Il faut faire vite. L’ex­ca­va­tion d’un di­no­saure peut prendre des mois, et la mé­téo ne per­met­tra bien­tôt plus de creu­ser

Society (France) - - SOMMAIRE - TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PS

À 500 ki­lo­mètres de là, tou­jours dans le Mon­ta­na, sur le ranch du vieux Don Wy­rick, Pe­ter Lar­son, 66 ans, vient de trou­ver un tri­cé­ra­tops au flanc d’une crête ro­cheuse. D’un coup de crayon, il note l’em­pla­ce­ment du fos­sile, puis re­joint Don, par­ti s’abri­ter du so­leil dans son pick-up au bas de la côte. L’ami­tié entre Don Wy­rick et Pe­ter Lar­son a dé­bu­té en 2003, quand le pre­mier est ve­nu son­ner à la porte du Black Hills Ins­ti­tute of Geo­lo­gi­cal Re­search (BHI), la so­cié­té de pa­léon­to­lo­gie du se­cond, les bras char­gés d’un os gi­gan­tesque trou­vé sur son ranch. Il ne fal­lut alors que quelques se­condes à Pe­ter pour re­con­naître le “T. rex”. Quelques jours plus tard, il dé­bar­quait chez les Wy­rick, ac­com­pa­gné d’une di­zaine d’em­ployés du BHI et d’équi­pe­ment lourd. Le sque­lette était ex­trait en deux se­maines et ven­du un an plus tard au mu­sée des Sciences na­tu­relles de Hous­ton pour plu­sieurs mil­lions de dol­lars. La vente per­mit à Don de sau­ver son ranch en dif­fi­cul­té. Tan­dis que Mike Trie­bold est le spé­cia­liste des fos­siles ma­rins, Pe­ter Lar­son do­mine le mar­ché mon­dial des di­no­saures ter­restres. De­puis qu’il a fon­dé le BHI en 1974 à seule­ment 21 ans, lui et ses em­ployés ont dé­ter­ré pas moins de dix ty­ran­no­saures. Per­sonne n’a fait mieux. “J’ai ven­du des di­no­saures aux mu­sées de Los An­geles, de Den­ver, d’in­dia­na­po­lis, de Phi­la­del­phie, au Smith­so­nian de Wa­shing­ton et à l’ame­ri­can Mu­seum of Na­tu­ral His­to­ry de New York, pour ne ci­ter qu’eux”, énu­mère-t-il de re­tour dans son bu­reau de Hill Ci­ty, dans le Da­ko­ta du Sud. Il faut se pro­me­ner ici, dans les en­tre­pôts du BHI, pour me­su­rer la taille du mar­ché des fos­siles. Sur des cen­taines de mètres de rayon­nages in­dus­triels, des di­no­saures at­tendent un ache­teur. Dans un autre han­gar construit sur deux ni­veaux, des ba­leines du Pé­rou cô­toient trois tri­cé­ra­tops, dix ha­dro­saures et deux thes­ce­lo­sau­rus. Ailleurs, dans la “sec­tion des ré­fé­rences”, des uni­ver­si­taires viennent de tout le pays étu­dier les spé­ci­mens rares que Pe­ter a dé­ci­dé de ne ja­mais vendre. Com­bien d’os­se­ments trouve-t-on dans ces bu­reaux? Il n’en a sin­cè­re­ment au­cune idée. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il y a ici plus de di­no­saures au mètre car­ré que dans n’im­porte quel mu­sée au monde. “On vend tel­le­ment que j’en­vi­sage de dou­bler la taille de nos lo­caux”, dé­clare Pe­ter dans l’ate­lier où ses em­ployés fa­briquent des re­pro­duc­tions gran­deur na­ture de ses fos­siles les plus cé­lèbres. À rai­son de 100 000 dol­lars par T. rex, ces sculp­tures de ré­sine four­nissent 50% des re­ve­nus du BHI, car la plu­part des mu­sées n’ont pas les moyens d’en ache­ter un vrai. “Ce lot part pour ce­lui de Zhe­jiang”, dé­taille-t-il de­vant une feuille lis­tant une di­zaine de di­no­saures. De­puis quelques an­nées, le gou­ver­ne­ment chi­nois a fait de la pa­léon­to­lo­gie une af­faire d’état, et les com­mandes de fos­siles et ré­pliques af­fluent pour meu­bler les mu­sées an­ciens et nou­veaux. Ce­rise sur le gâ­teau, les mu­sées amé­ri­cains et eu­ro­péens re­com­mencent à ache­ter, après dix ans d’aus­té­ri­té post-sub­primes. Der­nier T. rex en date, “Trix” a été ven­du en 2016 au centre de bio­di­ver­si­té Na­tu­ra­lis de Leyde, aux Pays-bas, pour un mon­tant de cinq mil­lions d’eu­ros.

