Alaa El As­wa­ny

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR VINCENT RIOU / PHO­TOS: RE­NAUD BOUCHEZ POUR SO­CIE­TY

L’au­teur de L’im­meuble Ya­cou­bian re­vient avec un nou­veau livre, J’ai cou­ru vers le Nil. Il ra­conte ici com­ment l’égypte s’est fait vo­ler sa ré­vo­lu­tion.

Il a été écri­vain mé­con­nu puis au­teur de sta­tut mon­dial avec L’im­meuble Ya­cou­bian, tra­duit en presque 40 langues et adap­té au ci­né­ma en 2006. De­puis le 25 jan­vier 2011, Alaa El As­wa­ny, qui est aus­si dentiste, est l’une des voix de la ré­vo­lu­tion égyptienne, de ses es­poirs tra­his et de ses dés­illu­sions. C’est cette his­toire que l’on re­trouve en par­tie dans J’ai cou­ru vers le Nil, son nou­veau ro­man, in­ter­dit par le ré­gime des mi­li­taires. Il ra­conte ici com­ment son pays s’est en­fer­mé dans la nuit.

Vous vi­vez tou­jours en Égypte? Di­sons que je n’ai pas pris la dé­ci­sion de quit­ter l’égypte, mais que je passe plu­sieurs mois par an en de­hors du pays, no­tam­ment aux États-unis, où j’en­seigne. Pen­dant très long­temps, j’ai été in­ca­pable d’écrire hors d’égypte, mais main­te­nant, c’est le contraire. J’ai be­soin d’al­ler voir ailleurs pour échap­per à la pres­sion. L’at­mo­sphère est vrai­ment ten­due, pe­sante, là-bas. J’adore mon pays, mais le ré­gime n’ar­rête pas de m’em­bê­ter, tout le temps. Par exemple, comme mes livres sont tra­duits en 37 langues, je dois sou­vent voya­ger. Eh bien, à chaque fois, je suis re­te­nu une ou deux heures à l’aé­ro­port. Ils écrivent un rap­port sur le livre que j’ai dans mes ba­gages, ce genre de choses in­croyables.

Votre nou­veau ro­man a d’ailleurs été cen­su­ré en Égypte… Oui, on m’in­ter­dit dé­sor­mais d’écrire dans les jour­naux égyp­tiens, de pas­ser à la té­lé­vi­sion, de pu­blier mes livres, d’or­ga­ni­ser des sé­mi­naires comme je l’ai fait pen­dant 20 ans… En­fin, en réa­li­té, per­sonne ne m’a in­ter­dit of­fi­ciel­le­ment de les faire, mes sé­mi­naires, mais les jeunes qui s’y ren­daient ont été ar­rê­tés, tout comme le jour­na­liste in­dé­pen­dant ré­vo­lu­tion­naire qui fil­mait le der­nier et le dif­fu­sait sur Youtube, et qui est main­te­nant en pri­son de­puis sept ou huit mois. Trois ou quatre pro­cès ont aus­si été in­ten­tés contre l’édi­teur qui était le seul à oser nous ac­cueillir, et deux de ses as­sis­tants ont été ar­rê­tés eux aus­si. En fait, le ré­gime ne me bloque pas, mais il m’en­voie des mes­sages. Ma fille a éga­le­ment été in­quié­tée. Elle a été vic­time d’un ac­ci­dent, mais le rap­port de la po­lice a été dé­chi­ré et un nou­veau a fait d’elle la cou­pable. On a dû payer une cau­tion pour qu’elle ne fasse pas une se­maine de pri­son, puis le ju­ge­ment a fi­na­le­ment été an­nu­lé. Mon fils, qui est in­gé­nieur de for­ma­tion et en­seigne les ma­thé­ma­tiques, est aus­si ac­teur. Mais sous ce ré­gime, per­sonne ne veut plus le faire tra­vailler.

