LES COR­NI­CHONS EXTRAFINS

Society (France) - - RÉUSSIR SA VIE -

L’en­nui a-t-il été in­ven­té à Di­jon? Un simple clac d’ou­ver­ture (fa#5, pas mal au de­meu­rant) et un coup d’oeil à l’in­té­rieur du bo­cal suf­fisent à se faire une opi­nion: ces cor­ni­chons s’em­merdent. Tris­te­ment af­fa­lées les unes sur les autres, poin­tant sans convic­tion du cô­té où la gra­vi­té leur a dit de poin­ter, les cu­cur­bi­ta­cées di­jon­naises af­fichent une pâ­leur houel­le­bec­quienne sans le cô­té échan­giste. Un signe qui ne trompe pas: ces cor­ni­chons ont l’air secs même plon­gés dans le vi­naigre. Comme s’il suf­fi­sait d’ins­crire “pi­ment de la Ja­maïque” dans sa com­po­si­tion pour être fun­ky… La gus­ta­tion n’ap­porte hé­las au­cun rayon de so­leil. La mâche est ti­mo­rée et le kick d’aci­di­té tant at­ten­du évoque un mer­cre­di après-mi­di de­vant Ques­tions au gou­ver­ne­ment. Le goût du chô­mage, donc.

“Once you pop, you can’t stop”, clame une fa­meuse ré­clame pour une non moins fa­meuse marque de tuiles sa­lées. Si l’ono­ma­to­pée d’ou­ver­ture tend ici plus vers la ron­deur du plop, le com­bat de fond est le même. Car mal­gré son conte­nant ba­nal et son ex­cé­dant d’es­tra­gon en haut de pot, le joyau de Marc Vey­rat n’est pas ve­nu là pour si­gner un CDD. Sub­til, il s’im­misce d’abord in­no­cem­ment à l’apé­ro. Mais ra­pi­de­ment, l’ad­dic­tion s’ins­talle. Dès lors, c’est la des­cente aux en­fers. Dé­jeu­ner, dî­ner, et même goû­ter, il vous en faut et, à moins que fi­nir ca­ché(e) sous une porte co­chère la bouche pleine de cor­ni­chons n’entre dans vos plans de vie, vous de­vrez son­ger à ar­rê­ter. Las, au­cun patch an­ti-jar­din d’orante n’existe. Im­puis­sant(e), vous pleu­re­rez votre exis­tence, gâ­chée par une cu­cur­bi­ta­cée. Ne vous lan­cez pas là-de­dans. Ja­mais les pisse-vi­naigre n’au­ront aus­si bien por­té leur nom. On les en­tend en­core croas­ser “Maille? Le Star­bucks du cor­ni­chon…” De deux choses l’une: soit ces gens ont l’ha­bi­tude de ré­pondre “At­ti­la” quand on leur de­mande un pré­nom à écrire sur leur go­be­let de soy latte, soit leurs pa­pilles ont pé­ri dans un in­cen­die nu­cléaire. Alors certes, l’en­trée dans la mai­son Maille se fait cô­té dou­ceur (mol­lesse, di­ront les punks), mais ce qui at­tend le cro­queur dans le sa­lon res­semble à s’y mé­prendre à un guet-apens dans le­quel les as­saillants au­raient tro­qué leurs Uzi pour du vi­naigre blanc. Sé­rieu­se­ment, on vou­lait juste man­ger un cor­ni­chon, pas tou­cher une pen­sion d’in­va­li­di­té. “Star­bucks du cor­ni­chon” peut-être, mais Star­bucks de Ka­boul alors.

Com­ment un tel dé­lice a-t-il pu de­ve­nir, dans le lan­gage cou­rant, une in­sulte? Pour­quoi le fran­co­phone lamb­da ne se sent-il pas flat­té quand son in­ter­lo­cu­teur l’af­fuble du so­bri­quet de cor­ni­chon? La ré­ponse tient en quatre mots: cor­ni­chons extrafins cro­quants Mo­no­prix. Pas­sons ra­pi­de­ment sur le pot, que d’au­cuns ju­ge­raient sobre quand une per­sonne de goût di­rait ba­nal, et sur le pro­duit, qui em­brasse le cliché du cor­ni­chon moyen sans dé­mé­ri­ter, pour nous ar­rê­ter sur l’es­sen­tiel: cette pe­tite ra­clure de cou­vercle. Car ima­gi­nons un ins­tant un brave tes­teur qui re­tour­ne­rait son pot de cor­ni­chons, comme ça, sans ar­rière-pen­sée. Ima­gi­nons ce brave (et élé­gant) in­di­vi­du, en pan­ta­lon crème et sans pos­si­bi­li­té de se chan­ger. Que se pas­se­rait-il si le cou­vercle, ce sa­ta­né cou­vercle, n’était pas to­ta­le­ment étanche? Hein, Mo­no­prix, que se pas­se­rait-il?

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