Jor­dan Pe­ter­son, le mal al­pha

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR EM­MA­NUELLE ANDREANI ET HÉ­LÈNE COU­TARD, À MAN­CHES­TER

Aux États-unis, en An­gle­terre et ailleurs dans le monde an­glo-saxon, c’est une vé­ri­table icône mé­dia­tique. Pro­fon­dé­ment conser­va­teur, vo­lon­tiers sexiste, as­su­ré­ment élo­quent, le Ca­na­dien Jor­dan Pe­ter­son veut re­mettre les hommes dans le droit che­min. Rien que ça.

En France, peu le connaissent. Mais aux États-unis, en An­gle­terre et ailleurs dans le monde an­glo-saxon, il est une icône mé­dia­tique et un pen­seur adu­lé. Pro­fon­dé­ment conser­va­teur, vo­lon­tiers sexiste, as­su­ré­ment élo­quent, le Ca­na­dien Jor­dan Pe­ter­son veut re­mettre les hommes dans le droit che­min. Et tant pis si ce­la dé­plaˆıtî aux “bien-pen­sants”.

Ils ont 20, 30 ans, les traits en­core en­gour­dis par l’ado­les­cence mais l’air d’avoir dé­jà été abî­més par la vie. À la fin de la confé­rence, ils ont for­mé une file in­dienne, qui longe la scène et re­monte le long des ran­gées de sièges en ve­lours bor­deaux. Passe VIP bien en vue, ils ont été au­to­ri­sés à res­ter tan­dis que la foule –plus de 2 100 per­sonnes– était drai­née par les vi­giles vers les sor­ties du théâtre. Sam est là, ra­sé de frais, en­di­man­ché dans un cos­tume trois pièces, sa cra­vate rouge sa­ti­née par­fai­te­ment nouée. Il ra­conte qu’il a “beau­coup ai­mé le show”, même s’il n’a “pas tout com­pris: sur You­tube, on peut mettre pause et rem­bo­bi­ner, là ça al­lait un

peu vite”. Les épaules droites, les che­veux pei­gnés sur le cô­té, il ne dé­croche pas les yeux de la scène: bien­tôt, Jor­dan Pe­ter­son va ap­pa­raître, à nou­veau. Il va pou­voir lui ser­rer la main, se faire prendre en pho­to avec lui. C’est pour ça qu’ils sont tous là. Cette op­tion VIP leur a coû­té 185 pounds (208 eu­ros), prix du billet in­clus. Un bon deal, à les en­tendre ; Pe­ter­son a “chan­gé

[leur] vie”. Dans la queue, la phrase re­vient sans cesse, ac­cueillie à chaque fois par des ho­che­ments de têtes so­len­nels. Le brou­ha­ha se dis­sipe. Il est là, sur la scène. Il s’avance vers ses fans, in­vite le pre­mier d’entre eux à s’ap­pro­cher, échange quelques mots, sou­rit et prend la pose avec lui pour le pho­to­graphe. Quelques se­condes, puis au sui­vant. Il est bien­tôt 23h et, en tout, ils sont près d’une cen­taine. Sam vient de pas­ser, ses yeux brillent, il tente une vanne pour conte­nir son émo­tion: Je ne vais plus ja­mais me la­ver la main

qu’il a tou­chée!” Un homme pleure en des­cen­dant les marches, un autre tremble, doit se re­prendre pour ne pas dé­grin­go­ler, il semble près de s’éva­nouir.

Tan­dis qu’une pluie triste et froide s’abat sur Man­ches­ter, eux quit­te­ront l’apol­lo Thea­ter le coeur gon­flé de joie. Dans le pas­sé, la salle my­thique a ac­cueilli les Rol­ling Stones, AC/DC, ou Oa­sis. Ce soir, c’est un pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie ca­na­dien de­ve­nu cé­lèbre sur You­tube qui a élec­tri­sé la foule. Le len­de­main, il se­ra à Ox­ford, puis à Glas­gow, Édim­bourg, Am­ster­dam, Cam­bridge, Hel­sin­ki, Stock­holm… Par­tout, des salles de 2 000, 3 000, 5 000 places. À chaque fois combles. “En tout, on a fait 88 villes. Et il a fal­lu ajou­ter des dates en Scan­di­na­vie”,

se ré­jouit John O’connell, le tour ma­na­ger. Un jour, une ville, ou presque, ain­si va la vie de Jor­dan Pe­ter­son de­puis le dé­but de sa tour­née pla­né­taire, qui a dé­mar­ré en Amé­rique du Nord. Le phé­no­mène est in­édit. Les chiffres étour­dis­sants. Son livre,

