Ro­cé

Le rap­peur sort Par les dam­né·e·s de la terre, un al­bum-an­tho­lo­gie de 24 chan­sons fran­co­phones et po­li­tiques en­re­gis­trées par­tout dans le monde entre les an­nées 60 et 80.

Society (France) - - SOMMAIRE - – JEAN-VIC CHAPUS ET VINCENT RIOU / PHO­TO: RE­NAUD BOU­CHEZ POUR SO­CIE­TY

Après plu­sieurs an­nées de quête, le pro­jet du rap­peur Ro­cé a fi­na­le­ment abou­ti: un al­bum-an­tho­lo­gie de 24 chan­sons fran­co­phones et po­li­tiques en­re­gis­trées par­tout dans le monde entre les an­nées 60 et 80, et in­ti­tu­lé Par les dam­né·e·s

de la terre. Re­tour sur sa ge­nèse.

Le point de dé­part de cet al­bum, c’est quoi? La langue fran­çaise? L’écri­vain al­gé­rien Ka­teb Ya­cine di­sait: ‘La langue fran­çaise

est notre bu­tin de guerre.’ Cette phrase, je la trouve vraie, mais ap­pli­quée à un mo­ment pré­cis de l’his­toire. Si les lea­ders in­dé­pen­dan­tistes qui se sont ren­con­trés en France dans les an­nées 30 –le Viet­na­mien, le Gua­de­lou­péen, l’al­gé­rien– n’avaient pas eu cette langue fran­çaise en com­mun, il n’y au­rait pas eu cette sy­ner­gie dans leurs com­bats. Après, mon point de dé­part, ça reste sur­tout le rap, et no­tam­ment cette ques­tion: qui sont nos Last Poets? Il y avait quoi avant le rap en langue fran­çaise? Aux États-unis, ils savent. Nous, on ne sait pas. Il fal­lait trou­ver les ‘pa­rents des rap­peurs’.

Com­ment ex­pliques-tu que per­sonne en France ne se soit jus­qu’ici pen­ché sur la ques­tion? L’his­toire de la mu­sique fran­çaise qui a été écrite est très ri­gide, avec des têtes de gon­dole in­amo­vibles –Gains­bourg d’abord, puis tous les autres ‘monstres sa­crés’ de la chan­son à texte en­suite, Brel, Bras­sens, Fer­ré, Fer­rat. On ne peut pas la dé­pla­cer pour re­gar­der ce qu’il y a au­tour ou à cô­té. Au­jourd’hui, je fais des ate­liers dans les col­lèges et je vois bien que les choses n’ont pas tant chan­gé que ça com­pa­ré à l’époque où j’étais élève. Les profs conti­nuent de se ser­vir de Brel, Fer­ré, Bras­sens. Mais le truc, c’est qu’il y a un manque d’iden­ti­fi­ca­tion en­core plus pro­non­cé qu’avant. On peut être cu­rieux de Brel ou Bras­sens, c’est de la bonne mu­sique, pas de sou­ci. Mais les préoc­cu­pa­tions ont chan­gé. Donc je pense que c’est à nous, dé­sor­mais, de trou­ver les ou­tils de trans­mis­sion pour les jeunes. Je me suis dit: res­sor­tons tout et voyons com­ment on re­cons­truit un hé­ri­tage com­mun.

“Contrai­re­ment aux autres mu­siques, on exige du rap qu’il porte sur son dos tous les pro­blèmes de la so­cié­té”

Cette trans­mis­sion dont tu parles, elle ne se fait pas non plus dans la sphère pri­vée? Dans l’al­bum, il y a un in­édit qui pro­vient d’une bande que l’on a res­tau­rée du groupe Les Co­lombes de la Ré­vo­lu­tion en hommage au jour­na­liste proche de Tho­mas San­ka­ra, Mo­ha­med Maï­ga. C’est le père de l’ac­trice Aïs­sa Maï­ga. Donc je lui ai re­mis le mor­ceau. Elle au­rait pu ne ja­mais sa­voir ça. En vrai, ça nous concerne tous. La France sau­ve­garde la mé­moire de l’élite, celle qui cor­res­pond au roman im­pé­ria­liste, à nous de sau­ve­gar­der celle du peuple. Mais on est dans un contexte où il y a plein de dou­leurs ca­chées comme celle-là. Un mé­lange de pu­deur et de ta­bou. Quand des pa­rents ar­rivent en France, ils laissent der­rière eux ces luttes par­fois dou­lou­reuses ou in­ache­vées. Et dans cette op­tique de nou­veau dé­part, ils ne sou­haitent pas trans­mettre à leurs en­fants ce qui est pour eux un poids, ou même de la nos­tal­gie.

