“Est-ce qu’on fait tous sem­blant?”

Society (France) - - COUVERTURE - KA­REN, 39 ANS CADRE DANS L’IN­DUS­TRIE PHAR­MA­CEU­TIQUE

“Mon poste, c’est ‘res­pon­sable d’amé­lio­ra­tion conti­nue’. En gros, dans les faits, je dois ré­duire les coûts. Il faut faire plus ef­fi­cace, moins cher, plus ra­pide. C’est de l’op­ti­mi­sa­tion de pro­cess. Pour­quoi pas, d’ailleurs: ça peut par­fois per­mettre d’avoir des pro­duits moins chers ou d’aug­men­ter les marges. Là où c’est n’im­porte quoi, c’est que mon ac­tion re­couvre une di­zaine de pays, avec une ving­taine d’en­tre­pôts. Sur le ter­rain, il y a des gens qui sont opé­ra­tion­nels dans un tra­vail concret, ils sont dans leur en­tre­pôt, bougent des pa­lettes, ap­portent une vraie va­leur ajou­tée. Moi, de­puis mon bu­reau, j’ai beau être leur su­pé­rieure hié­rar­chique, je n’ai qu’une ap­proche théo­rique de leur quo­ti­dien. Et pour­tant, on me de­mande de ré­duire les coûts sur ce qu’ils y font. J’ai beau être sor­tie d’une école de com­merce, ce n’est pas moi qui connais le mé­tier. C’est ab­surde mais c’est très à la mode d’avoir des res­pon­sables d’amé­lio­ra­tion conti­nue. Cer­tains jobs sont créés parce que d’autres boîtes les ont, c’est tout. Et toutes les in­dus­tries en ont, main­te­nant. Une fois par

mois, je montre aux équipes de di­rec­tion des chiffres qui re­trans­crivent la réa­li­té du ter­rain. Je fais mon Po­wer­point. ‘Le Por­tu­gal a éco­no­mi­sé tant au mois de

fé­vrier 2018.’ Mon su­pé­rieur hié­rar­chique est ba­sé en An­gle­terre, on se croise deux fois par an dans un pays ou l’autre, et du coup il ne me ma­nage pas du tout. Sur la zone que je couvre, j’ai un ob­jec­tif de ré­duc­tion des coûts de 2,2 mil­lions de dol­lars pour l’an­née. Pour­quoi moi j’ai 2,2 et la Rus­sie 2,1? Im­pos­sible de

sa­voir. Quand je contacte les fi­nan­ciers et que je leur de­mande comment est cal­cu­lé l’ob­jec­tif, on me fait com­prendre que cer­taines ques­tions ne se posent pas, et qu’eux-mêmes ne savent pas. Là, j’ai fait le point en août, et j’ai dit: ‘On est à 1,1, on a un gros gap à com­bler, les fi­nan­ciers vont nous tom­ber des­sus,

qu’est-ce qu’on pro­pose?’ Mal­gré toutes les réunions, je n’ai rien à pro­po­ser. J’ai échan­gé avec d’autres pays pour ré­cu­pé­rer des in­fos... Puis je suis al­lée voir des équipes. Mais per­sonne n’a rien à me pro­po­ser. Ce ne sont que des dis­cus­sions comme ça, dans le vide, et fi­na­le­ment je ne ‘dé­li­vre­rai’ pas mon ob­jec­tif. La ré­ponse, c’est que l’on est ar­ri­vés au bout des op­ti­mi­sa­tions. On ne peut plus ré­duire les coûts. Mais on conti­nue. Je ne vois pas le sens de ce tra­vail. Je gagne 50 000 eu­ros brut par an, aux­quels vous pou­vez ajou­ter un bo­nus de 6 000 ou 7 000 eu­ros et une par­ti­ci­pa­tion de 2 000 ou 3 000 eu­ros. Il y a une culpa­bi­li­té énorme, je pense sou­vent aux ou­vriers qui dé­placent des pa­lettes huit heures par jour et sont à peine ré­mu­né­rés au SMIC. Mais je n’ai pas le cou­rage de le dé­non­cer parce que je suis dé­pen­dante de mes pe­tits avan­tages. J’ai beau­coup de cadres dans mon en­tou­rage, par­mi mes proches, et ils ont tous l’air com­plè­te­ment dé­bor­dés. Je m’in­ter­roge sou­vent. Est-ce qu’on fait tous sem­blant?”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.