Casse mys­té­rieux en al­ti­tude

Le 24 no­vembre 1971, un cer­tain D. B. Coo­per dé­tour­nait un avion à Port­land, aux États-unis, et ré­cla­mait 200 000 dol­lars en échange de la li­bé­ra­tion des 35 autres pas­sa­gers. Une fois la somme re­mise et les voya­geurs libres, il de­man­dait à l’équi­page de r

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR WILLIAM THORP, À PUYALLUP

Le 24 no­vembre 1971, un cer­tain D. B. Coo­per dé­tour­nait un avion aux États-unis, ob­te­nait 200 000 dol­lars et sau­tait en plein vol, les billets contre lui. Per­sonne ne l’a re­vu de­puis.

Quand l’hô­tesse de l’air Ti­na Mu­ck­low avait de­man­dé des ex­pli­ca­tions à D. B. Coo­per, ce­lui-ci avait ré­pon­du par cette seule ph­rase: “Je n’ai pas de haine contre votre com­pa­gnie, ma­de­moi­selle. J’ai juste la haine”

De l’avis de tous, Flo­rence Schaff­ner était une jo­lie femme. Elle avait été élue Miss Pink To­ma­to, Miss Swim­ming Pool, puis Miss For­dyce, le prix de beau­té de la pe­tite ville de l’ar­kan­sas d’où elle était ori­gi­naire. Ce qui ex­plique pour­quoi, le 24 no­vembre 1971, quand cet homme en im­per­méable noir as­sis à la ran­gée 18 de l’avion lui a ten­du une en­ve­loppe blanche, l’hô­tesse de l’air de 23 ans n’y a rien vu d’autre qu’une énième dé­cla­ra­tion d’amour et l’a en­fouie dans son sac sans l’ou­vrir. En cette veille de Thanks­gi­ving, le Boeing 727 de la Nor­th­west Orient Air­lines ral­lie Seat­tle de­puis Port­land, aux Étatsu­nis. Un simple vol de 28 mi­nutes au-des­sus de l’état de Wa­shing­ton. “Ma­de­moi­selle, je pense que vous fe­riez mieux de lire la lettre”,

dit fi­na­le­ment l’homme à Flo­rence Schaff­ner. Elle plonge alors la main dans son sac et en sort ce­ci: “Ma­de­moi­selle, je dé­tourne l’avion. J’ai une bombe. As­seyez-vous à cô­té de moi.” “Vous ri­go­lez? –Non, ma­de­moi­selle. Tout ce­la

est vrai.” Puis l’homme ouvre sa mal­lette et lui montre ce qui res­semble à des sticks de dy­na­mite rouges re­liés à une large bat­te­rie. Le pas­sa­ger, en­re­gis­tré sous le nom de “Dan Coo­per”, ré­clame 200 000 dol­lars “de de­vise amé­ri­caine

né­go­ciable” dans un sac à dos et quatre pa­ra­chutes. Si­non, il “fait le bou­lot”. Au­tre­ment dit: il fait tout ex­plo­ser. Quelques mi­nutes plus tard, l’avion at­ter­rit à Seat­tle, le pi­rate de l’air ef­fec­tue sa tran­sac­tion –l’ar­gent contre les 35 autres pas­sa­gers– et de­mande à l’équi­page de faire re­dé­col­ler l’ap­pa­reil vers 19h, di­rec­tion le Mexique cette fois. Puis, peu avant 20h, il at­trape deux pa­ra­chutes, en met un sur son dos, fourre l’ar­gent dans le se­cond, qu’il porte contre son ventre, et saute de l’avion en plein vol, dans une fo­rêt noire de co­ni­fères. C’était il y a 47 ans, entre Seat­tle et Re­no, dans le Ne­va­da. Et plus per­sonne n’a re­vu Dan Coo­per de­puis.

Quand Ti­na Mu­ck­low, la se­conde hô­tesse de l’air, avait de­man­dé des ex­pli­ca­tions à Dan Coo­per –re­bap­ti­sé en­suite par er­reur D. B. Coo­per par un jour­na­liste–, ce­lui-ci avait ré­pon­du par cette seule ph­rase: “Je n’ai pas de haine contre votre com­pa­gnie, ma­de­moi­selle. J’ai juste la haine.”