Dans le monde de la pa­léon­to­lo­gie com­mer­ciale, Pe­ter Lar­son est un père fon­da­teur, ce­lui qui, à peine ma­jeur, a

mis le doigt sur le po­ten­tiel mer­can­tile des fos­siles. “Quand j’ai com­men­cé, le bu­si­ness n’exis­tait pas. Seuls quelques types ven­daient des os­se­ments à l’uni­té sur les foires, per­sonne ne pro­po­sait de sque­lette com­plet, ra­conte-t-il. J’ai in­no­vé en pré­sen­tant les fos­siles non plus comme des ob­jets de cu­rio­si­té, mais comme quelque chose de beau, comme des ob­jets d’art.”

Ra­pi­de­ment, il s’im­pose comme le lea­der du mar­ché qu’il a gran­de­ment contri­bué à créer, mais le suc­cès est stop­pé net en 1992, quand le FBI vient sai­sir dans les lo­caux de la BHI le gi­gan­tesque sque­lette de “Sue”, le plus grand ty­ran­no­saure ja­mais dé­cou­vert. Suc­ces­si­ve­ment ac­cu­sé d’avoir vo­lé le fos­sile sur une pro­prié­té fé­dé­rale, puis épin­glé pour une in­frac­tion doua­nière, Pe­ter Lar­son est condam­né à 18 mois de pri­son en 1995. C’est en dé­ten­tion qu’il suit la vente aux en­chères de Sue, en 1997. Ven­du 8,3 mil­lions de dol­lars au mu­sée Field de Chi­ca­go, il reste à ce jour le di­no­saure le plus cher de tous les temps. Pe­ter Lar­son n’en tou­che­ra pas un cen­time, mais l’af­faire connaît un re­ten­tis­se­ment pla­né­taire. “Comme on dit, il n’y a pas de mau­vaise pu­bli­ci­té tant que l’on écrit ton nom cor­rec­te­ment, énonce ce­lui qui clame en­core son in­no­cence. En très peu de

temps, les com­mandes ont af­flué du monde en­tier.” Au­jourd’hui, Pe­ter Lar­son traite prin­ci­pa­le­ment avec des mu­sées, mais ne voit au­cun pro­blème à vendre des fos­siles à de riches in­di­vi­dus. Ses clients in­cluent même plu­sieurs cé­lé­bri­tés, dont Leo­nar­do Dica­prio, chez qui il a per­son­nel­le­ment ins­tal­lé “un fos­sile très, très co­ol”.

