Mi­chael Moore

Le ci­néaste amé­ri­cain re­vient avec un do­cu­men­taire sur l’amé­rique de Do­nald Trump. Ça tombe bien, c’est bien­tôt les élec­tions. Interview.

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR NI­CO­LAS COMBALBERT ET DIDER ALLOUCH À NEW YORK, DANS LE CADRE DU DO­CU­MEN­TAIRE TRUMP EST-IL VRAI­MENT FI­NI?

Se­maines char­gées pour Mi­chael Moore. Son nou­veau film, Fah­ren­heit 11/9, sort alors que se pro­filent dans son pays les élec­tions de mi-man­dat, les fa­meuses mid­terms. Dans les deux cas, un même com­bat: faire en sorte que Do­nald Trump, que le ci­néaste avait pré­dit ga­gnant avant tout le monde, quitte la Mai­son-blanche le plus vite pos­sible. En­tre­tien.

Com­ment al­lez-vous? Ce sont des temps com­pli­qués pour faire des films aux États-unis. J’ai­me­rais pou­voir vous pré­sen­ter une image plus joyeuse. Mais la vé­ri­té est que la per­sonne qui est en charge de nous di­ri­ger est dan­ge­reuse et ef­frayante. En ce mo­ment, on parle beau­coup avec mes amis. On par­tage des idées, je lis beau­coup, et puis j’es­saye de voir com­ment on peut sur­vivre à la pé­riode que l’on tra­verse.

Vous avez au­jourd’hui, aux États-unis, une ré­pu­ta­tion d’oracle parce que vous avez été l’un des pre­miers à an­non­cer que Trump al­lait être élu pré­sident. Com­ment en êtes-vous ve­nu à vous for­ger cette convic­tion? J’étais en Eu­rope au mo­ment du ré­fé­ren­dum sur le

Brexit, en 2016. Je me suis ren­du dans dif­fé­rentes villes du Royaume-uni, de Londres à Bel­fast en pas­sant par Shef­field, et à la fin de ces dix jours, je me suis dit: ‘Oh mon Dieu, le Brexit va pas­ser, c’est ce que les gens veulent.’

Ce n’était pas qu’ils ne vou­laient plus faire par­tie de l’eu­rope, je crois qu’ils en avaient juste marre que leur gou­ver­ne­ment ignore leurs be­soins. Ils vou­laient juste dire ‘merde’. Main­te­nant, ils re­grettent, mais c’est trop tard. Les quar­tiers po­pu­laires de ces villes m’ont rap­pe­lé le Mi­chi­gan, dont je suis ori­gi­naire. En­suite, je suis ren­tré aux États-unis et j’ai eu le même sen­ti­ment. Je me suis dit: ‘Trump va

être élu.’ Pour­quoi Hilla­ry n’est-elle pas ve­nue chez moi ou dans le Wis­con­sin pour faire cam­pagne? Elle a aban­don­né ces États. C’est fou. Quelque temps plus tard, j’ai été in­vi­té dans une émis­sion re­gar­dée en ma­jo­ri­té par des li­bé­raux, et je l’ai dit pu­bli­que­ment: ‘Trump va ga­gner en rem­por­tant le Mi­chi­gan, la Penn­syl­va­nie et le Wis­con­sin.’ Ils m’ont hué, alors j’ai pré­ci­sé ma pen­sée. J’ai dit: ‘Je ne veux pas qu’il gagne, je l’an­nonce juste.’ Vous sa­vez, je suis le gars qui a an­non­cé que per­sonne ne trou­ve­rait d’armes de des­truc­tion mas­sive en Irak, que cette guerre était in­fâme. Je suis aus­si le gars qui a fait Bow­ling for Co­lom­bine. Co­lom­bine est la pre­mière tue­rie de masse sur un cam­pus, et j’ai fait ce film en di­sant: ‘Ce ne se­ra pas la seule tue­rie, il faut par­ler de ce pro­blème.’ Et main­te­nant, com­bien en a-t-on? Une par mois? Une par se­maine?

Que dites-vous à ceux qui pensent que le Brexit ne se­ra fi­na­le­ment ja­mais ef­fec­tif et que Trump ne va pas du­rer? Je leur dis de re­gar­der l’édi­to­rial du Je­wish

Week­ly de Franc­fort, le mois après la prise de pou­voir d’hit­ler. Tout le monde était tran­quille, di­sait que tout al­lait bien se pas­ser. ‘Oui, il est fou, mais nous sommes en Al­le­magne! Nous sommes al­le­mands, nous avons la Cons­ti­tu­tion pour nous pro­té­ger.’ Ça ré­sonne avec ceux qui au­jourd’hui, chez nous, disent: ‘Nous avons un pro­cu­reur, nous avons l’im­peach­ment.’

