Tan­zi­ban Rh­pa­so­dy

Society (France) - - REPORTAGE - PAR VINCENT RIOU, À ZANZIBAR / PHO­TOS: RE­NAUD BOUCHEZ POUR

Alors que le car­ton com­mer­cial du bio­pic Bo­he­mian Rhap­so­dy confirme que, 27 ans après sa mort, Fred­die Mer­cu­ry ap­par­tient bien au pa­tri­moine mon­dial, l’ombre de l’ar­tiste plane tou­jours sur son quar­tier de nais­sance, Stone Town, à Zanzibar, clas­sé à l’unes­co. Où il est dif­fi­cile de dé­mê­ler le vrai du faux, et ce que l’on pense vrai­ment de lui. Re­por­tage, entre sou­ve­nirs, ho­mo­pho­bie et dé­rives tou­ris­tiques.

Il se fait ap­pe­ler Cap­tain Mor­gan, comme le fli­bus­tier gal­lois qui mar­qua l’his­toire des Ca­raïbes au xviie siècle. “Comme la marque de rhum, sur­tout”,

cor­rige-t-il, large sou­rire af­fi­chant une den­ti­tion com­pli­quée. Il est beach boy, c’est-à-dire ra­bat­teur pour les agences de tou­risme. Il of­fi­cie pré­sen­te­ment sur la plage, mais on peut tout aus­si bien le croi­ser dans les ruelles de la vieille ville ou de­vant la Mer­cu­ry House, aux abords de la­quelle les Mu­zun­gus (les Blancs, en swa­hi­li) aiment se prendre en pho­to. S’il ne par­vient pas à leur re­four­guer une vi­site de l’île aux pri­son­niers ou un Blue Sa­fa­ri à la ren­contre des tor­tues géantes, avec dé­jeu­ner au cham­pagne et pla­teau de fruits de mer sur une plage de carte pos­tale, Cap­tain Mor­gan leur pro­po­se­ra un peu de quoi s’éva­der dans la tête. Il leur fe­ra l’éloge du ras­ta­fa­risme en dé­non­çant le fake du bu­si­ness qui se pra­tique ici, à Zanzibar, l’ar­chi­pel se­mi-au­to­nome de la Tan­za­nie, au­tour du chan­teur de Queen, “même s’il pa­raît qu’en Ja­maïque aus­si, on ra­conte beau­coup de conne­ries aux tou­ristes sur les en­droits où Bob Mar­ley au­rait vé­cu”. Cap­tain Mor­gan es­saie de vivre du tou­risme, et il semble un peu ai­gri. En voyant pas­ser des Ma­sai en ha­bit

tra­di­tion­nel, il vend la mèche: “Ces mecs ne sont pas plus Ma­sai que moi ; ça aus­si, c’est du mar­ke­ting. Un vrai Ma­sai garde un trou­peau d’au moins 100 têtes. Elles sont où, ses vaches, à lui?” “Les Ma­sai qui viennent ici du conti­nent sont sou­vent em­ployés dans la sé­cu­ri­té, parce que ce sont des guer­riers ré­pu­tés re­dou­tables et cou­ra­geux. Il y en a aus­si, c’est vrai, qui gagnent leur vie sur le folk­lore, mais ce sont de vrais Ma­sai”, rec­ti­fie un em­ployé de l’of­fice du tou­risme. Sur la ques­tion du fi­lon tou­ris­tique de Fred­die Mer­cu­ry, l’homme au­rait en re­vanche plu­tôt ten­dance à sou­te­nir la thèse du Cap­tain Mor­gan: la halte de­vant la Mer­cu­ry House au me­nu de toute vi­site of­fi­cielle de Stone Town, entre le Pa­lais des mer­veilles et le mar­ché aux es­claves, où le chan­teur de Queen est cen­sé avoir pas­sé une bonne par­tie de son en­fance, est “dis­cu­table du point de vue his­to­rique et un peu mal­hon­nête in­tel­lec­tuel­le­ment”. Mais

en­core? “Je ne veux pas cra­cher dans la soupe, mais je n’ai au­cune rai­son de croire que Fred­die Mer­cu­ry y a vrai­ment vé­cu. Il y a en­core dix ou quinze ans, il y avait des tas de gens qui pro­po­saient de faire vi­si­ter leur mai­son aux tou­ristes, en la pré­sen­tant à chaque fois comme l’an­cienne de­meure de Mer­cu­ry. Je ne pense pas que sa fa­mille ait dé­mé­na­gé au­tant de fois que ça!” Il livre

le fond de sa pen­sée: “Di­sons que ce­lui qui a réus­si à im­po­ser celle-ci comme étant LA mai­son est plus ma­lin que les autres.”

