Phi­lippe Katerine

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR FRANCK ANNESE ET MAXIME CHAMOUX / PHO­TOS: FRANKIE & NIKKI POUR SO­CIE­TY

Il illu­mine de sa fo­lie et de son em­pa­thie un Grand Bain d’eau tiède. Il épate les rap­peurs sur Sky­rock en frees­ty­lant sur des ac­ci­dents de la route. Il dé­couvre la mu­sique as­sis­tée par or­di­na­teur en 2018. Est-il vrai­ment pos­sible de ne pas ai­mer Phi­lippe Katerine?

Il illu­mine de sa fo­lie et de son em­pa­thie un Grand Bain d’eau tiède. Il épate les rap­peurs sur Sky­rock en frees­ty­lant sur des ac­ci­dents de la route. Il dé­couvre la mu­sique as­sis­tée par or­di­na­teur en 2018. Phi­lippe Katerine n’est ja­mais là où on l’at­tend mais, bi­zar­re­ment, il vise tou­jours juste. Et si sa der­nière sur­prise était de fo­men­ter une ré­vo­lu­tion?

Vous al­lez avoir 50 ans. Ça vous fait quoi? Ça fait plai­sir. Je pen­sais ne ja­mais y ar­ri­ver. C’est tou­jours une sa­tis­fac­tion de pas­ser entre les gouttes. Bon, je ne vais ja­mais chez le mé­de­cin, faut dire…

Vous avez l’im­pres­sion d’être plus épa­noui au­jourd’hui qu’à 25 ans? Di­sons que j’ai l’im­pres­sion de sa­voir trou­ver le soleil plus ra­pi­de­ment. À 20 ans, j’avais plus ten­dance à m’en­fer­mer, à m’aban­don­ner au déses­poir. Au­jourd’hui, c’est to­ta­le­ment hors su­jet pour moi, mais à l’époque, j’étais to­ta­le­ment mé­lan­co­lo. À part le pre­mier groupe que j’ai mon­té avec mon voi­sin (il chante) ‘Ne mar­chez pas sur l’heeerbe,

fu­mez-laaa’, mes pre­mières chan­sons per­son­nelles étaient très mé­lan­co­lo. Mon deuxième disque… Comment il s’ap­pe­lait dé­jà? L’éducation an­glaise. Bah, c’était très mé­lan­co­lo. C’est parce que je suis un homme de l’ouest. Je crois que ça compte. Les plus beaux cou­chers de soleil sont pour nous. Donc la mé­lan­co­lie. Et la plage. Les gar­çons de la plage.

Et la bos­sa no­va. Vos pre­miers disques avaient un par­fum bos­sa no­va… Ça, c’est mon oncle. Il était de Wal­li­set-fu­tu­na. Là-bas, ils jouent aus­si en pi­cking (tech­nique de jeu à la gui­tare ca­rac­té­ris­tique du blues, de la coun­try et

de la bos­sa no­va, ndlr). C’est lui qui m’a ap­pris les ru­di­ments de la gui­tare. Je ne sa­vais même pas ce que c’était que la bos­sa. Et un jour, on m’a dit: ‘Ah ton

disque, il fait un peu bos­sa no­va.’ Mais bon, quand tu ré­écoutes, ça fait sur­tout bos­sa jouée par un type qui ne sait pas ce que c’est.

À par­tir de quel mo­ment avez-vous pu vivre de votre mu­sique? C’est ar­ri­vé très vite. Dès 1991, j’ai fait des concerts tout seul avec ma gui­tare et je pre­nais 2 000 francs. À l’époque, j’étais en contrat em­ploi solidarité, et tout à coup, en un soir, je ga­gnais plus qu’en un mois. Et ra­pi­de­ment, on m’a de­man­dé de faire des chan­sons pour une Ja­po­naise, Ka­hi­mi Ka­rie, qui était une grande ve­dette dans son pays. Ils me payaient les chan­sons 10 000 francs cash, dans une en­ve­loppe, c’était gé­nial. Comment avez-vous fait votre éducation mu­si­cale? Comme on n’avait pas de disques chez mes pa­rents, à Chan­ton­nay