Suf­fi­sant pour faire du pi­rate de l’air un dis­si­dent po­li­tique? Pas for­cé­ment. En­core au­jourd’hui, le FBI n’a ni iden­ti­té ni mo­bile à four­nir. Sim­ple­ment un por­trait-ro­bot et quelques es­ti­ma­tions: à peu près 1,80 mètre et en­vi­ron 80 ki­los. Un mys­tère tel­le­ment épais qu’il a ai­gui­sé la cu­rio­si­té de cen­taines d’en­quê­teurs pri­vés et lais­sé fleu­rir les théo­ries du com­plot les plus far­fe­lues, im­pli­quant no­tam­ment –qui d’autre?– la CIA et le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. Cer­tains de ces en­quê­teurs ont mal tour­né, tel Karl Fle­ming, jour­na­liste à News­week, qui a fi­ni en asile psy­chia­trique à su­bir des élec­tro­chocs après s’être per­sua­dé, à tort, d’avoir ré­so­lu l’af­faire. “Avec le temps, les per­sonnes par­ties à la re­cherche de D. B. Coo­per sont de­ve­nues aus­si in­té­res­santes que l’af­faire elle-même, sou­rit Tom Kaye, un scien­ti­fique em­bour­bé dans l’en­quête de­puis dix ans. Cette his­toire est comme un vor­tex: elle vous as­pire et vous n’en res­sor­tez ja­mais.” Bob, Barb’ et D. B. Coo­per Ce­lui-là s’ap­pelle Ron For­man. Soixante-treize ans, une mous­tache blanche et un pas­sé de mé­ca­ni­cien dans l’avia­tion. Son bu­reau est si­tué dans un han­gar du Pierce Coun­ty Air­port, à Puyallup, une pe­tite ville à 45 mn au sud de Seat­tle. Il montre un Cess­na 140 gris, un avion d’après­guerre. Avant de lui ap­par­te­nir, la car­lingue était la pro­prié­té d’un cer­tain Bob Day­ton, un type que Ron For­man dé­crit comme “une belle grosse en­flure”. Le genre de gars à “vous cra­cher sur les chaus­sures dans un bar pour que vous vous bat­tiez avec lui en­suite”. Le genre de gars aus­si à s’en­ga­ger dans la ma­rine mar­chande en pleine Se­conde Guerre mon­diale, puis, une fois dé­mo­bi­li­sé, à traî­ner avec les Hells An­gels. “Il y avait tel­le­ment de co­lère en lui! re­prend Ron For­man. Une fois, un chauf­feur de taxi a trop klaxon­né der­rière lui dans un em­bou­teillage, il est sor­ti de sa voi­ture et l’a co­gné avec une chaîne. Il m’a dit qu’il l’avait lais­sé en sang sans sa­voir s’il l’avait tué.” Ron For­man montre en­suite la pho­to d’une femme blonde, che­mise à fleurs rouges sur le dos. Elle pose de­vant le même Cess­na 140. C’est Barb’.

Barb’ et Bob étaient la même per­sonne. “Bob est le pre­mier homme à avoir chan­gé de sexe dans l’état de Wa­shing­ton et à être de­ve­nu une femme.” Ron For­man grimpe dans son 4x4 Ford et en sort une boîte mar­ron. C’est une urne fu­né­raire. Écrit des­sus, sur une bande blanche: Day­ton, Bar­ba­ra. “Je te pré­sente D. B. Coo­per, an­nonce-t-il en pe­sant les cendres dans ses mains. C’est lourd, hein?”

Ac­cou­dée à la table de la salle à man­ger de son ami Han­ne­lore, à Puyallup, Pat For­man dis­sèque The Le­gend

of D. B Coo­per, Death by Na­tu­ral Causes, le livre qu’elle a co­écrit il y a dix ans avec son conjoint. Pat For­man, 71 ans, est la femme de Ron. Pour eux, l’his­toire a com­men­cé en 1979. Le couple fré­quente Barb’ de­puis quelques an­nées dé­jà, une ami­tié liée par leur amour des avions. La pre­mière vie de Barb’ sous le nom “Bob” est un se­cret éven­té de­puis des mois. Un jour, au­tour d’un ham­bur­ger pris avec des amis, la dis­cus­sion dé­rive sur D. B. Coo­per. À la sur­prise de Ron, Barb’ s’énerve lors­qu’un des convives cri­tique le pi­rate de l’air. “Alors,