Est-ce pour au­tant un crime ré­vi­sion­niste? Non. “Quand les tou­ristes se re­trouvent de­vant la mai­son, ils sont con­tents, émus, ça fait plai­sir à voir. Pour­quoi leur en­le­ver ce plai­sir? Il faut le voir comme un lieu de

mé­moire, de re­cueille­ment.” La Mer­cu­ry House ne se vi­site pas. Ou alors il faut y ré­ser­ver une chambre. C’est un hô­tel sans charme par­ti­cu­lier dont la fa­çade a été re­cou­verte de pho­tos de la star et de re­pères bio­gra­phiques plus ou moins dou­teux.

Le temple du feu

C’est en cher­chant à s’im­pré­gner des lieux que fré­quen­tait la com­mu­nau­té re­li­gieuse si mar­gi­nale à la­quelle ap­par­te­nait le chan­teur de Queen, le temple du feu zo­roas­trien, que l’on tombe, dans les fau­bourgs de Stone Town, non loin du stade Mao-tse-tung, sur un homme à la che­mise orange fa­ti­guée. Der­rière son por­tail, il semble à la fois flat­té et em­bê­té que l’on s’in­té­resse à la pro­prié­té dont il a la garde. Le jar­din est à l’état sau­vage mais on peut dis­tin­guer au se­cond plan plu­sieurs bâ­ti­ments, dont l’un à l’ar­chi­tec­ture im­pro­bable ; comme si un dôme lé­vi­tait au-des­sus d’un bun­ker car­ré dans le­quel il au­rait été em­mu­ré et dont il au­rait réus­si à s’ex­traire. Après avoir es­suyé quelques échecs, se­rait-on ar­ri­vé à bon port? Il sem­ble­rait que oui. Car si le gar­dien ne sait pas mettre un nom sur la croyance de ceux qui ve­naient au­tre­fois se re­cueillir ici, il ex­plique qu’un es­ca­lier ser­pente de l’in­té­rieur du dôme pour me­ner au coeur de la mai­son, et même jusque dans ses en­trailles. “Oui, au mi­lieu,

il y a un trou, af­firme-t-il. Et dans ce trou, brû­lait un feu, jour et nuit. Je l’ai vu de mes propres yeux.” Sou­dain, un 4x4 noir ar­rive, es­tam­pillé Tem­bo Ho­tel –la mai­son mère de la Mer­cu­ry House, qui a le même pro­prié­taire. À son bord, trois per­sonnes, dont l’une porte un uni­forme du Dhow Pa­lace. L’homme as­sis à la place du mort, un In­dien gri­son­nant, confirme que l’an­cien temple du feu zo­roas­trien est désaf­fec­té et que le ter­rain est au­jourd’hui la pro­prié­té pri­vée d’une com­pa­gnie hô­te­lière qui s’en sert comme en­tre­pôt. Si­nistre des­tin.

Pour ren­con­trer ce qui reste de la com­mu­nau­té zo­roas­trienne de Zanzibar dont était is­su Fred­die Mer­cu­ry, il faut en réa­li­té re­plon­ger en plein coeur du centre his­to­rique de Stone Town. Dia­na Da­ru­kha­na­wal­la, che­veux courts et faux airs de Joan Baez, ha­bite avec son père de 89 ans, Bo­mi, un char­mant ap­par­te­ment en du­plex de Ke­lele Square. La mère de Dia­na, Per­viz, dis­pa­rue en 2011, était se­cré­taire du pro­cu­reur

gé­né­ral de Zanzibar. “Une très belle si­tua­tion, pres­ti­gieuse. C’est sans doute la rai­son pour la­quelle nous sommes res­tés ici après la ré­vo­lu­tion de 1964, con­trai­re­ment à beau­coup de gens de