(en Ven­dée, ndlr), je me ruais sur les ma­ga­zines mu­si­caux pour lire les toutes pe­tites chro­niques. Quand je li­sais ‘ex­cen­trique an­glais’, ça me gal­va­ni­sait. Ça me sem­blait être des gens seuls dans leur chambre qui de­vaient un peu me res­sem­bler. J’étais un fou de The Pas­tels, The Mo­no­chrome Set et sur­tout Mo­mus. Un gé­nie. Je li­sais un fan­zine qui ve­nait de Nantes qui s’ap­pe­lait Les Ano­raks sages, au­quel j’avais en­voyé ma cas­sette. Une fille là-bas l’avait re­pé­rée, elle s’ap­pe­lait Anne Moyon. On s’est mis à cor­res­pondre. Elle m’en­voyait des cas­settes que je ché­ris­sais, je pou­vais dé­cou­vrir des mil­liers de choses: Jo­na­than Rich­man,

John­ny Thun­ders… On s’écri­vait tout le temps, et on s’est dé­cla­ré la flamme. On ne s’était ja­mais vus, c’était une re­la­tion épis­to­laire. Et puis, un sa­me­di après-mi­di à Nantes, il pleu­vait très fort et j’ai vu cette sil­houette sous la pluie. Elle avait un ka­bic rouge et je me suis dit: ‘C’est elle, bien sûr

que c’est elle !’ Je l’ai sui­vie. Elle est ar­ri­vée à une porte, elle a sor­ti une clé, je lui ai dit: ‘C’est toi, peut-être? Je suis Phi­lippe.’ On s’est re­gar­dés et on s’est em­bras­sés. On a eu un en­fant en­semble. Elle était éton­nante: à la fois hy­per­ca­tho­lique et ado­rant les grands dro­gués, les mar­tyrs du rock’n’roll.

La re­li­gion, c’était quelque chose de très fort en Ven­dée, et pour vous… C’était ma vie. Je vou­lais être cu­ré. J’étais dans une école ca­tho­lique avec frère Gé­rard. Il était exac­te­ment comme on peut l’ima­gi­ner, frère Gé­rard. Bien che­lou. Sus­pect. At­ten­tion, il n’y a ja­mais eu de sé­vices, hein. Moi, j’étais fan de Jé­sus. La fi­gure éro­tique de Jé­sus. Je me pre­nais un peu pour lui. J’ai eu ma pre­mière éja­cu­la­tion dans mon lit, les bras en croix. Je sen­tais Ma­rie-ma­de­leine et Ma­rie au pied de la croix, j’en­ten­dais l’orage, je sen­tais que tout était là, je m’étais même mis une pe­tite ser­viette au­tour du bas­sin, pour faire comme sur les re­pré­sen­ta­tions de Jé­sus sur la croix. J’étais Jé­sus, dans mon épi­sode pré­fé­ré de la Bible, la cru­ci­fixion, et c’est par­ti à ce mo­ment-là. Par le pe­tit tuyau. C’était l’ex­tase. L’ex­tase to­tale. Y avait que ça qui m’in­té­res­sait, la cru­ci­fixion. Avec des femmes à mes pieds. J’avais 12 ans, un truc comme ça. L’école ca­tho­lique, c’était un choix de vos pa­rents? Non, c’était na­tu­rel. Ma mère était ins­tit de ma­ter­nelle dans cette école ca­tho­lique. Elle a été ma pre­mière maî­tresse, comme j’aime à le dire. En Ven­dée, c’est comme ça: tu vas chez les ca­thos, tu fais du bas­ket et pas du foot parce que si tu fais du foot, tu vas dans le laïc. Le bas­ket, c’est un sport de cu­rés par ex­cel­lence. J’y ai joué dix ans, je ne pen­sais plus qu’à ça. Mais j’au­rais vou­lu jouer au foot, j’ai tou­jours ado­ré le foot.

Il pa­raît que vous ha­bi­tez en face de chez Ney­mar, au­jourd’hui. C’est vrai. Je l’ob­serve avec des ju­melles. Il boit du cham­pagne. Ce que j’aime bien, c’est guet­ter les di­manches soir de match au Parc, quand il rentre chez lui. La lu­mière s’al­lume dans la nuit, vers 1h. Il re­vient du bou­lot, quoi. Mais je dois re­con­naître que Mbap­pé ré­in­vente plus le foot que Ney­mar. C’est très im­pres­sion­nant à voir, ce gé­nie. Et en di­rect! Je veux dire, on voit ça dans le cou­rant de notre vie. Il re­dé­fi­nit tout, comme PNL re­dé­fi­nit le hip-hop en France. Dès qu’ils sortent un truc, tout le monde est là: ‘Ah ouais d’ac­cord…’

