Bull­shit Jobs

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR AN­THO­NY MAN­SUY / IL­LUS­TRA­TIONS: JU­LIEN PA­CAUD POUR SO­CIE­TY

Plus d’un tiers des gens pensent que leur tra­vail n’a au­cun sens. Qu’est-ce que les bull­shit jobs disent de notre so­cié­té ma­lade? L’an­thro­po­logue David Grae­ber, qui a in­ven­té le concept, ré­pond.

Il a in­ven­té l’ex­pres­sion du mo­ment. L’an­thro­po­logue et éco­no­miste amé­ri­cain David Grae­ber a passé presque cinq ans à étu­dier le phé­no­mène des bull­shit jobs, ou “em­plois à la con”. Soit des mé­tiers en­nuyeux, in­utiles ou né­fastes, qui re­pré­sen­te­raient jus­qu’à 40% des postes dans cer­tains pays. Et alors? Se­lon lui, l’ex­pan­sion de ces tâches in­utiles dans nos en­tre­prises, outre le fait de rendre les sa­la­riés mal­heu­reux, se­rait le symp­tôme d’un mal plus large: une “néo-féo­da­li­sa­tion” de l’éco­no­mie. Ex­pli­ca­tions.

Pour com­men­cer, comment dé­fi­ni­riez-vous un ‘em­ploi à la con’, ou bull­shit job? Ce se­ra for­cé­ment une dé­fi­ni­tion sub­jec­tive. C’est un em­ploi dont même la per­sonne qui l’exerce ne peut jus­ti­fier les rai­sons de son exis­tence. Ou plu­tôt, un em­ploi oc­cu­pé par quel­qu’un qui est cons­cient que s’il n’exis­tait pas, ça ne fe­rait au­cune dif­fé­rence, voire que le monde s’en por­te­rait mieux.

Par exemple? Dès qu’il y a ‘stra­té­gique’, ‘créa­tif’ ou ‘vice-pré­sident’ dans la des­crip­tion d’un poste, il y a des chances que ce­lui ou celle qui l’oc­cupe ne fasse pas grand­chose. J’ai aus­si re­cueilli le té­moi­gnage d’un agent de sécurité dans un mu­sée, re­cru­té pour sur­veiller une pièce... où il n’y avait rien et qui était fer­mée au pu­blic. Il de­vait res­ter de­bout, huit heures d’af­fi­lée, dans cette pièce vide et inu­tile. Mais le pire, c’est que ses em­ployeurs ne l’au­to­ri­saient même pas à prendre avec lui son té­lé­phone ou un livre. C’est presque une forme de sanc­tion dis­ci­pli­naire, à ce stade. Au­tre­ment, beau­coup évoquent ces jour­nées en­tières plan­tés de­vant un or­di­na­teur à faire sem­blant de tra­vailler. Des gens es­sen­tiel­le­ment re­cru­tés pour oc­cu­per un bu­reau vide, avec peu voire pas du tout de tâches à ac­com­plir, à qui l’on in­ter­dit d’al­ler sur Fa­ce­book ou de s’oc­cu­per d’une quel­conque ma­nière. Ça les rend mal­heu­reux car au bout d’un mo­ment, ils fi­nissent par se rendre compte de la do­mi­na­tion ab­so­lue qui est exer­cée sur eux.

Dans votre livre, Bull­shit Jobs, vous faites ap­pel à deux études, une néer­lan­daise et une amé­ri­caine, qui dé­montrent qu’entre 37 et 40% des gens consi­dèrent leur em­ploi comme inu­tile. Vous pu­bliez aus­si de nom­breux té­moi­gnages. Dans le meilleur des cas, les ‘em­ployés à la con’ ma­ni­festent une forte ré­si­gna­tion, et dans le pire, une sé­rieuse ten­dance à la dé­pres­sion. À quoi ce­la est-il dû? En fai­sant mes re­cherches, je suis tom­bé sur une étude du psy­cho­logue al­le­mand Karl Groos, qui a théo­ri­sé le rap­port des nour­ris­sons au jeu. Ceux-ci ex­priment un plai­sir im­mense lors­qu’ils com­mencent à dé­cou­vrir leur in­fluence sur le monde qui les en­toure, ce qui peut prendre la forme la plus simple, comme le fait de dé­pla­cer un crayon sur le sol. Groos a ap­pe­lé ça ‘le plai­sir d’être cause’. Si on le suit, l’ori­gine du Moi, c’est réa­li­ser que l’on peut avoir des ef­fets pré­vi­sibles sur le monde qui nous en­toure et exer­cer une in­fluence sur lui. Se­lon Groos, cette ex­pé­rience s’at­tache aus­si à la no­tion de bon­heur. J’aime beau­coup cette idée. Ça ex­plique pour­quoi les in­di­vi­dus dont l’em­ploi est dé­pour­vu de tâches ou de sens sont si mal­heu­reux.