je lui dis en ri­go­lant: ‘Je sais qui est D. B. Coo­per. C’est toi!’ Et là, elle m’a lan­cé un re­gard de tueuse. Plus tard, elle m’a pris par l’épaule et m’a dit: ‘Ne dis plus ja­mais ça en pu­blic, même pour rire.’” Le su­jet est re­mis sur la table une se­maine plus tard. Dans un ar­ticle du jour­nal lo­cal, il est écrit que le FBI pense pos­sible que le pi­rate de l’air n’ait pas sur­vé­cu à son saut en pa­ra­chute. “Barb’ s’est éner­vée une nou­velle fois et a dit que le FBI n’y connais­sait rien, que le pi­rate de l’air n’était pas stu­pide. Elle nous a vus nous re­gar­der avec l’air de dire ‘Mais com­ment peut-elle sa­voir ce­la?’ et s’est tour­née vers mon

ma­ri. Elle lui a dit: ‘OK Ron, tu avais rai­son la der­nière fois: je suis D. B. Coo­per’, ex­plique Pat. Et elle nous

a tout ra­con­té dans les dé­tails.” Elle leur confie avoir sau­té à Wood­burn, dans l’ore­gon, à une cen­taine de ki­lo­mètres du point iden­ti­fié par le FBI. Puis qu’elle a ca­ché l’ar­gent dans une ci­terne non loin de là. Fi­na­le­ment, avant de mou­rir à 75 ans le 20 fé­vrier 2002, Barb’ leur dé­cla­re­ra qu’elle a tout in­ven­té. Mais c’est trop tard: les époux For­man sont convain­cus de sa culpa­bi­li­té. Ils dé­couvrent que la fa­mille de Barb’ l’a éga­le­ment tou­jours soup­çon­née. “Sa nièce nous a ra­con­té que son propre père avait dit en

voyant le por­trait-ro­bot de l’homme à la té­lé: ‘Ça res­semble à mon frère, et ça res­semble cer­tai­ne­ment à une chose qu’il pour­rait faire’”, ra­conte Ron. Les For­man dé­couvrent aus­si des coïn­ci­dences trou­blantes dans son dos­sier mé­di­cal. “Les mois qui pré­cèdent le dé­tour­ne­ment du 727, dit Ron, Barb’ n’ar­rive pas à trou­ver de tra­vail à cause de son ap­pa­rence. Elle n’a ‘lit­té­ra­le­ment au­cune source de re­ve­nus’ autre que les aides so­ciales et ‘pense à se sui­ci­der’. Deux se­maines après le dé­tour­ne­ment, alors que trois mois plus tard elle ne tou­che­ra plus au­cune

aide, Barb’ n’est plus ‘dé­pres­sive’ et se sent sou­dai­ne­ment ‘heu­reuse’.” De ma­nière théâ­trale, Ron se sai­sit d’un mot de Barb’ en­voyé à ses en­fants, dans le­quel la femme s’ex­cuse de son com­por­te­ment pas­sé, et donne à la lettre des al­lures d’adieu: “Ne me haïs­sez pas pour ce que j’ai fait s’il vous plaît. La vie est pleine d’im­pré­vus.” “C’était comme si elle vou­lait par­tir l’es­prit tran­quille, au cas où quelque chose se pas­se­rait mal”, souffle Ron. Treize jours plus tard, D. B. Coo­per dé­tour­nait l’avion. Bob de­ve­nu Barb’ Day­ton était-elle aus­si D. B. Coo­per? C’est pos­sible. Ce n’est pas cer­tain non plus. Plus de 900 per­sonnes ont avoué être l’homme à l’im­per­méable noir de­puis cette jour­née du 24 no­vembre 1971.