Vous ai­mez PNL? C’est juste que je trouve ça ‘sexe’. C’est ani­mal, ça sent fort. Un mor­ceau comme À l’am­mo­niaque, je l’ai ré­écou­té des di­zaines de fois. C’est un ar­pège écu­lé qu’un mu­si­cien de 15 ans d’âge re­pous­se­rait tout de suite. Mais il y a quelque chose de ‘sexe’. Je les ai vus à Cannes, pen­dant le fes­ti­val. Ils avaient un gros bud­get coif­feur. Moi, j’avais go­bé un truc, donc j’étais com­plè­te­ment fas­ci­né. Leurs coif­fures étaient in­croyables, lis­sées au mil­li­mètre. Ce soir-là, j’ai aus­si eu la joie de ren­con­trer Tho­mas Ban­gal­ter, de Daft Punk. Il est ar­ri­vé vers moi avec son ami ac­teur et des­si­na­teur Ro­main Du­ris. Il était sans son casque. Je n’aime pas ren­con­trer mes hé­ros mais je ne sa­vais pas que c’était lui. Quand il m’a dit qui il était, j’ai eu le souffle cou­pé. Il avait une ha­leine fraîche…

Vous lui en­viez son ano­ny­mat? Je prends en­core le mé­tro. Mais bon, là, avec le film de Lel­louche (Le Grand Bain, ndlr), c’est ni­qué. Ce ma­tin, j’étais dans la rue et quel­qu’un m’a dit: ‘Hé Thier­ry, t’as pas ou­blié tes af­faires de pis­cine, j’es­père?’

Sym­pa, mais un peu hors su­jet.

Vous vous at­ten­diez à ce suc­cès? Je ne m’at­ten­dais à rien, je ne sa­vais pas.

Pour­quoi avez-vous ac­cep­té ce film? Parce que je l’ai tout de suite ai­mé, lui. Lel­louche. Quelque chose dans ses yeux, dans son corps, qui m’at­ti­rait. Avec mon ob­ses­sion de Jé­sus, je voyais un Ro­main. Il a le phy­sique d’un Ro­main, Lel­louche.

Les gens rient beau­coup dans la salle quand votre per­son­nage ap­pa­raît. Ils ne rient pas de vous, ils rient comme en voyant un vieil ami. Vous étiez conscient de créer cette em­pa­thie en jouant? Non, pas du tout. Je suis dans un per­son­nage, je ne suis pas moi. Ou plu­tôt, je suis moi à 14, 15 ans, quand on m’ap­pe­lait ‘Pou­belle’. À cette époque, je por­tais un blou­son dont les manches des­cen­daient très bas, on ne voyait pas mes mains. On m’a ap­pe­lé ‘Pou­belle’ pen­dant un an. Le blou­son jus­qu’au bord des ongles, je l’ai re­fait dans le film, c’était ma pro­po­si­tion pour le rôle.

Quels sou­ve­nirs gar­dez-vous de ce tour­nage? Des ver­tiges in­sen­sés de sons. Quand je vais tra­vailler, c’est plu­tôt pour trou­ver du calme, et là, je re­trou­vais l’agi­ta­tion de 60 per­sonnes avec un gars, Be­noît, qui te hurle dans les oreilles. Je n’ai ja­mais vu ça. La nuit, j’avais la voix de Be­noît Poel­voorde qui ré­son­nait dans ma tête. Il ac­ca­pare l’at­ten­tion de tout le monde avec sa voix puis­sante, ça peut du­rer un après-mi­di. Et ce qu’il y a de fou, c’est que les 60 per­sonnes en face sont pliées de rire pen­dant tout l’après­mi­di. Ce n’est pos­sible que parce qu’il est gé­nial. Il criait: ‘Gros men­ton!’, c’est comme ça qu’il ap­pe­lait Gilles Lel­louche. Il est ex­ces­si­ve­ment drôle à ob­ser­ver,

“J’étais fan de Jé­sus. Je me pre­nais un peu pour lui. J’ai eu ma pre­mière éja­cu­la­tion dans mon lit, les bras en croix. C’était l’ex­tase. L’ex­tase to­tale”

“PNL, je trouve ça ‘sexe’. C’est ani­mal, ça sent fort. Je les ai vus à Cannes, ils avaient un gros bud­get coif­feur”

Be­noît. Il se met dans un coin, il fait un cam­pe­ment –comme ceux des SDF dans la rue avec des car­tons– pour pou­voir lire tran­quille. Et il ne faut ja­mais tou­cher à son cam­pe­ment. C’est une poé­sie, le mec.

