George R. R. Mar­tin

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR AN­THO­NY MANSUY, À NEW YORK / PHO­TO: PE­TER YANG (AUGUST)

Avec Game of Th­rones, il a créé le phé­no­mène pop culture le plus mas­sif de ces dix der­nières an­nées. À quelques mois de la dif­fu­sion de la sai­son 8 de la sé­rie, et alors que l’au­teur vient de sor­tir Feu et Sang, un livre d’his­toire fic­tion­nel consa­cré à la puis­sante dy­nas­tie des Tar­ga­ryen, en­tre­tien rare avec un homme culte.

Game of Th­rones est sans conteste le phé­no­mène pop culture le plus mas­sif de ces dix der­nières an­nées. Et ce­la, c’est à George R. R. Mar­tin, son créa­teur, qu’on le doit. En­tre­tien rare, à quelques mois de la dif­fu­sion de la sai­son 8 de la sé­rie, et alors que l’au­teur vient de sor­tir Feu et

Sang, un livre d’his­toire fic­tion­nel consa­cré à la puis­sante dy­nas­tie des Tar­ga­ryen.

LLe phé­no­mène Game of Th­rones a pris des pro­por­tions par­fois in­quié­tantes. Cer­tains lec­teurs vous prennent à par­tie car vous n’écri­vez pas as­sez vite à leur goût –plus de sept ans ont pas­sé de­puis la sor­tie du cin­quième tome de la sa­ga. Des ru­meurs se ré­pandent aus­si sur In­ter­net concer­nant votre état de san­té. Ça vous fait quoi? Cer­tains fans se sont re­tour­nés contre moi pour telle ou telle rai­son, sou­vent par im­pa­tience. C’est in­évi­table, je crois, au vu du suc­cès de ces livres. Les gens ont par­fois des pas­sions contraires. Pour au­tant, je ne vais pas me plaindre. Beau­coup d’au­teurs ga­lèrent toute leur vie pour être ne se­raitce que re­mar­qués. Ça a long­temps été mon cas. J’ai été cet au­teur dont tout le monde se fout, et me voi­là dé­sor­mais de l’autre cô­té de la bar­rière. Alors oui, d’un cô­té, j’ap­pré­cie l’ano­ny­mat, et au­jourd’hui je ne peux plus mar­cher cinq mi­nutes dans la rue sans être re­con­nu. De l’autre, je suis in­croya­ble­ment riche et cé­lèbre. En 1984, après l’échec de mon qua­trième ro­man,

Ar­ma­ged­don Rag, j’ai com­men­cé à suivre une for­ma­tion dans l’im­mo­bi­lier. Si je n’avais pas écrit Game of Th­rones quelques an­nées plus tard, je pour­rais être en ce mo­ment même dans l’up­per West Side, en train de vous faire vi­si­ter un ap­par­te­ment.

Ce suc­cès et cette fré­né­sie in­fluencent-ils votre tra­vail? Ça vous met la pres­sion? Lorsque j’écris, c’est comme si je vi­vais ces his­toires, je me trouve par­mi mes per­son­nages, à Wes­te­ros (le monde fic­tion­nel où se dé­roule l’ac­tion

de Game of Th­rones, ndlr). Quand je suis dans un bon jour, je par­viens à ou­blier cette pres­sion de sa­voir que des mil­lions de lec­teurs at­tendent im­pa­tiem­ment la suite. En re­vanche, je suis bien conscient du fait que je ne peux pas me conten­ter de sor­tir un livre sa­tis­fai­sant. Je donne tout pour li­vrer le meilleur livre pos­sible. Vous ar­ri­vez en­core à prendre du plai­sir à écrire? Pour être hon­nête, je ne peux pas dire que je prends du plai­sir dans cette ac­ti­vi­té, non. J’en prends dans le fait