“Ni des tra­fi­quants ni des ama­teurs”

Clay­ton Phipps, lui, ne cô­toie pas le grand monde. Au­jourd’hui âgé de 45 ans, cet en­fant du Mon­ta­na a at­tra­pé le vi­rus des di­no­saures il y a 20 ans, quand un cher­cheur de fos­siles est ve­nu frap­per à la porte de ses pa­rents pour de­man­der l’au­to­ri­sa­tion d’ex­plo­rer leur pro­prié­té. Au bout de quelques heures, l’homme re­vient, te­nant dans sa main un os de tri­cé­ra­tops. “Ce mor­ceau

vaut 500 dol­lars”, dit-il au jeune cow-boy fas­ci­né. Après cette ren­contre, chaque fois qu’il n’est pas oc­cu­pé à tra­vailler sur le ranch, Clay­ton Phipps s’en va ex­plo­rer les alen­tours, à la re­cherche de tré­sors à dé­ter­rer. Jus­qu’à ce qu’à l’été 2006,

il fasse la dé­cou­verte de sa vie: pas un, mais deux monstres gi­gan­tesques, en­la­cés. Un cé­ra­top­sien et un thé­ro­pode, en­fouis en­semble au terme du com­bat fé­roce qui leur coû­ta la vie, si ex­cep­tion­nel­le­ment pré­ser­vés que des tis­sus de peau ap­pa­raissent en­core sur leurs os. Clay­ton est per­sua­dé qu’il tient la plus im­por­tante dé­cou­verte pa­léon­to­lo­gique de la dé­cen­nie. “J’étais convain­cu d’avoir entre mes mains le spé­ci­men qui al­lait ré­con­ci­lier les pa­léon­to­lo­gies uni­ver­si­taire et com­mer­ciale,

confie-t-il d’une voix amère. Ces fos­siles étaient trop im­por­tants pour être igno­rés, les scien­ti­fiques al­laient de­voir ad­mettre que nous sommes de vrais pro­fes­sion­nels.” L’ex­ca­va­tion ter­mi­née, Clay­ton se met à contac­ter les mu­sées amé­ri­cains. “Et là, je me suis pris un mur.” Les uns après les autres, ils lui tournent le dos. Cer­tains cher­cheurs ac­cusent Clay­ton d’avoir bâ­clé le tra­vail d’ex­trac­tion, ôtant ain­si toute va­leur scien­ti­fique aux fos­siles. Mal­gré le sou­tien de grands noms de la pa­léon­to­lo­gie, les “Due­ling Di­no­saurs” ne trouvent pas pre­neur. “Je pense que c’est de la ja­lou­sie et de la mal­veillance, s’in­digne-t-il. Ces di­no­saures se­raient la pièce maî­tresse de n’im­porte quelle ins­ti­tu­tion dans le monde.”

Avec le temps, les Due­ling Di­no­saurs en sont ve­nus à sym­bo­li­ser la contro­verse qui op­pose de­puis ses dé­buts la pa­léon­to­lo­gie com­mer­ciale à une par­tie du monde uni­ver­si­taire, et dont l’ac­cu­sa­tion d’in­com­pé­tence n’est qu’une des fa­cettes. “Le fait que les pa­léon­to­logues com­mer­ciaux vendent des spé­ci­mens im­por­tants à des par­ti­cu­liers est notre pre­mier su­jet d’in­quié­tude”,

