Meurtres dans la drill

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR GRÉ­GOIRE BELHOSTE ET SI­MON CLAIR, À LONDRES

De­puis le dé­but de l’an­née, plu­sieurs di­zaines de jeunes s’en­tre­tuent à coups de cou­teau dans les rues de Londres. Une cri­mi­na­li­té que po­li­tiques et mé­dias im­putent à la drill, un rap lan­ci­nant ve­nu des ghet­tos de Chi­ca­go.

Pa­nique à Londres. De­puis le dé­but de l’an­née, plu­sieurs di­zaines de jeunes s’en­tre­tuent à coups de cou­teau, à tel point que la ca­pi­tale bri­tan­nique a ré­cem­ment dé­pas­sé New York en ma­tière de cri­mi­na­li­té. Un pic de vio­lence in­édit que po­li­tiques et mé­dias lo­caux im­putent à la drill, un rap lan­ci­nant ve­nu des ghet­tos de Chi­ca­go. Au risque d’une nou­velle croi­sade mo­rale?

Cest ar­ri­vé par une belle soi­rée de prin­temps, le 5 mai der­nier, au mi­lieu des im­meubles en briques du sud de Londres. Des coups de feu ont re­ten­ti, plu­sieurs ado­les­cents ont cou­ru et l’un d’eux s’est écrou­lé, en sang. Des voi­sins ont je­té un oeil à tra­vers leurs fe­nêtres, dé­va­lé les es­ca­liers quatre à quatre puis ten­té un bouche-à-bouche, avant que les se­cours n’ar­rivent. Tous ont es­pé­ré qu’un oeil s’ouvre, que la res­pi­ra­tion re­prenne. Mais le jeune homme éten­du sur le pa­vé ne s’est ja­mais re­le­vé. À 18h56, avant que sa mère ait pu se rendre sur place, Rhy­hiem Bar­ton, 17 ans, était dé­cla­ré mort. Tué par balles, dans le quar­tier de Cam­ber­well, à quelques rues seule­ment de chez lui. De­puis, son édu­ca­teur, Sayce Holmes-le­wis, ré­pète les mêmes mots à ceux qui viennent lui rendre vi­site au Da­mi­lo­la Tay­lor Cen­ter, com­plexe spor­tif où il dis­pense conseils et “le­çons

de vie” à des jeunes en dif­fi­cul­té. Certes, Rhy­hiem n’était pas un “ange”, il en­chaî­nait les ren­vois de l’école, tes­tait

“sou­vent les li­mites de l’au­to­ri­té”, mais ces der­niers mois, il ten­tait de ti­rer un trait sur son pas­sé de pe­tite frappe. Deux ans plus tôt, il s’était dé­jà fait poi­gnar­der. Le coup avait frô­lé le coeur. Rhy­hiem avait sur­vé­cu. Un mi­racle. Sa mère l’avait en­voyé loin des em­brouilles, chez son oncle, en Ja­maïque, puis avait ac­cep­té son re­tour à Cam­ber­well. L’ado­les­cent avait en­ta­mé un par­cours pour de­ve­nir ar­chi­tecte. “Il ve­nait d’être ac­cep­té en stage dans un ca­bi­net”, sou­pire Hol­mes­le­wis. Le Da­mi­lo­la Tay­lor Cen­ter est un bâ­ti­ment gri­sâtre plan­té au coeur du quar­tier voi­sin de Peck­ham, dont la porte d’en­trée est bar­rée par un pan­neau rouge et blanc: “Do not bring wea­pons in­to the cen­ter.” À l’in­té­rieur, sus­pen­du à un mur, le cli­ché d’un gar­çon au vi­sage pou­pin rap­pelle ce­lui du jeune Rhy­hiem quelques an­nées avant le crime, quand il s’amu­sait en­core à imi­ter l’ac­cent ja­maï­cain ou à re­muer la patte sur du dan­ce­hall pour épa­ter la ga­le­rie. “C’est Da­mi­lo­la Tay­lor, in­forme Holmes-le­wis. Cette his­toire a eu lieu il y a plu­sieurs an­nées (en 2000, ndlr). Da­mi­lo­la se pro­me­nait dans la rue et deux gosses l’ont poi­gnar­dé au ni­veau de l’ar­tère fé­mo­rale. Il n’avait que 10 ans.” À Cam­ber­well, Rhy­hiem avait une ré­pu­ta­tion à te­nir. Celle d’un dur à cuire, rap­peur de Mos­cow 17, un groupe connu dans le Grand Londres pour ses rimes et ses pro­duc­tions gla­çantes. Dans leurs textes, les membres du col­lec­tif n’hé­si­taient ja­mais à me­na­cer la concur­rence, à com­men­cer par le groupe Zone 2, éta­bli à quelques rues de là, dans les es­tates de Peck­ham. Très vite, les pro­vo­ca­tions ont lais­sé place aux agres­sions phy­siques. Une guerre a écla­té, avec son lot de me­naces quo­ti­diennes et d’em­bus­cades. Quelques se­maines après le meurtre de Rhy­hiem, ce fut au tour du lea­der de Mos­cow 17, Sid­dique Ka­ma­ra –alias In­co­gni­to, sus­pec­té un temps d’avoir as­sas­si­né un membre de Zone 2 à coups de ka­ta­na–, de suc­com­ber lors d’un rè­gle­ment de