12 règles pour une vie, qui vient d’être pu­blié en France (Mi­chel La­fon), s’est écou­lé à 2,2 mil­lions d’exem­plaires dans le monde. À ce jour, ses vi­déos ont fait plus de 40 mil­lions de vues sur You­tube, où il compte 1,58 mil­lion d’abon­nés. Que leur dit Jor­dan Pe­ter­son? Il leur parle du chaos qui règne dans le monde, il s’at­taque à tous ces dé­fen­seurs du “po­li­ti­que­ment cor­rect” qui vou­draient anéan­tir la li­ber­té d’ex­pres­sion au nom des dé­fenses des mi­no­ri­tés. Il les in­vite à re­lire la Bible, à se mé­fier du

“mar­xisme cultu­rel” qui au­rait en­va­hi l’uni­ver­si­té. Il les ex­horte à se re­prendre en main. Il dé­monte les men­songes des

“gau­chistes” et des “fé­mi­nistes ra­di­cales”. Il in­siste sur les dif­fé­rences bio­lo­giques entre hommes et femmes, leur parle de

bon sens: les hié­rar­chies n’existent pas pour rien de­puis des mil­liers d’an­nées! Son dis­cours conser­va­teur se dé­cline, dans son livre, sous la forme de douze règles de vie, qui sont au­tant de cha­pitres: “te­nez­vous droit, les épaules en ar­rière” (pour ap­pa­raître plus fort et en­voyer le bon si­gnal aux autres, en ré­su­mé) ou “ne dé­ran­gez pas les en­fants quand ils font du ska­te­board” (ils doivent ap­prendre à tom­ber et à se re­le­ver), le tout ap­puyé par des ci­ta­tions du Nou­veau Tes­ta­ment, de Freud, de Carl Jung et de longues théo­ries scien­ti­fiques sur la vie des ho­mards et des chim­pan­zés. On l’aime au­tant qu’on le dé­teste. Pour ses dé­trac­teurs, son dis­cours n’est qu’un dan­ge­reux cha­ra­bia: ils pointent sa po­pu­la­ri­té par­mi les mas­cu­li­nistes an­ti­fé­mi­nistes et sa proxi­mi­té avec l’alt-right nord-amé­ri­caine. Lui se dé­fend d’ap­par­te­nir à une quel­conque mou­vance po­li­tique. Et vit son suc­cès avec une évi­dente sa­tis­fac­tion.

Comme le lea­der d’une secte

À Man­ches­ter, il a dé­bar­qué dans sa loge une de­mi-heure avant le dé­but de sa confé­rence, par­fai­te­ment dé­ten­du. A as­sis sa longue sil­houette, san­glée dans un élé­gant com­plet-ves­ton gris, sur le ca­na­pé. Puis a par­lé, le re­gard lui­sant d’in­ten­si­té, sa voix na­tu­rel­le­ment haut per­chée pous­sée dans les ai­gus par l’émo­tion de ces jeunes qui l’in­ter­pellent par­tout dans le monde, des di­zaines de fois par jour, à l’aé­ro­port, au res­tau­rant, dans la rue, pour lui dire à quel point il a “chan­gé [leur] vie”. “Ils sont tel­le­ment po­lis et tel­le­ment con­tents de pou­voir me par­ler! À chaque

fois, je me dis: ‘Et voi­là, une per­sonne de plus qui a été re­mise sur le bon che­min.’” Quand on évoque la po­li­tique, ses deux gros sour­cils se froncent un peu. Les po­lé­miques, dit-il, sont “in­évi­tables”: “Je suis for­te­ment op­po­sé à la gauche ra­di­cale. Je pense que le com­mu­nisme est une doc­trine ab­so­lu­ment ré­pré­hen­sible. Et si vous êtes un op­po­sant à cette idéo­lo­gie,