Qu’est-ce qu’on vous re­proche? Pour les puis­sants de ce ré­gime, ce qui compte, c’est de pou­voir te te­nir par le fait que tu as ac­cep­té leur ar­gent. Et moi, je n’ai ja­mais été payé par le gou­ver­ne­ment égyp­tien ni par le mi­nis­tère de la Cul­ture. Ja­mais. Ce sont mes pa­tients, en tant que dentiste, et mes lec­teurs, en tant qu’écri­vain, qui me font vivre. J’ai tou­jours été in­dé­pen­dant et je pense que c’est la rai­son pour la­quelle le pou­voir ne m’aime pas. Il vit ce­la comme une pro­vo­ca­tion. Ça a tou­jours été le jeu de la dic­ta­ture en Égypte, d’ache­ter les in­tel­lec­tuels, les ar­tistes. Sous Mou­ba­rak (au

on vous ap­pro­chait et on vous ra­con­tait que l’on était en train de construire une nou­velle cul­ture, que l’on avait be­soin de vous, de votre ta­lent, et donc on vous pro­po­sait de de­ve­nir membre d’un co­mi­té. En échange, tout ce que l’on vous de­man­dait, c’était

de fer­mer votre bouche. Vous tou­chiez de l’ar­gent chaque mois pour ne rien faire, pour pas­ser trois ans sans même as­sis­ter à une réunion. Il y a pas mal d’in­tel­lec­tuels qui ont été uti­li­sés comme ça par le pou­voir. Même si, at­ten­tion, je ne suis pas le seul à avoir ré­sis­té à la ten­ta­tion, hein.

Vous aviez dé­jà des pro­blèmes avec la cen­sure avant la ré­vo­lu­tion? Trois fois, le mi­nis­tère de la Cul­ture a re­fu­sé mes livres. En 1990, 1994 et 1998. À ce mo­ment-là, j’ai dit à ma femme que si mon ro­man sui­vant su­bis­sait le même sort, ce se­rait le der­nier, que c’en se­rait fi­ni avec la lit­té­ra­ture, je se­rais ex­clu­si­ve­ment dentiste et on émi­gre­rait. On avait d’ailleurs fait les dé­marches, on avait dé­jà les pa­piers pour émi­grer en Nou­velle-zé­lande. Et puis ce ro­man a pu sor­tir, et c’était L’im­meuble

Ya­cou­bian! C’est de­ve­nu un phé­no­mène, mais avant ce­la, j’ai souf­fert.

Com­ment dé­crire l’ap­pa­reil ré­pres­sif en Égypte? Nas­ser (au pou­voir de 1952 à 1970,

ndlr) était peut-être un grand lea­der, mais c’est aus­si lui qui a fon­dé la mac­hine de la dic­ta­ture en Égypte. Tout ce qui se passe au­jourd’hui –jouer avec les lois, mettre les gens en pri­son, les tor­tu­rer, se dé­bar­ras­ser de quel­qu’un, lan­cer un scan­dale contre quel­qu’un d’autre, contrô­ler les mé­dias–, ce sont des in­ven­tions nas­se­ristes. Après lui, c’est de­ve­nu très fa­cile de do­mi­ner l’égypte: quand vous ac­cé­dez au pou­voir, vous y trou­vez la mac­hine pour le conser­ver et il n’y a plus qu’à l’uti­li­ser. Tout était dé­jà pré­vu dans ce que Nas­ser a créé. La réa­li­té, c’est que de­puis 1952, on est vic­times de deux genres de fas­cisme: mi­li­taire et re­li­gieux. On est coin­cés entre les gé­né­raux et les is­la­mistes, qui ont beau­coup de choses en com­mun et avant tout d’être contre nous, le peuple. La re­la­tion entre eux est un cycle qui se ré­pète: al­liance, conflit, ré­con­ci­lia­tion. Ça re­com­mence, en­core et en­core.