notre com­mu­nau­té”, ra­conte Dia­na. Leur com­mu­nau­té: celle des Par­sis, ces Perses de re­li­gion zo­roas­trienne qui ont fui l’is­la­mi­sa­tion de l’iran ac­tuel pour s’ins­tal­ler en Inde au xiiie siècle, où ils se sont taillé au fur et à me­sure du temps une ré­pu­ta­tion d’ar­ti­sans hors pair, spé­cia­li­sés dans la ré­pa­ra­tion des ga­lions qui sym­bo­li­saient alors la su­pré­ma­tie de la ma­rine bri­tan­nique sur le monde. Iro­nie de l’his­toire, une par­tie de cette com­mu­nau­té est en­suite ve­nue cher­cher un sta­tut et une vie meilleurs

“Fred­die a cou­pé les ponts avec tout le monde. C’était quel­qu’un de triste. Il ado­rait l’al­le­magne, il la vi­si­tait tout le temps” Bo­mi

à Zanzibar, bout de terre afri­cain et mu­sul­man de l’océan In­dien de­ve­nu en 1890 un pro­tec­to­rat bri­tan­nique. Sur les 200 000 Zo­roas­triens comp­ta­bi­li­sés dans le monde, ils ont été jus­qu’à 150 à vivre ici, à Stone Town. Au­jourd’hui, Bo­mi et Dia­na re­ven­diquent le fait d’être les deux der­niers re­pré­sen­tants de la com­mu­nau­té zo­roas­trienne de Zanzibar. Et il se trouve que Far­rokh Bul­sa­ra, mieux connu sous le nom de Fred­die Mer­cu­ry, n’était autre que le cou­sin de Per­viz. “Leurs pères étaient frères, ils ont émigré en­semble à Zanzibar. Et dans la fou­lée, leurs six autres frères les ont re­joints”, re­late Dia­na. Des huit Bul­sa­ra ve­nus s’ins­tal­ler à Zanzibar, le père de Fred­die Mer­cu­ry, nom­mé Bo­mi lui aus­si, était le seul à ne pas tra­vailler pour la com­pa­gnie Cable and Wi­re­less, mais pour le tri­bu­nal. Il était re­tour­né sur le tard en Inde, à Bom­bay, pour épou­ser une jeune Par­sie de 14 ans sa ca­dette, Jer. Celle-ci, dé­cé­dée il y a deux ans à l’âge de 94 ans, a don­né nais­sance à Far­rokh en 1946, et à une fille, Ka­rish­ma, six ans plus tard. Le poste de fonc­tion­naire pour l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale bri­tan­nique de Bo­mi as­su­rait à la fa­mille un sta­tut pri­vi­lé­gié, avec nou­nou et do­mes­tiques. Le Zanzibar de Fred­die Mer­cu­ry, c’est donc une vie de pa­cha… jus­qu’à l’âge de 8 ans. Ses pa­rents l’en­voient alors pour­suivre ses études dans un in­ter­nat en Inde, au sud de Bom­bay. Il ne re­vien­dra que quelques mois en 1963, pour sa der­nière an­née d’études se­con­daires. L’an­née de l’in­dé­pen­dance. Dé­but 1964, éclate une san­glante ré­vo­lu­tion qui fe­ra 17 000 morts. Bo­mi re­joint l’an­gle­terre pour fuir le chaos avec femme et en­fants.

Dia­na af­firme que la seule mai­son réel­le­ment et du­ra­ble­ment ha­bi­tée par les pa­rents de Fred­die est en fait “un peu plus haut dans la rue, mais elle a été com­plè­te­ment ra­sée et re­cons­truite, il n’en reste plus rien”. La Mer­cu­ry House? “C’est juste un show­case!” sou­rit-elle, même si son père as­sure tout de même que le chan­teur et sa fa­mille y ont “ha­bi­té un