Waouh! Ne pen­sez pas comme ça! J’ai lu un livre de Ber­tram Gross in­ti­tu­lé Friend­ly Fas­cism. Il y écrit que le fas­cisme du XXIE siècle ne se­ra pas le même que ce­lui du XXE. Il ne vien­dra pas des camps de concen­tra­tion, mais avec un sou­rire et un show té­lé. Et c’est comme ça que les gens se­ront convain­cus de joindre le mou­ve­ment. Il a écrit ça en 1980.

À ce propos, vous avez dit que Trump était le ‘maître du di­ver­tis­se­ment’. Qu’en­ten­dez-vous par là? Trump nous de­vance tous. C’est un per­for­mer, il joue le rôle du fou. Avez-vous vu le film de Mel Gib­son avec Dan­ny Glo­ver,

L’arme fa­tale? L’une des fa­çons qu’a Mel Gib­son de dis­traire le mé­chant dans ce film, sur­tout lors­qu’il a une arme poin­tée sur lui, c’est de faire des imi­ta­tions. Pen­dant ce temps, le gars en face se de­mande ce qu’il fout, et quand il a fi­ni de se po­ser cette ques­tion, il n’a plus le flingue dans la main, c’est Mel Gib­son qui l’a ré­cu­pé­ré. Eh bien Mel Gib­son, c’est Trump. Trump vous fait croire qu’il est juste le gars fou. Et pen­dant ce temps-là, per­sonne ne re­garde ce qui se passe. L’his­toire avec Stor­my Da­niels, par exemple (l’an­cienne ac­trice por­no qui af­firme avoir eu une re­la­tion avec Do­nald Trump, ndlr), je pense que c’est lui qui l’a fait fui­ter. Parce que sa base aime ça. Il connaît son élec­to­rat, il sait ce qu’il doit faire pour qu’il conti­nue à le suivre.

Vit-on dans un cau­che­mar? Oui, on est comme dans un film de cau­che­mar lent. Je pen­sais dé­jà ce­la avant Trump. Le rêve amé­ri­cain est de­ve­nu un cau­che­mar pour la plu­part des gens. On ha­bite dans un pays où 40 à 50 mil­lions de per­sonnes vivent sous le seuil de pau­vre­té, dans le­quel 40 mil­lions de per­sonnes ne savent pas lire ni écrire avant l’âge de 10 ans. Et plus vous abru­tis­sez les gens, mieux vous ar­ri­vez à leur in­cul­quer la peur de l’autre.

Votre nou­veau film, Fah­ren­heit 11/9, est sur­pre­nant. On pou­vait s’at­tendre à deux heures de Trump ba­shing, mais ça n’en est pas. Pour­quoi? J’ai vite réa­li­sé que Trump était le ré­sul­tat d’an­nées de douce des­truc­tion de notre rêve amé­ri­cain, de notre dé­mo­cra­tie, une des­truc­tion créée par la prise de con­trôle de Wall Street sur notre pays. Trump est juste la fi­na­li­té. Je l’ap­pelle sou­vent ‘le der­nier pré­sident des État­su­nis’. Au­jourd’hui, on doit se dres­ser

contre quelque chose de bien plus large que Do­nald Trump et le ra­cisme: le ca­pi­ta­lisme amé­ri­cain, Wall Street, etc. Ce sont plu­sieurs ba­tailles, qui doivent être ga­gnées sans vio­lence. Il y a beau­coup à faire.

De fait, le film n’est pas non plus tendre avec les dé­mo­crates. Les dé­mo­crates sont aus­si res­pon­sables. Ils ne se sont pas bat­tus pour les gens. Quand ils font quelque chose de bien, ils ne le font qu’à moi­tié, comme l’oba­ma­care. Ils n’ont pas le cou­rage de leurs convic­tions.

Vous êtes un dé­çu d’oba­ma? J’aime Oba­ma. J’ai vo­té deux fois pour lui. Mais ça ne veut pas dire qu’il a un passe illi­mi­té. Lorsque vous êtes jour­na­liste ou réa­li­sa­teur, vous vous de­vez d’être le porte-pa­role des gens, vous dites ce que vous voyez. C’est ce que j’ai fait pen­dant sa pré­si­dence.