C’est quelque chose que l’on re­trouve dans vos livres, l’idée qu’ils sont les deux faces d’un même pro­blème… Exac­te­ment. Moi, j’ai tou­jours le Tar­tuffe de Mo­lière en tête quand je crée des per­son­nages, et c’est aus­si mon ex­pé­rience des hommes. La re­li­gion per­met à cer­tains de jus­ti­fier l’in­jus­ti­fiable. Il faut le dire en­core et tou­jours: la plu­part des mu­sul­mans ne sont pas is­la­mistes. Comme la plu­part des chré­tiens ou des juifs, ils veulent la paix et voient la re­li­gion comme une ins­pi­ra­tion pour avoir de bonnes va­leurs. Une sta­tis­tique du Guar­dian sur les dix der­nières an­nées montre d’ailleurs que 85% des vic­times de ter­ro­ristes et d’is­la­mistes sont mu­sul­manes. Par ailleurs, je pré­cise aus­si que je parle du ré­gime des mi­li­taires, mais que je res­pecte beau­coup l’ar­mée comme ins­ti­tu­tion. Les mi­li­taires, ces gens qui dé­fendent la pa­trie, mé­ritent le res­pect. Moi, ce sont les mi­li­taires au pou­voir et les is­la­mistes in­fluents qui me posent pro­blème. Ils sont deux as­pects d’un même fas­cisme. Parce que le fas­cisme, c’est quoi? C’est mo­no­po­li­ser la vé­ri­té et se don­ner le droit de l’im­po­ser aux autres en uti­li­sant la vio­lence. C’est ce qu’ils font. L’égypte a per­du et conti­nue de perdre tout ce que le fas­cisme ne per­met ja­mais: la to­lé­rance, la di­ver­si­té, le plu­ra­lisme. Ce qui me rend le plus triste, c’est que l’on a été pen­dant des an­nées –des siècles, même– une so­cié­té vrai­ment cos­mo­po­lite. Quand on était douze mil­lions en Égypte, presque un mil­lion étaient d’ori­gine grecque. Il y avait aus­si beau­coup de Juifs, des Ar­mé­niens, des Ita­liens –il y a pas mal de mots ita­liens dans le dia­lecte égyp­tien. Au­jourd’hui, cette ou­ver­ture sur les autres, je ne peux pas dire qu’elle n’existe plus, mais elle est moindre. Et ça em­pire, puisque le pou­voir fait sans ar­rêt la pro­mo­tion de l’idée de com­plots contre nous, les Égyp­tiens.

On a dé­jà dit que vous étiez ma­ni­pu­lé par l’étran­ger? Bien en­ten­du. Dans les mé­dias, on m’ac­cuse d’être un agent à la fois de la CIA, du Mos­sad et de l’iran. A prio­ri, pour­tant, on ne peut pas être tout ça à la fois! Ah j’ou­bliais, de l’al­le­magne aus­si, puisque j’écris pour la Deutsche

Welle, qu’ils ont at­ta­quée pen­dant des se­maines pour dire que c’était la ra­dio et la té­lé­vi­sion des ser­vices se­crets al­le­mands! Plus sé­rieu­se­ment, chaque jour, sur toutes les chaînes, on res­sasse aux té­lé­spec­ta­teurs qu’il y a un grand com­plot our­di par l’amé­rique, Is­raël, le Qa­tar ou je ne sais qui contre l’égypte, sans ex­pli­quer pour­quoi ni com­ment, sans don­ner de preuves. Et cette idée de com­plot, on la re­trouve à la fois du cô­té du pou­voir mi­li­taire et chez les is­la­mistes, qui pensent que tous les non-mu­sul­mans sont contre nous.

Se­lon vous, l’une des rai­sons pour les­quelles votre der­nier livre ne pa­raît que dans trois pays de langue arabe –le Li­ban, la Tu­ni­sie, le Ma­roc– est le fait que vous y ra­con­tez la par­ti­ci­pa­tion des is­la­mistes à la contre­ré­vo­lu­tion, après 2011. Pour­tant, cette al­liance des is­la­mistes et des mi­li­taires contre la ré­vo­lu­tion, tout le monde la connaît. Les Frères mu­sul­mans ont dé­non­cé cette ré­vo­lu­tion avant même qu’elle ne com­mence, en di­sant qu’ils ne fai­saient pas confiance aux or­ga­ni­sa­teurs des ma­ni­fes­ta­tions et ne vou­laient pas y par­ti­ci­per. C’était an­non­cé comme tel of­fi­ciel­le­ment sur leur site. Le 25 jan­vier 2011, on a fait la ré­vo­lu­tion sans eux. En­suite, on a été mas­sa­crés dans toutes les villes ré­vo­lu­tion­naires. Puis, le 28 au soir, après les mas­sacres, la po­lice égyptienne a dis­pa­ru, et c’est à ce mo­ment-là que les Frères mu­sul­mans ont pris part à la ré­volte, quand ils ont été sûrs qu’on al­lait ga­gner. Mais après trois jours de ré­vo­lu­tion, leurs lea­ders sont al­lés né­go­cier avec le nu­mé­ro 2 du ré­gime et ont es­sayé d’éva­cuer la place Tah­rir. Donc le rôle des Frères mu­sul­mans est ter­rible, de­puis le dé­but. Seule ex­cep­tion, pour être juste, dans ce que l’on ap­pelle ‘le com­bat du cha­meau’: des gens ar­més, des voyous, sont ve­nus pour nous chas­ser de la place, et de jeunes Frères mu­sul­mans ont ré­sis­té, de fa­çon spon­ta­née. L’or­ga­ni­sa­tion des Frères mu­sul­mans, elle, a fait le deal sui­vant avec l’ar­mée: ‘Vous ne vou­lez pas chan­ger de ré­gime? Vous vou­lez pré­ser­ver vos pri­vi­lèges? Alors don­nez-nous une part du gâ­teau: le Par­le­ment est à nous et on vous laisse le poste de pré­sident, met­tez-y qui vous vou­lez.’ Le conseil mi­li­taire –les lea­ders po­li­tiques du ré­gime dans l’ar­mée– ont

