MAU­VAISES NOTES

En 2008, trois sites se lan­çaient coup sur coup en France dans le but d’in­ci­ter pour la pre­mière fois les in­ter­nautes à no­ter leurs profs, leur mé­de­cin ou leur en­tre­prise. Une ini­tia­tive qui, à l’époque, avait pro­vo­qué un tol­lé. Dix ans plus tard, alors q

Society (France) - - COUVERTURE - •PROPOS RE­CUEILLIS PAR JM

AVANT LES NOTES

Sté­phane Co­la: Dans les an­nées 2000, il y avait dé­jà des sites d’éva­lua­tion de profs en An­gle­terre, aux États-unis et en Al­le­magne. Le plus connu, Ra­te­my­pro­fes­sors, avait même été ra­che­té par MTV... En France, on n’avait pas d’équi­valent, alors que la com­mis­sion At­ta­li ve­nait de pro­po­ser dans son fa­meux rap­port que la pé­da­go­gie des en­sei­gnants ne soit pas uni­que­ment éva­luée par des ins­pec­teurs du mi­nis­tère mais aus­si par les élèves. Ce n’était pas un dé­sir de ven­geance car mon as­so­cié –Anne-fran­çois de Las­tic– et moi, on était deux an­ciens bons élèves et j’ai plein de profs dans ma fa­mille. Mais il fal­lait être aveugle pour ne pas voir que le sys­tème sco­laire se dé­gra­dait. Jean-claude Far­gial­la: Les sites de no­ta­tion de mé­de­cins exis­taient aus­si de­puis long­temps aux États-unis, mais ce ne sont pas eux qui nous ont ins­pi­rés. J’avais sur­tout été hor­ri­fié par les con­di­tions d’hy­giène de cer­tains ca­bi­nets. À part le bouche-à-oreille, il n’y avait au­cun moyen de connaître la qua­li­té de l’ac­cueil ni même le ta­rif d’une consul­ta­tion avant de prendre ren­dez-vous. Avec le Web par­ti­ci­pa­tif, on al­lait en­fin sa­voir.

Ju­lien Bar­bier et Ar­naud Ja­min: En 2008, en tant qu’in­gé­nieurs in­for­ma­ti­ciens, c’était simple pour nous de trou­ver un job ; et pour­tant, beau­coup de nos amis n’ar­ri­vaient pas à en trou­ver un à leur goût. L’his­toire était sou­vent la même: le re­cru­teur leur ven­dait une su­per en­tre­prise, mais ils se re­trou­vaient en­suite dans une boîte où tout le monde rê­vait de par­tir. L’idée de No­te­to­nen­tre­prise, c’était donc d’avoir plus de clar­té sur l’am­biance, l’équipe,

les sa­laires… Grâce à ce site, les jeunes di­plô­més n’al­laient plus se faire avoir par les ar­gu­men­taires de vente des re­cru­teurs.

LE TEMPS DU DÉ­VE­LOP­PE­MENT

SC: On a mis deux mois à mettre au point Note2be, pour un in­ves­tis­se­ment to­tal d’une di­zaine de mil­liers d’eu­ros. On s’est vite ar­rê­tés sur six cri­tères pour no­ter les profs de 1 à 20: in­té­rêt, clar­té, dis­po­ni­bi­li­té, équi­té, res­pect et mo­ti­va­tion. C’était suf­fi­sant pour faire une moyenne et sur­tout, c’était propre. On n’était pas dans le trash comme sur cer­tains sites an­glais, où il y avait une case à co­cher ‘hot/not hot’. Les élèves créaient les fiches au fur et à me­sure par prof et par éta­blis­se­ment. On avait aus­si pré­vu d’ou­vrir un fo­rum en pa­ral­lèle pour créer un es­pace de dis­cus­sion sur l’édu­ca­tion. C’était une er­reur, car c’est vite de­ve­nu un dé­fou­loir avec des hor­reurs à mo­dé­rer 24 heures sur 24.

Ni­co­las Her­son-ma­ca­rel: L’idée n’était pas de no­ter la qua­li­té de la consul­ta­tion mé­di­cale à pro­pre­ment par­ler, mais d’éva­luer la fa­ci­li­té à prendre un ren­dez­vous, la pro­pre­té du ca­bi­net, l’ac­cueil, la ponc­tua­li­té ou en­core l’écoute. Le genre de cri­tères qui font que dans la vie, on va conseiller –ou pas– un mé­de­cin à ses amis. Le mé­de­cin avait aus­si la pos­si­bi­li­té de ré­pondre dans un es­pace ré­ser­vé.

