SKID ROW, L’AUTRE VI­SAGE DE LOS AN­GELES

À l’ombre des pal­miers, des tentes de sans-abri à perte de vue

Society (France) - - LA UNE - TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PS

L’amé­rique va-t-elle mieux sous Do­nald Trump, comme ce der­nier le clame par­tout? Pas for­cé­ment. La Ca­li­for­nie tra­verse ac­tuel­le­ment une crise du lo­ge­ment d’une am­pleur in­édite. Mi­roir de cette si­tua­tion, le quar­tier de Skid Row, au coeur de Los An­geles, qui concentre la plus im­por­tante po­pu­la­tion de sans-abri du pays.

Ce ma­tin de juin 2017, Ro­bert Ford s’ins­tal­la à l’ar­rière d’un taxi et ca­la contre lui le sac conte­nant ses quelques af­faires. Le vé­hi­cule prit la di­rec­tion des grat­te­ciel du centre-ville et par la vitre, Ro­bert ob­ser­va les en­seignes ba­rio­lées, l’éclat du so­leil sur les voi­tures élec­triques, les té­lé­phones por­tables des pas­sants aux che­veux bleus, les im­meubles de bu­reaux et tous ces chan­ge­ments saillants ou im­per­cep­tibles qui s’étaient opé­rés dans la plus grande ville de la côte ouest de­puis une tren­taine d’an­nées. Tout ce temps du­rant le­quel Ro­bert crou­pis­sait dans la pri­son d’ave­nal, à 300 ki­lo­mètres de Los An­geles. Une his­toire clas­sique d’al­cool, de mé­tham­phé­ta­mine et de cam­brio­lages qui l’avait em­pê­ché de voir l’évo­lu­tion du monde ex­té­rieur au­tre­ment qu’au tra­vers d’étroits grillages, ou par la mince fe­nêtre de sa té­lé­vi­sion, re­ce­vant pé­rio­di­que­ment des nou­velles de ses proches au gré des dis­pa­ri­tions. Huit membres de sa fa­mille étaient dé­cé­dés pen­dant sa dé­ten­tion, si bien que sa li­bé­ra­tion ve­nue, à l’âge de 65 ans, Ro­bert Ford n’avait nulle part où al­ler. C’est pour­quoi, ins­tal­lé à l’ar­rière de ce taxi, il s’ac­cro­chait à l’adresse que lui avait lais­sée son agent de pro­ba­tion. “Los An­geles Mis­sion, 303E sur la 5e rue. C’est une as­so­cia­tion chré­tienne à Skid Row, ils ont un pro­gramme pour les gens

comme toi.” Mais ce qu’il dé­cou­vrit en ar­ri­vant de­vant le par­vis du foyer d’ac­cueil cho­qua tel­le­ment Ro­bert qu’il or­don­na à son taxi de le ra­me­ner à son mo­tel. De­vant la Mis­sion et dans toutes les rues en­vi­ron­nantes, des cen­taines de sans-abri se pres­saient sur les trot­toirs jon­chés d’im­mon­dices, dé­am­bu­lant sans but comme les res­ca­pés d’une ca­tas­trophe na­tu­relle, s’in­vec­ti­vant ou hur­lant dans le vide, s’ap­puyant pour dé­fé­quer au ha­sard de murs cor­ro­dés par l’urine. Au bord des ave­nues, des ran­gées denses de tentes et d’abris de for­tune s’éti­raient de pâ­té de mai­son en pâ­té de mai­son. Ro­bert Ford re­con­nut l’odeur de la meth “Bon Dieu, c’était quoi, ça?” s’écria-t-il le soir-même en joi­gnant son agent de pro­ba­tion. “Je suis dé­so­lé, lui ré­pon­dit ce der­nier. J’au­rais dû te pré­ve­nir.”