Vous ai­mez ce rôle d’ob­ser­va­teur, sur un tour­nage? Ah oui. D’ailleurs, j’ai beau­coup des­si­né sur ce tour­nage. C’est un ter­rain d’ob­ser­va­tion in­sen­sé. Il faut man­ger en­semble, donc: qui se met à cô­té de qui? Il y a des ha­bi­tudes qui se créent, c’est une mi­cro­so­cié­té, un monde. Là-des­sus, le ci­né­ma me fait beau­coup de bien, du point de vue ‘ré­in­ser­tion so­ciale’.

Comment ça? Man­ger à 20 au­tour d’une table, pour moi, c’est une épreuve in­sen­sée. Mais je le fais parce que je sais que ça me fait du bien. Après, le pro­blème avec le ci­né­ma, c’est que je suis du genre à lais­ser dé­bor­der mon per­son­nage sur la réa­li­té. Par exemple, dans le film Le Pe­tit Spi­rou, ils m’avaient col­lé des énormes oreilles. Ma vi­ri­li­té s’en était trou­vée gal­va­ni­sée. Ça me plai­sait énor­mé­ment. Tant et si bien que j’ai pris contact avec un chi­rur­gien plas­tique pour me faire agran­dir les oreilles. Il était stu­pé­fait: ‘–Ah non, mais ça, on ne peut pas… –Comment ça, on ne peut pas? Les gens peuvent se faire ré­duire les oreilles, on

de­vrait pou­voir se les faire agran­dir.” Il m’a dit que ça al­lait me coû­ter 15 000 eu­ros et que ça ne se­rait pas remboursé par la Sé­cu. Je lui ai dit: ‘C’est pas grave: j’ai le bud­get.’ Mais il m’a re­fu­sé l’opé­ra­tion. ‘C’est un

dé­lire’, qu’il m’a dit. Un ‘dé­lire’! Je dé­teste ce mot. Heu­reu­se­ment, après le tour­nage, j’avais la per­mis­sion de me ba­la­der avec mes fausses grandes oreilles. Un jour, je suis al­lé à la pis­cine avec. J’ai plon­gé et avec l’im­pact de l’eau, mes fausses oreilles ont ex­plo­sé et se sont re­trou­vées au fond de la pis­cine. Un type est al­lé les cher­cher en apnée et est re­mon­té en me les ten­dant: ‘Mon­sieur! Vos oreilles!’

Vous avez tour­né, de­puis Le Grand bain? La se­maine der­nière, je tour­nais avec Va­lé­rie Don­zel­li à l’hô­tel de Ville, dans les bu­reaux d’anne Hi­dal­go. C’est mons­trueux, ce qui est pro­po­sé au ni­veau de la dé­co­ra­tion. Mons­trueux. Du coup, au bout d’un mo­ment, tu re­gardes le plan­cher parce que tu as en­vie de vo­mir, et c’est rem­pli de sou­ris! Des ron­geurs qui te passent entre les jambes alors qu’on est 50 dans la pièce. C’est af­freux. Qu’est-ce qu’ils at­tendent pour ra­ser ce bâ­ti­ment? Moi, j’aime bien Hi­dal­go, mais quand même, je trouve que son bu­reau, c’est n’im­porte quoi. Il y a une oeuvre de Spee­dy Gra­phi­to (peintre fran­çais à mi­che­min entre le mou­ve­ment de la fi­gu­ra­tion libre des an­nées 80 et le street art, ndlr) qui dit: ‘La pein­ture me rend mar­teau.’ Tu te dis: ‘C’est ça qu’elle a po­sé dans son

bu­reau à l’hô­tel de Ville?’ Ça rend ser­vice ni à la pein­ture ni au lieu. Faut ra­ser. Comme le Louvre. C’est fi­ni, tout ça.

Qu’est-ce qui est fi­ni? Le lieu du pou­voir. Ce voyage au coeur de l’hô­tel de Ville m’a ame­né à cette conclu­sion: ra­sons de près, pour faire du frais.

On n’avait pas per­çu ce jus­qu’au-bou­tisme anar­chiste dans votre oeuvre… Je suis ven­déen. Donc la Ré­pu­blique… Vous avez en­ten­du ma chan­son pour Les Her­biers? J’y di­sais toute ma haine du pou­voir. L’ar­ri­vée de la cin­quan­taine ne se fait pas du tout dans la sé­ré­ni­té. D’ailleurs, le disque que j’en­re­gistre ac­tuel­le­ment est très, très agi­té.

