Za­die Smith

Society (France) - - SOMMAIRE -

À 42 ans, la ro­man­cière an­glaise sort son cin­quième livre, Swing Time, l’his­toire de deux ado­les­centes noires de Londres qui tentent de s’éle­ver sans s’en­tre­tuer. Soit une his­toire de gen­tri­fi­ca­tion et d’ap­pro­pria­tion cultu­relle.

L’his­toire que vous ra­con­tez dans votre nou­veau livre se dé­roule par­tiel­le­ment en Afrique de l’ouest, et a été ins­pi­rée par quel­que­suns de vos voyages sur place. Qu’avez-vous dé­cou­vert là-bas? Il y a dix ans, je suis al­lée au Li­be­ria. C’était l’une des pre­mières fois que je me ren­dais en Afrique, et j’ai eu l’im­pres­sion que l’on sou­le­vait un voile de­vant mes yeux. En Eu­rope et en Amé­rique, on nous vend de belles his­toires de pe­tits en­fants avec des mouches dans les yeux et de gou­ver­ne­ments afri­cains cor­rom­pus, mais voir la réa­li­té des struc­tures éco­no­miques de l’autre cô­té, c’était fas­ci­nant. Ce que font vrai­ment la Banque mon­diale, le FMI, les en­tre­prises oc­ci­den­tales. Je n’avais pas l’im­pres­sion de dé­cou­vrir une ex­pé­rience lo­cale, mais plu­tôt de voir les po­li­tiques amé­ri­caines à l’ou­vrage.

Ces par­ties-là du livre ont-elles fait ré­agir comme vous l’ima­gi­niez? On m’a beau­coup par­lé, sur­tout les jeunes, du per­son­nage d’amy (une pop star amé­ri­caine pour la­quelle la nar­ra­trice tra­vaille, et qui s’en­gage dans l’hu­ma­ni­taire en Afrique, ndlr). ‘Qu’est-ce qu’elle est hor­rible!’, ‘Quelle co­lo­nia­liste!’ , ‘Quelle ap­pro­pria­tion cultu­relle!’ Oui, pour moi elle est hor­rible, mais tous les per­son­nages du livre sont hor­ribles à un mo­ment ou à un autre. Ce qui est bien pire, c’est ce que fait le FMI en Afrique. Mais les gens pré­fèrent par­ler de pro­blème de pop culture plu­tôt que de par­ler de pro­blème de classe ou d’éco­no­mie. Est-ce que c’est de la pa­resse ou est-ce que c’est parce que c’est trop en­nuyeux?

Ce dé­bat au­tour de l’ap­pro­pria­tion cultu­relle, ça ne vous touche pas plus que ça? À mon sens, c’est une forme de dis­trac­tion par rap­port aux vrais pro­blèmes. À par­tir du mo­ment où l’on parle ‘d’ap­pro­pria­tion’, ça ne m’in­té­resse pas, c’est un mau­vais mot. La culture n’est pas une pro­prié­té. On pour­rait éven­tuel­le­ment

dire ‘voyeu­risme’, ou ‘coa­li­tion’. Si quand je me ré­veille le ma­tin, In­ter­net a en­vie que je sois éner­vée parce que Marc Ja­cobs a fait por­ter des coupes ras­ta à ses man­ne­quins, bon, je peux faire sem­blant –ma mère est ja­maï­quaine, le ras­ta, c’est sa culture–, mais en réa­li­té, je m’en fous. Qui s’en sou­cie sé­rieu­se­ment? C’est presque une blague pour moi. Bien sûr, les gens ont par­fai­te­ment le droit de se sen­tir of­fen­sés, et ils peuvent se dis­pu­ter sur Twit­ter au­tant qu’ils le veulent. Mais hon­nê­te­ment, j’ai l’im­pres­sion que ce sont des ar­gu­ments de femmes blanches sur In­ter­net qui ont peur des femmes noires sur In­ter­net, que c’est un genre de com­pé­ti­tion pour mon­trer que l’on se pré­oc­cupe de la cause noire. En re­vanche, ce qui est as­sez drôle, c’est le fait que, du coup, In­ter­net per­mette à des femmes noires qui n’ont au­cun pou­voir dans la vraie vie d’avoir sou­dai­ne­ment ce­lui de faire peur à des Blancs, de les faire se sen­tir mal. C’est tout à fait mé­ri­té, mais je ne trouve pas que ces ar­gu­ments soient par­ti­cu­liè­re­ment va­lables.

