“Je n’ai tou­jours pas bien com­pris la spé­ci­fi­ci­té de mon mé­tier”

Society (France) - - COUVERTURE - LAURENT, 43 ANS RES­PON­SABLE MAR­KE­TING DANS UNE EN­TRE­PRISE DU CAC 40

“L’image qui me vient, quand je re­pense aux boîtes dans les­quelles j’ai bos­sé, c’est l’im­pres­sion de m’en­fon­cer dans de la ge­lée, un monde où tout est lent, où le temps ra­len­tit d’un coup, où tout de­vient im­mo­bile. Avant, j’étais consul­tant, je bos­sais dans une banque. Les bu­reaux étaient si­tués à Pa­ris. Tu sors du mé­tro, tu es dans la rue, il y a de la vie, ça bouge, il y a du bruit. Et quand tu rentres dans le bâ­ti­ment, tu passes les portes, tu ar­rives dans le hall et tu as l’im­pres­sion que tout s’ar­rête. Rien ne bouge. Tout te prend dix fois plus de temps que dans le monde nor­mal.

J’ai 43 ans et je crois que je n’ai tou­jours pas bien com­pris la spé­ci­fi­ci­té de mon mé­tier. Je ne sais pas ce que je dois faire, en fait. Outre les in­nom­brables réunions aux­quelles je par­ti­cipe as­sez ré­gu­liè­re­ment, mon tra­vail me prend deux heures par mois, di­sons. Là, cette se­maine, j’ai un do­cu­ment à mo­di­fier. C’est tout, rien d’autre. Ça va me prendre la se­maine, parce que j’étale, mais ça de­vrait me prendre trois quarts d’heure. Sur­tout que ce do­cu­ment a dé­jà été refait quatre fois sous quatre formes dif­fé­rentes, mais avec le même conte­nu. Comment peut-on en ar­ri­ver là?

Pour moi, c’est l’or­ga­ni­sa­tion des boîtes qui est à l’ori­gine des bull­shit jobs. Il faut tou­jours suivre le pro­cess. Je passe des heures de réunion à ne par­ler que du pro­cess. On ne parle pas de ce que l’on va faire, mais de comment on va le faire et avec qui. Ça donne alors une or­ga­ni­sa­tion qui ne parle que d’elle-même, et plus per­sonne n’a de vision de la fi­na­li­té de ce qu’il fait.

Quand je ne suis pas en réunion, je passe mon temps à faire sem­blant de bos­ser. Ce n’est pas com­pli­qué, il suf­fit de ta­per des trucs sur son cla­vier pour don­ner l’im­pres­sion de tra­vailler. Au­tour de moi, mes col­lègues passent leur vie au té­lé­phone, à dis­cu­ter avec des gens, mais je ne sais pas ce qu’ils font exac­te­ment. C’est quand même com­pli­qué de se dire, même à 43 ans, que l’on va pas­ser le reste de sa vie pro­fes­sion­nelle à faire ça.”

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