Bruce A. Smith, 60 ans, vient de s’as­seoir à la table des For­man. C’est par eux qu’il a som­bré à son tour dans l’af­faire. De­puis, Bruce est de­ve­nu in­col­lable sur D. B. Coo­per. Il sait qu’il était as­sis à la place 18D de l’avion, qu’il bu­vait un “bour­bon et 7UP” et fu­mait “des Ra­leigh”, puis qu’il s’est dé­pla­cé à la ran­gée 18E. Il sait aus­si qu’il existe un vrai dé­bat sur la lo­ca­li­sa­tion du saut de D. B. Coo­per. “La ver­sion of­fi­cielle dit que l’homme a sau­té à Ariel, une zone fo­res­tière dans le sud de l’état de Wa­shing­ton, parce que le pi­lote dit avoir res­sen­ti une pe­tite os­cil­la­tion dans l’avion lors­qu’il était au-des­sus du lieu. Mais en réa­li­té, per­sonne ne le sait vrai­ment. L’équi­page était en­fer­mé dans le cock­pit. Ils ne l’ont pas vu sau­ter.” Sa convic­tion: le pi­rate

En fé­vrier 1980, un ga­min dé­couvre, sur une plage, trois liasses de billets. Jackpot: les nu­mé­ros de sé­rie cor­res­pondent à ceux du dé­tour­ne­ment. Mais vite, l’ar­gent re­trou­vé ap­porte plus de ques­tions que de ré­ponses

de l’air avait né­ces­sai­re­ment des connais­sances en aé­ro­nau­tique “pour de­man­der au pi­lote de ne pas dé­pas­ser les 3 000 mètres d’al­ti­tude et, ain­si, ne pas se faire as­pi­rer une fois

la porte ar­rière ou­verte et man­quer d’oxy­gène”. Puis Bruce prend l’air mys­té­rieux. “Jus­qu’à quel point veux-tu al­ler voir

au fond du ter­rier?” de­mande-t-il, lais­sant en­tendre qu’il y a bien plus dans cette af­faire que ce que l’on veut bien croire. Se­lon lui, la clé est le Boeing 727. “Quand D. B. Coo­per est ar­ri­vé au comp­toir pour ache­ter son billet, la pre­mière chose qu’il a de­man­dée était si l’avion était un 727. La par­ti­cu­la­ri­té de cet ap­pa­reil était d’avoir une porte et un es­ca­lier qui se dé­pliait sur l’ex­té­rieur en des­sous de la queue de l’avion. Ce mo­dèle était uti­li­sé par la CIA pour pa­ra­chu­ter des agents der­rière les lignes en­ne­mies du­rant la guerre du Viet­nam. C’était une in­for­ma­tion top se­cret à l’époque, per­sonne ne le sa­vait, si ce n’est la CIA et les in­gé­nieurs Boeing. D. B. Coo­per connais­sait cette in­for­ma­tion, vi­si­ble­ment. Com­ment? Ça...” Comme il est d’usage dès que l’on ap­puie sur le bou­ton “CIA”, d’autres ques­tions com­plo­tistes sur­gissent d’em­blée

dans le dis­cours de Bruce A. Smith. “Où sont les mé­gots des ci­ga­rettes que fu­mait D. B. Coo­per? Il y en avait huit, le FBI les a pris et on ne les a ja­mais re­trou­vés. C’est la seule trace D’ADN sûre et cer­taine que l’on au­rait eue. Pour­quoi en­core au­jourd’hui per­sonne ne sait qui a réel­le­ment four­ni les pa­ra­chutes au FBI? L’un des deux qui pré­tend les avoir don­nés a été re­trou­vé ta­bas­sé à mort chez lui en 2013. Pour­quoi tant de per­sonnes ont-elles ad­mis être D. B. Coo­per? La CIA avait à l’époque un pro­gramme se­cret de ma­ni­pu­la­tion d’es­prit qui s’ap­pe­lait Mkul­tra. Est-ce que c’est lié? Peut-être. Beau­coup de per­sonnes ont des trous noirs dans cette af­faire.”

La CIA et le FBI der­rière l’af­faire?

L’ac­cu­sa­tion du gou­ver­ne­ment d’être der­rière ce dé­tour­ne­ment d’avion re­vient ré­gu­liè­re­ment. Le mo­tif de la conspi­ra­tion se­rait tout trou­vé: à l’époque, les contrôles de sé­cu­ri­té n’exis­taient pas, il était pos­sible de voya­ger ano­ny­me­ment ; or les au­to­ri­tés vou­laient im­po­ser des normes de sé­cu­ri­té dans les aé­ro­ports et pou­voir suivre à la trace tous les pas­sa­gers sur­vo­lant le ter­ri­toire –un dé­sir d’au­tant plus urgent qu’il y eut, aux États-unis, 130 dé­tour­ne­ments d’avion entre 1968 et 1972– et il leur