“J’ai no­té un pro­blème psy­cho­lo­gique qui fait des ra­vages: les hommes, les gar­çons, ne sont pas en­cou­ra­gés comme il le fau­drait” Jor­dan Pe­ter­son

alors où-êtes vous? Eh bien vous pour­riez être n’im­porte où. Et donc la droite ra­di­cale est ra­vie de s’ima­gi­ner que vous êtes dans son camp et saute en l’air. Tan­dis que la gauche ra­di­cale est ra­vie parce que c’est une bonne fa­çon de vous dis­cré­di­ter. Ce n’est

pas cor­rect.” Pour­tant, sur scène, le ton était as­sez clair. C’est Dave Ru­bin, un jour­na­liste you­tu­beur amé­ri­cain in­ven­teur de l’ap­pel­la­tion “gauche ré­gres­siste”, qui chauf­fait la salle. Il a com­men­cé par ci­ter des fi­gures pro-trump. A ra­con­té qu’un jour, un spec­ta­teur a twee­té ce­ci: “C’est dingue d’être dans une salle rem­plie de mil­liers de per­sonnes at­ten­dant de voir Jor­dan Pe­ter­son, quand dans la vie de tous les jours, j’agis comme un agent se­cret et que je marche sur la pointe des pieds dès que je men­tionne son seul nom.” En­fin, Ru­bin a par­lé de “ré­vo­lu­tion”. “Quand elles ar­rivent, elles sont gé­né­ra­le­ment san­glantes,

a-t-il vo­ci­fé­ré dans le mi­cro. Mais si on mène celle-ci cor­rec­te­ment, ça se­ra une ré­vo­lu­tion des idées, et tout ce­la grâce au mec qui est au coeur de ces idées justes. Faites du bruit pour Jor­dan Pe­ter­son!” Ce soir-là, tout y est pas­sé. Pe­ter­son a dé­bi­té à un rythme ef­fré­né ses thèmes de pré­di­lec­tion, s’est in­di­gné de “la crise de confiance que tra­verse l’oc­ci­dent, qui pour­rait dé­sta­bi­li­ser ce que nous avons réus­si à pro­duire, et ce­la uni­que­ment à cause de l’ac­tion d’une très pe­tite mi­no­ri­té de gens”. Dans son vi­seur, les “SJW”, pour so­cial jus­tice war­riors: les “com­bat­tants de la jus­tice so­ciale”, “aveu­glés” par la bien-pen­sance col­lec­tive. Or, pour sau­ver la so­cié­té oc­ci­den­tale, il faut sau­ver ceux qui, d’après lui, en sont le socle: les hommes. Ils vont mal, ana­lyse-t-il: “J’ai no­té un pro­blème psy­cho­lo­gique qui fait des ra­vages: les hommes, les gar­çons, ne sont pas en­cou­ra­gés comme il le fau­drait. Notre culture a dé­ve­lop­pé une forme de scep­ti­cisme à pro­pos des am­bi­tions et des com­pé­tences des hommes. Si vous êtes quel­qu’un qui ‘pense comme il faut’, vous de­vez pen­ser que la culture oc­ci­den­tale est une ty­ran­nie pa­triar­cale. Quand les hommes s’af­firment, vous voyez alors ce­la comme

une ca­rac­té­ris­tique de cette ty­ran­nie. Là est

la vraie ty­ran­nie.” Lo­gi­que­ment, la plu­part de ses adeptes sont des hommes. Sur scène, Pe­ter­son leur conseille de s’af­fir­mer, de de­ve­nir “des hommes sur qui l’on peut comp­ter” et de ne pas se mor­fondre sur

de sombres fo­rums. “Les gens avaient un énorme be­soin d’en­tendre ce dis­cours,

po­se­ra-t-il plus tard, dans sa loge. C’est im­por­tant car le vrai sens de la vie se trouve une fois que l’on adopte une pos­ture de res­pon­sa­bi­li­té. Sans ça, les gens sont per­dus dans le plai­sir im­pul­sif et im­mé­diat. Sur le long terme, ça ne leur ap­porte au­cune fon­da­tion so­lide.” Pour­quoi fau­drait-il aux mil­le­nials mas­cu­lins des “fon­da­tions