comptes. Deux se­maines plus tard, en guise de re­pré­sailles, quatre gar­çons étaient at­ta­qués dans la même rue de Cam­ber­well. Iden­ti­fiés, comme le veut la ren­gaine ma­cabre, au mi­lieu des san­glots et des si­rènes de la po­lice. La même chose est ar­ri­vée dans d’autres quar­tiers, à d’autres jeunes. Le soir du Nou­vel An 2018, trois per­sonnes se fai­saient poi­gnar­der en ville. Quelques jours plus tard, le man­ne­quin Har­ry Uzo­ka était as­sas­si­né dans un quar­tier ré­si­den­tiel de l’ouest lon­do­nien. Ha­san Oz­kan, Pro­mise Nken­da, Le­wis Bla­ck­man, Kel­va Smith ou Sa­diq Aa­dam Mo­ha­med avaient entre 17 et 20 ans. Ils ne sont que quelques noms par­mi tant d’autres. De­puis le dé­but de l’an­née, une soixan­taine de per­sonnes au­raient dé­jà été tuées dans une rixe de ce type dans les rues de Londres. La plu­part des vic­times ont connu le même sort: poi­gnar­dées à mort.

Le son d’une per­ceuse en marche

Le plus sou­vent, ces faits di­vers ter­minent sur les man­chettes des ta­bloïds lo­caux, sa­tu­rées d’hor­ror sto­ries et de zom­bie

knives, termes dé­si­gnant ces longues lames ré­cem­ment in­ter­dites, aper­çues dans quelques sé­ries B où l’in­trigue tient tout en­tière sur un Post-it: sur­vivre face à des morts-vi­vants. Les mé­dias et les po­li­tiques semblent aus­si s’être mis d’ac­cord sur le grand cou­pable de cette épi­dé­mie de meurtres. Tout se­rait de la faute de la drill, bande-son of­fi­cieuse de la vie des jeunes de Cam­ber­well et alen­tour. Avec son rythme ra­len­ti et ses mé­lo­dies lan­ci­nantes, cette mu­sique née dans les ghet­tos amé­ri­cains évoque le son d’une per­ceuse en marche. Elle ra­conte la vie de rue, dans ses tra­vers les plus sombres. Son icône, Chief Keef, de­ve­nu star à l’orée des an­nées 2010, vient tout droit d’un quar­tier coupe-gorge de Chi­ca­go, l’une des pre­mières villes des États-unis en termes de cri­mi­na­li­té. “On rap­pait comme lui, en même temps que lui, sur le même genre de tem­po lent, une mu­sique avec de l’éner­gie, sur la­quelle tu peux faire des exer­cices à la salle de sport. Même si cer­tains en dé­battent en­core, c’est nous qui avons ra­me­né la drill dans ce pays”, clai­ronne LD, lea­der du groupe phare de la ville, 67. En tra­ver­sant l’at­lan­tique, le genre a lé­gè­re­ment mué, se nour­ris­sant de l’ar­got lo­cal. Un slang em­preint de pa­tois ja­maï­cain, par­lé dans les rues de Cam­ber­well, Peck­ham ou Brix­ton Hill, quar­tier ca­ri­béen du sud de Londres d’où viennent les membres de 67. Sur sa pre­mière vi­déo à dé­pas­ser le mil­lion de vues, LD pro­clame avoir des “live corn” –des balles– dans son flingue. Chez les “drillaz”, le lan­gage est co­dé: une arme à feu se dit skeng ;