fal­lait un pré­texte pour faire pas­ser la pi­lule au grand pu­blic. “C’est ce que l’on ap­pelle une ‘False Flag’, une opé­ra­tion mon­tée par les ser­vices se­crets pour ins­til­ler la peur dans

l’es­prit des gens, ex­pose Mar­la Coo­per. À l’époque, les

Amé­ri­cains di­saient: ‘Nous vou­lons être libres de voya­ger avec nos armes et sans don­ner notre iden­ti­té. Nous ne vou­lons pas être tra­qués.’ Il fal­lait les convaincre du

contraire.” Mar­la Coo­per dit qu’elle est bien pla­cée pour sa­voir tout ce­la, puisque son oncle, Lyn­don Coo­per, “LD”, mort en 1999, était “le” D. B. Coo­per. “Et n’écou­tez pas ceux

qui disent que je suis folle”, met-elle en garde. Mar­la Coo­per, une blonde aux yeux bleus de 55 ans, a fait les gros titres en 2011 lorsque le FBI a ad­mis être sur sa piste “la plus pro­met­teuse” de­puis long­temps. À l’époque, elle a confié que tout lui était re­ve­nu par flash-back. En 1995, alors qu’elle dis­cute avec son père, la jeune femme de­mande ce qu’est de­ve­nu ton­ton Lyn­don, per­du de vue de­puis si long­temps.

“Mon père m’a ré­pon­du: ‘Je crois qu’il se cache de la CIA ou du FBI’, se sou­vient-elle. Je lui ai dit: ‘Mais de quoi tu parles, pa­pa?’ Et lui: ‘Tu ne te rap­pelles pas qu’il a dé­tour­né cet avion?’ Il était le genre de per­sonne à croire aux ov­nis et aux com­plots en tous genres, je lui ai dit: ‘OK, pa­pa.’ J’étais en plein di­vorce avec trois en­fants sur les bras, j’avais autre chose en tête. Je n’en ai ja­mais re­par­lé avec lui puis­qu’il est mort un mois plus tard.” En 2009, sa mère convoque toute la fa­mille pour fê­ter ses 66 ans. Comme une vieille ren­gaine, Mar­la re­de­mande si quel­qu’un a des nou­velles de Lyn­don. “Et là, ma mère m’a dit qu’il était fou et qu’elle se mo­quait de sa­voir ce qui lui était ar­ri­vé. J’ai creu­sé, et elle m’a ré­tor­qué qu’elle avait tou­jours su qu’il était D. B. Coo­per. Et là, je me suis rap­pe­lé ce que mon père m’avait dit sur lui. J’ai re­gar­dé le por­trait de l’homme sur In­ter­net, c’était le por­trait cra­ché de mon père. Les jours qui ont sui­vi, tous mes sou­ve­nirs d’en­fance sont remontés.” Spé­cia­le­ment ceux du 23 no­vembre 1971, la veille du dé­tour­ne­ment du 727. Mar­la a 8 ans, elle est dans la mai­son de sa grand-mère à Sis­ter, une pe­tite ville de l’ore­gon, pour Thanks­gi­ving. Ses deux oncles, Lyn­don et De­wey, sont de­vant elle, à es­sayer des tal­kies-wal­kies. Ils doivent par­tir en voi­ture “chas­ser la dinde pour de­main”. Elle se voit en­suite le len­de­main ma­tin, cou­rir vers la voi­ture à leur re­tour. LD est à l’ar­rière du vé­hi­cule, en sang. Elle en­tend son père hur­ler: “Bande de cons! Qu’est-ce que vous

avez fou­tu?” puis son oncle De­wey crier à son tour: “Nous l’avons fait! Nous avons dé­tour­né l’avion! Il ne nous reste plus

qu’à cher­cher l’ar­gent et nous se­rons riches.” Hé­las, la suite est plus floue. Mar­la croit com­prendre que Lyn­don a lâ­ché

l’ar­gent du­rant la chute pen­dant que son frère l’at­ten­dait en voi­ture sur la route. Elle se sou­vient aus­si que dans les heures qui ont sui­vi, pen­dant que son oncle était conduit ailleurs pour être soi­gné, elle a traî­né dans la chambre de Lyn­don. Sur les éta­gères, des bandes des­si­nées ra­con­tant l’his­toire d’un hé­ros ca­na­dien, pi­lote de chasse aux larges bi­ceps, qui fi­nis­sait ha­bi­tuel­le­ment ses mis­sions se­crètes en sau­tant d’un avion en plein vol avec un pa­ra­chute. Son nom était Dan Coo­per.