af­firme P. Da­vid Pol­ly, pré­sident de la So­cie­ty of Ver­te­brate Pa­leon­to­lo­gy. Il re­proche éga­le­ment au dé­ve­lop­pe­ment ré­cent des ventes aux en­chères de pous­ser les prix à la hausse, ren­dant les ac­qui­si­tions tou­jours plus dif­fi­ciles pour les mu­sées. D’autres scien­ti­fiques comme Mark No­rell tiennent ce­pen­dant à sou­li­gner la contri­bu­tion des pa­léon­to­logues com­mer­ciaux à leur champ d’étude. “Ce ne sont ni des tra­fi­quants ni des ama­teurs, et le mar­ché pri­vé n’est pas le trou noir que l’on dé­crit, beau­coup de col­lec­tions par­ti­cu­lières sont mises à la dis­po­si­tion des scien­ti­fiques, af­firme le pré­sident du dé­par­te­ment de pa­léon­to­lo­gie de l’ame­ri­can Mu­seum of Na­tu­ral His­to­ry de New York. “La ma­jo­ri­té d’entre eux sont des gens ul­tra­com­pé­tents, et ils sont même sou­vent meilleurs sur le ter­rain que les uni­ver­si­taires”, com­plète Phi­lip Cur­rie, 69 ans, lé­gende ca­na­dienne de la pa­léon­to­lo­gie et ins­pi­ra­teur du per­son­nage prin­ci­pal de Ju­ras­sic Park. Tous tombent néan­moins d’ac­cord sur le fait que les en­tre­pre­neurs en pa­léon­to­lo­gie font par­tie d’un sys­tème qui crée des in­ci­ta­tions au mar­ché noir. Phi­lip Cur­rie a ain­si pu consta­ter de ses yeux les ra­vages du tra­fic quand, au cours d’une ex­pé­di­tion scien­ti­fique en Mon­go­lie, il a dé­cou­vert des sque­lettes ré­duits en pous­sière par des bra­con­niers que seuls les crânes in­té­res­saient. Plus so­phis­ti­qués, cer­tains cri­mi­nels chi­nois vont jus­qu’à broyer les os­se­ments pour en faire une pâte qu’ils mo­dè­le­ront afin d’en sculp­ter de nou­veaux. Et la con­tre­bande ne concerne pas que l’asie. Plus de 800 cas in­di­vi­duels de vol de fos­siles au­raient été re­cen­sés dans les parcs na­tio­naux amé­ri­cains de­puis 2008, se­lon Vincent San­tuc­ci, pa­léon­to­logue en chef du Na­tio­nal Park Ser­vice. “On conti­nue

d’avoir des vols chaque an­née, confie-t-il. Avec les ventes aux en­chères, les gens ont com­pris qu’un fos­sile pou­vait rap­por­ter des mil­lions.” Clay­ton Phipps sait tout ce­la, mais l’éthique ne paie pas les fac­tures. Rui­né par l’af­faire des Due­ling Di­no­saurs, il est contac­té en 2013 par un cour­tier de Bon­hams, l’une des plus grandes mai­sons de ventes amé­ri­caines, qui lui pro­pose ses ser­vices pour les deux fos­siles. “Cette so­lu­tion ne me plai­sait pas, ça si­gni­fiait qu’ils fi­ni­raient peut-être dans une col­lec­tion pri­vée, mais je n’avais plus le choix, ex­plique-t-il. Il fal­lait que je nour­risse mes en­fants, alors j’ai ac­cep­té.” Es­ti­més entre sept et neuf mil­lions de dol­lars, les Due­ling Di­no­saurs sont mis en vente le 19 no­vembre 2013 à New York. Hé­las pour lui, ils ne trou­ve­ront pas d’ac­qué­reur. À 5,5 mil­lions de dol­lars, la plus haute en­chère n’at­teint pas le prix de ré­serve. Trop chers pour les mu­sées, pas as­sez sen­sa­tion­nels pour les col­lec­tion­neurs pri­vés, les deux di­no­saures sont re­mi­sés dans un em­pla­ce­ment te­nu se­cret, où ils se trouvent en­core au­jourd’hui, à l’abri de l’hu­mi­di­té et des yeux du pu­blic.

L’ef­fet Ju­ras­sic Park

Plu­sieurs ob­ser­va­teurs, à la suite de cette vente avor­tée, se sont em­pres­sés d’af­fir­mer que la “bulle des di­no­saures” avait écla­té. “Il faut ar­rê­ter de dire des conne­ries, c’est tout le contraire”,