d’avoir écrit. Écrire, pour moi, c’est du la­beur. Il y a quelques brefs ins­tants de sa­tis­fac­tion, en­tre­cou­pés de mo­ments où je me dis: ‘Pour­quoi ai-je osé croire que j’avais du ta­lent? Je vais chan­ger de nom et dé­mé­na­ger en An­tarc­tique.’ En re­vanche, quand j’ai ache­vé Feu et Sang et que je l’ai en­voyé à mes édi­teurs, j’ai res­sen­ti une joie mo­nu­men­tale. Mais ça se dis­sipe vite, puisque dès le len­de­main, j’en­ten­dais: ‘Et le pro­chain, il est pour quand?’ Il y au­ra tou­jours un pro­chain...

Feu et Sang est un livre d’his­toire fic­tion­nel sur l’uni­vers de Wes­te­ros, consa­cré à la puis­sante dy­nas­tie des Tar­ga­ryen. Pour­quoi avoir dé­ci­dé de le pu­blier au­jourd’hui, alors que vos lec­teurs at­tendent sur­tout le sixième tome de la sa­ga, The Winds of Win­ter? Je veux être clair sur un point:

Feu et Sang n’est pas un ro­man. Je ne veux pas que les gens l’achètent en pen­sant qu’il s’agit de la suite de la sa­ga ou d’une sorte de spin-off. Il ne faut pas s’at­tendre à un ré­cit tra­di­tion­nel, si­non il y au­ra des dé­çus. Feu et

Sang est un livre d’his­toire ima­gi­naire écrit à la fa­çon d’un livre d’his­toire po­pu­laire. Ce for­mat m’a per­mis de jouer un pe­tit peu, d’es­sayer des choses im­pos­sibles dans un ro­man, comme pré­sen­ter deux ou trois ver­sions al­ter­na­tives d’une même sé­rie d’évé­ne­ments, car le nar­ra­teur prin­ci­pal les chro­nique des cen­taines d’an­nées après leur dé­rou­le­ment. Ses sources viennent de tri­bu­naux, de mé­moires, de té­moi­gnages, de lettres, et par es­sence, elles se contre­disent entre elles, comme dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. C’était un exer­cice très amu­sant.

Les sup­po­si­tions sur l’his­toire vous pas­sionnent? Au mi­lieu des an­nées 80, j’ai com­men­cé à écrire un livre sur l’âge d’or du ‘jour­na­lisme jaune’ (l’an­cêtre du jour­na­lisme

sen­sa­tion­na­liste, ndlr). J’ai écrit en­vi­ron 200 pages, sans ja­mais l’ache­ver –d’ailleurs, je pren­drai peut-être un jour le temps d’al­ler au bout. Bref, l’ac­tion se dé­rou­lait dans le New York des an­nées 1890, prin­ci­pa­le­ment dans les bu­reaux du quo­ti­dien New York World, di­ri­gé par Jo­seph Pu­lit­zer. À une époque, la tour qui les hé­ber­geait à Man­hat­tan était le plus grand bâ­ti­ment au monde, sur­plom­bée d’un dôme en or, et était donc très, très cé­lèbre. Elle n’existe plus au­jourd’hui, elle a été dé­mo­lie pour lais­ser place au pont de Brook­lyn. J’ai donc fait mes re­cherches sur cet im­meuble avec les sources à ma dis­po­si­tion, et je me suis po­sé une ques­tion très fac­tuelle: de com­bien d’étages était-il consti­tué? Cet illustre bâ­ti­ment exis­tant en­core il y a une cen­taine d’an­nées, on pour­rait pen­ser qu’un dé­tail aus­si ba­sique se­rait fa­cile à dé­ter­mi­ner grâce aux ar­chives. Pour­tant, après mes re­cherches, je me suis re­trou­vé avec trois chiffres dif­fé­rents: quinze, seize et vingt. Sur quelle source étais-je cen­sé m’ap­puyer? Et sur­tout, si l’on ne connaît même pas le nombre d’étages de la tour du