“On m’in­ter­dit d’écrire dans les jour­naux, de pas­ser à la té­lé, de pu­blier mes livres, d’or­ga­ni­ser des sé­mi­naires… Di­sons que le ré­gime ne me bloque pas, mais il m’en­voie des mes­sages”

mas­sa­cré cinq ou six fois les jeunes et, à chaque fois, les Frères mu­sul­mans ont jus­ti­fié ces mas­sacres. C’était une al­liance. En­suite, ce qui s’est pas­sé, c’est que les Frères mu­sul­mans ont tra­hi le deal. Ils

n’ont pas pu ré­sis­ter, ils se sont dit: ‘On a le Par­le­ment, pour­quoi n’au­rait-on pas le poste de pré­sident?’ Et Mor­si (au pou­voir

de juin 2012 à juillet 2013, ndlr) a été élu. Moi, per­son­nel­le­ment, à par­tir du mo­ment où les Frères mu­sul­mans et l’ar­mée par­ti­cipent à des élec­tions, je ne fais pas confiance. D’abord parce que c’est connu de tous que les Frères mu­sul­mans ont pour ha­bi­tude d’ache­ter les votes des pauvres, et ce n’est pas ma vi­sion de la dé­mo­cra­tie, pas plus que de tru­quer les ré­sul­tats en bour­rant les urnes. Pour­tant, une fois le vote ter­mi­né, j’ai dit comme beau­coup de monde qu’il fal­lait res­pec­ter les ré­sul­tats et don­ner une chance à Mor­si.

Quand Mor­si a vou­lu mettre le pré­sident au-des­sus des lois, vous étiez pour que l’ar­mée re­prenne la main, ce qu’elle a fait en le ren­ver­sant en 2013. Mais ce qui de­vait être tran­si­toire est par­ti pour du­rer très long­temps… Mor­si n’a rien fait de ce que l’on vou­lait, et il a adop­té un dé­cret pour an­nu­ler tout sim­ple­ment le sys­tème dé­mo­cra­tique, puisque toutes les dé­ci­sions pré­si­den­tielles avaient une force su­pé­rieure à la loi. Com­ment ac­cep­ter ça? Les mil­lions de gens qui sont des­cen­dus dans la rue comme moi, à ce mo­ment-là, ne vou­laient pas de mas­sacre, mais ré­cla­maient une élec­tion pré­si­den­tielle an­ti­ci­pée, dans la me­sure où le pré­sident avait tra­hi la dé­mo­cra­tie. On ne pou­vait plus avoir confiance en lui après ce dé­cret. Ce qui ne m’em­pêche pas de pen­ser que l’ar­mée au­rait pu et dû éva­cuer ses par­ti­sans sans les mas­sa­crer. Quand bien même ils ont tué des mi­li­taires, comme le dit l’ar­mée, on ne peut pas com­pa­rer la force de ma­ni­fes­tants et celle de l’état. Une telle ré­pres­sion était in­ad­mis­sible. Je ne de­vrais même pas avoir be­soin de le pré­ci­ser: je suis contre les exé­cu­tions, les exac­tions, la tor­ture, les em­pri­son­ne­ments sans pro­cès, etc. Je dé­fends les droits de tous les êtres hu­mains, c’est la base. On ne doit pas ré­pondre au crime par un autre crime. L’ar­mée au­rait pu as­su­rer une tran­si­tion dé­mo­cra­tique. Des ca­ma­rades de Sis­si (au pou­voir de­puis 2014, ndlr) ont d’ailleurs dit que leur idée était de faire comme en Tu­ni­sie: main­te­nir le sys­tème dé­mo­cra­tique et rendre le pou­voir au peuple. Mais Sis­si a vou­lu le pou­voir, et il a dé­cla­ré que l’égypte ne se­rait pas mûre pour la dé­mo­cra­tie avant 20 ans. Si je de­vais ré­su­mer cette his­toire, je di­rais que c’est un peu comme si quel­qu’un t’at­ta­quait chez toi, que tu ap­pe­lais la po­lice, et qu’elle ve­nait et tuait cette per­sonne, mais éga­le­ment son conjoint et ses en­fants, pre­nait son ap­par­te­ment, et aus­si le tien. Alors tu te po­se­rais la ques­tion: ‘Que pou­vais-je faire d’autre que d’ap­pe­ler la po­lice? J’ai fait ce que je de­vais faire!’ Mais ce­la ne fait pas de toi le res­pon­sable des crimes com­mis par la po­lice.