Qu’est-ce qui vous agite? J’ai l’im­pres­sion qu’il y a eu un séisme fin août, dé­but sep­tembre. Ça a été vrai­ment cruel: nos en­ne­mis ne sont plus les mêmes, on n’a plus vrai­ment Daech, on ne sait plus tel­le­ment. Quand on re­garde les ac­tua­li­tés, on se sent perdu. Au­tour de moi, c’est le bor­del to­tal.

C’est im­por­tant de sa­voir qui est ‘l’en­ne­mi’? Bien sûr, il faut des re­pères! C’est une équipe de foot contre une autre. Tu choi­sis ton maillot.

Si l’en­ne­mi n’est plus Daech, qui est-ce? J’ai bien des idées, mais… Il faut vrai­ment ra­ser l’hô­tel de Ville. Il faut pas­ser à autre chose. Quand je lis le livre d’hi­dal­go sur la pol­lu­tion –qui se lit en une de­mi-heure–, bon, elle est contre la pol­lu­tion comme tout le monde, mais quand je re­ferme le livre, quand les pages se re­ferment, il y a une odeur qui se dé­gage et cette odeur, c’est le crot­tin de che­val.

C’est-à-dire? Ce que je re­grette dans l’époque, c’est qu’elle n’est pas as­sez ra­di­cale: on veut le beurre et l’ar­gent du beurre. Mais quand on re­ferme le bou­quin, ce qu’on veut, c’est al­ler dans la rue pour tout brû­ler. Re­gar­dez les jeunes qui ba­lancent du sang sur les bou­che­ries. Bon, je trouve ça af­freux comme idée, mais ça a le mé­rite d’être com­plè­te­ment ra­di­cal. Là, ça bouge. J’ai be­soin de sang, même s’il est faux.

On ne vous at­ten­dait pas en ré­vo­lu­tion­naire. Je ne vous le cache pas, c’est la crise de la cin­quan­taine.

On a pour­tant du mal à vous ima­gi­ner très en co­lère! Il y a une phrase de Ma­cron qui m’a com­plè­te­ment si­dé­ré. La phrase la plus idiote de­puis le dé­but de la Ré­pu­blique. C’est un jeune qui lui dit, lors d’une vi­site en pro­vince: ‘Eh Ma­nu, tu veux faire un

sel­fie?’ et lui, il ré­pond: ‘D’abord, vous me vou­voyez, et je m’ap­pelle Em­ma­nuel. En­suite, si vous vou­lez faire la ré­vo­lu­tion,

pas­sez d’abord des di­plômes.’ ‘Si vous vou­lez faire la ré­vo­lu­tion, pas­sez d’abord des di­plômes’? C’est un cra­chat sur tous les ré­vo­lu­tion­naires de 1789, ceux grâce à qui il est là. C’est hal­lu­ci­nant, tel­le­ment in­sul­tant pour ceux qui sont al­lés dans la rue! J’ai en­vie de tout foutre en l’air.

En at­ten­dant de tout cas­ser, vous tra­vaillez donc sur un nou­veau disque. Je suis en stu­dio de­puis mai, oui. C’est très long parce que j’ai été in­ter­rom­pu par la pro­mo du film et puis j’ai beau­coup de chan­sons. Beau­coup de choses à dire. Je me suis mis à l’in­for­ma­tique: la MAO (mu­sique as­sis­tée

par or­di­na­teur, ndlr). Je ne connais­sais pas. Va­che­ment bien!

Votre voix a beau­coup chan­gé avec le temps, elle est dé­sor­mais beau­coup plus haut per­chée, en­fan­tine. Quand j’ai écrit

Louxor j’adore, je ne sa­vais même pas que je pou­vais al­ler aus­si haut. C’était un di­manche soir, je l’ai faite très vite. Et ça m’a li­bé­ré. Je me suis dit: ‘Ah, je peux faire ça aus­si.’

Qu’est-ce que ça a li­bé­ré? C’est comme quand tu te mets à poil de­vant plein de gens. Tu y trouves plus d’avan­tages pour toi que pour les autres. Toi, ça te li­bère. Les autres, ils en chient, mais ce n’est pas ton pro­blème. La nu­di­té, au fond, ça ne fait chier que les autres. Pas ce­lui qui est à poil.