De­hors, l’en­fer

L’agent n’avait pas dit à Ro­bert qu’au cours des 30 der­nières an­nées, une pé­nu­rie de lo­ge­ments abor­dables avait len­te­ment fer­men­té en Ca­li­for­nie, et que les rues de Skid Row étaient dé­sor­mais le plus im­por­tant point de fixa­tion de SDF de tous les États-unis. Sur cette sur­face d’à peine un ki­lo­mètre car­ré, jus­qu’à 2 000 sans-lo­gis tentent de sur­vivre sur des bouts de car­ton, dans des tentes ou dans les centres d’ac­cueil du quar­tier. “On est dé­pas­sés, on va en­core lais­ser beau­coup de monde sur le car­reau ce soir”,

souffle Na­dia, bé­né­vole de la Los An­geles Mis­sion, en ob­ser­vant la cen­taine de per­sonnes as­sem­blées de­vant les portes du centre dans l’es­poir d’y pas­ser la nuit. Celles et ceux qui sont ac­cep­tés ont le droit de res­ter gra­tui­te­ment pour une du­rée de quinze jours. Pas­sé ce dé­lai, ils de­vront at­tendre cinq jours avant de re­ve­nir, de quoi per­mettre une cer­taine ro­ta­tion. Ce 26 juillet, sur les 183 lits pro­po­sés par la Mis­sion, il n’y a que neuf places à prendre. “Skid Row a tou­jours eu une sale ré­pu­ta­tion, mais ces der­niers temps, c’est de­ve­nu com­plè­te­ment hors de

contrôle”, se la­mente Na­dia. Elle a rai­son: en seule­ment six ans, le nombre de SDF dans le com­té de Los An­geles est pas­sé de 32 000 à 57 000. “La hausse des loyers et le manque de lo­ge­ments abor­dables a pro­vo­qué

un dé­sastre en Ca­li­for­nie, ra­conte le cha­pe­lain Dwight Le­wis dans son bu­reau exi­gu au rez-de-chaus­sée du centre d’ac­cueil. Ce pro­blème n’a fait qu’em­pi­rer de­puis que j’ai com­men­cé à tra­vailler

ici.” C’était il y a quinze ans. Aux murs, des pho­tos le montrent bap­ti­sant des pen­sion­naires, ou leur re­met­tant les di­plômes mar­quant les étapes d’avan­ce­ment au sein du pro­gramme d’in­ser­tion pro­po­sé par la Mis­sion, d’une du­rée d’un an. Pour eux, cet homme de 57 ans à la car­rure im­po­sante est un coach, un men­tor, un exemple. Lui-même an­cien cri­mi­nel ac­cro à la co­caïne, il a connu la rue et le proxé­né­tisme, avant de “tom­ber amou­reux de Jé­sus-ch­rist” en pri­son. Ce pas­sé l’aide dé­sor­mais

“Ici, les gens se ré­par­tissent se­lon les deux mêmes cri­tères qu’en pri­son: la drogue pré­fé­rée et la race. Parce que c’est exac­te­ment ce qu’est ce quar­tier: une pri­son à ciel ou­vert” Lar­ry Love, em­ployé par une mis­sion de Skid Row

à ve­nir en aide aux ré­si­dents du centre. La Mis­sion pro­pose des re­pas chauds, des lits propres, des cours, des aides pour dé­cro­cher de la drogue et re­trou­ver un

em­ploi. “C’est pour ac­cé­der aux ser­vices pro­po­sés par des mis­sions comme la nôtre que les sans-lo­gis se massent à Skid Row,

ex­plique-t-il. Cer­tains tentent de s’en sor­tir, peu y ar­rivent, d’autres sont juste là pour pro­fi­ter des fa­ci­li­tés of­fertes par les as­so­cia­tions. Ils at­tirent avec eux une foule de pro­fi­teurs, de gangs, de prê­teurs sur gages, de dea­lers, de pros­ti­tuées.” C’est un lieu d’une vio­lence folle et la des­ti­na­tion fi­nale, le quar­tier où les SDF se rendent quand ils ont épui­sé tous leurs re­cours, quand ils n’ont plus per­sonne sur qui s’ap­puyer. Son dé­goût ini­tial sur­mon­té, Ro­bert Ford est d’ailleurs re­ve­nu à Skid Row.

De­puis plus d’un an main­te­nant, il est membre du pro­gramme d’hé­ber­ge­ment et d’in­ser­tion de la Los An­geles Mis­sion et vit dans le centre d’ac­cueil, par­ta­geant son temps entre tra­vaux et étude de la Bible. “Les gens du centre ont été for­mi­dables

avec moi, ra­conte-t-il as­sis sur un dock de dé­char­ge­ment, à l’ar­rière du bâ­ti­ment.