Le ré­gime de Sis­si est le plus ré­pres­sif que l’égypte ait connu, dites-vous. Oui. Au­jourd’hui, en Égypte, on ar­rête des jeunes sans rai­son pré­cise chez eux, dans leur lit, parce qu’on sup­pose qu’ils sont ré­vo­lu­tion­naires, on écrit qu’ils étaient en train de prendre part à une ma­ni­fes­ta­tion sans per­mis­sion, ce qui est pas­sible de cinq ans de pri­son. On voit aus­si des ac­cu­sa­tions, des chefs d’in­cul­pa­tion qui n’existent pas dans la loi égyptienne, comme col­por­ter des fausses nou­velles ou dé­truire l’image de l’état. Sous ces pré­textes, on en­ferme des gens, par­fois pen­dant deux ou trois ans, sans même les ju­ger. Le pou­voir s’at­taque aus­si aux ré­seaux so­ciaux, le seul es­pace d’ex­pres­sion de la li­ber­té, d’in­for­ma­tion. C’est un grand pro­blème pour le pou­voir: il ne peut pas in­ter­dire com­plè­te­ment l’ac­cès aux ré­seaux so­ciaux, au risque d’être com­pa­ré à la Co­rée du Nord ou à la Chine. Donc il fait des lois ex­cep­tion­nelles, qui disent par exemple que si vous avez plus de 5 000 fol­lo­wers, vous se­rez trai­té comme un mé­dia. Ce qui si­gni­fie que si vous dites qu’il y a eu 19 vic­times dans un at­ten­tat alors que le mi­nis­tère de l’in­té­rieur a dit qu’il y en avait 18, on peut ve­nir vous ar­rê­ter et vous ris­que­rez entre cinq et quinze ans de pri­son. Au­jourd’hui, le pou­voir mo­no­po­lise les mé­dias comme ja­mais au­pa­ra­vant dans l’his­toire. À tel point que cer­tains jours, les unes de tous les jour­naux sont toutes les mêmes. Le len­de­main de la confé­rence éco­no­mique de Charm el-cheikh en 2015, on pou­vait lire par­tout comme titre ‘L’égypte se ré­veille’. Mou­ba­rak avait une for­mule: ‘Écri­vez ce que vous vou­lez, moi je fais ce

que je veux, et sou­vent le contraire de ce que vous vou­lez.’ Le ré­gime ac­tuel –parce que ce sont les mêmes gé­né­raux qui sont au pou­voir– s’est dit que c’était une grave er­reur de sa part. Un gé­né­ral m’a dit, dans une dis­cus­sion que nous avons eue en an­glais: ‘Nous avons sous-es­ti­mé votre in­fluence.’ Celle des in­tel­lec­tuels, pas seule­ment la mienne. Ils pen­saient que cet es­prit cri­tique ne concer­nait qu’un mi­cro­cosme, que ça n’avait pas de consé­quence sur la so­cié­té. ‘Et puis vous avez fait une ré­vo­lu­tion. NEVER AGAIN’,

a-t-il dit! Donc voi­là, c’est très clair. Pour eux, pour moi et pour tout le monde.