Votre film parle peu de la re­la­tion entre les États-unis et le Moyen-orient. Quelle est votre po­si­tion à ce su­jet? Trump a été clair sur sa vi­sion des mu­sul­mans. Il a com­men­cé par vou­loir in­ter­dire aux res­sor­tis­sants de pays mu­sul­mans de ve­nir aux États-unis puis, quand il a vu que ce­la ne pas­sait pas de­vant la Cour su­prême, il a ajou­té des pays non mu­sul­mans à sa liste pour es­sayer de prou­ver qu’il n’en vou­lait pas qu’à

“Trump vous fait croire qu’il est juste le gars fou. Et pen­dant ce temps-là, per­sonne ne re­garde ce qui se passe”

eux. Sa haine des gens qui ne sont pas comme lui est im­pres­sion­nante. Et de l’autre cô­té, il ad­mire les au­to­crates. C’est em­bar­ras­sant pour nous, les Amé­ri­cains. Un pays est in­tel­li­gent lors­qu’il laisse en­trer les gens. C’est tou­jours bon d’avoir d’autres per­sonnes à sa table. C’est comme ça que l’on de­vient meilleur(e). Lais­ser les gens de­hors, ce se­rait être le pays le plus stu­pide sur Terre.

Au-de­là de vos films, votre compte Ins­ta­gram est très sui­vi. Quelle est votre re­la­tion avec les ré­seaux so­ciaux? C’est l’une des plus grandes in­ven­tions de ma vie. Sé­rieu­se­ment. On peut par­ler des mau­vais as­pects de ces ré­seaux. Mais il y a un su­per as­pect: c’est ba­sé sur un sys­tème éga­li­taire, parce que ce­la per­met d’éli­mi­ner les in­ter­mé­diaires. Avant, quand je vou­lais dire quelque chose, quelles étaient mes so­lu­tions? Ache­ter une chaîne de té­lé­vi­sion ou un stu­dio de ci­né­ma, en­voyer une lettre à un jour­nal en me di­sant qu’au mieux, il la pu­blie­rait en la cou­pant. Com­ment pou­vait-on com­mu­ni­quer avant In­ter­net? On ne pou­vait pas! Ou alors, il fal­lait lan­cer son propre jour­nal. J’ai lan­cé le mien quand j’avais 19 ou 20 ans. Et j’ai aus­si mon­té ma boîte de pro­duc­tion, parce que j’en avais marre d’at­tendre les autres mé­dias et les autres so­cié­tés de pro­duc­tion. Je vou­lais par­ler des choses dont on ne par­lait pas. J’ai juste dé­ci­dé de m’y mettre. Au­jourd’hui, In­ter­net au­to­rise tout le monde à faire de même. N’im­porte qui peut com­mu­ni­quer avec n’im­porte qui. J’en connais les parts d’ombre, mais on est au dé­but de ce monde.

Com­ment en êtes-vous ve­nu à faire les films que vous faites? Mon réa­li­sa­teur pré­fé­ré est Stan­ley Ku­brick. Mon film pré­fé­ré est Orange mé­ca­nique. Dans mon pan­théon se trouvent aus­si Taxi Dri­ver, Spi­nal Tap, La Vie

de Brian… C’est un étrange mé­lange. En re­vanche, je n’étais pas tel­le­ment ins­pi­ré par les do­cu­men­taires quand j’ai dé­mar­ré. Je n’ai­mais pas re­gar­der ce genre de films. Ils me fai­saient pen­ser à la mé­de­cine. C’est pour­quoi, lorsque j’ai com­men­cé à en faire, je vou­lais cas­ser les règles. Da­vid Let­ter­man m’a beau­coup ins­pi­ré. Il avait un show à la té­lé­vi­sion, dans le­quel il tor­tu­rait les idées pré­con­çues et fai­sait rire avec. Je me suis dit que je pou­vais es­sayer de faire pa­reil avec mes films. Et en me rap­pe­lant que le son est plus im­por­tant que l’image. Si la ca­mé­ra bouge, les spec­ta­teurs te par­donnent. Mais si le son n’est pas bon, ils ne vont pas re­gar­der. In­ves­tis­sez sur le son quand vous ache­tez votre équi­pe­ment.