Ils m’as­sistent dans mes dé­marches ad­mi­nis­tra­tives, je vais pou­voir tou­cher ma re­traite de vé­té­ran, et bien­tôt re­trou­ver un

tra­vail.” En face de la Mis­sion, la cli­nique chré­tienne Jo­shua House lui four­nit des mé­di­ca­ments pour trai­ter son hé­pa­tite C contrac­tée en pri­son, et lui donne un ac­cès gra­tuit aux soins den­taires et oph­tal­mo­lo­giques. Entre les deux bâ­ti­ments, dans une rue peu fré­quen­tée, des hommes en haillons cro­chètent des parc­mètres pour ré­col­ter quelques pièces.

“C’est tel­le­ment pa­ra­doxal, songe-t-il. On entre ici pour se sou­mettre à une règle de vie saine et à la vo­lon­té du Sei­gneur, et dès qu’on met les pieds de­hors on voit cet en­fer, la fo­lie et la drogue… C’est le jour et la nuit.” Ro­bert Ford pré­fé­re­rait en­core re­tour­ner en pri­son que de re­par­tir vivre sur le trot­toir, mais il sait com­bien la ten­ta­tion est dé­vo­rante pour les autres ré­si­dents qui tentent de res­ter sobres. “La se­maine der­nière, on a fait une veillée fu­nèbre pour Ter­ry Green, qui est mort

d’une over­dose à l’angle de la rue, ra­con­tet-il. Il y a des morts tout le temps par­mi les pen­sion­naires. Ré­cem­ment, on a eu quatre dé­cès en seule­ment six se­maines.” Dans son bu­reau sombre, le cha­pe­lain

Dwight Le­wis ne par­vient pas à ou­blier cet homme poi­gnar­dé de­vant la Mis­sion l’an pas­sé. Ra­me­né à l’in­té­rieur, il a sai­gné à mort sur un banc de l’ac­cueil.

Neuf toi­lettes dans tout le quar­tier

Dans l’en­fer de Skid Row, les centres d’ac­cueil émergent çà et là comme des îlots de sa­lu­bri­té. À quelques mi­nutes de marche de la Los An­geles Mis­sion, la Mid­night Mis­sion offre un autre exemple de contraste ef­fa­rant. Im­pec­ca­ble­ment coif­fé, les manches de sa che­mise re­mon­tées sur des bras ta­toués, Joey Wei­nert, 37 ans, mène la vi­site dans les cou­loirs de la plus an­cienne as­so­cia­tion ca­ri­ta­tive de Skid Row. “Ce foyer a été fon­dé en 1914 ; et en plus d’un siècle, nous

n’avons ja­mais man­qué un re­pas”, ra­con­tet-il. Créée par un en­tre­pre­neur fervent, la Mid­night Mis­sion a dé­bu­té en ser­vant des re­pas aux in­di­gents de Skid Row à la nuit tom­bée, après la messe du soir. “C’est à la fin du xixe siècle que ce quar­tier a ac­quis sa ré­pu­ta­tion de bas-fonds, quand de nom­breux hô­tels mi­sé­rables ont ou­vert pour ac­cueillir les tra­vailleurs sai­son­niers de pas­sage à Los An­geles. Très vite, c’est ici qu’ont af­flué les mar­gi­naux, les al­coo­liques et les sans-abri de la ville, et par un phé­no­mène d’en­traî­ne­ment, l’ou­ver­ture de centres d’ac­cueil pour leur ve­nir en aide a at­ti­ré tou­jours plus de né­ces­si­teux.” De­puis, la Mid­night Mis­sion a éten­du son champ d’ac­tion avec un foyer d’hé­ber­ge­ment d’ur­gence, puis la mise en place de pro­grammes de ré­in­ser­tion et de dés­in­toxi­ca­tion de longue du­rée. “On a un la­bo­ra­toire in­for­ma­tique, un sa­lon de coif­fure, une bi­blio­thèque toute neuve, des sé­mi­naires pour ai­der à trou­ver du tra­vail et une salle de sport”, dé­taille Joey Wei­nert dans le gym­nase où une di­zaine de pen­sion­naires en­chaînent di­verses poses de yo­ga. Mais en dé­pit d’un bud­get an­nuel de dix mil­lions de dol­lars, les ca­pa­ci­tés d’ac­cueil de la Mis­sion de­meurent dé­ri­soires face à l’am­pleur des be­soins: moins d’une cen­taine de lits en hé­ber­ge­ment d’ur­gence et 150 places dans les pro­grammes de longue du­rée, dont le taux de réus­site ne dé­passe pas 20%. “Les dons aug­mentent, il y a une prise de conscience po­pu­laire et po­li­tique mais on ne fe­ra que grat­ter la sur­face du pro­blème tant que la ville et l’état n’en­ta­me­ront pas une vraie po­li­tique du lo­ge­ment abor­dable”, sou­pire Ka­ren Val­le­cil­lo, en charge des le­vées de fonds.