À l’in­verse, les in­di­vi­dus dont le tra­vail a un sens font-ils le che­min in­verse? Pre­nons l’exemple de l’ar­mée amé­ri­caine. Dans cer­taines bases si­tuées à l’étran­ger, elle or­ga­nise des sor­ties des­ti­nées à amé­lio­rer les re­la­tions avec les po­pu­la­tions lo­cales, comme des check-up mé­di­caux ou la mise en place de la­trines. Des bonnes ac­tions, en gros. Ap­pa­rem­ment, ça n’a au­cun ef­fet sur l’opi­nion que se font les po­pu­la­tions lo­cales de l’ar­mée amé­ri­caine. Mais cette der­nière, pour­tant, conti­nue ré­gu­liè­re­ment à or­ga­ni­ser de tels évé­ne­ments. Et vous sa­vez pour­quoi? Parce que les sol­dats qui y par­ti­cipent sont trois fois plus sus­cep­tibles de se ré­en­ga­ger, ce­la donne da­van­tage de sens à leur mé­tier.

Si tant de gens oc­cupent des postes en­nuyeux, avi­lis­sants ou né­fastes, pour­quoi, se­lon vous, n’ob­serve-t-on pas une ré­volte, ou tout au moins un consen­sus au­tour de po­li­tiques à même de contrer ce phé­no­mène? Pour jus­ti­fier sa ré­forme de l’as­su­rance san­té au ra­bais, Ba­rack Oba­ma a un jour dit (dans une in­ter­view au ma­ga­zine The Na­tion en 2006, ndlr): ‘Ceux qui dé­fendent le sys­tème à payeur unique nous disent: ‘Re­gar­dez tout l’ar­gent que l’on ga­gne­rait en sup­pri­mant les as­su­reurs et la pa­pe­rasse!’ Or, ce­la re­pré­sente un, deux, peut-être trois mil­lions de postes. […] Qu’est-ce que l’on fait d’eux? Où on les em­ploie?’ Cette phrase, c’est qua­si­ment une prise en fla­grant dé­lit: il a pré­fé­ré ne pas mettre en pé­ril ces

“Dès qu’il y a ‘stra­té­gique’, ‘créa­tif’ ou ‘vice-pré­sident’ dans la des­crip­tion d’un poste, il y a des chances que ce­lui ou celle qui l’oc­cupe ne fasse pas grand-chose”

em­plois plu­tôt que d’ac­cou­cher d’une ré­forme de san­té réel­le­ment bé­né­fique à tous.

Comment l’ex­pli­quez-vous? Le dis­cours po­li­tique sur l’idée du tra­vail a des ra­cines théo­lo­giques pro­fondes. Le champ de l’éco­no­mie, à l’ori­gine, était une éma­na­tion de la phi­lo­so­phie mo­rale, qui elle-même était une branche de la théo­lo­gie. Adam Smith (le père de l’éco­no­mie po­li­tique, ndlr) était d’ailleurs pro­fes­seur de phi­lo­so­phie mo­rale. Ces em­bran­che­ments sont si an­ciens et en­ra­ci­nés que l’on ne les voit plus. La théo­lo­gie pos­tule que le tra­vail est une ver­tu en soi, que c’est notre pu­ni­tion pour le pé­ché ori­gi­nel, notre ma­nière aus­si de nous mo­de­ler à l’image du Dieu créateur. Dès qu’il y a une crise, on voit des édi­to­ria­listes hur­ler qu’il faut ‘tra­vailler da­van­tage’. Per­sonne ne dit ja­mais: ‘On tra­vaille trop’ ou ‘Les jeunes tra­vaillent trop, ils n’ont pas le temps de créer ni de s’amu­ser’. Re­gar­dez la culture bri­tan­nique. Au­tre­fois, tous les cinq ans, émer­geait une nou­velle scène mu­si­cale de cette pe­tite île. Pour­quoi n’estce plus le cas au­jourd’hui? J’ai une théo­rie: c’est cer­tai­ne­ment dû au dur­cis­se­ment des condi­tions d’ac­cès aux aides so­ciales. Tous les grands groupes an­glais étaient for­més par des chô­meurs! Re­gar­dez UB40. Vous sa­vez ce que ça veut dire, UB40? Unem­ploy­ment Be­ne­fit form 40. C’était le nom du for­mu­laire à rem­plir pour ob­te­nir les aides au chô­mage! (Rires)