Com­ment réus­si­sez-vous à faire co­ha­bi­ter la par­tie in­for­ma­tive de vos films avec celle plus di­ver­tis­sante? Je ne vais pas vous de­man­der de ve­nir dans un ci­né­ma et de payer votre place pour voir un dis­cours po­li­tique de deux heures. Je fais des films. Les spec­ta­teurs sont fa­ti­gués de leur se­maine, on est ven­dre­di soir, s’ils entrent dans la salle où se joue mon film, il faut qu’ils soient émus. Et aus­si qu’ils ap­prennent des choses. C’est un équi­libre.

D’ha­bi­tude, il y a tou­jours un mes­sage d’op­ti­misme dans vos films. Ce­lui-là est vrai­ment dé­pri­mant. Il n’y a plus d’es­poir? Non...

Pas très amé­ri­cain comme point de vue...

(rires) Je n’ai ja­mais vou­lu tou­cher aux mé­di­ca­ments comme l’ad­vil... J’ai ap­pris jeune que la dou­leur et les ma­la­dies s’en vont, donc je ne pre­nais pas de mé­di­ca­ments. Je n’ai ja­mais fu­mé de joint non plus. Tout ça, c’est juste une fa­çon de se sen­tir mieux.

‘Oh, je dois me sen­tir mieux.’ Non. Il faut se confron­ter à l’hor­reur de la si­tua­tion. C’est seule­ment en l’em­bras­sant que l’on va s’en dé­faire. Et puis, l’es­poir ne crée pas une ré­vo­lu­tion. L’es­poir ne vire pas quel­qu’un. L’es­poir est même notre en­ne­mi, au­jourd’hui. C’est le dis­cours en­tre­te­nu par les dé­mo­crates. Es­poir, es­poir, es­père 2020, es­père 2024... On ne doit pas es­pé­rer, on doit se mo­bi­li­ser. Dès ces élec­tions, on doit agir pour contrer cette fo­lie. Si vous res­tez à la mai­son en es­pé­rant que quel­qu’un le fasse, vous al­lez être gran­de­ment dé­çu(e).

Pen­sez-vous que les gens se rendent compte de l’im­por­tance de ces élec­tions de mi-man­dat? Ab­so­lu­ment. Les femmes et les jeunes, les gens de cou­leur, les La­ti­nos, les Noirs, ça va être un tsu­na­mi de vo­tants. Il faut re­con­naître éga­le­ment que la jeune gé­né­ra­tion, spé­cia­le­ment ceux qui ont sur­vé­cu aux tue­ries dans des écoles, agissent. On va aus­si en­voyer la pre­mière femme mu­sul­mane au Con­grès amé­ri­cain. Une mère cé­li­ba­taire, en plus. Donc il y a des choses qui sont faites par des gens qui veulent stop­per Trump. C’est comme ça que l’on va ré­sis­ter. Peut-être que l’on ga­gne­ra.

Vous avez un pro­nos­tic? Je n’ai pas de pré­dic­tions. Je sais que si les gens y vont, les ré­pu­bli­cains se­ront dé­chus. Si­non, ils res­te­ront en poste. Et Trump se­ra ré­élu en 2020.

Juste pour une se­conde, ima­gi­nez que je sois Do­nald Trump. Que me di­riez-vous?

‘Dé­gage, rentre chez toi.’ Je suis al­lé à la Trump To­wer quatre jours après son élec­tion. Je n’ai pas pu mon­ter mais ils m’ont dit de lais­ser une note, ce que j’ai fait, en écri­vant: ‘Vous avez per­du, s’il vous plaît, dé­mis­sion­nez.’ C’est la vé­ri­té, il a per­du. La ma­jo­ri­té des Amé­ri­cains ne vou­laient pas de lui. C’est parce que l’on a, dans notre Cons­ti­tu­tion, des clauses écrites il y a 200 ans pour pa­ci­fier un État es­cla­va­giste qu’il est pas­sé. Alors plus tôt on le vi­re­ra, mieux ce se­ra.

Vous avez eu une ré­ponse à votre mot? Pas de ré­ponse, mais je n’en at­ten­dais •PROPOS pas. Il n’a pas de ma­nières. RE­CUEILLIS PAR NC Voir: en VOD le 31 oc­tobre. le 5 no­vembre sur C8, pré­sen­té et pro­duit par Vic­tor Ro­bert.

“L’es­poir est notre en­ne­mi. C’est le dis­cours en­tre­te­nu par les dé­mo­crates. Es­poir, es­poir, es­père 2020, es­père 2024... On ne doit pas es­pé­rer, on doit se mo­bi­li­ser”

Au Be­las­co Thea­ter, à New York, le 3 août 2017.

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