Quels sont les des­tins d’ar­tiste qui t’ont pa­ru les plus édi­fiants? Je pense à un mec en par­ti­cu­lier: Jean-pierre Gra­zia­ni. C’est lui qui prête sa voix au mor­ceau du Grou­pe­ment cultu­rel Re­nault. Gra­zia­ni, avant tout, il est ou­vrier mé­tal­lur­giste dans l’usine Re­nault-billan­court. Il était très proche d’ac­tion di­recte et du FLNC, il a fait plu­sieurs al­lers-re­tours en pri­son, puis il est par­ti en Corse. En 1977, il a fon­dé son la­bel, Ven­dé­miaire, qui a sor­ti des disques, di­sons, ré­gio­na­listes: chants de Bre­tagne, du Qué­bec, de Nor­man­die, de Corse, de Gua­de­loupe… Il y a aus­si une ar­tiste comme

Dane Be­la­ny. Elle, c’est une dan­seuse qui a ap­pris un jour, alors qu’elle est en­core en­fant, qu’elle ne se­rait ja­mais au centre du spec­tacle pour le­quel elle tra­vaille­rait. Tout ça parce qu’elle est noire. En­suite, elle va de­ve­nir la seule Noire à chan­ter dans les ca­ba­rets à Pi­galle. Elle a tout tra­ver­sé, toute seule. Et un jour, elle a dé­bar­qué à New York, et elle a res­pi­ré. Parce qu’elle n’était plus la seule noire chan­teuse. Elle me fait pen­ser à Ra­chid Ta­ha, le pre­mier vrai ro­cker magh­ré­bin à s’être im­po­sé en France, qui a dû tra­ver­ser les époques en dé­fri­chant la route avec sa double culture pe­sante de mé­lan­co­lie.

Est-ce que cette ab­sence de trans­mis­sion dont tu par­lais peut ex­pli­quer le manque de conscience po­li­tique du rap au­jourd’hui? Je trouve que le rap d’au­jourd’hui a de la conscience po­li­tique, en tout cas plus que beau­coup d’autres mou­vances mu­si­cales. En re­vanche, de ma­nière gé­né­rale, notre so­cié­té est de­ve­nue une sorte de start-up géante qu’on ali­mente tous. Cer­tains peuvent dire qu’il n’y a plus d’ou­vriers, mais la vé­ri­té c’est qu’on est tous de­ve­nus nos propres ou­vriers, et nos propres pa­trons. C’est en ça que les pos­sé­dants ont réus­si à émiet­ter le sens du com­bat. Il y a eu des consciences de lutte mais tout ça s’est com­plè­te­ment ef­fri­té. Dans les re­cherches que j’ai ef­fec­tuées, j’ai pu da­ter ça dans les an­nées 80. C’est une pé­riode où il y a eu comme une ac­cep­ta­tion gé­né­rale de l’éco­no­mie de mar­ché. Peut-être que tout le monde avait alors be­soin de souf­fler, je n’en sais rien. Mais ré­sul­tat, je constate au­jourd’hui qu’il n’y a plus de pro­jet de so­cié­té. Et en l’ab­sence de pro­jet, c’est plus fa­cile de vendre l’in­di­vi­dua­lisme. Le rap ne fait que suivre notre so­cié­té là-des­sus.

C’est un re­gret? Moi, j’étais en­tou­ré de pro­po­si­tions de mes­sage, que ce soit NTM, Pu­blic Ene­my. Au­jourd’hui, ce ne sont que des constats. Comme la sé­rie The Wire: c’est très bien, mais c’est sur­tout un constat. Pire, j’ai l’im­pres­sion que l’on en est ar­ri­vés au point où pro­po­ser un mes­sage, c’est prendre le risque d’être rin­gard. Et j’ajoute que contrai­re­ment aux autres mu­siques, on exige du rap qu’il porte sur son dos tous les pro­blèmes de la so­cié­té. Per­sonne ne re­proche au rock d’être dé­ta­ché de la so­cié­té. Et je ne parle même pas de l’elec­tro, qui ne dit stric­te­ment rien sur le monde tel qu’il est. Sur les mo­bi­li­sa­tions, tu vois par­fois des rap­peurs, mais beau­coup plus ra­re­ment les noms de gens de la chan­son fran­çaise ou des ar­tistes elec­tro. Ils ont pu­re­ment et sim­ple­ment re­fu­sé toute idée d’en­ga­ge­ment dans leur concept d’ar­tiste. La no­tion d’ar­tiste est très large, mais ce sont sur­tout les rap­peurs qui font des ate­liers dans les pri­sons pour leurs frères in­car­cé­rés, sur­tout les rap­peurs qui ac­ceptent de joindre leur nom aux pé­ti­tions. Je consi­dère qu’être ar­tiste, c’est être dans l’ac­tion de son époque, c’est pour ça que je trouve dom­mage que ce soit sur­tout l’apa­nage des rap­peurs. J’es­père qu’un jour, les autres au­ront aus­si des comptes à rendre sur le manque d’en­ga­ge­ment.

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