JCF: Quinze jours avant le lan­ce­ment de Note2bib, la CNIL, la Com­mis­sion na­tio­nale de l’in­for­ma­tique et des li­ber­tés, a dé­pê­ché cinq agents dans nos lo­caux. Ils sont res­tés toute la jour­née mais ils n’ont rien trou­vé à re­dire. Pour se cou­vrir vis-à-vis de l’obli­ga­tion lé­gale de re­cueillir le consen­te­ment des per­sonnes avant ré­fé­ren­ce­ment, on avait pré­ve­nu par cour­rier les 200 000 mé­de­cins gé­né­ra­listes de France. Ça nous avait coû­té 35 000 eu­ros en timbres! Fi­na­le­ment, à peine 10% avaient re­fu­sé d’ap­pa­raître. JB et AJ: On a réa­li­sé la pre­mière ver­sion du site en trois jours pen­dant le week-end de Pâques. On a dé­fi­ni douze cri­tères d’éva­lua­tion: sa­laires, res­pect, avan­tages, sé­cu­ri­té, col­lègues, co­mi­té d’en­tre­prise… Il y avait aus­si le cri­tère ‘fun’, dif­fi­cile à dé­fi­nir mais que tout le monde com­prend in­tui­ti­ve­ment. L’ano­ny­mat des uti­li­sa­teurs était ga­ran­ti. Les in­ter­nautes pou­vaient aus­si lais­ser un com­men­taire en ligne. On n’avait pas pré­vu de mo­dé­ra­teur, mais les en­tre­prises avaient un es­pace pour ré­pondre.

LE BIG BUZZ

SC: Le jour du lan­ce­ment, j’ai en­voyé un dos­sier de presse ci­blé à une agence de presse spé­cia­li­sée dans l’édu­ca­tion. Elle a de­man­dé au SNES-FSU, le syn­di­cat d’en­sei­gnants ma­jo­ri­taire, de ré­agir, et ce sont eux qui ont fait notre com’. Le len­de­main,

L’AFP a sor­ti une dé­pêche et ça a ex­plo­sé. C’était gran­diose! J’ai re­çu une tren­taine de de­mandes d’interview en un après-mi­di. À 22h, je ré­pon­dais en­core à LCI dans mon sa­lon. J’ai en­suite pas­sé trois mois à ne faire que ça. C’était la Star Ac’, je pas­sais de pla­teau té­lé en pla­teau té­lé. Je me suis ren­du compte que je com­men­çais à me prendre pour Ma­don­na quand j’ai ap­pe­lé L’AFP pour faire rec­ti­fier mon âge sur une dé­pêche. Mais l’im­por­tant était que l’on parle de Note2be. En un mois, 200 000 profs avaient été no­tés.

JB et AJ: Dès la mise en ligne de No­te­to­nen­tre­prise, ça a été énorme. On a eu plu­sieurs mil­liers d’éva­lua­tions en moins de quinze jours, et 100 000 vi­si­teurs uniques par mois en moyenne. Le site a même ex­plo­sé à cause du tra­fic.

JCF: On a lais­sé les jour­na­listes ra­con­ter ce qu’ils vou­laient jus­qu’à ce que l’on nous confonde dans les mé­dias avec De­me­di­ca, l’autre site de no­ta­tion de mé­de­cins qui avait ou­vert une se­maine avant nous. C’était un site hé­ber­gé sur l’île Mau­rice qui de­man­dait aux mé­de­cins de payer 100 eu­ros pour pou­voir être dé­ré­fé­ren­cé de la base de don­nées... C’était une ar­naque alors que nous, on était sé­rieux.