fi­shing si­gni­fie “poi­gnar­der” ; swim­ming, “se faire plan­ter”. Dans cer­taines rues, le nom du chef cui­si­nier Gor­don Ram­say ser­vi­rait même de sub­ter­fuge pour dé­si­gner les lames sans se faire re­pé­rer par la po­lice. Et telle l’épingle à nour­rice au temps des Sex Pis­tols, le cou­teau ap­pa­raît au­jourd’hui comme l’un des ac­ces­soires fé­tiches de la drill bri­tan­nique. Dans cer­tains quar­tiers de Londres, au­jourd’hui, il est de­ve­nu cou­rant de croi­ser des ados ar­bo­rant des gi­lets de pro­tec­tion contre les armes tran­chantes, et d’autres fou­lant le bi­tume avec une al­lure boi­teuse. Sayce Holmes-le­wis les voit quo­ti­dien­ne­ment. “On re­con­naît ceux qui ont des cou­teaux à leur dé­marche, dit-il. Les lames sont de plus en plus longues, tou­jours plus poin­tues et ai­gui­sées. Ces gars ne peuvent même plus plier leur jambe.” Dans la moi­teur d’un stu­dio du centre de Londres, le pro­duc­teur Carns Hill or­ga­nise des “open mic” réunis­sant les rap­peurs les plus pro­met­teurs de la ville et leurs com­pères beat­ma­kers. À l’en­trée, ce soir de fin sep­tembre, cha­cun est pal­pé des pieds à la tête. Alors que la nuit tombe sur la ville, le lieu se rem­plit de mu­si­ciens, cer­tains à peine sor­tis de l’ado­les­cence. Tous s’al­lument des joints, sifflent des go­be­lets de rhum, en­glou­tissent quelques pat­ties ja­maï­cains, avant de s’em­pa­rer tour à tour du mi­cro. Un long type en dou­doune noire peine à bre­douiller quelques rimes. Un autre, bob vis­sé sur de fines dread­locks, la moi­tié du vi­sage cou­vert par un masque, rappe le torse bom­bé. Sou­dain ré­sonnent les pre­mières notes d’une ins­tru drill. Une ri­tour­nelle sour­noise aux basses fu­rieuses. Les rap­peurs se­couent la tête, pour s’im­pré­gner du rythme. Un mé­tis

“On re­con­naît ceux qui ont des cou­teaux à leur dé­marche. Les lames sont de plus en plus longues, tou­jours plus poin­tues et ai­gui­sées. Ces gars ne peuvent même plus plier leur jambe” Sayce Holmes-le­wis, tra­vailleur so­cial

“La po­lice ne vou­lait pas que je rappe. Les concerts étaient an­nu­lés les uns après les autres. J’ai fi­ni par mettre un masque, si­non ils m’au­raient en­voyé en pri­son” LD, du groupe 67

ca­pu­ché sur­git au mi­lieu de la ronde et rappe jus­qu’à s’épou­mo­ner, sous le re­gard ad­mi­ra­tif de ses chal­len­gers du jour. Son texte évoque des “épées” et des

“sabres”. Il a le flow, mais aus­si l’at­ti­tude. Celle qui fait ar­bo­rer aux rap­peurs de drill, été comme hi­ver, le “black track­suit”, ce sur­vê­te­ment noir por­té le plus sou­vent avec une paire de bas­kets as­sor­tie. Le len­de­main, de l’autre cô­té de la ville, la pres­ti­gieuse salle de l’elec­tric Brix­ton ac­cueille d’ailleurs le rap­peur Hea­die One, ve­nu chan­ter son hymne