étage, pen­dant deux ou trois ans”. Dia­na n’est pas dupe de l’ex­ploi­ta­tion mar­ke­ting au­tour de l’idole. En marge de la Mer­cu­ry House, le Tem­bo, le pres­ti­gieux hô­tel sur le front de mer, pro­pose des nui­tées dans le Fred­dy Mer­cu­ry’s Zanzibar Flat. “Fred­die Mer­cu­ry ve­nait y trou­ver re­pos avec sa fa­mille quand ils re­ve­naient à Zanzibar

pour prendre des va­cances”, in­dique l’hô­tel. Pro­blème: au­cun doute ne semble per­mis sur le fait que ni le lea­der de Queen ni sa fa­mille n’ont un jour re­mis un or­teil sur l’ar­chi­pel après avoir fui le chaos ré­vo­lu­tion­naire pour trou­ver re­fuge en An­gle­terre. Dia­na, pré­ci­sé­ment née dans la fou­lée, en 1964, au mo­ment où Zanzibar dé­cla­rait son in­dé­pen­dance et fu­sion­nait avec le Tan­ga­nyi­ka pour s’ap­pe­ler Tan­za­nie, est ca­té­go­rique: “Ils ne sont ja­mais re­ve­nus. Fred­die –comme ses pa­rents ou sa soeur, d’ailleurs–, je ne l’ai ja­mais ren­con­tré!” Ce qui ne manque pas de sel, c’est que dans ses conseils de voyage à la com­mu­nau­té gay pour Zanzibar, l’agence

“Zanzibar, c’était sa prime en­fance, son pa­ra­dis per­du. S’il n’en par­lait pas, c’est que c’était une émo­tion trop forte” Fa­rid Ha­mid, guide et per­son­na­li­té de Zanzibar

de voyage en ligne sur me­sure Eva­neos cite par­mi les hô­tels à évi­ter et qui ont “la ré­pu­ta­tion d’être à ten­dance ho­mo­phobe”, le Tem­bo House.

Ni­co­las Ce­dro, le ma­na­ger fran­çais du pa­lace le plus cher de Stone Town, le Park Hyatt, se sou­vient bien de la pre­mière fois qu’il est tom­bé, par ha­sard, sur la Mer­cu­ry

House. “J’ai pris 100 pho­tos. Je ne sa­vais pas qu’il était né ici, et j’ai bien vu que les lo­caux du staff qui m’ac­com­pa­gnaient ne com­pre­naient pas bien mon en­thou­siasme. En fait, ils ne consi­dèrent pas Mer­cu­ry comme un Zan­zi­ba­rite. Cultu­rel­le­ment, il est dou­ble­ment bor­der­line, puis­qu’il re­pré­sente non seule­ment la co­lo­ni­sa­tion bri­tan­nique, mais aus­si la com­mu­nau­té gay.” En pro­fes­sion­nel du tou­risme avi­sé, il se dit que c’est dom­mage: “C’est un im­mense po­ten­tiel. Mais ici, même quand il y a des fes­ti­vals or­ga­ni­sés, il n’est ja­mais ques­tion de rendre hom­mage à Queen.” Peut-être parce que la seule ini­tia­tive de ce genre a plu­tôt mal tour­né. En sep­tembre 2006, pour le soixan­tième an­ni­ver­saire de la nais­sance de Mer­cu­ry, une beach par­ty avait dû être an­nu­lée sous la pres­sion d’un groupe is­la­miste ra­di­cal, l’uam­sho, qui re­dou­tait un af­flux mas­sif de gays du monde en­tier. “Nous avons l’obli­ga­tion re­li­gieuse de pro­té­ger la mo­rale dans la so­cié­té et tous ceux qui cor­rompent cette mo­rale is­la­mique de­vraient être ar­rê­tés. Nous ne vou­lons pas lais­ser croire à nos jeunes que les ho­mo­sexuels sont ac­cep­tés à Zanzibar”, avait fait sa­voir son lea­der, Ab­dal­lah Said Ali. En avril 2004, le Par­le­ment de Zanzibar Le mar­ché aux pois­sons. avait dé­jà don­né quelques gages aux plus ra­di­caux en vo­tant une loi adop­tée à l’una­ni­mi­té –fait ra­ris­sime!– pu­nis­sant d’une peine de pri­son toute re­la­tion ho­mo­sexuelle, et ap­pli­cable non seule­ment aux ha­bi­tants mais aus­si aux vi­si­teurs: 25 ans de dé­ten­tion pour ces mes­sieurs, sept pour ces dames. Plus ré­cem­ment, de­puis l’élec­tion en oc­tobre 2015 du pré­sident Ma­gu­fu­li, sur­nom­mé “Tin­ga­tin­ga” (“bull­do­zer”, en swa­hi­li), les dé­cla­ra­tions of­fi­cielles ho­mo­phobes sont ré­cur­rentes. En juillet 2016, les au­to­ri­tés tan­za­niennes avaient in­ter­dit l’im­por­ta­tion et la vente de lu­bri­fiants sexuels, la mi­nistre de la San­té, Um­my Mwa­li­mu, consi­dé­rant qu’ils par­ti­ci­paient à l’ex­pan­sion de l’ho­mo­sexua­li­té, mais aus­si du si­da. En sep­tembre 2017, douze femmes et huit hommes étaient in­ter­pel­lés dans un hô­tel de Stone Town alors qu’ils sui­vaient une for­ma­tion de L’ONG in­ter­na­tio­nale Bridge Ini­tia­tive, le com­man­dant ré­gio­nal de la po­lice, Has­san Ali Nas­ri, de jus­ti­fier: “Ces per­sonnes sont im­pli­quées dans des ac­ti­vi­tés ho­mo­sexuelles.” Dix ans au­pa­ra­vant, dé­jà, un son­dage mon­trait que 95% des Tan­za­niens pen­saient que l’ho­mo­sexua­li­té était une ma­nière de vivre qui “ne de­vrait pas être ac­cep­tée par la so­cié­té”. Le genre de don­nées qui laisse à pen­ser que l’icône mous­ta­chue est quand même ef­fec­ti­ve­ment, sur le pa­pier, un re­je­ton em­bar­ras­sant.