Vous res­tez op­ti­miste mal­gré tout? Oui, parce que la ré­vo­lu­tion a per­mis d’ou­vrir des dé­bats. Les gens qui se sont ren­dus aux ma­ni­fes­ta­tions, par exemple, ont per­du tout le res­pect qu’ils pou­vaient avoir pour tel pré­di­ca­teur ou tel imam quand ils ont vu que ce der­nier al­lait à la té­lé­vi­sion pour dire que cette ré­vo­lu­tion était un com­plot sio­niste, alors que des in­no­cents pa­ci­fiques tom­baient au même mo­ment sous les balles de la po­lice égyptienne. Un jour, après cette ré­vo­lu­tion, j’ai ren­con­tré un jeune à l’aé­ro­port du Caire. Il m’a ra­con­té qu’il était sa­la­fiste, il avait l’ha­bi­tude de ne rien faire sans de­man­der son avis à son cheikh. Alors quand la ré­vo­lu­tion a com­men­cé, il l’a ap­pe­lé pour sa­voir s’il de­vait ou non par­ti­ci­per aux ma­ni­fes­ta­tions. Éton­nam­ment, il n’ar­ri­vait pas à le joindre, on lui di­sait:

‘Il va te rap­pe­ler’, mais il ne rap­pe­lait pas. Deux jours après, il a pris lui-même

la dé­ci­sion de se rendre sur place, et s’est re­trou­vé face à face avec la mort. Les gens tom­baient. Et puis en­core deux jours après, il a re­çu un ap­pel de son cheikh. ‘Tu as cher­ché à me joindre? Qu’est-ce que tu vou­lais? –Non, je n’ai pas cher­ché à vous joindre, je n’ai be­soin de

rien’, lui a-t-il ré­pon­du. J’ai trou­vé cette his­toire ma­gni­fique. Pour­quoi le cheikh a-t-il per­du tout son res­pect? Parce qu’il s’est ven­du à un dic­ta­teur, à un ré­gime, pen­dant que lui, le jeune homme, ris­quait la mort pour le chan­ge­ment et la jus­tice. Ce jeune homme s’est éman­ci­pé, a exer­cé son libre-ar­bitre et, fi­na­le­ment, il a dit: ‘Je n’ai pas be­soin de vous, mer­ci.’

Vous vous êtes vous-même ren­du quo­ti­dien­ne­ment place Tah­rir pen­dant la ré­vo­lu­tion. Qu’en avez-vous re­te­nu? Le mode psy­cho­lo­gique dans une ré­vo­lu­tion est dif­fé­rent de ce­lui de la vie quo­ti­dienne. Dans la ré­vo­lu­tion, le ‘je’ de­vient ‘nous’. Vous ne pen­sez plus à votre sé­cu­ri­té per­son­nelle, mais au col­lec­tif, à la cause. Et il y a aus­si l’adré­na­line. C’est in­croyable. Je n’ai pas sai­si ce qui se pas­sait sur le mo­ment, il a fal­lu que je lise en­suite des études psy­cho­lo­giques pour com­prendre ce que j’avais vé­cu. Dans la ré­vo­lu­tion, vous êtes face à la mort, vous voyez les sni­pers éli­mi­ner des gens au­tour de vous avec leurs armes si­len­cieuses, vous voyez tout à coup tom­ber quel­qu’un avec le­quel vous ve­nez d’échan­ger un re­gard et vous ne sa­vez pas qui se­ra le sui­vant, peut-être vous. Et mal­gré ce­la, les gens –ce n’est pas seule­ment moi– n’ont ja­mais eu peur. C’est in­croyable. Des gens tom­baient, et les ma­ni­fes­tants conti­nuaient d’avan­cer comme si de rien n’était, parce que le ‘je’ était de­ve­nu ‘nous’.