Votre rap­port à la nu­di­té semble avoir chan­gé aus­si. Sur la po­chette de L’homme à trois mains, votre nu­di­té était un peu dan­dy. Au­jourd’hui, elle semble plus sau­vage. Je me pose moins de ques­tions. Je m’en branle com­plè­te­ment. Dans ma vie pri­vée, je ne m’ap­pelle pas Phi­lippe Katerine, je ne peux pas me mettre à poil comme ça. En re­vanche, quand c’est Phi­lippe Katerine, faut pas me le dire deux fois, hein. Sur­tout s’il y a un ap­pa­reil pho­to ou une ca­mé­ra. Là, je suis content.

Katerine est ex­hi­bi­tion­niste, là où Phi­lippe est voyeur? Com­plè­te­ment voyeur, le Phi­lippe.

En par­lant de voyeu­risme, vos in­ter­views té­lé sont sou­vent très dures à re­gar­der. Les ani­ma­teurs et chro­ni­queurs y font ré­gu­liè­re­ment pla­ner le doute d’une im­pos­ture et vous parlent comme si vous étiez idiot –on pense no­tam­ment à vos pas­sages dans On n’est pas cou­ché. Est-ce que ça vous touche? Au contraire. Il y a un grand plai­sir à être in­com­pris et à être in­vi­té tout de même. Moi, mon pré­fé­ré, c’était Zem­mour. J’ado­rais quand il di­sait: ‘Pour moi, c’est la lie de la ci­vi­li­sa­tion d’au­jourd’hui, votre mu­sique!’ C’étaient des fleurs que je re­ce­vais! Je me sou­viens, après l’émis­sion, je le re­mer­ciais. Il fai­sait une tête… comme les ron­geurs de l’hô­tel de Ville! À re­ni­fler par­tout. En­fant, je re­gar­dais Pla­tine 45 de Ja­cky Ja­ku­bo­wicz. For­cé­ment, quand tu vois ça, ça te li­bère. C’était l’idiot à la té­lé, et brillant en même temps. Une fi­gure fas­ci­nante, très pop, qui fai­sait pas­ser des chefs-d’oeuvre.

Les In­con­nus, Les Nuls, tout ça, vous re­gar­diez? Tous les gens nés entre 66 et 84 ont bai­gné là-de­dans, dans cette iro­nie. Donc comment faire avec ça? J’es­saie de m’en te­nir éloi­gné parce que c’est af­freux, au bout d’un mo­ment, l’iro­nie. T’as tout qui crève au­tour de toi et on nous donne juste de l’iro­nie. Ce n’est plus du tout l’af­faire des jeunes, d’ailleurs: l’iro­nie est com­plè­te­ment démodée. Je vois ma fille avec son mec, ils prennent les pro­blé­ma­tiques liées à l’ave­nir de la pla­nète à bras le corps. Les jeunes sont va­che­ment là-de­dans, vous avez no­té? Alors que nous, on s’en bran­lait com­plè­te­ment.

Comment on fait pour bien vieillir dans ce do­maine de la pop, la mu­sique de la jeu­nesse par ex­cel­lence? Il faut être cu­rieux. Il y a plein de chan­teurs en ac­ti­vi­té qui n’achètent plus de disques de­puis des an­nées. Ils ne savent plus ce qui se fait, ils sont dé­con­nec­tés. Moi, je suis très cu­rieux. Avec mon co­pain Do­mi­nique A, dès qu’il y a un disque qui sort, on s’ap­pelle, on est éner­vés. On a la même ex­ci­ta­tion. C’est comme Fer­ré après 68 qui se met à jouer avec un groupe de pop: on sen­tait que les jeunes étaient ex­ci­tés de jouer avec lui, et lui était ex­ci­té de jouer avec les jeunes. C’était sexuel. Ça donne des disques su­per. Et je ne dis pas ça parce que je vais vers sa coif­fure

(rires). Quand tu écoutes Ken­drick La­mar au­jourd’hui, c’est puis­sant, et puis toutes ces chan­teuses que j’adore: la pe­tite An­gèle, Tal ou la dé­li­cieuse Aya Na­ka­mu­ra. ‘La plus bonne de mes co­pines’, j’en suis fou.