New York World en 1895, com­ment peut-on être cer­tain des condi­tions de la mort d’édouard II d’an­gle­terre? Ou sur le des­tin d’un prince Tar­ga­ryen? Jus­qu’à ce que l’on in­vente la ma­chine à re­mon­ter le temps, on n’au­ra ja­mais de ré­ponses dé­fi­ni­tives à cer­tains mys­tères de l’his­toire. Le scé­na­rio de Game of Th­rones re­pose sur la guerre des Deux-roses, qui a sé­vi en An­gle­terre au xve siècle. Com­ment vous est ve­nu ce goût pour l’his­toire? J’ai dé­vo­ré beau­coup de livres d’his­toires po­pu­laires, prin­ci­pa­le­ment an­glaise et fran­çaise, qui sont les plus tra­duites ici. Je m’in­té­resse aus­si aux oeuvres de fic­tion à ca­rac­tère his­to­rique, et il m’ar­rive par­fois de lire des ou­vrages d’his­toire aca­dé­mique, mais je les trouve un peu arides. En re­vanche, je ne m’abreuve pas de jour­naux his­to­riques ni de thèses, car je lis avant tout pour le plai­sir. Toutes les his­toires ju­teuses se si­tuent plu­tôt dans les livres d’his­toire po­pu­laire. Les aca­dé­mi­ciens pré­fèrent gé­né­ra­le­ment sou­te­nir que ces anec­dotes sa­vou­reuses n’existent pas. Ce qui est plu­tôt triste... (rires)

Sa­vez-vous dé­jà où cer­tains évé­ne­ments vont me­ner l’his­toire de Game of Th­rones? Comme la re­la­tion entre Dae­ne­rys et Jon Snow, par exemple? Ça, je le sais. Et de­puis de nom­breuses an­nées. Mais bien sûr, je ne vous ré­vé­le­rai rien, il fau­dra at­tendre les livres. Feu et Sang se dé­roule bien long­temps avant les tomes de la sa­ga Game of Th­rones, même si les lec­teurs les plus at­ten­tifs y trou­ve­ront quelques pré­sages, des al­lu­sions à des évé­ne­ments ul­té­rieurs. Mais il n’est pas plus al­lu­sif à Jon Snow ou Dae­ne­rys qu’un livre sur Abra­ham Lin­coln à l’ad­mi­nis­tra­tion Trump.

Puisque vous par­lez de Do­nald Trump: vous n’êtes pas sans sa­voir qu’il a par­lé de construire un mur entre les États-unis et le Mexique, qui pour­rait faire ré­fé­rence au cé­lèbre mur de Game of Th­rones, éri­gé pour pro­té­ger les ha­bi­tants ‘ci­vi­li­sés’ du Sud des ‘sau­vages’ du Nord... Il a par­lé de mon mur?

Pas ex­pli­ci­te­ment, mais on doute qu’il connaisse l’exis­tence du mur d’ha­drien (un mur de pierres long d’une cen­taine de ki­lo­mètres, éri­gé au iie siècle après JC dans le Nord de l’ac­tuelle

“Quand je suis dans un bon jour, je par­viens à ou­blier cette pres­sion de sa­voir que des mil­lions de lec­teurs at­tendent im­pa­tiem­ment la suite”