L’an­cien ci­me­tière et le bao­bab

Ali Had­ji Mr­sho est né et a gran­di à Stone Town. Il a fon­dé Tro­pi­cal Tours en 1998. Il a au­jourd’hui 43 ans, soit deux de moins que le chan­teur quand il est mort du si­da le 24 no­vembre 1991. C’est d’ailleurs à cette oc­ca­sion, “comme tout le monde ici”, qu’il a ap­pris que la star pla­né­taire avait pous­sé son pre­mier cri dans le même hô­pi­tal que lui, à un jet de pierre du bu­reau où il re­çoit au­jourd’hui. “What?” re­jouet-il en fron­çant les sour­cils, l’air un brin dé­goû­té. “Moi, je ne l’aime pas. Mais au moins, on peut lui re­con­naître qu’il au­ra fait beau­coup plus pour Zanzibar mort que vi­vant.” C’est moins l’orien­ta­tion sexuelle de Fred­die que le fait qu’il ne se soit ja­mais pré­sen­té comme un en­fant de

Stone Town qui lui pose pro­blème. “S’il avait été fier de ses ori­gines, je l’ai­me­rais da­van­tage. En­fin, je le pren­drais comme il est, re­con­naît-il. Vous sa­vez, c’est une pe­tite com­mu­nau­té ici, on se connaît tous, et c’est sa beau­té. Des gays, filles ou gar­çons, il y en a. Mais ça ne se dit pas. Et quand on sait, on fait sem­blant de ne pas sa­voir, comme ça on conti­nue d’ap­par­te­nir à la même fa­mille.” Ka­sim, lui, a en­ten­du par­ler de Fred­die Mer­cu­ry pour la pre­mière fois en 2006. “Ici, en mu­sique oc­ci­den­tale, on est plus Mi­chael Jack­son ou Puff Dad­dy.” Avant de faire le guide, Ka­sim était beach boy, comme Cap­tain Mor­gan. Des ho­mos qui s’as­sument et qui ne sont pas re­je­tés, il dit en connaître. “Tout le monde sait par exemple que dans tel ou tel ca­fé, des hommes viennent pour ren­con­trer des hommes sans que ce­la pose fran­che­ment pro­blème. L’is­lam in­ter­dit l’al­cool, mais il y a beau­coup d’al­coo­liques. Ici, c’est exac­te­ment pa­reil avec les gays.” “Moi, je connais des gens qui sont fans de Fred­die Mer­cu­ry, qui sont ho­mos, mais on fait comme si je ne sa­vais pas. Ou plu­tôt,