Track­suit Love de­vant une arène pleine à cra­quer de jeunes is­sus de la classe moyenne, fas­ci­nés par les ca­goules et les sour­cils fron­cés des ar­tistes pré­sents sur scène. Dans un coin, une es­trade a été ins­tal­lée pour ac­cueillir des spec­ta­teurs

en fau­teuil rou­lant, bien trop jeunes pour souf­frir d’ar­throse. À Londres, on se bat pour dé­fendre un coin de rue, qu’im­porte

le prix à payer. “Tu ne peux même plus tra­ver­ser cer­tains coins sans ris­quer de te faire plan­ter, souffle Sayce Holmes-le­wis. Ces types disent qu’ils dé­fendent leur rue, leur ter­ri­toire. Mais tu te bats pour quoi? Tu ne pos­sèdes rien! Ils ne sont même pas pro­prié­taires de leur ap­par­te­ment et se battent jus­qu’à la mort pour des codes pos­taux.” Plus que dans la rue, c’est en­core sur la toile que les caïds et les rap­peurs de drill se montrent, s’ad­mirent ou se toisent. Ins­ta­gram Live est l’en­droit idéal pour que les rap­peurs ca­gou­lés s’em­brouillent en chat vi­déo. Snap­chat voit par­fois des bandes se fil­mer en train de tour­ner un clip en pleine nuit sur le ter­ri­toire en­ne­mi. Quant à Fa­ce­book, il per­met par exemple de pos­ter des sel­fies au sor­tir du bloc opé­ra­toire après avoir sur­vé­cu à une at­taque au cou­teau. De­puis quelques mois, une nou­velle ten­dance semble prendre une am­pleur de plus en plus alar­mante: les sco­re­boards. Il existe en ef­fet, au sein des gangs de Londres, des ta­bleaux de points qui donnent lieu à une vé­ri­table com­pé­ti­tion ma­cabre, par­fois évo­quée au dé­tour de cer­tains

ly­rics. Le prin­cipe est simple: deux coups de cou­teau dans l’épaule rap­portent un cer­tain nombre de points. Une lame dans le ventre donne le droit au double. Sou­vent, les scores sont en­suite conver­tis en prime d’argent li­quide. Tra­vailleur so­cial à Brix­ton et jour­na­liste mu­si­cal pour le Guar­dian ou Pit­ch­fork, Cia­ran

Tha­par dé­taille: “C’est une com­pé­ti­tion pour sa­voir qui va poi­gnar­der le plus d’ad­ver­saires. Les sco­re­boards exis­taient dé­jà avant mais les ré­seaux so­ciaux am­pli­fient le phé­no­mène en re­layant les vi­déos d’at­taques qui servent de preuves.” Au mi­lieu de tout ça, pour re­cen­ser les morts, in­for­mer des al­lers-re­tours en pri­son des rap­peurs ou suivre les clashs de près, des comptes de fans comme @Gang­sex­po­se­duk ou @Sg­snitch­gang four­millent dé­sor­mais sur Twit­ter. La ré­ponse de la po­lice a été à la hau­teur du ta­page mé­dia­tique. En mai der­nier, Scot­land Yard a fait suivre à Youtube une longue liste de clips de drill da­tant des deux der­nières an­nées. En tout, c’est une tren­taine de vi­déos qui ont fi­na­le­ment été re­ti­rées par la pla­te­forme amé­ri­caine sous pré­texte de pa­roles trop vio­lentes ou d’images mon­trant des cou­teaux ou des armes à feu. Cer­taines de ces vi­déos ont même été uti­li­sées comme preuves lors de pro­cès. À cause de son clip de M to

da N, dans le­quel il se van­tait de plu­sieurs meurtres, le rap­peur Lynch, aus­si connu comme membre du gang des Bur­ger Bar Boys, a par exemple été condam­né à 27 ans de pri­son.

Per­chée en haut d’une tour du quar­tier de Chan­ce­ry Lane, l’avo­cate Jude Lan­chin a l’ha­bi­tude de dé­fendre ces jeunes rap­peurs em­bar­qués dans de sales his­toires ju­di­ciaires. Comme elle l’ex­plique par­fois de­vant la cour, il est im­pos­sible de com­prendre plei­ne­ment l’éten­due de cette vague de vio­lence sans re­mon­ter jus­qu’aux évé­ne­ments d’août 2011, quand un cer­tain Mark Dug­gan, père de fa­mille d’ori­gine an­tillaise soup­çon­né de dea­ler de la co­caïne, est abat­tu par les forces de l’ordre lors d’une fu­sillade. S’en­suivent des émeutes sans pré­cé­dent qui don­ne­ront lieu à plus de 3 000 ar­res­ta­tions, cau­se­ront plus de 200 mil­lions d’eu­ros de dé­gâts et fe­ront cinq morts sup­plé­men­taires. “Le Pre­mier mi­nistre, Da­vid Ca­me­ron, vou­lait pou­voir dire que toute cette vio­lence avait été or­ches­trée par les gangs. La ma­trice a donc été