En at­ten­dant une so­lu­tion pé­renne, la Mid­night Mis­sion conti­nue de ser­vir ses re­pas. Ce mi­di, 600 per­sonnes se pressent dans les ré­fec­toires du rez-de-chaus­sée, cer­tains n’es­pé­rant rien de plus qu’un re­pas chaud, d’autres at­ten­dant qu’une place se li­bère dans un pro­gramme. “Je pro­chain, suis sur mais liste ils d’at­tente m’au­to­risent jus­qu’au à pas­ser mois la Da­vid nuit Me­sa, dans le jeune hall d’ac­cueil”, homme de af­firme 25 ans aux bras cou­verts de ci­ca­trices. Tom­bé dans l’al­cool après une rup­ture dif­fi­cile, il est SDF de­puis 18 mois et ac­cro à la mé­tham­phé­ta­mine. Une ad­dic­tion qu’il dé­crit comme une ques­tion de sur­vie. “Les gens se droguent pour une rai­son simple: la meth coupe la faim et coûte moins cher que la bouffe, ex­plique-t-il en bu­vant un thé à la pêche. C’est la jungle de­hors, il faut res­ter en alerte per­ma­nente. Avec le crys­tal, tu peux res­ter éveiller plu­sieurs jours de suite. Si tu dors, on te dé­pouille.” En bout de table, Lar­ry Love, 54 ans, hoche la tête en signe d’ap­pro­ba­tion. “J’ai pas­sé la moi­tié de ma vie sur le même bout de trot­toir de Cro­cker Street, et je n’ai ja­mais vu au­tant de drogue qu’au­jourd’hui”, lance-t-il. Em­ployé de la Mid­night Mis­sion, il en­cadre les pen­sion­naires du pro­gramme qu’il a lui­même sor­tis de la rue en 2014. “Pro­mè­ne­toi dans Skid Row, et tu ver­ras que les gens se ré­par­tissent se­lon les deux mêmes cri­tères qu’en pri­son: la drogue pré­fé­rée et la race. Parce que c’est exac­te­ment ce qu’est ce quar­tier: une pri­son à ciel ou­vert.” Hé­las, au­cun de ces cri­tères ne per­met de connaître sa place lors­qu’on est une femme à Skid Row. Dans la cour du centre, sé­pa­rées de la rue par de hautes grilles et quelques vi­giles, une cin­quan­taine de femmes ont été au­to­ri­sées à res­ter pas­ser la nuit. Faute de lit au chaud, elles au­ront un en­droit sûr où dor­mir. “Sou­vent, les femmes dorment en­semble pour évi­ter les pro­blèmes, ra­conte Lin­da, 40 ans. On dort à tour de rôle pour mon­ter la garde. Il ne faut pas res­ter seule, ja­mais.” À cô­té d’elle, Ro­chelle, 45 ans, est éga­le­ment ve­nue dor­mir ici par crainte des agres­sions

sexuelles. “On doit être vi­gi­lantes pour ne pas se faire vio­ler quand on urine dans la rue, quand on se change ou quand on fait notre toi­lette”, confie-t-elle d’une voix à peine au­dible, avant de s’in­ter­rompre, ter­ras­sée par une vio­lente mi­graine. Em­maillo­tée dans des langes cras­seux, sa jambe gauche dé­gage une puan­teur mé­phi­tique. “Nos corps sont pol­lués,

re­prend Lin­da. Tout le monde tombe ma­lade à force de pa­tau­ger dans l’urine et les ex­cré­ments.”

