“Le monde post-so­vié­tique est un monde de nou­veaux riches”

Avec son qua­trième long-mé­trage, Don­bass, qui fai­sait l’ou­ver­ture de la sé­lec­tion Un cer­tain re­gard au fes­ti­val de Cannes en mai der­nier, Ser­gei Loz­nit­sa donne une vision tra­gi-co­mique de la ré­gion ukrai­nienne, en pleine guerre de­puis 2014.

Society (France) - - CHAOS - – LU­CAS MI­NI­SI­NI

Comment avez-vous ré­col­té la dou­zaine d’his­toires qui com­posent votre film? Je ne suis pas retourné dans le Don­bass de­puis que la guerre a com­men­cé, mais c’est une ré­gion que je connais bien. De plus, des per­sonnes qui l’ont fui m’ont raconté ce qu’elles ont su­bi sur place. Et quand une guerre de ce genre éclate, des in­for­ma­tions sont écrites en temps réel, des vi­déos sont faites par les ha­bi­tants eux-mêmes. C’est comme ça, to­ta­le­ment par ha­sard, que je suis tom­bé sur une vi­déo fil­mée au smart­phone, fi­gu­rant le ‘ma­riage en uni­forme’. Une cérémonie joyeuse, avec des in­vi­tés ar­més, où l’on se montre des vi­déos de lyn­chage presque comme un ca­deau. J’ai pris note de tout ce qui était dit dans cette scène, et j’y ai mis un ordre lo­gique. Le pre­mier ami à qui j’ai fait lire tout ça m’a ré­pon­du: ‘Mais qu’est-ce que c’est que cette his­toire to­ta­le­ment ab­surde? –C’est ce qui se passe là-bas, au Don­bass, main­te­nant.’ Dans cette scène, il y a la ca­rac­té­ris­tique de la pé­riode ac­tuelle: au même mo­ment, on peut as­sis­ter à une tra­gé­die et à une farce. Vous avez com­men­cé votre car­rière en 1996, et vous étiez en école de ci­né­ma au tout dé­but des an­nées 90, au mo­ment de la chute de L’URSS. Vous avez dé­crit cette pé­riode comme un ‘mo­ment d’eu­pho­rie’. C’est-à-dire? C’est cette eu­pho­rie de 1991 qui m’a pous­sé à faire du ci­né­ma! J’étais in­gé­nieur en cy­ber­né­tique avant, et j’ai chan­gé de mé­tier du jour au len­de­main. Parce qu’à cette époque-là, j’ai vrai­ment cru que l’on pou­vait chan­ger quelque chose. Un membre de ma fa­mille m’avait dit: ‘Un jour, le ri­deau de fer s’ef­fon­dre­ra, les fron­tières s’ou­vri­ront. Pars, pars très vite, ne reste pas ici!’ Puis on m’a don­né un deuxième con­seil: ‘Sur­tout, ne te lance pas dans les af­faires dans ce pays, mé­fie-toi.’ À ce mo­ment­là, j’étais si naïf que je n’ai pas vrai­ment te­nu compte de ces deux conseils. Je ré­pon­dais: ‘Vous plai­san­tez? Re­gar­dez ce qui se passe ac­tuel­le­ment. On va tout chan­ger, on va construire un monde nou­veau!’ C’était une pé­riode ro­man­tique ma­gni­fique, mais j’ai très vite re­pris mes es­prits. Dès 1993, il était clair que rien ne chan­ge­rait. La chance qui exis­tait, on l’avait lais­sée pas­ser.

Comment ex­pli­quez-vous ça? Il au­rait fal­lu s’em­pa­rer du pou­voir au mo­ment où ce­lui-ci était faible, au tout dé­but des an­nées 90. Mais per­sonne n’a rien fait. Peut-être aus­si parce que c’était im­pos­sible, parce que pen­dant les 70 ans de pou­voir so­vié­tique, il y a eu une ex­ter­mi­na­tion sys­té­ma­tique de toutes celles et ceux qui étaient ca­pables de faire des choses. Soit ils ont été éli­mi­nés, soit ils sont par­tis à l’étran­ger et il n’est plus res­té per­sonne. Dans les so­cié­tés post-so­vié­tiques, les gens qui ar­rivent au pou­voir, po­li­tique ou éco­no­mique, ne sont pas in­té­res­sés par le des­tin de leur pays ou de leur peuple. Ils sont in­té­res­sés par leur propre des­tin et leur dé­sir de s’en­ri­chir. C’est une men­ta­li­té de nou­veaux riches!

À re­gar­der votre der­nier film, il ne semble pas y avoir beau­coup d’is­sues à la crise ukrai­nienne. Ré­cem­ment, le chef des sé­pa­ra­tistes russes a été tué, ajou­tant en­core un peu plus à la confu­sion. Que risque-t-il de se pas­ser main­te­nant? Per­son­nel­le­ment, je n’ai plus au­cun es­poir. Vrai­ment, je ne vois au­cune is­sue à cette si­tua­tion dans le Don­bass.

“J’étais in­gé­nieur et je suis de­ve­nu ci­néaste du jour au len­de­main, parce que j’ai vrai­ment cru que l’on pou­vait chan­ger quelque chose”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.