An­gle­terre pour sé­pa­rer les Ro­mains des Pictes, et qui a ins­pi­ré George R. R. Mar­tin pour son mur fic­tion­nel, ndlr)… Je ne crois pas qu’éri­ger des murs soit une bonne chose. Même si j’adore vi­si­ter les ci­tés for­ti­fiées d’eu­rope, je me rap­pelle vite que ces murs ser­vaient à em­pê­cher les étran­gers de mas­sa­crer la po­pu­la­tion. Au­tant dire que je suis très heu­reux que notre ci­vi­li­sa­tion ait dé­pas­sé ce stade. Quand j’étais gosse, j’étais fas­ci­né par la science-fic­tion. Au dé­but de ma car­rière d’écri­vain, dans les an­nées 70, à peu près 90% de ma pro­duc­tion était éti­que­tée ‘scien­ce­fic­tion’, dans un style d’an­ti­ci­pa­tion, avec des pla­nètes loin­taines, des vais­seaux, et l’hu­ma­ni­té en conquête ex­tra­ter­restre. Ces der­nières an­nées, j’ai com­pris que ce pen­chant na­tu­rel avait af­fec­té la ma­nière dont je vois le monde. Ce que je veux dire, c’est que j’étais at­ta­ché à des ré­cits où les hu­mains n’étaient pas dé­si­gnés par leur na­tio­na­li­té: ils n’étaient pas amé­ri­cains, mexi­cains, fran­çais ou chi­nois... Ils étaient ter­riens. Voi­là la vi­sion avan­cée dans l’oeuvre des pion­niers de la science-fic­tion qui m’ont in­fluen­cé, comme Poul An­der­son, Isaac Asi­mov ou Ro­bert A. Hein­lein. Pour eux, il al­lait sans dire que tôt ou tard, les gou­ver­ne­ments du monde en­tier fi­ni­raient par ne faire qu’un. Et je crois en­core que c’est vers ce­la que l’on de­vrait tendre. Vous sa­vez, je suis amé­ri­cain, des­cen­dant d’im­mi­grants, je suis très fier de la sta­tue de la Li­ber­té et des mots qui sont ins­crits des­sus: ‘Donne-moi tes pauvres, tes ex­té­nués / Qui en rangs pres­sés as­pirent à vivre libres / Le re­but de tes ri­vages sur­peu­plés / En­voie-les moi, les déshé­ri­tés, que la tem­pête m’ap­porte / J’élève ma lu­mière et j’éclaire la porte d’or!’ Voi­là les mots qui de­vraient gui­der notre po­li­tique mi­gra­toire.

Pour au­tant, quand Do­nald Trump a pro­po­sé de construire ce fa­meux mur, pen­sez-vous qu’il a joué avec l’in­cons­cient col­lec­tif amé­ri­cain, vu le suc­cès grand pu­blic de Game of Th­rones? J’es­père que non. À ma connais­sance, il ne lit pas de livres. On sait que vous avez plus ou moins sou­te­nu Hilla­ry Clin­ton pen­dant la der­nière pré­si­den­tielle amé­ri­caine et que vous n’ai­mez pas Do­nald Trump. Qui sont vos hé­ros po­li­tiques, du pas­sé et du pré­sent? John F. Ken­ne­dy, bien sûr. Frank­lin De­la­no Roo­se­velt, aus­si, et Theo­dore Roo­se­velt, dans une cer­taine me­sure. On peut al­ler plus loin et cher­cher Abra­ham Lin­coln ou Tho­mas Jef­fer­son, mais c’était un tout autre monde. En ce mo­ment, j’aime beau­coup Mi­chelle Lu­jan Gri­sham, la nou­velle gou­ver­neure du Nou­veau­mexique, l’état où je vis. J’ai aus­si beau­coup sou­te­nu, dans les an­nées 60, le dé­pu­té et sé­na­teur du Min­ne­so­ta Eu­gene Mccar­thy, qui a fait cam­pagne contre la guerre du Viet­nam, contre la­quelle j’ai ma­ni­fes­té à l’époque. Cet homme était très cou­ra­geux, c’est le pre­mier à avoir me­né la charge contre ce conflit.

Qu’ont en com­mun tous ces hé­ros? Ils sont so­ciaux­dé­mo­crates, comme moi. Je suis pour la jus­tice so­ciale, l’éga­li­té des chances et la li­ber­té d’ex­pres­sion. Quand je lis des livres d’his­toire, qu’ils parlent de la Ré­pu­blique ro­maine ou de la guerre ci­vile an­glaise, je me re­trouve tou­jours de ce cô­té-là de la bar­rière. En re­vanche, avec le temps, j’ai ap­pris la chose sui­vante: per­sonne n’est in­faillible. C’est quelque chose que j’es­saie de faire in­fu­ser dans mes livres, car les plus grands hé­ros de l’his­toire ont aus­si fait de mau­vais choix. C’est le cas d’eu­gene Mccar­thy (à l’ori­gine dé­mo­crate, il a fi­ni par sou­te­nir Ro­nald Rea­gan,

ndlr). L’in­verse est tout aus­si vrai. Les êtres hu­mains sont des ani­maux com­plexes.