contre­dit Da­vid Hers­ko­witz. À 60 ans, ce cour­tier vo­lu­bile aime se pré­sen­ter comme le pré­cur­seur des ventes aux en­chères de di­no­saures aux États-unis, au dé­but des an­nées 90. À l’époque, l’in­dus­trie du fos­sile se can­tonne en­core à d’épi­so­diques ac­qui­si­tions de mu­sées et aux foires in­ter­na­tio­nales comme celle de Tuc­son, dans l’ari­zo­na, la plus im­por­tante de toutes, où Hers­ko­witz re­vend des mor­ceaux d’ambre une cen­taine de dol­lars l’uni­té, jus­qu’à ce qu’en 1993, il en pro­pose à la mai­son Bon­hams, qui or­ga­nise une vente aux en­chères d’ob­jets d’his­toire na­tu­relle à Londres. “Ju­ras­sic Park ve­nait de sor­tir,

les gens ne par­laient que de di­no­saures, se sou­vient-il. La sor­tie du film a tout chan­gé pour nous, c’est l’acte de nais­sance du

mar­ché des fos­siles.” Aux en­chères, son ambre s’ar­rache pour 70 fois le prix de mise en vente. Da­vid Hers­ko­witz com­prend qu’il y a un coup à jouer en pro­po­sant des fos­siles aux en­chères. Riche de ses contacts dans la pa­léon­to­lo­gie com­mer­ciale, il va or­ga­ni­ser les pre­mières ventes de mai­sons aus­si pres­ti­gieuses que Phil­lips, Chait ou He­ri­tage. “Le mar­ché pri­vé est en plein boom, et les ventes aux en­chères ne re­pré­sentent qu’une frac­tion de ce qui se vend”, as­sure-t-il. Bien meilleurs in­di­ca­teurs d’après lui, les foires in­ter­na­tio­nales de Tuc­son et de Den­ver connaissent un suc­cès sans pré­cé­dent. “J’ai beau connaître tous les four­nis­seurs de l’in­dus­trie, la de­mande est tel­le­ment forte que j’ai du mal à m’ap­pro­vi­sion­ner, s’ex­clame-t-il. En ce mo­ment, j’ai deux gros clients qui tue­raient père et mère pour un crâne de di­no­saure car­ni­vore!”

Dif­fi­cile de cer­ner les rai­sons d’un tel en­goue­ment chez les col­lec­tion­neurs. Et pour cause, le nombre po­ten­tiel d’ache­teurs de sque­lettes est si res­treint qu’il suf­fit par­fois d’un seul riche

pas­sion­né pour pro­vo­quer une bulle. “Au dé­but des an­nées 2000, le cheikh qa­ta­ri Saud bin Mo­ham­med Al-tha­ni ache­tait tel­le­ment

de di­no­saures qu’il dri­vait le mar­ché à lui tout seul”, se sou­vient Na­tha­niel “San­dy” Lud­lum, 76 ans, ex­pert et mé­moire vi­vante du sec­teur. Mais la si­tua­tion ac­tuelle est dif­fé­rente, car outre les biens d’ex­cep­tion, c’est l’en­semble du mar­ché qui ex­plose de­puis deux ans, des dents de T. rex à 5 000 eu­ros aux di­plo­do­cus com­plets à un mil­lion, en pas­sant par le “mi­lieu de gamme”, crânes de tri­cé­ra­tops et autres belles pièces à moins de 200 000 eu­ros. D’un bout à l’autre des États-unis, ja­mais au­tant de fos­siles de di­no­saure n’ont été ex­traits, pré­pa­rés et ven­dus à des par­ti­cu­liers. Plus en­core que la re­prise éco­no­mique mon­diale, c’est l’évo­lu­tion du mar­ché de l’art qui est le mo­teur de cet em­bal­le­ment. “Les ob­jets d’his­toire na­tu­relle sont de­ve­nus des élé­ments de de­si­gn ces der­nières an­nées, ex­plique à New York Den­nis Tan­je­loff, di­rec­teur d’as­tro Gal­le­ry, le plus grand ma­ga­sin de gemmes et de fos­siles au monde. Ou­vrez un ma­ga­zine de dé­co­ra­tion, il y a une chance sur deux pour que vous y voyiez un fos­sile trô­ner dans le sa­lon. Les nou­veaux clients

ne sont pas des pas­sion­nés mais des per­sonnes qui cherchent seule­ment quelque chose de na­tu­rel, d’un peu feng shui et sur­tout d’unique pour em­bel­lir leur in­té­rieur.” Avec en bo­nus, dans le cas

des di­no­saures, un fac­teur “co­ol” qui joue à plein. “Mes clients sont des Russes, des Chi­nois et des Eu­ro­péens for­tu­nés qui veulent seule­ment une grosse bes­tiole avec des dents énormes, abonde