En 2002, quand vous avez écrit L’homme à l’au­to­graphe, dont le per­son­nage prin­ci­pal est juif, vous avait-on re­pro­ché de vous ap­pro­prier une culture qui n’était pas la vôtre? Pas du tout. J’ai eu le Je­wish Quar­ter­ly-win­gate Prize avec ce livre! Les jeunes pensent que ce dé­bat sur l’ap­pro­pria­tion cultu­relle existe de­puis la nuit des temps, alors qu’on l’a in­ven­té il y a ap­proxi­ma­ti­ve­ment trois ans et de­mi. Ce n’est pas de leur faute, mais les al­go­rithmes de Twit­ter les obligent à vivre dans un pré­sent per­ma­nent et leur font croire que la ver­sion de la réa­li­té qu’ils connaissent main­te­nant est celle qui a tou­jours exis­té. Je pense que pour être vrai­ment po­li­tique, il faut se li­bé­rer de ces al­go­rithmes, mais ça, c’est une ré­flexion pour une autre gé­né­ra­tion. Quand j’écri­vais Swing Time, mon pro­blème, c’était plu­tôt de me dire que les lec­teurs al­laient peut-être avoir du mal à s’iden­ti­fier à un per­son­nage qui ne leur res­semble pas. J’ai pas­sé ma vie à lire des livres sur des gens qui ne me res­semblent pas!

L’his­toire de Swing Time, comme celles de Ceux du Nord-ouest et Sou­rires de loup, se dé­roule en par­tie dans les an­nées 90. Il y a une cer­taine nos­tal­gie chez vous pour ces an­nées-là, non? Oui, c’était aus­si lié à cette ur­gence que je res­sens à dire: ‘Ça n’a

pas tou­jours été comme ça.’ On vi­vait en­core, il y a à peine dix ans, sans smart­phone. Je suis obli­gée de me le rap­pe­ler à moi­même. Si l’on croit que toute cette technologie est na­tu­relle, c’est de l’idéo­lo­gie. Il faut se ré­veiller pour être conscients de ce qui a chan­gé et com­ment. Au­jourd’hui, on a dé­ci­dé que l’on ne pou­vait plus ex­pri­mer que notre propre iden­ti­té, que l’on de­vait

res­ter dans notre pays d’ori­gine, que les iden­ti­tés ne pou­vaient pas se mé­lan­ger. De mon cô­té, j’ai es­sayé de me sou­ve­nir que dans les an­nées 80 et 90, l’éner­gie de la po­li­tique, c’était jus­te­ment de se dire que l’on pou­vait connec­ter les gens à tra­vers les fron­tières. Je suis en train de lire Les An­nées d’an­nie Er­naux, et elle écrit quelque chose comme: ‘L’iden­ti­té, qui avant n’était qu’une carte avec une pho­to que l’on met­tait dans sa poche, était sou­dai­ne­ment de­ve­nue pri­mor­diale.’

An­nie Er­naux, ça vous plaît? C’est comme si j’étais en train de lire quel­qu’un qui a fait exac­te­ment ce que j’es­saie de faire de­puis 20 ans. Je ne trouve pas d’autre livre plus su­blime qui ra­conte ce que c’est d’être une pe­tite fille puis d’être une ado­les­cente, puis de vivre dans un monde où la culture vous dit quoi faire, qui être, com­ment… Elle ar­rive à écrire quelque chose de col­lec­tif, de mé­tho­dique, d’ana­ly­tique et de per­son­nel en même temps. Ça ex­plique très bien com­ment les femmes sont faites. Et c’est plus fun que Le Deuxième Sexe.

Vous avez sug­gé­ré qu’être une femme dans les an­nées 90, c’était plus fa­cile. Vous le pen­sez tou­jours? Plus ou moins. Ça fait peu­têtre par­tie de ma nos­tal­gie, mais j’ai l’im­pres­sion que dans les an­nées 90, le spectre de ce que les femmes pou­vaient être était plus large. Au­jourd’hui, il y a une ex­trême fé­mi­ni­sa­tion, ame­née par les fi­gures comme Kim Kar­da­shian. Ce qui me choque, c’est sur­tout que tout ce­la est main­te­nant pré­sen­té comme des ‘droits’. ‘C’est mon droit de m’ha­biller comme ça, c’est mon droit de me faire po­ser d’ex­tra­or­di­naires im­plants dan­ge­reux pour ma san­té, c’est mon droit de po­ser la bouche ou­verte genre ‘su­per tu vas me bai­ser’…’ Cet en­glou­tis­se­ment du fé­mi­nisme par le ca­pi­ta­lisme, ça me choque.