so­lides”? “Parce qu’il va se pas­ser des choses dures au cours de votre vie, qui vont vous écla­ter à la fi­gure et vous frap­pe­ront très fort. Alors, vous avez in­té­rêt à être prêt.” Cette vi­sion du monde sombre et fa­ta­liste est gui­dée par une ob­ses­sion: le to­ta­li­ta­risme, qui re­vient sans cesse dans le dis­cours de Jor­dan Pe­ter­son –“Les cul­tures to­ta­li­taires émergent quand les gens ab­diquent leur res­pon­sa­bi­li­té in­di­vi­duelle. J’es­saie de pré­ve­nir ça”, dit-il. Il la cultive de­puis l’ado­les­cence. Né en 1962 dans une ville de la ré­gion de l’al­ber­ta, au Ca­na­da, Pe­ter­son com­mence sans sur­prise à lire George Or­well, Al­dous Hux­ley et Alexandre Sol­je­nit­syne à 13 ans. Il est ob­nu­bi­lé par la guerre froide, fait des

“cau­che­mars de des­truc­tion nu­cléaire”, qui ne le quit­te­ront ja­mais vrai­ment. À 18 ans, dé­jà dé­çu du Nou­veau Par­ti dé­mo­cra­tique ca­na­dien (le plus à gauche du Ca­na­da), il entre à la fac, où il s’ins­crit en sciences po­li­tiques et lit­té­ra­ture an­glaise. Mais là non plus, les cours ne sont pas à la hau­teur de ses es­pé­rances. “On nous ap­pre­nait que l’in­té­rêt éco­no­mique est la seule chose qui compte pour les êtres hu­mains. Ce n’était pas du tout évident pour moi”, ra­conte-t-il au jour­nal ca­na­dien C2C. Pour lui, la guerre froide n’est pas mo­ti­vée par des in­té­rêts éco­no­miques, mais par des consi­dé­ra­tions hu­maines et psy­cho­lo­giques. Il se di­rige donc vers

l’étude de la psy­cho­lo­gie, ap­pro­fon­dit son in­té­rêt pour les gé­no­cides et les ré­gimes to­ta­li­taires, se pas­sionne pour la psy­cho­lo­gie des croyances. En 1992, il de­vient pro­fes­seur et s’en­vole l’an­née d’après pour Har­vard. Il y en­sei­gne­ra pen­dant six ans. Au­jourd’hui en­core, son nom ap­pa­raît dans plus de 8 000 textes aca­dé­miques. En pa­ral­lèle, il écrit, trois heures par jour pen­dant treize ans, s’ef­for­çant de dé­cor­ti­quer la fa­çon dont “les gens forment leurs croyances” et les his­toires que cer­tains se ra­content pour jus­ti­fier les pires hor­reurs. Ce­la donne en 1999 son pre­mier livre, sou­vent ju­gé illi­sible, Maps of Mea­ning. Pe­ter­son s’ins­talle alors à To­ron­to et ob­tient un poste à l’uni­ver­si­té. C’est là qu’il ren­contre Ber­nard Schiff, pro­fes­seur dans le même dé­par­te­ment. Si ses col­lègues du co­mi­té de re­cru­te­ment sont scep­tiques, lui est fas­ci­né par Pe­ter­son et in­siste pour que l’uni­ver­si­té l’en­gage. Il le trouve “in­tel­lec­tuel­le­ment flam­boyant, dif­fé­rent, confiant, un peu ar­ro­gant”, et pense qu’il peut ame­ner “une nou­velle éner­gie et des nou­velles idées”, écri­vait-il il y a quelques mois dans une tri­bune pour The Star. Au­jourd’hui, Schiff n’a pas chan­gé d’avis: “Il était dé­jà très in­tense et pas conven­tion­nel. Il était un peu le même qu’au­jourd’hui, mais il avait