PUIS LE BAD BUZZ

SC: Les profs nous ont dé­cla­ré la guerre. Des gens m’at­ten­daient en bas de mon im­meuble pour m’in­sul­ter, j’ai re­çu des me­naces sur mon té­lé­phone. Les syn­di­cats ont par­lé de lyn­chage pu­blic mais il y a eu un mal­en­ten­du fon­da­men­tal. Les élèves se sont mon­trés au contraire plu­tôt bien­veillants. La moyenne était de 14/20. On a en­voyé par deux fois notre avo­cat dé­fendre des élèves me­na­cés d’ex­clu­sion. La no­ta­tion était ano­nyme mais leurs profs avaient fait pres­sion sur la classe pour qu’ils se dé­noncent…

JCF: Dans notre dos­sier de presse, on avait qua­li­fié cer­tains pra­ti­ciens de ‘man­da­rins’ ou de ‘no­tables’. Ça n’a pas plu au Conseil na­tio­nal de l’ordre des mé­de­cins, qui nous a me­na­cés de pour­suites et qui a de­man­dé au mi­nis­tère de la San­té de fer­mer le site. Mais on était dans les clous au ni­veau ju­ri­dique. Alors comme par ha­sard, c’est à ce mo­ment-là que l’urs­saf nous est tom­bée des­sus.

AJ: On a re­çu des cen­taines de mes­sages de re­mer­cie­ment d’em­ployés et de can­di­dats… et des di­zaines de me­naces de la part des en­tre­prises. Des pe­tites boîtes, mais aus­si des très grosses. Dès le pre­mier jour, cer­taines nous ont ap­pe­lés sur nos té­lé­phones per­son­nels –sans que l’on sache d’ailleurs com­ment elles avaient eu nos nu­mé­ros– pour exi­ger leur re­trait du site. D’autres en­voyaient des mises en de­meure. À un mo­ment, on en re­ce­vait tous les jours...

JB: Un pa­tron de PME m’a même me­na­cé de me tuer parce qu’un de ses sa­la­riés avait écrit qu’il avait un tem­pé­ra­ment agres­sif! Il y avait une ten­dance na­tu­relle à ce qu’un com­men­taire né­ga­tif fasse plus de bruit que ce­lui d’un em­ployé heu­reux. Mais c’est va­lable dans tous les do­maines.

LE TEMPS DES GA­LÈRES

SC: On sup­pri­mait sys­té­ma­ti­que­ment les fiches des profs qui nous en fai­saient la de­mande, en ac­cord avec le droit d’op­po­si­tion dé­fen­du par la CNIL. Mais ce n’était pas as­sez pour cer­tains, qui sont al­lés jus­qu’à por­ter plainte. J’ai dû être convo­qué une dou­zaine de fois au com­mis­sa­riat. Et quinze jours après le lan­ce­ment de Note2be, le SNES-FSU et une cin­quan­taine de profs nous ont as­si­gné au tri­bu­nal pour at­teinte au res­pect de la vie pri­vée. Comme si leur ac­ti­vi­té d’en­sei­gnant(e) était se­crète! Le juge des ré­fé­rés nous a or­don­né de sup­pri­mer tous les noms sous peine de payer 1 000 eu­ros d’as­treinte par in­frac­tion et par jour de re­tard. On a fait ap­pel et on a en­core per­du. Ça com­men­çait à nous coû­ter cher en frais d’avo­cats et on a pré­fé­ré aban­don­ner l’idée d’une deuxième ver­sion ou d’une ex­ten­sion à d’autres pres­ta­taires de ser­vice comme la SNCF ou La Poste.

JCF: On a été vic­time du suc­cès du site. Dès les pre­miers jours, plu­sieurs di­zaines de mil­liers de com­men­taires ont été dé­po­sés en ligne. C’était im­pos­sible de tout mo­dé­rer en di­rect et il a fal­lu sup­pri­mer de nom­breux avis trop né­ga­tifs. En plus, cer­tains in­ter­nautes cher­chaient à dé­cré­di­bi­li­ser Note2bib en pu­bliant de faux té­moi­gnages sous de fausses iden­ti­tés.

NHM: Jean-claude a eu peur que ça fi­nisse en pro­cès à ré­pé­ti­tion et il a pré­fé­ré fer­mer Note2bib au bout de quinze jours. Je ne par­ta­geais pas cette crainte et les dé­ve­lop­peurs de la so­cié­té non plus. À part une ou deux mau­vaises lettres de mé­de­cin, on n’avait pas re­çu de plainte ni d’in­jonc­tion.