mise en place à ce mo­ment-là, comme

une ré­ponse aux émeutes”, ful­mine Jude Lan­chin. La ma­trice, c’est une im­mense base de don­nées lis­tant tous les sup­po­sés membres de gang, tous ceux qui l’ont été et tous ceux qui pour­raient po­ten­tiel­le­ment le de­ve­nir. Y sont aus­si ré­fé­ren­cés leur en­tou­rage et leurs amis, tout comme ceux qui pour­raient les cô­toyer au quo­ti­dien. Pour chaque in­di­vi­du, un code cou­leur al­lant du vert au rouge per­met de jau­ger le de­gré de dan­ge­ro­si­té. “À moins qu’ils fi­nissent par l’ap­prendre lors d’une af­faire cri­mi­nelle, les jeunes lis­tés dans la ma­trice ne savent pas qu’ils le sont. La se­maine der­nière, j’ai en­core vu quel­qu’un se faire re­fu­ser l’ins­crip­tion dans une école sous pré­texte que son nom y ap­pa­rais­sait”, re­prend l’avo­cate. Au­tant dire le genre de fi­chier opaque qu’am­nes­ty In­ter­na­tio­nal s’est em­pres­sée de dé­non­cer à plu­sieurs re­prises, d’au­tant plus que 78% des per­sonnes en­re­gis­trées y sont noires. D’après les in­for­ma­tions re­cueillies par Jude Lan­chin, cer­tains po­li­ciers uti­li­se­raient même le fait de fu­mer du can­na­bis comme cri­tère pour clas­ser des in­di­vi­dus comme membres de gang. Quant aux clips de drill, ils servent aus­si à rem­plir le fi­chier. À tel point que des rap­peurs ont fi­ni dans la base de don­nées, re­cen­sés par­mi les in­di­vi­dus les plus re­cher­chés. Comme LD, qui as­sure avoir été clas­sé nu­mé­ro 2 de la ma­trice il y a quelques an­nées à peine. Au­jourd’hui en­core, il n’en re­vient pas: “Je n’avais rien fait, juste de la mu­sique.” C’est, de l’avis gé­né­ral, l’ex­pli­ca­tion au fait que tant de rap­peurs de drill, en An­gle­terre, se pro­duisent le vi­sage mas­qué. LD, en­core: “Ça pa­raît fou, mais la po­lice ne vou­lait pas que je rappe. Elle di­sait que j’avais trop d’in­fluence sur les jeunes, que je les pous­sais à faire des choses. Les concerts étaient an­nu­lés les uns après les autres. J’ai fi­ni par mettre un masque, si­non ils m’au­raient en­voyé en pri­son, que ce soit lé­gal ou pas.”