Da­vid Hers­ko­witz. Ima­gi­nez quel­qu’un comme Do­nald Trump: pen­sez-vous vrai­ment qu’il ait quoi que ce soit à faire de la va­leur scien­ti­fique d’un gros tas d’os?” Le franc-par­ler en moins, la rhé­to­rique de Claude Aguttes est la même. “Vous pré­fé­rez ça ou un por­trait d’homme en per­ruque du xviie siècle? de­man­dai­til au ma­tin du 2 juin, lors du mon­tage du thé­ro­pode in­con­nu dans la salle des ventes de la tour Eif­fel. Avouez, c’est quand même plus ex­ci­tant qu’une com­mode Louis XV ou qu’un fau­teuil à dos­sier plat!”

Pas sûr que tout ce­la en­chante Ro­nan Al­lain, ins­tal­lé dans son bu­reau char­gé de fos­siles dans la ga­le­rie de pa­léon­to­lo­gie du Jar­din des plantes, à Pa­ris. C’est lui qui a su­per­vi­sé tout l’été l’ex­po­si­tion de Trix, le der­nier ty­ran­no­saure ex­trait par Pe­ter Lar­son, que le Mu­séum d’his­toire na­tu­relle de Pa­ris a em­prun­té au mu­sée Na­tu­ra­lis, moyen­nant un de­mi-mil­lion d’eu­ros. “Chez Black Hills, ils ont une ex­pé­rience im­mense, ils font un tra­vail re­mar­quable, af­firme le cher­cheur, qui dit ne pas

être un op­po­sant fa­rouche à la pa­léon­to­lo­gie com­mer­ciale. Je ne suis pas un ex­tré­miste du pa­tri­moine, je ne vais pas em­pê­cher les gens de faire des col­liers de co­quillages pour leur ma­man. Mais dans les ventes aux en­chères, il se passe des trucs vrai­ment

li­mite...” Ce­la ne fait que dix ans que celles de di­no­saures ont dé­bu­té en France, et il semble que les mai­sons de ventes soient en­core en train d’ap­prendre, à tâ­tons, les règles de ce jeu si peu nor­mé. En mars 2017, la so­cié­té Bi­noche et Gi­quel­lo a ain­si été contrainte d’an­nu­ler la vente à Drouot d’un plé­sio­saure ma­rin es­ti­mé à 450 000 eu­ros, et qui avait été ex­por­té illé­ga­le­ment du Ma­roc. Cette mau­vaise pu­bli­ci­té ne l’a pas em­pê­chée de pro­po­ser en avril 2018 deux nou­veaux fos­siles, un al­lo­saure et un di­plo­do­cus, avec les mêmes ex­perts à la ma­noeuvre. La paire de di­no­saures est par­tie pour 2,8 mil­lions d’eu­ros, bien au-de­là de son es­ti­ma­tion ini­tiale. “Ça fait cher pour du plâtre, tacle Pas­cal Go­de­froit, pa­léon­to­logue à l’ins­ti­tut royal des sciences na­tu­relles de Bel­gique. Dans le jar­gon, c’est ce que l’on ap­pelle un di­no­saure gon­flable: 10% d’os, 90% de plâtre et un mil­lion de