Quand ses sou­ve­nirs lui re­viennent, Mar­la sent gran­dir en elle la même chose que tous ceux qui se sont un jour ap­pro­chés de trop près de l’af­faire D. B. Coo­per: le de­voir de ré­soudre le mys­tère. Elle dé­couvre que Lyn­don, après avoir rom­pu avec sa fa­mille, s’est “ca­ché” non loin de Re­no et s’est ma­rié à Mar­cia, avec qui il a eu deux en­fants. Elle ap­prend que son autre oncle, De­wey, au­rait tra­vaillé chez Boeing, ce qui lui laisse pen­ser qu’il se­rait au cou­rant de l’uti­li­sa­tion “non of­fi­cielle” du 727. Elle re­trouve éga­le­ment ses proches, comme Ja­net, sa der­nière femme. “Je lui de­mande si elle a en­ten­du mon oncle par­ler de D. B. Coo­per, et elle me ré­pond:

‘Ce n’est pas lui, il ne l’a pas fait!’ Je lui de­mande com­ment elle peut en être sûre, et elle me dit qu’elle lui a po­sé la ques­tion. Quelle femme de­mande à son ma­ri s’il a dé­tour­né un avion?

ra­conte-t-elle. Elle m’a avoué en­suite qu’elle l’avait dé­jà en­ten­du rire plu­sieurs fois sur le su­jet en di­sant que c’était lui et Lyn­don, mais il di­sait en­suite que c’était juste une

blague.” Mar­la ap­prend par la fille de De­wey qu’en­fant, cette der­nière pas­sait des heures in­ter­mi­nables à at­tendre dans la voi­ture de son père pen­dant que ce der­nier “han­tait

la fo­rêt” à la re­cherche de l’ar­gent. Pour Mar­la, ce­la ne fait plus de doute: elle est bel et bien la nièce de D. B. Coo­per. Hé­las, les seuls tests ADN réa­li­sés par le FBI –avant de sau­ter de l’avion, le pi­rate de l’air a re­ti­ré sa cra­vate noire à clip et l’a dé­po­sée sur un siège– in­firment sa théo­rie: au­cune trace de son oncle sur la cra­vate. La piste, “pro­met­teuse”, est aban­don­née par les au­to­ri­tés. Alors Mar­la ré­agit comme font beau­coup de gens quand ils n’aiment pas les ré­ponses à leurs ques­tions: elle en fait abs­trac­tion (“L’ADN ne veut

rien dire”) et s’en­fonce à son tour dans le “trou du ter­rier”. Elle as­sure au­jourd’hui qu’elle a ren­con­tré un homme, dont elle tai­ra le nom “pour sa pro­tec­tion”, qui a ser­vi avec son oncle sur Air Ame­ri­ca, une com­pa­gnie aé­rienne connue pour ses ac­coin­tances avec la CIA et qui opé­rait en Asie du

“Cette his­toire est comme un vor­tex: elle vous as­pire et vous n’en res­sor­tez ja­mais” Tom Kaye, dé­tec­tive ama­teur

Sud-est pour des be­soins mi­li­taires jus­qu’en 1976. Mar­la croit com­prendre que le dé­tour­ne­ment du Nor­th­west Air­lines, qui pous­se­rait les Amé­ri­cains à sou­hai­ter des por­tiques de sé­cu­ri­té et des contrôles d’iden­ti­té, de­vait être la der­nière mis­sion de Lyn­don. “Mais il a en­suite sen­ti qu’on vou­lait se dé­bar­ras­ser de lui, parce qu’il en sa­vait trop. Alors il les a dou­blés.”