Le suc­cès de Game of Th­rones a ou­vert un dé­bat sur le genre. Cer­tains disent qu’il s’agit d’une sa­ga fé­mi­niste, car beau­coup de femmes y ont du pou­voir. D’autres af­firment le contraire, car les femmes sèment le chaos dans la trame nar­ra­tive. Qu’en pen­sez-vous? Je ne vois pas mes per­son­nages comme les re­pré­sen­tants ou les sym­boles d’un genre, d’une cou­leur

“En 1984, j’ai com­men­cé à suivre une for­ma­tion dans l’im­mo­bi­lier. Si je n’avais pas com­men­cé à écrire

Game of Th­rones, je pour­rais pré­sen­te­ment être en train de vous faire vi­si­ter un ap­par­te­ment”

de peau ni d’une quel­conque ca­té­go­rie à la­quelle les gens s’iden­ti­fient. Pour moi, ce sont des in­di­vi­dus. Par ailleurs, j’ai une très grande pa­lette de per­son­nages, ce n’est pas comme s’il n’y avait qu’une femme dans toute l’his­toire,

au­quel cas on pour­rait se dire: ‘Voi­là la re­pré­sen­ta­tion qu’il se fait de toutes

les femmes.’ Non. Il y a quelque chose comme 17 per­son­nages fé­mi­nins ma­jeurs dans la sa­ga. Arya n’est pas San­sa. San­sa n’est pas Cer­sei. Cer­sei n’est pas Dae­ne­rys. Et ain­si de suite. Ces femmes sont toutes dif­fé­rentes les unes des autres. Et comme tous les in­di­vi­dus, elles ont leurs forces, leurs fai­blesses, elles sont ca­pables d’amour, de haine, d’actes de no­blesse, d’er­reurs ir­ré­pa­rables. Tout comme les per­son­nages mas­cu­lins, quelle que soit la cou­leur de leur peau. Je ne veux pas gé­né­ra­li­ser.

Doit-on voir dans la très cé­lèbre ré­plique ca­tas­tro­phiste de la sé­rie, ‘win­ter is co­ming’, une mé­ta­phore du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique? C’est une théo­rie ré­pan­due, ef­fec­ti­ve­ment. Sou­vent, dans l’his­toire, il y a eu des en­jeux mo­nu­men­taux –et c’est le cas au­jourd’hui avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique– qui me­na­çaient la ci­vi­li­sa­tion tout en­tière. Et presque à chaque fois, il me semble que l’on s’est éver­tués à igno­rer ces me­naces énormes pour nous concen­trer sur nos pe­tits pro­blèmes du quo­ti­dien.

Il y a aus­si les dra­gons, qui confèrent un pou­voir mo­nu­men­tal à ceux qui les do­minent. Vous les avez in­té­grés pour le spec­tacle, ou pour sou­li­gner quelque chose de plus large? Je n’ai ja­mais in­sé­ré sciem­ment une quel­conque al­lé­go­rie po­li­tique contem­po­raine dans mes oeuvres. Pour au­tant, cer­tains ont com­pa­ré les dra­gons à l’arme nu­cléaire, et ils tiennent peut-être quelque chose. J’ai es­sayé de rendre la sur­puis­sance des dra­gons très ex­pli­cite dans les ro­mans, ils re­pré­sentent une force des­truc­trice, et Dae­ne­rys s’en est ren­du compte lors de son ac­ces­sion au trône de Mee­reen. Grâce aux dra­gons, elle a le pou­voir de rayer une ville de la carte, d’éra­di­quer des ar­mées en­tières. Ce­la ne veut pas pour au­tant dire que cette arme per­met de ré­gner par la suite. Ici, il y a une mé­ta­phore qui, je crois, si­gni­fie la chose sui­vante: ré­gner et dé­truire sont deux choses très dif­fé­rentes.