dol­lars. Vous me par­don­ne­rez l’ex­pres­sion, mais l’ache­teur de ces deux di­no­saures s’est fait en­cu­ler à sec.” Il faut dire que Pas­cal Go­de­froit a une dent contre les en­chères. Plu­sieurs mois avant la vente spec­ta­cu­laire du 4 juin sur la tour Eif­fel, c’est à lui qu’un in­ter­mé­diaire en charge de la pré­pa­ra­tion des fos­siles a confié le “thé­ro­pode in­con­nu” afin qu’il en fasse

une étude aus­si com­plète que pos­sible. “Je ne l’au­rais pas faite si j’avais su que ce di­no­saure al­lait être ven­du aux en­chères,

af­firme-t-il au­jourd’hui. Aguttes a pré­sen­té ce thé­ro­pode comme une ‘es­pèce in­con­nue’ pour faire mon­ter les prix, mais rien ne per­met de dire avec cer­ti­tude que c’est une nou­velle es­pèce, on ne m’a pas lais­sé étu­dier le fos­sile suf­fi­sam­ment long­temps pour l’éta­blir!” “Ce sont ces cour­tiers et ces soi-di­sant ex­perts qui posent le plus gros pro­blème”, af­firme Ro­nan Al­lain, qui dé­nonce dans les ventes aux en­chères un sys­tème où tous ont in­té­rêt, du fait de leurs com­mis­sions, à voir s’en­vo­ler les prix. De son cô­té, Éric Mi­cke­ler, l’ex­pert de la vente, ad­met à de­mi-mot que le ca­rac­tère in­con­nu du di­no­saure n’a ja­mais été vrai­ment dé­mon­tré. Mais il s’in­surge mal­gré tout contre le conser­va­tisme “sclé­ro­sé” des pa­léon­to­logues fran­çais. “Il n’y a rien à faire, ils n’ont ja­mais ac­cep­té que ce mar­ché existe en France”, ré­pond-il à ceux qui mettent en doute sa ca­pa­ci­té d’ex­per­tise. Pré­cur­seur des ventes de fos­siles aux en­chères en France, Éric Mi­cke­ler est en ef­fet consul­té pour ses connais­sances par les plus grandes mai­sons de ventes de­puis 2008. Comme lui, nombre d’ex­perts du mar­ché de l’art sont des au­to­di­dactes éru­dits. Mais peut-on vrai­ment ex­per­ti­ser un di­no­saure comme un vase an­cien? Éric Mi­cke­ler a beau main­te­nir qu’il est com­pé­tent, ses longues an­nées d’ex­per­tise n’ef­facent pas, aux yeux des scien­ti­fiques, le fait que son seul di­plôme soit un BTS. “Ils peuvent pré­sen­ter ce di­no­saure comme ils veulent, per­sonne n’a vrai­ment fait

d’ex­per­tise, as­sène Pas­cal Go­de­froit. C’est sû­re­ment juste un

al­lo­saure, je vous en trouve un pour 500 000 eu­ros.” C’était il y a quelques mois. Ce n’est dé­jà plus vrai. Le 21 no­vembre, à l’hô­tel des ventes pa­ri­sien d’art­cu­rial, où deux sque­lettes étaient mis en vente, les en­chères ont at­teint 580 000 eu­ros pour un al­lo­saure et 480 000 eu­ros pour un camp­to­saure. Ju­geant les mon­tants trop faibles, le ven­deur a re­fu­sé de les lais­ser par­tir. Moins d’un an plus tôt, à Los An­geles, le même camp­to­saure avait dé­jà été pro­po­sé par la mai­son Bon­hams pour la moi­tié de ce prix. Per­sonne n’en avait vou­lu.

“Je ne suis pas un ex­tré­miste du pa­tri­moine mais dans les ventes, il se passe des trucs vrai­ment li­mite” Ro­nan Al­lain, du Mu­séum d’his­toire na­tu­relle de Pa­ris

Le “thé­ro­pode in­con­nu”, ex­po­sé à la tour Eif­fel, le 4 juin 2018.

Claude Aguttes di­rige la vente du “thé­ro­pode in­con­nu” sur la tour Eif­fel, le 4 juin 2018.

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