beau­coup moins de co­lère en lui…” S’il le connaît bien, c’est que leurs deux fa­milles ont vé­cu en­semble pen­dant cinq mois lorsque la mai­son des Pe­ter­son était en tra­vaux. “J’ai vu un homme gen­til, at­ten­tif et gé­né­reux avec sa fa­mille. Mais il s’est avé­ré être plus ex­cen­trique que je ne le croyais à l’uni­ver­si­té. Il re­fu­sait par prin­cipe que son tra­vail soit re­lu par le co­mi­té d’éthique de la fac. Il in­sis­tait pour dire que seul lui avait le pou­voir de dé­ci­der si ses re­cherches étaient éthiques ou non.” In­quié­té par cette at­ti­tude et in­tri­gué par les com­men­taires d’un étu­diant, Schiff dé­cide d’as­sis­ter à

l’un de ses cours. “Il dé­mar­rait à 9h et, pour­tant, tous les étu­diants étaient là, bien ré­veillés et at­ten­tifs, se sou­vient le

pro­fes­seur. Il les te­nait tous dans sa main, il était cap­ti­vant, il y avait quelque chose de presque re­li­gieux. Mais il se conten­tait de par­ler de ses idées, de les mé­lan­ger pour en faire des his­toires qui étaient dé­li­vrées et ac­cep­tées comme des vé­ri­tés. Mais rien n’était ap­puyé par des preuves scien­ti­fiques.” Il sou­pire, ra­conte comment il a alors ten­té de le faire re­mar­quer gen­ti­ment à son ami. Qui, en re­tour, n’a rien chan­gé. En­cou­ra­gé par son suc­cès au­près des élèves –qui lui disent dé­jà, dans leurs

“Il se rap­proche d’une rock star, dé­gui­sée en in­tel­lec­tuel pu­blic, dans une robe de pré­di­ca­teur évan­gé­lique. Sa chaîne You­tube est de­ve­nue son église” Ber­nard Schiff, un an­cien col­lègue

ap­pré­cia­tions, qu’il a “chan­gé [leur] vie”–, Pe­ter­son com­mence, en 2013, à pos­ter des vi­déos sur You­tube. Ses cours à Har­vard, des sé­quences d’ex­pli­ca­tion de Maps of Mea­ning, une sé­rie sur “la tra­gé­die contre le mal”, une autre sur la Bible (son “In­tro­duc­tion au Concept de Dieu”, une heure et qua­rante mi­nutes de bande, compte ac­tuel­le­ment plus de trois mil­lions de vues), puis sa “théo­rie de la per­son­na­li­té”, en 22 par­ties. Mais ce n’est qu’en 2016, quand il poste des vi­déos contre le “po­li­ti­que­ment cor­rect”, dans les­quelles il at­taque le pro­jet de loi C-16 sur les dis­cri­mi­na­tions contre les per­sonnes trans­genres, que le nombre de vues dé­colle. Il y af­firme qu’il re­fu­se­ra de se faire im­po­ser l’usage de pro­noms neutres. Scan­dale. Sa pa­role quitte l’es­pace confi­né et pri­vi­lé­gié de l’uni­ver­si­té, il part à la conquête du monde, en­dosse le cos­tume de sau­veur de l’hu­ma­ni­té. “Il a tou­jours

rê­vé de sau­ver le monde”, sou­rit son ami Wil Cun­nin­gham, qui exerce comme prof de psy­cho­lo­gie et a long­temps par­ta­gé son bu­reau avec lui –de­puis son dé­part,

Pe­ter­son l’a char­gé du gar­dien­nage de ses plantes. Ré­cem­ment, Cun­nin­gham s’est re­pas­sé quelques vi­déos de son an­cien

col­lègue. “Au fur et à me­sure, on peut le voir de­ve­nir cette fi­gure évan­gé­lique, chan­ger de ton. Toute la contro­verse de 2016 lui a per­mis de faire ce qu’il avait tou­jours vou­lu faire: quand tu es prof de psy­cho­lo­gie, tu n’as pas la pos­si­bi­li­té d’avoir une telle por­tée…” Ber­nard Schiff confirme: “Il y a en­vi­ron dix ans, Jor­dan m’a dit qu’il vou­lait ache­ter une église. À l’époque, c’était la mode de ré­amé­na­ger des églises à To­ron­to, je pen­sais que c’était ce qu’il vou­lait dire. Mais non. Il vou­lait une pa­roisse dans la­quelle prê­cher. Au­jourd’hui, il est quelque chose qui se rap­proche d’une rock star, dé­gui­sée en in­tel­lec­tuel pu­blic, dans une robe de pré­di­ca­teur évan­gé­lique. Sa chaîne You­tube est de­ve­nue son église.” Schiff se rap­pelle en­core la der­nière conver­sa­tion qu’il a eue avec son an­cien ami. C’était quelques mois après son buzz de 2016. Il lui avait ex­pri­mé son opi­nion “sur son hy­po­cri­sie et son manque de ri­gueur in­tel­lec­tuelle”.

