pro­blèmes.

Au dé­but du livre, des ou­vriers sé­questrent la DRH, et quand tu les fais par­ler, on pour­rait y voir un pe­tit cô­té mé­pri­sant. Pour moi, ce n’est ja­mais mé­pri­sant si c’est juste. Et j’es­père que l’on com­prend très bien de quel cô­té je suis au dé­but du livre: très clai­re­ment de ce­lui de la sé­ques­tra­tion. Je trouve tout à fait nor­mal qu’ils giflent cette DRH. Je ne confonds pas être po­li­ti­que­ment du cô­té d’un groupe d’in­di­vi­dus dans une si­tua­tion don­née et être dans l’adhé­sion ab­so­lue. C’est la grande conne­rie de la com­mon de­cen­cy, cette no­tion d’or­well re­mise à la mode par Mi­chéa, On­fray et consorts, qui pos­tulent le bon sens des gens du peuple alors que les élites bour­geoises se­raient vi­ciées, cor­rom­pues, im­mo­rales…

Le peuple au­rait en lui des ca­pa­ci­tés de ver­tu. C’est d’une conne­rie. Après, on se re­trouve avec tout un pan du­dit peuple qui vote Front na­tio­nal. Et la com­mon de­cen­cy, elle est où les gars?

Pen­dant l’élec­tion pré­si­den­tielle, Mi­chel On­fray avait pro­duit une vi­déo ex­pli­quant que les élites mé­dia­tiques fai­saient mon­ter Le Pen dans le seul but de faire élire Macron, leur grand or­don­na­teur. Alors qu’on­fray était en une d’un numéro du Point sur deux et avait table ou­verte chez Ru­quier… C’est le syn­drome du type qui va par­tout sur les pla­teaux té­lé pour ra­con­ter à quel point on le cen­sure. Le dis­cours d’on­fray est in­té­res­sant pour ça. Si tu prends l’exemple de Macron, il y a la ver­sion ‘com­plo­tis­to-pa­ra­no’ qui vou­drait qu’il ait ache­té tous les or­ganes de presse, et puis il y a une vi­sion beau­coup plus mar­xiste –la mienne–, qui dit les choses. Struc­tu­rel­le­ment, je pense que spon­ta­né­ment, tout un pan de la presse était ma­cro­nien, il y avait là une es­pèce de ré­con­ci­lia­tion de la bour­geoi­sie cen­triste et de droite. Je ne pense pas que Macron ait eu be­soin de s’ac­ti­ver dans l’ombre pour ma­ni­pu­ler quelque mé­dia que ce soit. Il y a tout sim­ple­ment une so­cio­lo­gie de ces jour­na­listes qui les ren­dait po­reux au dis­cours de Macron. On­fray n’ho­nore pas la pen­sée. Un des grands pro­blèmes de la gauche, c’est qu’il y a toute une éner­gie contes­ta­taire, tout à fait lé­gi­time, qui a été cap­tée par un dis­cours com­plo­tiste, un ima­gi­naire qui se veut sé­dui­sant. Mais ça ne cor­res­pond à rien. C’est igno­rer les struc­tures, les classes so­ciales, les in­té­rêts de classe.

Même Mé­len­chon a plon­gé là-de­dans. Je le re­grette, ce n’est pas digne d’un homme qui, dans ses très bons mo­ments, est un bon pé­da­gogue des rap­ports de classes. On ne peut pas jouer le dis­cours de rap­ports de classes et le dis­cours com­plo­tiste en même temps, l’un est une éner­gie cri­tique de gauche et l’autre est une éner­gie cri­tique de droite. Après, si on pense à la der­nière pré­si­den­tielle, je pense que tout vote est un vote de classe et que l’on peut dire sans gros­siè­re­té au­cune que le vote Macron était un vote de la bour­geoi­sie. Il n’y avait plus l’idée que c’était un vote so­cia­liste, ou Mo­dem, ou je ne sais quoi, ce n’était plus le su­jet. C’est une es­pèce de sur­moi de la bour­geoi­sie qui, en gros, pré­serve les in­té­rêts de la pro­prié­té, de la rente, de l’ini­tia­tive pri­vée…

Sur les 23% du pre­mier tour pour Macron, il y a tout de même une sta­tis­tique qui di­sait que plus d’un tiers avait vo­té par dé­faut, pour em­pê­cher Fillon-le Pen au se­cond tour. Ce­la prouve que la convic­tion de ces vo­tants était molle. Quel­qu’un qui a vrai­ment des convic­tions de gauche, qui se pré­oc­cupe de

“Je n’ai pas d’amis noirs. J’en croise, mais je n’ai pas d’amis noirs”

Coup franc place de la Na­tion lors de la ma­ni­fes­ta­tion du 1er mai à Paris, en 2016.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.