Vous êtes très chan­teuses. Je suis une chan­teuse, moi aus­si. Je m’ap­pelle Katerine. Il pa­raît que vous êtes fan de Ka­nye West. J’adore son der­nier disque, Ye. Il m’a ren­du fou. C’est comme un open space, un ate­lier, ça rap­pelle la Fac­to­ry, Wa­rhol. On est dans un la­bo­ra­toire du CNRS contrô­lé par un cer­veau amoin­dri, dé­té­rio­ré. Je crois que c’est quel­qu’un de ma­lade et, sou­vent, la grâce ar­rive des gens ma­lades. Je ne sais pas si vous avez eu la chance d’être ma­lade ré­cem­ment ou juste d’avoir une vraie gueule de bois. C’est dans ces mo­ments-là qu’ar­rive la lu­mière. Et puis, il s’est mis dans une si­tua­tion fa­mi­liale com­plexe avec les Kar­da­shian, ce qui obs­true pas mal sa vi­sion des choses. Cet aveu­gle­ment fait que la lu­mière ar­rive d’un autre cô­té. C’est comme Mbap­pé, il crée des formes nou­velles. Et puis, la po­chette est ma­gni­fique. ‘I hate being bi­po­lar, it’s awe­some’ (‘Je dé­teste être

bi­po­laire, c’est gé­nial’, ndlr), j’adore ca. Ka­nye West, c’est un en­fant ma­lade créa­tif.

Vous avez dit tra­ver­ser des pe­tites dé­pres­sions chaque fois que vous ter­mi­nez un disque. Il y a plein de fa­çons de com­po­ser un disque. Moi, ça se fait sou­vent en trois mois. Au dé­but, je suis lourd, je suis plein de quelque chose, il faut ab­so­lu­ment que ça sorte. Et après, je suis vi­dé. Je ne suis plus rien, juste une ser­pillière. On peut me mar­cher des­sus. Alors que quand je com­pose, je suis Dieu: je re­cons­truis du temps. Ces trois mi­nutes n’au­raient ja­mais exis­té sans toi.

Qu’est-ce qui vous fait re­fu­ser un pro­jet?

(Il hé­site) Pour que je dise oui, il faut qu’il y ait une ex­ci­ta­tion sexuelle. Mais sexuelle dans le sens du pe­tit en­fant qui dé­couvre la sexua­li­té. Qui dé­couvre que quand il triche à l’école, quand il se cache der­rière un arbre et que tout le monde le cherche, il est ex­ci­té.

Tout est sou­vent af­faire de sexe, avec vous. Bien sûr. Tout tourne au­tour de ça. Vous ne le consta­tez pas? Et plus on vieillit, plus c’est le cas. Il y a ce réa­li­sa­teur por­tu­gais que j’adore, João Cé­sar Mon­tei­ro. Comme tous les ar­tistes, il as­so­cie érec­tion et créa­tion. Mais son der­nier film, c’est sur le fait de ne plus ban­der. C’est son film le

plus beau. Quand tu ne bandes plus, tu ne crées plus.

De­puis Peau de co­chon, vous n’avez plus réa­li­sé de film. Vous ai­me­riez en re­faire un? Oui, j’ai­me­rais bien. Mais ce n’est pas fa­cile. Pour être ac­teur, tu n’as pas be­soin de ban­der. Je crois que Dar­ry Cowl, à la fin de sa vie, il ne ban­dait plus. C’est l’un de mes ac­teurs pré­fé­rés. Mais pour être réa­li­sa­teur, il faut tri­quer à mort. T’ima­gines l’éner­gie qu’il faut avoir pour faire des réunions? Réa­li­ser un film avec toute une équipe, ça, ça me dit bien. Un film en cos­tumes, sur la vie des Chouans. Je trouve que la chouan­ne­rie a été très mal trai­tée au ci­né­ma. Ter­rence Ma­lick au­rait fait un très beau film sur les Chouans.

Pour­quoi avoir re­fu­sé la mé­daille de che­va­lier de l’ordre des Arts et des Lettres? Il faut faire une dé­marche, et c’est une dé­marche très dé­plai­sante. Ceux qui la re­çoivent font sem­blant de tom­ber des nues, mais en fait, il faut ren­voyer une lettre de mo­ti­va­tion pour que ça abou­tisse. Il faut se sou­mettre à la Ré­pu­blique. Ce qui, pour moi, en tant que Ven­déen, est im­pos­sible. Je ne me sou­met­trai ja­mais à la Ré­pu­blique. Ja­mais.