La piste ca­na­dienne

Les ha­bi­tués de D. B. Coo­per disent de cette af­faire qu’elle est comme des mon­tagnes russes: il y a des pics et des chutes. Mar­la était un pic de quelques jours. Ti­na Bar en a été un autre. En fé­vrier 1980, un ga­min du nom de Brian In­gram dé­couvre sur une plage nom­mée Ti­na Bar, le long du fleuve Co­lum­bia au sud de l’état de Wa­shing­ton, trois liasses de billets, cha­cune en­core main­te­nue par un élas­tique (5 800 dol­lars au to­tal). Le FBI ne tarde pas être aler­té. C’est le jackpot: le nu­mé­ro de sé­rie des billets cor­res­pond à ceux du dé­tour­ne­ment. Mais vite, l’ar­gent re­trou­vé ap­porte plus de ques­tions que de ré­ponses. Com­ment ces trois liasses com­plè­te­ment dé­la­brées ont-elles pu ar­ri­ver jus­qu’ici, à plus de 60 ki­lo­mètres du point de chute? Est-ce le cou­rant du Co­lum­bia qui les a dé­po­sées là, puis le temps qui les a en­ter­rées? Mais com­ment, alors, ex­pli­quer que les élas­tiques soient en­core en bon état? La plage en­tière est fouillée de fond en comble ; il n’y a rien. “L’ar­gent de Ti­na Bar est aus­si mys­té­rieux que ce­lui de l’iden­ti­té de D. B. Coo­per, sou­pire Tom Kaye. Tout laisse à pen­ser qu’il n’est pas ar­ri­vé ici par les voies na­tu­relles, mais il n’y a au­cune preuve non plus qu’il ait été dé­po­sé par quel­qu’un. C’est in­com­pré­hen­sible.”

Tom Kaye, 60 ans, est le pré­sident de la Foun­da­tion for Scien­ti­fic Ad­van­ce­ment, un groupe de scien­ti­fiques qui s’oc­cupe d’en­quê­ter sur des af­faires que le gou­ver­ne­ment a mises de cô­té. Il a com­men­cé à suivre l’af­faire Coo­per en 2008, en com­pa­gnie d’un pe­tit groupe de dé­tec­tives ama­teurs réunis par un an­cien agent du FBI, Lar­ry Carr. “Je de­vais en­quê­ter pen­dant sept jours, et ça dure de­puis dix

ans”, sou­rit-il. On a com­men­cé par lui en­voyer les billets re­trou­vés à Ti­na Bar, afin qu’il les ana­lyse. “Mais on n’a rien trou­vé des­sus, si ce n’est de l’ar­gent. Ça nous a te­nus en ha­leine pen­dant des mois puis on a com­pris que le FBI avait as­per­gé les billets de ni­trate d’ar­gent des an­nées avant pour trou­ver

des em­preintes di­gi­tales.” Le groupe de dé­tec­tives ama­teurs ac­cède éga­le­ment aux amas de do­cu­ments sur D. B. Coo­per.

“Une pièce de six mètres sur neuf de dos­siers.” Ils dé­couvrent que le FBI n’a pas lé­si­né sur les moyens pour re­trou­ver le pi­rate de l’air. Plus de 1 000 per­sonnes ont été dé­ployées sur le sol et dans les airs à la re­cherche de l’homme les heures et jours sui­vant le dé­tour­ne­ment. Un SR-71, un avion d’es­pion der­nier cri, a même été en­voyé pho­to­gra­phier le sud de l’état de Wa­shing­ton pour trou­ver des traces du pi­rate de l’air. Les dé­tec­tives en herbe ont éga­le­ment eu ac­cès à la fa­meuse cra­vate. “On a dé­cou­vert du ti­ta­nium des­sus, ce qui nous laisse pen­ser qu’il tra­vaillait comme ma­na­ger dans une usine qui uti­li­sait ce genre de ma­tière. Peut-être un in­gé­nieur. De là, on est pas­sés de plu­sieurs mil­lions de per­sonnes sus­pectes à quelques cen­taines.” Tom Kaye pense aus­si que

D. B. Coo­per est ca­na­dien. Pour deux rai­sons: les fa­meux co­mics ca­na­diens sur Dan Coo­per et le fait que l’homme a

ré­cla­mé 200 000 dol­lars “de de­vise amé­ri­caine né­go­ciable”. “Qui de­man­de­rait ce­la? Per­sonne aux États-unis. Ici, ils di­raient: ‘Donne-moi le cash bé­bé!’ imite Tom d’une voix