Dans vos livres, cer­tains per­son­nages dé­fendent l’idée que l’égyp­tien est ser­vile, do­cile, cor­véable à mer­ci... Ce sont des per­son­nages dans des contextes pré­cis. Et cette ser­vi­tude, cette ac­cep­ta­tion de la do­mi­na­tion, ce sen­ti­ment d’in­fé­rio­ri­té, presque, est le ré­sul­tat d’un pro­blème ori­gi­nel qui s’ap­pelle dic­ta­ture, et de la ré­pé­ti­tion de ce pro­blème à tra­vers le temps. Le contre-exemple évident qu’il n’y a pas de fa­ta­li­té, c’est la place Tah­rir. On a long­temps pré­sen­té les Égyp­tiens comme in­dis­ci­pli­nés, aus­si. Mais là-bas, l’or­ga­ni­sa­tion était in­croyable, tout le monde sa­vait ce qu’il de­vait faire et le fai­sait. Après la chute de Mou­ba­rak, les jeunes, dont mes filles, sont al­lés net­toyer les rues du Caire. Il y avait eu peu avant d’im­menses pro­blèmes, dans des en­droits bon­dés, d’abus sexuels sur les femmes et là, en 18 jours, il n’y a pas eu un seul at­tou­che­ment, pas un seul viol. Ce­la montre que c’est le sys­tème qui fait res­sor­tir en vous le mal ou le bien.

Et donc, c’est d’avoir été té­moin de cette im­mense col­lec­ti­vi­té ca­pable d’au­to­ges­tion qui vous rend op­ti­miste? En ce mo­ment, je fi­nis un livre sur le syn­drome de la dic­ta­ture, à pa­raître en an­glais. C’est La Boé­tie qui m’a ins­pi­ré. Dans ses écrits, il se de­mande com­ment un homme peut exer­cer le pou­voir sur tout un peuple. C’est une ques­tion in­tel­li­gente. Et la conclu­sion, c’est que l’on ne peut pas être un dic­ta­teur sans un peuple qui ac­cepte la dic­ta­ture. Ce ne sont pas seule­ment les Égyp­tiens. J’ai lu com­ment les Al­le­mands ont ac­cep­té Hit­ler, com­ment, même, ils l’at­ten­daient d’une cer­taine fa­çon, parce qu’il a uti­li­sé la dé­faite, l’hu­mi­lia­tion, en leur di­sant: ‘Vous n’étiez pas fiers d’être Al­le­mands, mais c’est fi­ni, vous al­lez l’être, vous de­vez l’être, vous êtes les meilleurs.’

Le peuple a be­soin, à un mo­ment don­né, de quel­qu’un qui le pro­tège et le met en va­leur. Et au­jourd’hui, je pense que par­mi les gens qui sup­portent Sis­si – dont beau­coup sont in­tel­li­gents et bien édu­qués–, il y en a pas mal qui ont juste peur. Peur du chaos. C’est d’ailleurs là-des­sus que joue le pou­voir mi­li­taire de­puis la ré­vo­lu­tion: on est avec lui et avec l’égypte ou contre lui et contre l’égypte. Au­jourd’hui, la si­tua­tion est pire qu’avant la ré­vo­lu­tion. Mais les Égyp­tiens ont vu Mou­ba­rak, leur pré­sident, dé­cli­ner son iden­ti­té dans un tri­bu­nal où il était ju­gé comme n’im­porte quel ci­toyen. Ils savent dé­sor­mais que le chef de l’état a des comptes à rendre. Donc je suis mal­gré tout op­ti­miste, aus­si parce que j’ai lu l’his­toire. La Ré­vo­lu­tion fran­çaise n’a pas chan­gé la France ni l’eu­rope, mais l’hu­ma­ni­té tout en­tière ; et pour­tant, sept ans après 1789, c’était l’en­fer. En Égypte, c’est pa­reil. La conscience ré­vo­lu­tion­naire existe, elle est là, on ne pour­ra pas l’ef­fa­cer. Sur le temps long, l’his­toire nous en­seigne que l’on ne peut pas ar­rê­ter une ré­vo­lu­tion. Ce n’est pas •TOUS pos­sible. PRO­POS RE­CUEILLIS PAR VR Lire: J’ai cou­ru vers le Nil (Actes Sud)

“Les gé­né­raux et les is­la­mistes ont beau­coup de choses en com­mun et avant tout d’être contre nous, le peuple. La re­la­tion entre eux est un cycle qui se ré­pète: al­liance, conflit, ré­con­ci­lia­tion. Ça re­com­mence, en­core et en­core”

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