Vos pa­rents étaient sur la même ligne? Oh oui! Tous mes an­cêtres ont été dé­ci­més du­rant les guerres de Ven­dée. Mon père était pas­sion­né d’his­toire ven­déenne, il me dé­cri­vait des choses ter­ribles. Les oreilles tran­chées des Ven­déens que les Bleus se met­taient en col­lier, comme des tro­phées. C’est quelque chose comme 300 000 morts (les his­to­riens évoquent plus de 200 000 morts, ndlr). À l’école, on n’en par­lait pas, mais c’était un gé­no­cide, hein.

Po­li­ti­que­ment, ils se si­tuaient comment, vos pa­rents? À droite. Bon, centre à la fin. Parce que Sar­ko­zy ne leur plai­sait pas du tout. Moi, j’étais com­plè­te­ment contre. La droite, ça me dé­goûte tou­jours au­tant.

Quel est votre rap­port à l’ar­gent? Mes pa­rents n’en avaient pas trop. On n’al­lait ja­mais au res­to, par exemple. Toute gra­ti­fi­ca­tion ou ca­deau se mé­ri­tait. J’ai aus­si été éle­vé dans l’idée qu’on n’aban­donne ja­mais: quand on a une proie en main, il faut la man­ger jusque dans ses or­ganes. Mais moi, j’ai fait en sorte de ga­gner de l’ar­gent pour n’avoir ja­mais à en par­ler. Quand j’en­tends par­ler d’ar­gent, ça me dé­goûte. Je dé­pense très peu. Je ne dé­pense qu’au res­to. Je ne porte que des fringues d’oc­ca­sion. C’est vrai­ment un su­jet qui me ré­pugne.

Pour fi­nir, tout autre chose: comment ex­pli­quez-vous votre suc­cès au­près des femmes? En­core une fois, je suis une femme: Katerine. Le suc­cès dont vous par­lez, si éven­tuel­le­ment il existe, c’est parce que les femmes ne res­sentent au­cun dan­ger. Je n’ai ja­mais eu l’es­prit de conquête. Je me sens plus comme un nou­nours. Ça m’ar­rive même sou­vent de m’en plaindre. Plus jeune, c’était dur, j’avais du mal à conclure à cause de ça. Je vais vous ra­con­ter une his­toire. L’autre jour, je ren­trais de l’an­ni­ver­saire de Do­mi­nique A, com­plè­te­ment cuit. 18h. Re­tour vers Pa­ris. Train à grande vi­tesse. Je range mes af­faires, chan­ce­lant, et j’en­tends une voix qui me dit: ‘J’aime

beau­coup ce que vous êtes.’ Pas ‘ce que vous faites’, ‘ce que vous êtes’. Éton­nant. Je me re­tourne: Ca­the­rine De­neuve. Choc. J’ai bal­bu­tié ce que j’ai pu: ‘Vous sa­vez, si je m’ap­pelle Katerine, c’est grâce ou à cause de vous parce que j’au­rais vou­lu m’ap­pe­ler Ca­the­rine et vous res­sem­bler un peu, pour être vous.’ Elle était in­ter­lo­quée. Et j’ai ajou­té: ‘C’est d’au­tant plus vrai au­jourd’hui qu’à l’époque des films de De­my. Je vous pré­fère au­jourd’hui.’ Ce qui est vrai: je la trouve en­ri­chie. Avant, c’était une ré­gion ; au­jourd’hui, c’est un pays, Ca­the­rine De­neuve. À un mo­ment, elle s’est en­dor­mie, je me suis ap­pro­ché de ses na­seaux, avec sa bouche lé­gè­re­ment en­trou­verte. J’ai di­la­té mes na­rines pour res­pi­rer l’air qu’elle res­pi­rait. Je me sens elle.

“Je ne me sou­met­trai ja­mais à la Ré­pu­blique. En tant que Ven­déen, c’est im­pos­sible”

Phi­lippe Katerine sur une barque du lac Dau­mes­nil, à Pa­ris. Une ins­ti­tu­tion qui pro­pose au­jourd’hui 94 barques au grand pu­blic, qui se presse entre mars et no­vembre. Au­tre­fois fa­bri­quées en bois, ces em­bar­ca­tions sont au­jourd’hui en po­ly­mère, ce qui fa­ci­lite leur sé­chage et les rend plus étanches, et fiables évi­dem­ment.

Phi­lippe Katerine ten­tant de sai­sir une feuille d’érable du Ja­pon. At­ten­tion, l’érable du Ja­pon peut at­teindre 12 à 15 mètres.

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