Conci­liant mais dé­ter­mi­né, Pe­ter­son lui

avait alors ré­pon­du: “Tu ne com­prends pas. Je suis prêt à tout perdre, ma mai­son, mon bou­lot, parce que j’y crois. Ber­nie, Tam­my

(sa femme, ndlr) a fait un rêve et ses rêves sont par­fois pré­mo­ni­toires. Elle a rê­vé qu’il était cinq mi­nutes avant mi­nuit.” C’est à dire: bien­tôt, tout va s’ef­fon­drer. Bien­tôt, il se­ra trop tard. “Il en est convain­cu: nous sommes au bord du chaos. Il est le pro­phète, il se­ra le mar­tyr. Notre sau­veur.”

Très vite, cette nou­velle pos­ture lui vaut des en­ne­mis. Ses rap­ports avec la fac se tendent. Fin 2016, dans deux lettres, profs et di­ri­geants lui re­prochent de heur­ter la sen­si­bi­li­té des élèves avec ses dé­cla­ra­tions ex­ces­si­ve­ment po­lé­miques. En mars 2017, l’uni­ver­si­té re­fuse de lui re­nou­ve­ler sa bourse de re­cherche. Pe­ter­son y voit une fa­çon de le faire taire. Quelques mois plus tard, il prend un congé sans solde, se mé­dia­tise en vic­time, de­vient un hé­ros du “par­ler vrai”, dans un monde où l’on

ne peut plus rien dire. Une le­vée de fonds est alors or­ga­ni­sée par le site The Re­bel Me­dia, proche de l’alt-right, lui per­met­tant d’en­gran­ger 192 000 dol­lars ca­na­diens (129 000 eu­ros). Puis les po­lé­miques s’en­chaînent, do­pant à chaque fois le nombre de ses adeptes. En jan­vier 2018, le pro­fes­seur-gou­rou prend en­core une autre di­men­sion. In­ter­ro­gé par une chaîne de té­lé bri­tan­nique sur la ques­tion de l’écart sa­la­rial entre les femmes et les hommes, Pe­ter­son nie que ce phé­no­mène est dû à des dis­cri­mi­na­tions et ré­pond avec un tel aplomb que son in­ter­lo­cu­trice reste lit­té­ra­le­ment bouche bée pen­dant

“Le chaos, c’est ma­ter, l’ori­gine, la source, la mère”, écrit-il, alors que les deux termes n’ont rien à voir

de longues se­condes. La sé­quence fait le tour du monde –elle to­ta­lise au­jourd’hui douze mil­lions de vues– et la jour­na­liste, ri­di­cu­li­sée, se­ra har­ce­lée sur les ré­seaux so­ciaux.

Une pen­sée trop com­plexe? Ou trop sim­pliste?

C’est la marque de fa­brique de Pe­ter­son: pré­sen­ter comme des vé­ri­tés ab­so­lues des idées pour­tant tout à fait dis­cu­tables. Ain­si de son livre 12 règles pour une vie, ar­ti­cu­lé au­tour d’une théo­rie ins­pi­rée de la phi­lo­so­phie chi­noise du yin et du yang, et qui peut se ré­su­mer ain­si: le monde est ti­raillé entre deux forces, le chaos et l’ordre. Ce der­nier est “as­so­cié de ma­nière sym­bo­lique à la mas­cu­li­ni­té”, ce que l’au­teur ex­plique par le fait que “la struc­ture hié­rar­chique pri­maire de la so­cié­té hu­maine (soit) mas­cu­line”, comme pour les “chim­pan­zés”. “Les hommes sont et ont été les bâ­tis­seurs de villes” jus­ti­fie-t-il en­core, ou “l’ordre, c’est Dieu le père”. Le chaos, ex­plique-t-il en­suite, est en re­vanche fé­mi­nin: “Le chaos, c’est