ils font comme s’ils pen­saient que je ne sais

pas”, confirme Mu­kh­tar Adam Ali, guide lui aus­si, de­puis trois ans. Il est bien pla­cé pour sa­voir qu’un se­cret est dif­fi­cile à gar­der à Zanzibar: la pre­mière fois qu’il est al­lé en dis­co­thèque, “en ca­chette”, il avait 23 ans. Il en est res­sor­ti à 10h, sans même ima­gi­ner que le jour s’était dé­jà le­vé. Et là, il est tom­bé sur un ami de la fa­mille qui lui a pro­mis de tout rap­por­ter à sa mère. Et a te­nu pro­messe. “La pire jour­née de ma vie. J’y suis re­tour­né deux fois seule­ment, en boîte, par peur d’être ju­gé, qu’on dise que je suis un va­ga­bond, un ban­dit, un al­coo­lique.” Mu­kh­tar adore son bou­lot, même s’il lui doit une dé­for­ma­tion pro­fes­sion­nelle plu­tôt ori­gi­nale: “Quand je marche, je me re­tourne tout le temps, par ha­bi­tude de comp­ter mes tou­ristes. On nous ap­prend qu’un étran­ger, c’est comme un bé­bé qu’on doit sur­veiller. Si on en perd un ou qu’on a un mau­vais com­men­taire, on nous re­tire notre carte de guide, et je ne peux pas me le per­mettre, j’ai la charge des deux der­niers des sept en­fants que mon père a eu avec sa deuxième femme.” Ali, Ka­sim et Mu­kh­tar, guides et en­fants de Stone Town, vivent tous dans une cer­taine schi­zo­phré­nie. C’est le tou­risme qui les nour­rit, et ils ne peuvent que sou­hai­ter qu’il se dé­ve­loppe tou­jours plus. Mais d’un autre cô­té, ils voient la ville se trans­for­mer de fa­çon in­quié­tante. “Dans ma jeu­nesse, il y avait zé­ro tou­riste. C’est à par­tir de 1995 qu’ils ont com­men­cé à dé­bar­quer. Ça nous fai­sait flip­per, c’était bi­zarre de voir tous ces Blancs. À par­tir de 2000, on en a vu ar­ri­ver de plus en plus, et ça conti­nue d’aug­men­ter”, note Ka­sim. 2000, pas une date choi­sie au ha­sard: c’est l’ac­ces­sion de Stone Town au pa­tri­moine mon­dial de l’unes­co. De­puis, la plu­part des bâ­ti­ments du front de mer, de l’an­cien club co­lo­nial bri­tan­nique jus­qu’au fort, sont de­ve­nus des hô­tels ou des res­tau­rants. “Il y a en­core quinze ans, il y avait entre 45 et 50 fa­milles qui vi­vaient ici. Même ce qui est main­te­nant le Park Hyatt était ha­bi­té par des fa­milles. Au­jourd’hui, il y en a quatre à tout cas­ser.” Ce qui fait sur­tout en­ra­ger les gens d’ici, c’est de consta­ter que les au­to­ri­tés ne font rien pour en­tre­te­nir le pa­tri­moine. Elles le laissent se dé­gra­der à un tel stade que les deux seules op­tions sont de dé­mo­lir ou de vendre à un opé­ra­teur pri­vé qui ef­fec­tue­ra les tra­vaux de ré­no­va­tion pour ex­ploi­ter un mo­nu­ment clas­sé à des fins com­mer­ciales. “Les pro­prié­taires ou gé­rants de ces com­plexes hô­te­liers sont sys­té­ma­ti­que­ment des Arabes ou des In­diens, voire des Eu­ro­péens, re­prend

Ka­sim. Si on ajoute à ça la pré­sence mas­sive de tou­ristes, les gens fi­nissent par avoir l’im­pres­sion qu’ils ne sont plus chez eux dans leur propre quar­tier.”