L’école de Chi­ca­go

Cia­ran Tha­par est l’un des rares à dé­fendre la drill dans les mé­dias bri­tan­niques. Il rap­pelle qu’un genre comme le punk a lui aus­si été ac­cu­sé de mettre de l’huile sur le feu de son époque. “La mu­sique peut en­cou­ra­ger une cer­taine vio­lence mais elle ne la cause pas, sou­pi­ret-il. Comme dans tous les phé­no­mènes de croi­sade mo­rale de ce type, l’er­reur est de se concen­trer sur ce que l’on voit dans les mé­dias plu­tôt que sur ce que cette dé­non­cia­tion col­lec­tive nous ap­prend de la so­cié­té. La ma­nière dont le gou­ver­ne­ment a trai­té tout ça est juste une ex­ten­sion de la ma­nière dont la so­cié­té voit les ado­les­cents noirs de la classe po­pu­laire.” Peut-être est-ce jus­te­ment parce que per­sonne ne semble vrai­ment vou­loir s’at­ta­quer aux ra­cines du mal que les membres de l’as­so­cia­tion Chaos Theo­ry ont choi­si de pas­ser à l’of­fen­sive eux­mêmes. Pour les ren­con­trer, il faut d’abord re­mon­ter tout au nord-est de la ville, dans la loin­taine zone 4 du mé­tro lon­do­nien. Là, au mi­lieu du quar­tier riche de Wood­ford, un grand parc bor­dé de saules pleu­reurs rap­pelle aux pro­me­neurs qu’il res­te­ra tou­jours ici des pe­louses où la mi­sère et le crime n’existent pas. “Bien­ve­nue, vous êtes ici dans ce que l’on ap­pelle entre nous la safe zone”, an­nonce d’em­blée Pam en ou­vrant la porte de l’as­so­cia­tion. Aux murs, des pho­tos de jeunes ado­les­cents sou­riants, toutes sur­mon­tées d’une men­tion “Rest in peace”. “Il faut que les gens avec qui on tra­vaille puissent avoir un en­droit sûr où al­ler. S’ils sortent de pri­son, ils peuvent ve­nir ici plu­tôt que de re­tour­ner dans la rue”, ex­plique Pam. Elle sait de quoi elle parle. La rue, Pam l’a cô­toyée pen­dant des an­nées en tant que tra­vailleuse so­ciale, avant de bais­ser les bras de­vant le nombre de morts im­pos­sible à en­di­guer et l’achar­ne­ment po­li­cier à rem­plir les pri­sons au maxi­mum. Bien dé­ci­dée à trou­ver d’autres so­lu­tions, elle est alors par­tie à Chi­ca­go. Pas pour la mu­sique, mais pour trou­ver un vac­cin à toute cette vio­lence. Car pour faire chu­ter son taux ver­ti­gi­neux d’ho­mi­cides, la mé­ga­lo­pole du Mid­west amé­ri­cain a mis au point de nou­velles mé­thodes au dé­but des an­nées 2000.

À l’ori­gine se trouve un homme nom­mé Ga­ry Slut­kin. Après avoir pas­sé dix ans en Afrique à com­battre le si­da, la ma­la­ria et le cho­lé­ra, ce mé­de­cin épi­dé­mio­lo­giste

“La ma­nière dont le gou­ver­ne­ment a trai­té tout ça est juste une ex­ten­sion de la ma­nière dont la so­cié­té voit les ado­les­cents noirs de la classe po­pu­laire” Cia­ran Tha­par, cri­tique mu­si­cal

iden­ti­fie dans les quar­tiers chauds de sa ville les symp­tômes d’une ma­la­die conta­gieuse. En ré­su­mé: un en­fant ex­po­sé à l’hor­reur re­pro­dui­ra l’hor­reur. Comme face à une épi­dé­mie de grippe ou de tu­ber­cu­lose, il faut donc iden­ti­fier les foyers de conta­mi­na­tion et s’y at­ta­quer de l’in­té­rieur avant qu’ils ne se ré­pandent. Il lance alors le pro­gramme Cea­se­fire, qui vise à re­cru­ter à Chi­ca­go d’an­ciens membres de gangs et à leur don­ner pour mis­sion de convaincre les jeunes de dé­po­ser les armes. On les ap­pelle des “in­ter­rup­teurs de vio­lence”. “J’ai rap­por­té ce mo­dèle ici, en l’adap­tant

au contexte de Londres”, re­prend Pam en mon­trant un ta­bleau blanc sur le­quel est ins­crit en gros le mot “Ré­si­lience”. Pour évi­ter l’es­ca­lade et en­di­guer l’épi­dé­mie,