La ques­tion de l’hy­giène à Skid Row pour­rait dif­fi­ci­le­ment être plus pres­sante. Le quar­tier ne compte que neuf toi­lettes pu­bliques ac­ces­sibles de nuit, toutes dans la cour de la Mid­night Mis­sion, ce qui contraint nombre de SDF à faire leurs be­soins en pleine rue. D’après un rap­port pu­blié en 2017 par le Los An­geles Cen­tral Pro­vi­ders Col­la­bo­ra­tive, un grou­pe­ment des plus im­por­tantes as­so­cia­tions ca­ri­ta­tives de Skid Row, une telle si­tua­tion re­pré­sen­te­rait seule­ment un dixième des be­soins mi­ni­mum éta­blis par L’ONU pour les camps de ré­fu­giés. En dé­pit de ré­gu­lières opé­ra­tions de net­toyage me­nées par la mu­ni­ci­pa­li­té, les rues de Skid Row de­meurent ain­si jon­chées de dé­jec­tions et les ma­la­dies se pro­pagent à une vi­tesse ef­fa­rante, n’épar­gnant pas les tra­vailleurs so­ciaux qui ar­pentent le quar­tier. En 2015, le ré­vé­rend An­dy Bales, pré­sident de la Union Mis­sion, a été am­pu­té de son pied droit et d’une par­tie de son men­ton après avoir contrac­té la bac­té­rie E. co­li. Com­men­tant l’ex­plo­sion du nombre de cas de ty­phus consta­tée au dé­but de l’au­tomne, il s’est conten­té d’af­fir­mer la­co­ni­que­ment n’avoir au­cun pro­blème à ima­gi­ner des in­fec­tions plus ter­ribles en­core sup­pu­rer hors de Skid Row.

Pé­nu­rie de lo­ge­ments so­ciaux

Pour ten­ter de ju­gu­ler cette si­tua­tion, les ha­bi­tants de Los An­geles ont ap­prou­vé en no­vembre 2016 un plan de 1,2 mil­liard de dol­lars vi­sant à construire 7 000 nou­veaux lo­ge­ments abor­dables d’ici à 2026. En com­plé­ment, le com­té de Los An­geles a fait vo­ter en mars 2017 une hausse des im­pôts des­ti­née à ras­sem­bler plu­sieurs cen­taines de mil­lions de dol­lars afin de ve­nir en aide aux sans-abri et d’ac­croître les ca­pa­ci­tés d’hé­ber­ge­ment d’ur­gence. Plus ré­cem­ment, le bud­get du gou­ver­ne­ment de Ca­li­for­nie, vo­té le 27 juin, a mis en branle de nou­veaux pro­grammes pour les mal-lo­gés. Les or­ga­ni­sa­tions ca­ri­ta­tives de Skid Row ont sa­lué un chan­ge­ment d’at­ti­tude des au­to­ri­tés, d’une po­li­tique sé­cu­ri­taire ré­pres­sive à une prise en consi­dé­ra­tion so­cio-éco­no­mique des sans-abri. Beau­coup dé­plorent néan­moins l’in­suf­fi­sance des me­sures au vu de la gra­vi­té du pro­blème.

“En Ca­li­for­nie, les loyers sont de­ve­nus si chers que nous sommes à la fois l’état le plus riche de la na­tion et ce­lui où le ni­veau de vie est le plus bas” Ali­sa Or­du­na, en charge de la po­li­tique des sans-abris à San­ta Mo­ni­ca jus­qu’à 2018

“La hausse des im­pôts va nous per­mettre de construire de nou­veaux bâ­ti­ments et

d’hé­ber­ger 280 per­sonnes de plus, concède une em­ployée du Wein­gart Cen­ter, centre d’ac­cueil ac­tuel­le­ment équi­pé de

623 lits, mais la crise que nous tra­ver­sons est struc­tu­relle, et je ne vois rien dans les tuyaux qui soit ca­pable d’y ap­por­ter une ré­ponse.” “Ce dé­bat est com­plè­te­ment in­sen­sé, s’étrangle Ch­ris Mack, agent de proxi­mi­té du Wes­ley Health Cen­ter. En construi­sant 7 000 nou­veaux lo­ge­ments, on va au mieux di­mi­nuer à 48 000 le nombre de SDF à Los An­geles, et dans dix ans seule­ment! Ça ne change rien à la ra­cine du pro­blème.” Et la ra­cine est pro­fonde. La Ca­li­for­nie connaît de­puis les an­nées 60 un dé­fi­cit ch­ro­nique de construc­tion de lo­ge­ments abor­dables. Alors que les re­ve­nus stag­nent de­puis une ving­taine d’an­nées, l’aug­men­ta­tion des loyers conti­nue à un rythme ef­fa­rant. Loin d’être can­ton­née aux quar­tiers gen­tri­fiés de la Si­li­con Val­ley, cette in­fla­tion touche au­jourd’hui l’in­té­gra­li­té de la Ca­li­for­nie: 10% de hausse entre 2017 et 2018 à Los An­geles pour un ap­par­te­ment d’une chambre ; 12,4% à Oak­land ; 15% à Long Beach et Ana­heim ; 11,5% à San Die­go. Dans cette der­nière ville, où des tentes mi­li­taires ont été dé­ployées pour lo­ger les sans-abri, la plus grave épi­dé­mie d’hé­pa­tite A que les États-unis aient connu de­puis des dé­cen­nies a pro­vo­qué la mort de di­zaines de SDF fin 2017. “J’es­time à un de­mi-mil­lion d’uni­tés le dé­fi­cit de lo­ge­ments dans le com­té de Los An­geles”,