Fa­rid Ha­mid lui aus­si fait le guide, mais c’est sur­tout un mi­li­tant qui s’est don­né pour mis­sion de sau­ver Stone Town. “Je suis his­to­rien et ex­pert cultu­rel. Mais un in­tel­lec­tuel or­ga­nique, hein, pas aca­dé­mique. Et pour tout vous dire, je suis

un fou!” lâche-t-il en guise de pré­sen­ta­tion. Fa­rid a don­né ren­dez-vous au Luk­maan, une can­tine ré­pu­tée de Stone Town, en­rou­lée dans un bao­bab. Le lieu a été construit sur un an­cien ci­me­tière, ce qui a long­temps dis­sua­dé Fa­rid de ve­nir. “Même s’ils ont dé­pla­cé les os­se­ments, ça fait bi­zarre, mais bon, il faut re­con­naître

que c’est bon et pas cher.” Fa­rid est connu de tous, et au-de­là de Stone Town, car il cause dans le poste: il a des émis­sions à la ra­dio et à la té­lé. Il a même eu un jour­nal. Il ne com­prend pas com­ment ce­la peut échap­per aux gens que l’oeuvre de Fred­die

“Fred­die a cou­pé les ponts avec tout le monde. C’était quel­qu’un de triste. Il ado­rait l’al­le­magne, il la vi­si­tait tout le temps” Bo­mi

Mer­cu­ry est celle d’un pur Zan­zi­ba­rite. “Écou­tez donc Se­ven Seas of Rhye ou

Mus­ta­pha, ça ne peut qu’être ins­pi­ré par ses jeunes an­nées ici. Il a été en­voyé en Inde très jeune pour son édu­ca­tion. Et en gran­dis­sant, il était com­plexé par ses dents de la­pin et sa sexua­li­té, qui était ré­pri­mée dans sa com­mu­nau­té re­li­gieuse très conser­va­trice. Zanzibar, c’était sa prime en­fance, son pa­ra­dis per­du. S’il n’en par­lait pas, c’est que c’était une émo­tion trop forte.” Fa­rid, qui a du sang yé­mé­nite, co­mo­rien et ja­va­nais, n’a, à l’in­verse de Mer­cu­ry, ja­mais quit­té Stone Town. Mais c’est Stone Town qui est, semble-t-il, en train de le quit­ter. “J’ai gran­di dans un par­fum d’épices et de jas­min, et au­jourd’hui, ça pue. Le par­ti au pou­voir veut faire Du­baï. L’op­po­si­tion, elle, vou­drait faire Hong Kong.” Lui mi­lite “pour que l’on conserve Zanzibar, qu’on en prenne soin, au lieu de la traire sans la nour­rir”. Ce qui est com­pa­tible, dit-il, avec le dé­ve­lop­pe­ment tou­ris­tique. Fa­rid est fou, in­con­tes­ta­ble­ment, mais il croit, et c’est son drame, que les au­to­ri­tés le sont en­core plus que lui. “Elles s’en foutent

de l’unes­co, des règles. En réa­li­té, elles se disent: ‘Mais pour­quoi on de­vrait les gar­der, ces vieux bâ­ti­ments?’ Donc quand elles n’at­tendent pas qu’ils s’écroulent, ce sont les Émi­ra­tis, les Oma­nais qui les ra­chètent et les ré­novent. Mais pour­quoi

pas nous?” Peut-être parce que la lutte an­ti­cor­rup­tion, dont le pré­sident Ma­gu­fu­li a fait sa prio­ri­té, ne s’est pas en­core at­ta­quée au sec­teur du tou­risme. Il y a un pro­jet qui de ce point de vue dé­gage de forts par­fums de scan­dale, c’est ce­lui du

mo­nu­ment his­to­rique Mam­bo Msiige, ven­du au mil­liar­daire émi­ra­ti Ali Saeed Ju­ma Alb­war­dy et trans­for­mé en Park Hyatt. Un vrai cas d’école de tra­vail de sa­gouin, se­lon l’unes­co, qui re­fuse de pas­ser l’éponge: “Nous avons don­né un peu de ré­pit à l’état-par­tie pour que les er­reurs com­mises soient ré­pa­rées, et nous n’ex­cluons pas d’ins­crire Stone Town au pa­tri­moine mon­dial en pé­ril”, pré­vient Ed­mond Mou­ka­la, le chef de l’uni­té Afrique. Ni­co­las Ce­dro, lui, se sou­vient qu’en 2015, lors de l’inau­gu­ra­tion de l’hô­tel après trois ans de tra­vaux, Alb­war­dy avait

par­lé de “mi­racle, tant le ca­hier des charges était contrai­gnant”. Et l’homme d’ap­pe­ler

une ser­veuse: “Qu’est-ce que ça veut dire, au fait, en swa­hi­li, Mam­bo Msiige? –Qu’on ne peut pas co­pier, qu’on ne peut pas imi­ter.” “C’est bien ré­su­mé, non?”