Puis­qu’on parle d’aides so­ciales, vous évo­quez le revenu uni­ver­sel, qui se­lon vous ai­de­rait non seule­ment à sor­tir les gens de la pau­vre­té, mais aus­si à éli­mi­ner nombre de bull­shit jobs et ain­si per­mettre à ceux qui les oc­cupent de s’en li­bé­rer. Le fait que les gens té­moignent d’un tel mal­heur dans leur bull­shit job montre que nos hy­po­thèses sur la na­ture hu­maine sont pro­fon­dé­ment er­ro­nées. On dit tou­jours: ‘Si on leur donne de l’ar­gent sans bos­ser, les gens ne fe­ront rien!’ Mais per­sonne ne dit ja­mais: ‘Moi, je ne fe­rais rien!’ Par ailleurs, le fait que tant de per­sonnes soient si mal­heu­reuses et res­sentent une telle va­cui­té dans leur exis­tence, alors même qu’elles oc­cupent un em­ploi, me fait pen­ser qu’elles ont en­vie d’agir, de faire des choses, mais pas for­cé­ment dans le cadre d’un tra­vail sa­la­rié. L’autre ar­gu­ment an­ti-revenu de base, c’est de dire: ‘Les gens vont peut-être s’oc­cu­per à quelque chose, mais comment sa­voir s’ils se­ront utiles? On va se re­trou­ver avec des mil­lions de mau­vais poètes et de gui­ta­ristes dans les rues!’ Très bien, ima­gi­nons que, d’un coup, nos rues se rem­plissent de mau­vais mu­si­ciens et de scien­ti­fiques fous. Si l’un d’entre eux de­vient le pro­chain Miles Da­vis, ou John Len­non, ou Al­bert Ein­stein, c’est l’hu­ma­ni­té qui en pro­fi­te­ra, non? Et puis sachant que plus d’un tiers des gens es­timent que leur bou­lot ne sert à rien, comment ima­gi­ner un sys­tème en­core pire?

Vous ba­sez votre étude sur les deux son­dages évo­qués plus haut et sur des échanges avec un échan­tillon de vos fol­lo­wers sur Twit­ter. Vous ne pen­sez pas que c’est un peu léger pour ti­rer de telles conclu­sions? Il y a eu de nou­veaux son­dages pa­rus de­puis l’écri­ture du livre. Un seul son­dage, en­core pu­blié aux Pays-bas, pour­rait en ap­pa­rence contre­dire mon ana­lyse. Se­lon ce­lui-ci, seule­ment 10% des gens exer­ce­raient un ‘em­ploi à la con’. Ce qui, en soi, est dé­jà énorme. Pour au­tant, j’ai re­mar­qué que la ques­tion po­sée dans cette étude était bien dif­fé­rente: ‘Votre em­ploi est-il utile à votre en­tre­prise?’ Beau­coup de gens peuvent pen­ser qu’ils sont utiles à leur en­tre­prise mais que leur en­tre­prise est inu­tile. En dé­fi­ni­tive, je n’ai en­core rien trou­vé qui contre­dise ma thèse d’une ex­pan­sion du phé­no­mène des bull­shit jobs.

Vous ex­pli­quez que les en­tre­prises les plus vo­races en ‘em­plois à la con’ sont celles dont le coeur d’ac­ti­vi­té et la rai­son d’être consistent à ‘di­vi­ser un bu­tin’. C’est-à-dire? L’exemple ty­pique de ce genre d’en­tre­prises, ce sont les ca­bi­nets d’avo­cats, qui sont payés à l’heure. Beau­coup d’avo­cats m’ont contac­té pour me dire qu’ils étaient en­cou­ra­gés à tra­vailler len­te­ment, parce que plus les af­faires traînent en lon­gueur, plus la fac­ture aug­mente.

“Nos so­cié­tés vivent en­core dans le fan­tasme du plein-em­ploi. C’est la seule doc­trine sur la­quelle la gauche et la droite s’ac­cordent: il faut créer des em­plois. Coûte que coûte. Per­sonne n’a en­core ma­ni­fes­té pour dire: ‘Créons des em­plois qui ont du sens!’”

Et cette lo­gique s’étend à toute l’éco­no­mie fi­nan­cia­ri­sée.