JB et AJ: No­te­to­nen­tre­prise.com était ini­tia­le­ment hé­ber­gé en France, mais les me­naces et les mises en de­meure sont très vite de­ve­nues trop com­pli­quées à gé­rer. On n’avait au­cune ex­pé­rience concer­nant tout ce qui sor­tait du cadre de l’in­for­ma­tique. On a alors mi­gré en Flo­ride car la loi amé­ri­caine pro­té­geait mieux nos uti­li­sa­teurs. On a fi­ni par re­vendre le site un an plus tard car on était à sec fi­nan­ciè­re­ment (No­te­to­nen­tre­prise.com a en­suite été cé­dé en 2010 à une so­cié­té luxem­bour­geoise avant d’être désac­ti­vé deux ans plus tard, ndlr).

BOU­LET OU TREM­PLIN?

SC: J’ai dû quit­ter la po­li­tique à cause ou grâce à Note2be. À l’époque, j’étais di­rec­teur de cam­pagne de Pierre Lel­louche, qui se pré­sen­tait aux mu­ni­ci­pales à Pa­ris sous l’éti­quette UMP. Mais la po­lé­mique au­tour de Note2be a fait peur à L’UMP et au mi­nistre de l’édu­ca­tion na­tio­nale, Xa­vier Dar­cos, lui aus­si membre du par­ti, et on m’a for­cé à dé­mis­sion­ner. Ils m’ont tous lâ­ché pu­bli­que­ment, alors qu’ils étaient nom­breux à me sou­te­nir en pri­vé. Cette hy­po­cri­sie gé­né­rale m’a dé­fi­ni­ti­ve­ment vac­ci­né contre la po­li­tique. À l’in­verse, j’ai été in­vi­té à ra­con­ter mon ex­pé­rience dans des confé­rences, en­tou­ré de chefs d’en­tre­prise du CAC 40. J’étais de­ve­nu lé­gi­time dans la com­mu­ni­ca­tion et dans l’éco­no­mie nu­mé­rique. Et je reste per­sua­dé que la no­ta­tion des profs par les élèves a un in­té­rêt pour les en­sei­gnants, qui pour­raient s’ap­puyer sur elle pour pro­gres­ser. Sans comp­ter que les uti­li­sa­teurs ont au­jourd’hui pris le pou­voir dans tous les sec­teurs. C’est pour cette rai­son que l’on a re­lan­cé dis­crè­te­ment une deuxième ver­sion de Note2be il y a deux ans. Plus de 30 000 profs ont dé­jà été no­tés. Sauf que cette fois, le site est hé­ber­gé au Ca­na­da, et la so­cié­té édi­trice est bré­si­lienne sans lien ju­ri­dique avec moi ni mon as­so­cié*.

JB et AJ: Pen­dant que l’on re­ce­vait des vi­sites d’huis­siers, on re­gar­dait Glass­door le­ver des mil­lions de dol­lars aux États-unis et de­ve­nir le lea­der mon­dial de l’éva­lua­tion des en­tre­prises. Mais en France, les gens n’étaient pas prêts. Nous non plus. Il au­rait fal­lu être à plein temps sur le dé­ve­lop­pe­ment du site avec une plus grosse équipe. On n’avait même pas de struc­ture ju­ri­dique. C’est dom­mage, mais on est sor­tis gran­dis de cet échec (Ju­lien Bar­bier a créé une école d’in­for­ma­ti­ciens à San Fran­cis­co et Ar­naud Ja­min est dé­ve­lop­peur pour Ubi­soft à Mon­tréal, ndlr).

JCF: Il suf­fit au­jourd’hui de ta­per le nom d’un pra­ti­cien sur un mo­teur de re­cherche pour avoir des com­men­taires et même des éva­lua­tions sur son tra­vail. Les mé­de­cins ont pris conscience qu’ils ne pou­vaient pas échap­per au phé­no­mène. On a peut-être lan­cé Note2bib trop tôt, mais on s’est sur­tout trop ex­po­sés en étant ba­sés en France. Hors de l’union eu­ro­péenne, on au­rait été à l’abri d’éven­tuelles pour­suites et on au­rait pu amé­lio­rer le site tran­quille­ment. Reste qu’on a dé­po­sé le bi­lan au bout d’un an. Au­jourd’hui, je gère un hô­tel­res­tau­rant dans le Gers. Si un client n’aime pas ce que je lui pro­pose, il me donne une mau­vaise note, et je re­tourne en cui­sine. *La CNIL in­dique ins­truire ac­tuel­le­ment une plainte contre Note2be après avoir été sai­si par le syn­di­cat SNES-FSU cet été.

“Des gens m’at­ten­daient en bas de mon im­meuble pour m’in­sul­ter” Sté­phane Co­la, de Note2be

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