Swing Time ra­conte une ami­tié entre deux fillettes qui gran­dissent. Les livres d’ele­na Fer­rante vous ont-ils ins­pi­rée? Oui, j’ai ado­ré ses livres. Ils ont été un genre de li­bé­ra­tion pour moi et pour beau­coup d’autres, je pense. La grande le­çon de leur suc­cès est qu’en­fin, les re­la­tions entre les femmes en de­hors de leurs re­la­tions avec des hommes sont un su­jet digne d’in­té­rêt. À mon époque, vous pou­viez gran­dir sans ja­mais lire un seul livre sur un su­jet comme ça, à part peut-être Jane Eyre et quelques autres. Mais les re­la­tions entre femmes n’étaient pas un su­jet du tout. Fer­rante a chan­gé ce­la pour tou­jours, je l’ad­mire beau­coup.

Dans Swing Time, comme dans les livres de Fer­rante, l’ami­tié entre les deux femmes ne fi­nit pas vrai­ment bien… Je me sou­viens

“Quand je fais des lec­tures et que je vois que le pu­blic est rem­pli de jeunes hips­ters de 26 ans, blancs, qui sont à la fac… Je ne veux pas de ce pu­blic! Ce sont des gens qui vont s’en sor­tir quoi qu’il ar­rive”

que quand la sé­rie Girls est sor­tie, les cri­tiques écri­vaient: ‘Oh, pour­quoi les femmes ne peuvent-elles pas s’en­tendre?’, ou alors ‘C’est tra­hir la cause’… Je ne vois pas ça comme ça. La sé­rie de Le­na Dun­ham est une lettre d’amour aux re­la­tions com­plexes entre femmes. Les femmes vivent dans un état cons­tant de com­pa­rai­son. Une femme se com­pare tou­jours par ins­tinct aux autres, ob­serve in­cons­ciem­ment la con­cur­rence, tout ce­la parce que nous n’avons ja­mais vé­cu autre chose que le pa­triar­cat, que l’on nous a ap­pris qu’un jour, un homme al­lait nous choi­sir. Et quand une amie a un bé­bé, se ma­rie, on le prend im­pli­ci­te­ment comme un ju­ge­ment sur notre propre si­tua­tion. Ça ne sert à rien de le nier pour un ar­gu­ment fé­mi­niste.

Vous par­lez de Le­na Dun­ham. Comme elle, vous êtes de­ve­nue cé­lèbre très jeune, dès votre pre­mier roman, Sou­rires de loup, pu­blié lorsque vous aviez 24 ans. Ce­la vous a beau­coup sur­prise? Je par­lais avec Jack An­to­noff ré­cem­ment (mu­si­cien et pro­duc­teur

amé­ri­cain, et ex-pe­tit ami de Le­na Dun­ham, ndlr), on dis­cu­tait de Le­na –en bien, bien sûr. On se di­sait que son des­tin, ça au­rait dû être de res­ter une ar­tiste un­der­ground de l’east Vil­lage. Mais de temps à autre dans l’his­toire, il y a une brèche qui s’ouvre et un ar­tiste un­der­ground de­vient su­per­mains­tream. Et c’est com­plè­te­ment fou! D’un coup, elle se re­trouve aux cô­tés de Tay­lor Swift. Mon cas est dif­fé­rent. Ef­fec­ti­ve­ment, à l’époque, ça m’a sur­prise qu’un livre sur une com­mu­nau­té in­vi­sible puisse sou­dai­ne­ment in­té­res­ser du monde in­ter­na­tio­na­le­ment. C’était l’une de ces brèches bi­zarres. Mais je ne pense pas que j’étais faite pour être une écri­vaine un­der­ground, j’ai quelque chose de très po­pu­liste. Pour moi, c’est un truc de classe so­ciale: je veux que des jeunes comme la jeune fille que j’étais puissent trou­ver et lire mes livres. C’est pour­quoi, dans mes ro­mans, même quand les idées sont com­pli­quées, le lan­gage est fa­cile d’ac­cès. Quand je fais des lec­tures et que je vois que le pu­blic est rem­pli de jeunes hips­ters de 26 ans, blancs, qui sont à la fac… Je ne veux pas de ce pu­blic! Ce sont des gens qui vont s’en sor­tir quoi qu’il ar­rive, ils ont des livres!