“Fred­die n’est ja­mais re­ve­nu”

Dia­na et Bo­mi Da­ru­kha­na­wal­la ha­bitent à l’op­po­sé de l’hô­tel Hyatt, sur Ke­lele Square. Ils peuvent aper­ce­voir le bâ­ti­ment

“Je ne veux pas cra­cher dans la soupe, mais je n’ai au­cune rai­son de croire que Fred­die Mer­cu­ry a vrai­ment vé­cu dans cette mai­son” Un em­ployé de l’of­fice du tou­risme

de­puis une fe­nêtre de leur ap­par­te­ment. “Cette île mise trop sur le tou­risme, c’est le seul sec­teur qui four­nit de l’em­ploi, il fau­drait di­ver­si­fier un peu”, dit Dia­na,

en ten­dant un livre. Back to the Roots of Fred­die Mer­cu­ry, from Zanzibar to Lon­don

a été pu­blié en 1999 avec la col­la­bo­ra­tion de Jer Bul­sa­ra, la mère du chan­teur, qui l’a dé­di­ca­cée pour Per­viz, la mère de Dia­na. “Ma mère et Jer sont res­tées en contact toute leur vie”, ex­plique Dia­na. “En­fant, Fred­die était très so­li­taire et dis­cret, si­len­cieux. Il ne se mé­lan­geait pas beau­coup dans les fêtes. Im­pos­sible d’ima­gi­ner qu’il de­vien­drait un tel per­for­meur, et aus­si cé­lèbre”, ra­conte Bo­mi. “Mais il a tou­jours été très ar­tiste. Il de­man­dait à sa mère s’il pou­vait chan­ter, et après il lui de­man­dait s’il pou­vait avoir un cho­co­lat en ré­com­pense”, re­prend Dia­na. Ni l’un ni l’autre n’ont vu Bo­he­mian Rap­so­dy, le film sor­ti cet au­tomne sur le chan­teur de Queen et qui est d’ores et dé­jà le bio­pic mu­si­cal le plus ren­table de l’his­toire du ci­né­ma. Mais ils en ont des bons échos. “Ma nièce a pos­té un mes­sage Ins­ta­gram

en sor­tant du ci­né­ma, elle a ado­ré”, dit Diane en ten­dant son smart­phone. Dans son post, celle-ci dit sa fier­té d’ap­par­te­nir à la fa­mille d’un tel gé­nie, et se pré­sente comme avo­cate LGBT. “L’ho­mo­sexua­li­té n’est pas mau­vaise, sauf si c’est dans un rap­port en groupe ou que l’on force les gens”, glisse le vieux Bo­mi pen­dant que sa fille lève les yeux au ciel. Il pour­suit: “Si Fred­die n’est ja­mais re­ve­nu, c’est qu’une fois de­ve­nu pop star, il ne se mé­lan­geait pas à sa com­mu­nau­té. Mais en réa­li­té, il ne se mé­lan­geait avec per­sonne. Il a cou­pé les ponts avec tout le monde. Il était fo­ca­li­sé

sur son art. C’était quel­qu’un de triste. Il ado­rait l’al­le­magne, il la vi­si­tait tout le temps.” Dia­na, qui parle quatre langues,

mais pas l’al­le­mand, dit qu’elle “com­prend les gens d’ici qui re­prochent à Fred­die de ne ja­mais s’être re­ven­di­qué de Zanzibar. Il ne faut ja­mais nier d’où tu viens. Même si par­fois, des jeunes viennent me dire qu’ils sont fiers qu’une telle star in­ter­na­tio­nale vienne de chez nous, de Stone Town”. Elle dit qu’elle ne sait pas si les gens, à Zanzibar, écoutent la mu­sique de • son aïeul. “Mais moi oui, sou­vent!” TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR VR

Bo­mi et Dia­na, de la fa­mille de Fred­die Mer­cu­ry.

Fa­rid Ha­mid, mi­li­tant pour la pré­ser­va­tion de Stone Town.

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