ma­ter, l’ori­gine, la source, la mère”, écrit-il, alors que les deux termes n’ont en réa­li­té rien à voir éty­mo­lo­gi­que­ment. Puis, sans tran­si­tion: “Le chaos, l’éter­nel fé­mi­nin, est éga­le­ment la force dé­vas­ta­trice de la sé­lec­tion sexuelle. Les femmes sont sé­lec­tives, contrai­re­ment aux fe­melles chim­pan­zés (…). La plu­part des hommes ne cor­res­pondent pas à leurs idéaux. C’est pour cette rai­son que sur les sites de ren­contres, 85% des hommes ne sont pas, ou peu, consi­dé­rés comme at­ti­rants.” Son ami Wil Cun­nin­gham hoche la tête: “En gé­né­ral, les psys sont mau­vais quand ils parlent de pro­ba­bi­li­tés. En gros, si les chiffres, c’est ‘52% des femmes ont plu­tôt ten­dance à faire ça –et donc 48% font autre chose’, dans la bouche des psys, ça de­vient: ‘La ma­jo­ri­té a ten­dance à.’ Et dans la bouche de Jor­dan, ça de­vient: ‘Toutes les femmes font ça.’”

Est-ce le signe d’une pen­sée trop com­plexe? Ou une fa­çon de mas­quer le fond? Pe­ter­son em­ploie beau­coup de mots éru­dits, qui per­mettent à ses fans de se sen­tir “plus in­tel­li­gents” mais qui ne sont pas tou­jours très clairs, à l’écrit comme à l’oral. En mai 2018, in­ter­ro­gé par une jour­na­liste du New York Times au su­jet de l’at­taque au van de To­ron­to (dix morts, dont huit femmes) com­mise par un In­cel, un “cé­li­ba­taire in­vo­lon­taire”, quelques

se­maines plus tôt, le pro­fes­seur ré­pond: “Il était fâ­ché contre Dieu parce que les femmes le re­je­taient. Le re­mède contre ce­la,

c’est la mo­no­ga­mie im­po­sée.” Les pro­pos sus­citent un tol­lé: Pe­ter­son vou­lait-il dire qu’il fal­lait, en quelque sorte, obli­ger les femmes à cou­cher avec des hommes seuls? Sur les fo­rums mas­cu­li­nistes, c’est ain­si que la phrase a été in­ter­pré­tée. Chez ses op­po­sants aus­si. “Mais pas du

tout! bon­dit au­jourd’hui Jor­dan Pe­ter­son, l’air pas­sa­ble­ment ex­cé­dé. Cette his­toire, c’était vrai­ment… Oh mon dieu! J’étais juste en train de for­mu­ler ce que l’on pour­rait ap­pe­ler une ob­ser­va­tion an­thro­po­lo­gique

cou­rante.” En gros, ex­plique-t-il, la mo­no­ga­mie im­po­sée, c’est le ma­riage.

Puis: “Ce­la fait par­tie de la struc­ture nor­ma­tive de la culture. En l’ab­sence de cette norme so­ciale, il y a une bas­cule vers la po­ly­ga­mie”, éla­bore-t-il. “Mais en­fin, s’il par­lait de ma­riage, pour­quoi ne pas l’avoir dit sim­ple­ment?” s’agace de son cô­té Wil Cun­nin­gham. Qui, comme beau­coup, s’in­ter­roge: et s’il le fai­sait ex­près? Pe­ter­son est pas­sé maître dans l’art de mo­né­ti­ser la po­lé­mique. Il trouve ça “su­per­drôle”, il ne peut “pas [s’]en

em­pê­cher”, mais il le “di[t] quand même”: “J’ai trou­vé le moyen de ga­gner de l’ar­gent