les membres de Chaos Theo­ry ont mis en place une tech­nique qu’ils nomment le map­ping. Elle consiste à car­to­gra­phier pen­dant des mois chaque coin de rue d’un quar­tier pour sa­voir pré­ci­sé­ment qui fait quoi, tant dans les ac­ti­vi­tés lé­gales qu’illé­gales. Sans ja­mais rien dire à la po­lice. “Re­gar­dez cette carte, dit Pam en mon­trant au mur l’im­mense plan ur­bain de l’est lon­do­nien. On couvre main­te­nant tout le quar­tier de Wal­tham Fo­rest, à l’ouest de Wood­ford. On a des re­lais par­tout, on connaît tous les ac­teurs lo­caux et on est en contact avec tous ceux qui sont dans la rue. Avant, on ne contrô­lait que cer­taines zones mais main­te­nant, on est im­plan­tés dans tout le sec­teur.” Grâce à son ac­tion, Chaos Theo­ry a réus­si à évi­ter 21 rè­gle­ments de comptes l’an­née der­nière, tout en ai­dant de nom­breux jeunes à re­trou­ver un em­ploi, un lo­ge­ment ou à dé­cro­cher des aides so­ciales. Mais dif­fi­cile d’être par­tout. Au mi­lieu de la carte, Val­len­tin Road fait tache. La presse an­glaise a sur­nom­mé cette por­tion de bé­ton “la rue la plus dan­ge­reuse d’an­gle­terre”. Le vi­sage de Pam s’as­som­brit. Quelques jours plus tôt, les am­bu­lances y ont ra­mas­sé le corps d’un gar­çon de 19 ans.

Gos­pel sous ca­goule

C’est dans une grande salle po­ly­va­lente au bord de la Ta­mise que sont par­fois si­gnés les ar­mis­tices de ces longues ba­tailles de ter­ri­toires et de mots. Dimanche 30 sep­tembre, comme chaque se­maine, le Ri­ver­bank Pla­za Ho­tel ac­cueillait dans le sud de Londres la SPAC Na­tion Foun­da­tion, une or­ga­ni­sa­tion chré­tienne qui s’at­tache à sor­tir les jeunes Noirs de la mi­sère et des gangs grâce à la foi. De­puis sa créa­tion, cette église im­pro­vi­sée a fait cou­ler beau­coup d’encre. À tel point que la po­lice y a même fait, il y a quelques mois, un raid en plein mi­lieu d’une messe. En cause, les prêches pas vrai­ment comme les autres dé­li­vrés par le pas­teur Na­than Oki. Cet an­cien membre d’un gang du sud-est lon­do­nien a fon­dé un groupe de drill hors norme: Hope Dea­lers. Via des mor­ceaux comme Post­code Gods and God ou

Bal­ly’s and Bibles, la bande de Na­than ex­horte les jeunes mal­frats à rendre les armes et à épou­ser la foi chré­tienne. Quitte à prê­cher la tête en­ca­gou­lée. Ce dimanche, pour­tant, Na­than est à vi­sage dé­cou­vert. Il a même sor­ti son plus beau cos­tume. Au­jourd’hui, ce n’est pas son groupe qui anime la messe mais un édu­ca­teur spé­cia­li­sé nom­mé Arm­strong Mar­tins, dont les ta­lents vo­caux ont été ré­vé­lés par le té­lé-cro­chet

The X Fac­tor. Se­couées de spasmes, plu­sieurs per­sonnes se sont ac­crou­pies de­vant la scène tan­dis qu’à cô­té d’elles, une femme au che­mi­sier rouge s’est éva­nouie. Der­rière, des croyants lèvent les bras au ciel en ré­ci­tant des psaumes d’un air pos­sé­dé. On croi­rait as­sis­ter à une cé­ré­mo­nie d’exor­cisme col­lec­tif. Vient en­suite le mo­ment du ser­mon. Un mi­cro à la main, l’un des pas­teurs de SPAC Na­tion ap­pelle sur scène les âmes per­dues qui sou­hai­te­raient s’en re­mettre au Ch­rist. Trans­per­çant la foule d’un pas dé­ci­dé, un jeune homme monte alors sur l’es­trade. Ha­billé tout en sports­wear, il res­semble à n’im­porte quel autre jeune des quar­tiers sen­sibles de Londres. Mais il porte sur l’épaule un sac à dos d’éco­lier. Alors qu’il en ouvre la fer­me­ture éclair, un re­flet mé­tal­lique flashe l’as­sis­tance. Le vi­sage grave, le jeune homme sort un long cou­teau de cui­sine qu’il dé­pose dé­li­ca­te­ment sur l’au­tel. Ce jour-là, la guerre des codes pos­taux a per­du un nou­veau sol­dat. Sans san­glots ni si­rènes.

K-trap.

Le groupe 67.

Skeng­do & AM.

Jer­maine Gou­pall, l’une des vic­times, avait 15 ans quand il a été tué.

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