Dans vos ro­mans, les re­la­tions entre les per­son­nages sont sou­vent dé­ter­mi­nées par le poids du pas­sé entre les pays d’où ils sont ori­gi­naires. Dans Sou­rires de loup, quel­qu’un dit no­tam­ment à Sa­mad, l’un des per­son­nages prin­ci­paux qui vient du Ban­gla­desh et vit à Londres, qu’il ne pour­ra ja­mais sor­tir avec une An­glaise parce qu’il y a ‘trop d’his­toire’. Est-ce que vous pen­sez qu’en An­gle­terre au­jourd’hui, ce pas­sé co­lo­nia­liste ré­git tou­jours les re­la­tions hu­maines? En An­gle­terre, per­sonne ne connaît la vé­ri­té sur le pas­sé du pays avec, par exemple, la Ja­maïque. Ce n’est pas ra­con­té dans les livres d’his­toire. Un en­fant ja­maï­cain pour­rait

tout à fait gran­dir en An­gle­terre sans ja­mais en en­tendre par­ler. Au lieu de par­ler de l’es­cla­vage bru­tal qui s’est dé­rou­lé là-bas, l’an­gle­terre a dé­ci­dé d’édu­quer les en­fants sur l’es­cla­vage en Amé­rique, en di­sant: ‘Oh là là, c’est hor­rible ce qui s’est pas­sé là-bas.’ Ré­sul­tat, le ni­veau de culture de l’an­glais moyen sur

le su­jet, c’est à peu près: ‘Il y avait des champs, du sucre, un peu de co­lo­ni­sa­tion, c’était il y a long­temps et puis après ils ont été li­bé­rés.’ L’an­gle­terre n’a ja­mais vou­lu avoir cette dis­cus­sion. Il y a deux ans, quand Ca­me­ron s’est ren­du en Ja­maïque et que la ques­tion d’une ré­pa­ra­tion a été sou­le­vée par cer­tains An­glais noirs, la ré­ponse en An­gle­terre n’a été que blagues et ri­di­cule. J’ai lu nombre d’édi­to­riaux de gens qui n’avaient vi­si­ble­ment pas la moindre idée du gé­no­cide que ça a été. Alors si je peux ex­pli­quer un pe­tit peu dans mes livres ce pas­sé, je me sens res­pon­sable de le faire. Parce qu’il ne peut pas y avoir de ré­so­lu­tion à une his­toire qui n’a pas été étu­diée, ana­ly­sée, ra­con­tée.

Pour­tant, vous n’avez ja­mais écrit di­rec­te­ment sur la Ja­maïque. Non, mais j’ai une idée de roman qui se dé­roule là-bas. Mais bon, j’ai dé­jà au moins trois idées de fu­turs ro­mans en tête et si j’écris les trois, j’au­rai à peu près 60 ans. Les ro­mans prennent du temps. Et puis, ce­lui sur la Ja­maïque né­ces­si­te­rait beau­coup de re­cherches, car je ne suis moi-même pas ja­maï­quaine. Hon­nê­te­ment, main­te­nant, j’ai ten­dance à re­gar­der ma vie et à me dire: ‘Com­bien de ro­mans avant la fin?’

Dans un es­sai, vous avez ra­con­té qu’après la mort de votre père, vous avez gar­dé une par­tie de ses cendres dans un Tup­per­ware à cô­té de votre bu­reau. C’est le genre de chose qui vous fait ré­flé­chir quand vous écri­vez? Fran­che­ment? Je les re­garde une fois tous les quatre ans, pen­dant quatre, cinq se­condes, tout au plus. Main­te­nant, il y en a un peu dans un jo­li vase que j’ai ache­té en Ita­lie, et le reste est dans une sé­rie de Tup­per­ware dans des ti­roirs. Je ne suis pas très douée pour re­gar­der la mort dans les yeux. Je n’ai ja­mais vu le corps dé­funt de mon père. Je sais qu’il est mort, et je sais que ses cendres sont sur mon bu­reau, mais je n’ar­rive pas à vrai­ment com­prendre que dans ce vase, il y a un hu­main qui a comp­té pour moi. En outre, si je pas­sais 20 mi­nutes par jour à contem­pler des cendres, je n’écri­rais pas de livre et je n’élè­ve­rais pas mes en­fants. Ça re­vien­drait à contem­pler la vé­ri­té: que je vais mou­rir et que tout le monde va mou­rir. Or le but de l’exis­tence, à moins d’être boud­dhiste, c’est quand •PROPOS même de pré­tendre que la mort n’existe pas. RE­CUEILLIS PAR HC Lire: Swing Time (Gal­li­mard)

“Au­jourd’hui, on a dé­ci­dé que les iden­ti­tés ne pou­vaient pas se mé­lan­ger. Alors que dans les an­nées 80 et 90, l’éner­gie de la po­li­tique, c’était jus­te­ment de se dire que l’on pou­vait connec­ter les gens à tra­vers les fron­tières”

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