af­firme Ali­sa Or­du­na, qui a été en charge de la po­li­tique des sans-abri au sein du ca­bi­net du maire, Eric Gar­cet­ti, de 2015

“Nos corps sont pol­lués, tout le monde tombe ma­lade à force de pa­tau­ger dans l’urine et les ex­cré­ments” Lin­da, SDF à Skid Row

à jan­vier 2018. “Les SDF ne sont que la par­tie la plus vi­sible d’un pro­blème plus vaste en­core: en Ca­li­for­nie, les loyers sont de­ve­nus si chers que nous sommes à la fois l’état le plus riche de la na­tion et ce­lui où

le ni­veau de vie est le plus bas”, confie-telle en ter­rasse d’un Star­bucks Cof­fee de San­ta Mo­ni­ca. C’est dans cette ville cô­tière aux plages édé­niques qu’elle s’en est al­lée prendre ses nou­velles fonc­tions, tou­jours au ser­vice des sans-abri, es­pé­rant pou­voir en­core faire chan­ger les choses. En ce qui concerne Los An­geles, elle craint qu’il ne soit dé­jà trop tard.

Elle n’est pas la seule. As­sis sur le dock de dé­char­ge­ment de la Los An­geles Mis­sion dans un cos­tume sombre, Ro­bert Ford re­garde la nuit tom­ber sur Skid Row. Une nou­velle veillée fu­nèbre vient de s’ache­ver, celle de Sa­muel Dol­ly, 56 ans, em­por­té par une gan­grène le 15 sep­tembre. Les deux hommes étaient en­trés dans le pro­gramme le même jour. “C’était un Noir de Loui­siane, et bien que tout nous sé­pa­rait, je l’ai­mais

comme un frère”, ra­conte-t-il d’une voix morne. Ro­bert Ford a pro­non­cé quelques mots lors de la cé­ré­mo­nie, puis il s’est as­su­ré que Sa­muel Dol­ly se­rait in­ci­né­ré, confor­mé­ment aux der­nières vo­lon­tés qu’il lui avait confiées. Pour lui, la vie va conti­nuer à Skid Row. Main­te­nant ar­ri­vé au terme du pro­gramme de ré­in­ser­tion, il s’est vu of­frir un tra­vail au sein de la Los An­geles Mis­sion, et va pou­voir conti­nuer à y vivre. En­core quelques mois à te­nir jus­qu’à avril 2019, et il pour­ra de­man­der la le­vée an­ti­ci­pée de sa pro­ba­tion pour bonne conduite. Alors, il par­ti­ra vers l’ari­zo­na, où ha­bite sa fille, née le 28 dé­cembre 1989, une se­maine avant son ar­res­ta­tion, puis il conti­nue­ra sa route, di­rec­tion Key­ser, pe­tite ville en­dor­mie au pied des mon­tagnes de la Vir­gi­nie oc­ci­den­tale. C’est là que vi­vaient ses pa­rents, non loin des rives du Po­to­mac, dans une mai­son dont il a hé­ri­té pen­dant son long sé­jour der­rière les bar­reaux. “Je fe­rai quelques ré­pa­ra­tions, puis je vi­vrai en paix. J’ai des gens à voir là-bas, des tombes sur les­quelles je veux me re­cueillir.” Le jour où il se­ra libre, il pren­dra le pre­mier avion.

PHO­TOS: PHI­LIP CHEUNG POUR SO­CIE­TY

Jean Paul Ca­ma­ra, 52 ans, et Ai­di­ta, 34 ans.

Lar­ry Mes­ta, 65 ans.

Zar­taj Qa­wi, 34 ans. Bob­by Hun­ter, 74 ans.

Juan Pal­co, 62 ans.

Rick Tay­lor, 64 ans.

Geor­gi­na Show­man, 54 ans.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.