Comment ça? L’in­dus­trie fi­nan­cière re­pose sur quoi, au fond? C’est le com­merce des dettes contrac­tées par d’autres. Et pour que les en­tre­prises de la fi­nance s’en­ri­chissent, il faut bien que des dettes soient contrac­tées. Un éco­no­miste amé­ri­cain a ré­cem­ment avan­cé que 60 ou 70% des pro­fits des mul­ti­na­tio­nales ne pro­ve­naient pas du com­merce ni de la pro­duc­tion, mais de la ma­ni­pu­la­tion de rentes ou de dettes. Une fois, j’ai es­sayé de dé­ter­mi­ner la part du bud­get d’un mé­nage type amé­ri­cain qui re­ve­nait au sec­teur FIRE (as­su­rance, im­mo­bi­lier, banques, ndlr), et je n’en ai pas été ca­pable. Il faut comp­ter les prêts –étu­diants ou non–, les hy­po­thèques, les frais de cartes de cré­dit, les as­su­rances... Des pans en­tiers, et très lu­cra­tifs, de l’éco­no­mie sont en­tiè­re­ment ba­sés sur le fait d’uti­li­ser le sys­tème lé­gal pour créer de nou­veaux types de dettes et im­po­ser des rentes des­sus.

Avez-vous un exemple en tête? Aux États-unis, une large part des pro­fits des en­tre­prises de la fi­nance pro­vient des prêts étu­diants. C’est un peu pa­reil en An­gle­terre où, ré­cem­ment, les po­li­tiques nous ont li­vré un cas d’école. En 2010, le gou­ver­ne­ment di­ri­gé par David Ca­me­ron a ac­tion­né des le­viers per­met­tant aux uni­ver­si­tés de mul­ti­plier les frais de sco­la­ri­té par trois et a créé de toutes pièces un mar­ché des­ti­né aux prêts étu­diants. Ce­la montre les mé­ca­nismes de l’al­liance entre po­li­ti­ciens néo­li­bé­raux et en­tre­prises fi­nan­cières: les po­li­tiques qu’ils mènent créent de nou­velles fa­çons de for­mer des dettes, pour que celles-ci pro­fitent en­suite à l’in­dus­trie fi­nan­cière. Voi­là comment se créent de nou­veaux mar­chés sur du vent, car il faut des gens pour créer ces nou­veaux pro­duits fi­nan­ciers, gé­rer les branches, étu­dier leur ren­ta­bi­li­té, en faire la pu­bli­ci­té, créer de nou­veaux pro­cess, les vendre au pu­blic. On peut donc non seule­ment consi­dé­rer ces em­plois comme in­utiles, mais aus­si comme né­fastes, puis­qu’ils par­ti­cipent à la pau­pé­ri­sa­tion des fa­milles.

Vous vous dites ou­ver­te­ment anar­chiste. Se­lon vous, que disent les bull­shit jobs sur le ca­pi­ta­lisme? Je pars du prin­cipe que toutes les formes de do­mi­na­tion sont re­liées. Notre sys­tème éco­no­mique a créé cette si­tua­tion folle où de nom­breux in­di­vi­dus, pour­tant cen­sés fi­gu­rer par­mi les ga­gnants du sys­tème, avec un bon sa­laire, un grand bu­reau, un titre pres­ti­gieux, le res­pect de leurs pa­rents, ont sou­vent l’im­pres­sion de faire par­tie des per­dants. L’idée, c’est de par­tir du phé­no­mène des ‘em­plois à la con’ pour condam­ner le sys­tème tout en­tier. Vous sa­vez qu’un jeu est ré­gi par de mau­vaises règles lorsque même cer­tains de ceux qui gagnent s’es­timent lé­sés...

Une des per­sonnes que vous avez in­ter­ro­gées pointe du doigt comme ori­gine du pro­blème des bull­shit jobs ‘l’idéo­lo­gie ma­na­gé­riale’, et non le ca­pi­ta­lisme en lui-même... Si le ca­pi­ta­lisme ac­tuel fonc­tion­nait tel qu’on le dé­crit dans les ma­nuels, le phé­no­mène des bull­shit jobs n’exis­te­rait pas. Par exemple, là, nous sommes dans un res­tau­rant. Nous n’avons pas le moindre doute sur le fait que chaque cuis­tot, chaque ser­veur, est utile, car dans ce sec­teur, beau­coup d’en­tre­prises de pe­tite taille sont en com­pé­ti­tion, et vous y trans­for­mez et ven­dez des biens de consom­ma­tion. Vous vous de­vez d’être plei­ne­ment ef­fi­cace, donc l’or­ga­ni­sa­tion d’un res­tau­rant clas­sique, c’est une forme de ca­pi­ta­lisme chi­mi­que­ment pur,

“Notre sys­tème éco­no­mique a créé cette si­tua­tion folle où des in­di­vi­dus cen­sés fi­gu­rer par­mi les ga­gnants du sys­tème, avec un bon sa­laire, un grand bu­reau, un titre pres­ti­gieux, ont sou­vent l’im­pres­sion de faire par­tie des per­dants”

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