LETTRES DE DANIEL

Society (France) - - EXTRAVAGANZA - – JU­LIEN LAN­GEN­DORFF

Peter Pan ma­nia­co-dé­pres­sif aux chan­sons os­cil­lant conti­nuel­le­ment entre can­deur, ma­laise et ob­ses­sions étranges (les Beatles, l’alié­na­tion men­tale, les amours mal­heu­reuses avec l’ado­rée Lau­rie qui lui pré­fé­ra la com­pa­gnie d’un croque-mort), le Texan Daniel Johns­ton est un mo­nu­ment per­ché sur les hau­teurs les plus énig­ma­tiques de la pop culture, astre ma­lade de l’un­der­ground amé­ri­cain ca­ta­pul­té William Blake de la Gé­né­ra­tion X au gré d’in­ci­dences his­to­riques dé­sor­mais fa­meuses (les t-shirts à son ef­fi­gie por­tés par Kurt Co­bain, la BO du film Kids). Alors qu’il ap­proche de la soixan­taine, son gé­nie brut se­ra une nou­velle fois cé­lé­bré en cette ren­trée à l’oc­ca­sion d’une ex­po­si­tion à la Mé­dia­thèque mu­si­cale de Pa­ris, qui pré­sen­te­ra un en­semble de des­sins et autres ra­re­tés is­sus de la col­lec­tion pri­vée de la fran­çaise San­dra Rei­gnoux. “Notre pre­mière ren­contre re­monte au 6 juin 1999, à un concert que Daniel don­nait à Ber­lin, se re­mé­more celle qui fut à la fois fan, pen pal et muse de l’ar­tiste. C’était la pre­mière fois qu’il ve­nait jouer en Eu­rope, j’avais 22 ans et j’ado­rais sa mu­sique, que j’avais dé­cou­verte quelques an­nées plus tôt grâce à ma soeur aî­née.” En Al­le­magne, l’étu­diante en an­glais se fait re­mar­quer par Daniel Johns­ton, qui l’in­vite à boire un Co­ca-co­la en backs­tage puis tente de l’im­pres­sion­ner en fai­sant te­nir une pou­pée en équi­libre sur sa tête, cha­pe­ron­né par son père, qui l’ac­com­pagne à toutes ses re­pré­sen­ta­tions. “Je suis ren­trée chez moi dans les Yve­lines, où j’ha­bi­tais à l’époque, et quelques jours après, je re­ce­vais une pre­mière lettre de Daniel. Il avait joint un des­sin qui me re­pré­sen­tait avec un âne, les yeux de la gre­nouille sur mon t-shirt po­si­tion­nés pile sur mes seins.”

Le dé­but d’une cor­res­pon­dance qui du­re­ra presque cinq an­nées, ponc­tuée de re­trou­vailles phy­siques, comme cette fois où San­dra fit le voyage jus­qu’au Texas et pas­sa une se­maine en­tière dans la fa­mille Johns­ton. De ce sé­jour à la fois for­cé­ment un peu ir­réel (“On a en­re­gis­tré plu­sieurs boot­legs en­semble dans son ga­rage, une des cas­settes se­ra dans l’ex­po­si­tion”) et ty­pi­que­ment amé­ri­cain, avec prières obligatoires avant les re­pas et di­manches ma­tin pla­ni­fiés à l’avance (“Sa fa­mille est très croyante. Un jour, je suis al­lée à la messe avec ses pa­rents, ils étaient très in­té­grés dans la com­mu­nau­té chré­tienne lo­cale. Daniel, lui, al­lait à l’église sur­tout pour re­gar­der les jo­lies filles”), elle se sou­vient prin­ci­pa­le­ment d’un quo­ti­dien sé­den­taire et ré­pé­ti­tif passé à écou­ter les disques des Beatles en boucle aux cô­tés d’un

hôte af­fai­ré à sa table de tra­vail: “Il m’a beau­coup des­si­née quand j’étais chez lui, il était très at­ten­tion­né avec moi, très doux, sans non plus perdre le nord, comme cette fois où il m’a de­man­dé de po­ser nue ‘comme dans Ti­ta­nic’. (Rires) Je n’avais pas conscience à l’époque que Daniel était un tel mythe. Je sa­vais que beau­coup de per­sonnes ai­maient ses chan­sons et les re­pre­naient, mais je ne me ren­dais pas compte de ce qu’il re­pré­sen­tait.” Si la fren­chie ne re­vê­ti­ra fi­na­le­ment pas les ap­pa­rats de Vé­nus, son in­car­na­tion re­joint néan­moins l’ico­no­gra­phie lé­gen­daire des des­sins naïfs du chan­teur, mé­lange de per­son­nages po­pu­laires (Cap­tain Ame­ri­ca, Sa­tan, Cas­per le gen­til fan­tôme) et de créa­tures si­gna­tures (hommes-ca­nards, globes ocu­laires ai­lés) co­lo­riés au feutre.

Le roi fou et sa muse

Les échanges pos­taux s’in­ter­rom­pront d’eux-mêmes aux alen­tours de 2003 (“Je crois qu’on avait tous les deux d’autres prio­ri­tés dans nos vies à ce mo­ment-là”), pour res­sur­gir deux ans plus tard sous la forme d’une chan­son –la bien nom­mée Sou­ve­nir, sur l’al­bum Freak Brain de Dan­ny and the Night­mares– puis d’une ultime ren­contre de­vant le Ba­ta­clan, en 2010. “J’étais dans la queue pour ache­ter un ti­cket, il est ap­pa­ru au loin et m’a re­con­nue im­mé­dia­te­ment. Il m’a dit qu’il était mil­lion­naire dé­sor­mais, et qu’il avait une pis­cine. J’ai l’im­pres­sion d’avoir été une ins­pi­ra­trice pour lui, comme il en a eu d’autres. Il m’a fal­lu quelques an­nées pour réa­li­ser tout ça. Je ne sais pas s’il a été amou­reux de moi, je ne lui ai ja­mais de­man­dé, ça res­te­ra dans les limbes”, confie-t-elle. San­dra dit es­pé­rer se­crè­te­ment que Daniel Johns­ton fe­ra le voyage jus­qu’à Pa­ris pour cette ré­tros­pec­tive in­time, l’oc­ca­sion aus­si pour de nou­velles gé­né­ra­tions de dé­cou­vrir l’oeuvre in­tem­po­relle du roi fou de l’in­die-rock: “Je pense que ses chan­sons, même si elles res­tent très mar­quantes pour les gens qui ont gran­di dans les an­nées 90, sont vé­ri­ta­ble­ment trans­gé­né­ra­tion­nelles. Les thèmes sont uni­ver­sels: l’amour, la mort, la peur, le re­jet… Cette fibre créa­trice, c’est ce qui le main­tient en vie. Tant qu’il pour­ra des­si­ner ou jouer de la mu­sique, même s’il tremble, il conti­nue­ra jus­qu’au bout.” Un por­trait du com­po­si­teur dont l’écho se re­trouve dans l’une de ses in­jonc­tions les plus poi­gnantes: “Do your­self a fa­vor / Be­come your own sa­vior”. Amen.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.