grave de gang­ster. Par ailleurs, il n’avait au­cun ac­cent. De quel pays pou­vez-vous ve­nir si vous n’avez au­cun ac­cent, mais que vous de­man­dez ce­la? Le Ca­na­da.” D. B. Coo­per a long­temps été pré­sen­té comme un pa­ra­chu­tiste pro­fes­sion­nel. Peu­têtre, dit le scien­ti­fique. Mais pas sûr. Car l’homme por­tait

des mo­cas­sins. “Et pas un seul pa­ra­chu­tiste ne por­te­rait ce genre de chaus­sures sauf s’il a l’in­ten­tion de se cas­ser les jambes”, coupe-t-il. D’au­tant que D. B. Coo­per, se­lon les té­moi­gnages des hô­tesses de l’air, a em­ployé les termes front (“avant”) et back (“ar­rière”) pour par­ler des pa­ra­chutes,

alors qu’un pro­fes­sion­nel au­rait dit main (“prin­ci­pale”) et re­serve (“de se­cours”). “On parle aus­si de lui comme d’un cri­mi­nel en­dur­ci, sou­pire l’homme. Mais il a de­man­dé de la nour­ri­ture et des bois­sons pour les pi­lotes et hô­tesses de l’air, sa­chant qu’ils se­raient long­temps dans l’avion. Il a même es­sayé de don­ner des pour­boires à l’équi­page. Al­lez com­prendre…”

Mille sus­pects, zé­ro cou­pable

En 47 ans d’en­quête, au­cun des presque mille sus­pects ayant tour à tour in­té­res­sé les en­quê­teurs n’a ja­mais rem­pli toutes les condi­tions pour être D. B. Coo­per. Pro­blème de taille, mau­vaise cou­leur d’yeux, ADN dif­fé­rent... De telle sorte que la liste des cou­pables po­ten­tiels n’a ja­mais fi­ni de s’éti­rer. Par­mi eux, Ri­chard Mc­coy. L’homme avait dé­tour­né un Boeing 727 quatre mois après D. B. Coo­per, dans des condi­tions si­mi­laires. Une ran­çon de 500 000 dol­lars et quatre pa­ra­chutes. Il a été re­trou­vé deux jours plus tard. Puis abat­tu en 1974 par le FBI après s’être éva­dé de pri­son. L’agent qui l’a tué dé­cla­re­ra: “Lorsque j’ai tué

Ri­chard Mc­coy, j’ai tué D. B. Coo­per au même mo­ment.” Il y a eu aus­si Duane We­ber, un an­cien de l’ar­mée amé­ri­caine qui a avoué sur son lit de mort à sa femme, Jo We­ber, être “Dan

Coo­per”. De­puis plus de 20 ans, Jo s’éver­tue à prou­ver la culpa­bi­li­té de son ma­ri. Elle dit qu’il par­lait par­fois dans son som­meil “d’avoir lais­sé des em­preintes sur l’es­ca­lier ar­rière”. Ré­cem­ment, Tom Col­bert, un pro­duc­teur amé­ri­cain de Los An­geles, a à son tour été per­sua­dé d’avoir dé­cou­vert l’iden­ti­té de D. B. Coo­per: il s’agi­rait de Ro­bert Racks­traw, un vé­té­ran de la guerre du Viet­nam. Col­bert a réuni une qua­ran­taine de dé­tec­tives, dont douze an­ciens agents du FBI, avec qui il a écrit un livre et réa­li­sé un do­cu­men­taire sur le bon­homme. Il dit avoir fait dé­cryp­ter des mots si­gnés D. B. Coo­per en­voyés aux mé­dias à la suite du dé­tour­ne­ment. L’un d’eux di­rait, en co­dé: “I am 1st LT Ro­bert Racks­traw.” Mais là en­core, la piste n’a rien don­né et Ro­bert Racks­traw a de­man­dé via son avo­cat à Tom Col­bert qu’il “cesse de [le]

har­ce­ler”. Sans doute las de voir les noms s’ajou­ter aux noms, le FBI a, de son cô­té, an­non­cé avoir fer­mé l’en­quête en 2016, faute de temps et de moyens, lais­sant ain­si D. B. Coo­per de­ve­nir pour l’éter­ni­té un sy­no­nyme de “crime par­fait”. •TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR WT

Des agents du FBI creusent le sable de la plage de Ti­na Bar, quelques jours après la dé­cou­verte de Brian.

Brian In­gram. Cet en­fant a re­trou­vé en 1980 des billets de l’avion.

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