grâce aux so­cial jus­tice war­riors”. Sau­veur de l’oc­ci­dent, oui, mais pas bé­né­vole. “S’ils m’in­vitent à par­ler dans une confé­rence, alors les gens m’en­tendent et ils vont en­suite faire des dons sur ma page Pa­treon,

ex­pli­quait-il dans le pod­cast The Joe Ro­gan Ex­pe­rience. Et s’ils veulent m’em­pê­cher de m’ex­pri­mer… alors je poste mes vi­déos sur You­tube, et là, je re­çois en­core plus

d’ar­gent!” Sa page Pa­treon, une pla­te­forme de fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif créée au dé­part pour les ar­tistes à la re­cherche de mé­cènes, compte 8 893 abon­nés. Cha­cun d’eux peut s’of­frir un pa­ckage de son choix. Pour 20 dol­lars par mois, le Dr Pe­ter­son pro­pose une ins­crip­tion à son site Self Au­tho­ring, un pro­gramme de cours en ligne qui en­cou­rage à écrire afin de mieux se connaître. Pour 500 dol­lars par mois, l’ins­crip­tion est va­lable pour deux et donne droit à une séance men­suelle de ques­tions-ré­ponses en di­rect sur You­tube. Le Guar­dian a es­ti­mé les re­ve­nus de Pe­ter­son sur Pa­treon à en­vi­ron 80 000 dol­lars par mois (un peu plus de 70 000 eu­ros) de­puis le prin­temps 2018. Une co­quette somme que Pe­ter­son jus­ti­fie d’abord par son ar­rêt de tra­vail. “Je ne pense

pas qu’il veuille re­ve­nir à la fac, ré­flé­chit

Ber­nard Schiff. Avec cet ar­gent, il n’en a pas be­soin. À un mo­ment don­né, la fac ar­rê­te­ra sû­re­ment de lui ac­cor­der des congés et il de­vra la quit­ter of­fi­ciel­le­ment. Et il s’en ser­vi­ra pro­ba­ble­ment pour se vic­ti­mi­ser.” Ce qui lui rap­por­te­rait en­core da­van­tage.

Il est bien­tôt mi­nuit à Man­ches­ter, mais dans le théâtre, ils n’ont pas bou­gé. Ag­glu­ti­nés au­tour de Pe­ter­son, as­sis en tailleur au bord de la scène. Le der­nier épi­sode de la soi­rée (après les pho­tos) se dé­roule dans une am­biance in­ti­miste, où cha­cun veut po­ser une der­nière ques­tion avant que le gou­rou ne dis­pa­raisse dans d’autres villes, pour ré­pondre à d’autres jeunes en plein doute. Un par­ti­ci­pant lui de­mande ce qu’il pense de L’UE. “Trop grand”, ré­pond-il. Un autre, l’air in­quiet: “Doit-on res­ter vivre en An­gle­terre sous un gou­ver­ne­ment li­bé­ral?” Pe­ter­son: “Il n’y a pas qu’une seule so­lu­tion à un

pro­blème.” Le pu­blic hoche la tête, cer­tains gri­bouillent des notes. Alors que les lu­mières de l’apol­lo Thea­ter s’éteignent, une énième main se lève. La ques­tion porte sur le QI, une no­tion qui les pré­oc­cupe tous beau­coup. Et pour cause, Pe­ter­son a l’ha­bi­tude de ré­pé­ter que le QI est “le

meilleur pré­dic­teur de réus­site”. Ce soir-là, il ne se fait guère ras­su­rant, et part dans le long ré­cit d’un an­cien pa­tient dont le QI très faible sem­blait l’em­pê­cher de

“prendre sa vie en main”. Les vi­sages se ferment. Pour­tant, tous pour­ront bien­tôt être ras­su­rés: après les suc­cès des pack Self Au­tho­ring (29,99 dol­lars) et Un­ders­tand My­self (9,99 dol­lars), Pe­ter­son an­non­çait au dé­but de l’an­née la créa­tion pro­chaine d’un test de QI dis­po­nible sur son site. Le prix n’a pas en­core été an­non­cé.

Jor­dan Pe­ter­son chez lui, à To­ron­to, en mai 2018.

La file d’at­tente pour une confé­rence de Jor­dan Pe­ter­son à To­ron­to, le 3 mai 2018.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.