Le pou­voir est l’un des grands thèmes de Game of Th­rones. Votre ap­proche semble dif­fé­rente de celle de votre grand hé­ros, J. R. R. Tol­kien, et de son Sei­gneur des an­neaux par­fois ma­ni­chéen. Tol­kien s’in­té­res­sait da­van­tage aux mythes, et son am­bi­tion avec Le Sei­gneur des

an­neaux était d’écrire une my­tho­lo­gie de l’an­gle­terre. Mais je vois ce que vous vou­lez dire, et même si j’ad­mire énor­mé­ment Tol­kien, on est ef­fec­ti­ve­ment très dif­fé­rents. Il est né au xixe siècle, a gran­di en An­gle­terre, était pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té. Moi, je suis un ba­by-boo­mer, fils de do­cker du New Jer­sey qui a gran­di dans les pro­jects (les ci­tés HLM aux États-unis,

ndlr). Au fond de lui, je crois que Tol­kien était mo­nar­chiste. Ce n’est cer­tai­ne­ment pas mon cas. Même si je suis fas­ci­né par les rois et par le Moyen Âge, je n’ai au­cune en­vie de vivre dans une so­cié­té de ce type. Ce pen­chant mo­nar­chiste a ame­né Tol­kien à nous dire que puisque Ara­gorn fait par­tie

“Vous sa­vez, je suis amé­ri­cain, des­cen­dant d’im­mi­grants, je suis très fier de la Sta­tue de la Li­ber­té et des mots qui sont ins­crits des­sus. C’est ce qui de­vrait gui­der notre po­li­tique mi­gra­toire”

des ‘bons’, il ré­gne­ra for­cé­ment avec ver­tu. Mais Tol­kien n’ex­plique ja­mais quelles me­sures adop­te­ra Ara­gorn une fois cou­ron­né, après sa vic­toire fi­nale. Sa po­li­tique fis­cale se­ra-t-elle juste? Cons­ti­tue­ra-t-il une ar­mée de ré­serve? Et que fe­ra-t-il de ces mil­liers d’orcs qui ont fui dans les mon­tagnes? Va-t-il es­sayer de les édu­quer, de les in­té­grer à la so­cié­té? Ou bien s’ap­prête-t-il à or­ga­ni­ser leur gé­no­cide? Voi­là cer­taines des ques­tions épi­neuses aux­quelles le roi de la Terre du Mi­lieu se­ra confron­té après les évé­ne­ments du

Sei­gneur des an­neaux. On n’en sau­ra rien. Mes sei­gneurs, qu’il s’agisse de Jon Snow ou de Dae­ne­rys, sont en re­vanche constam­ment confron­tés à ce type de ques­tions. Qu’est-ce que la ver­tu? Qu’est-ce qui consti­tue une bonne ré­forme? Com­ment bien gou­ver­ner?

Vous avez com­men­cé à écrire très jeune. Se­lon vous, pour­quoi votre car­rière a-t-elle mis si long­temps à dé­col­ler? Vous me de­man­dez pour­quoi le monde a mis si long­temps à re­con­naître mon ta­lent? Je n’en ai au­cune idée. En vé­ri­té, mes livres de science-fic­tion pu­bliés au dé­but de ma car­rière se ven­daient plu­tôt bien. J’ai sor­ti ma pre­mière nou­velle en 1971 et, très vite, mes oeuvres ont été nom­mées à la plu­part des prix pres­ti­gieux pour les au­teurs amé­ri­cains de science-fic­tion. Dès 1975, j’ai rem­por­té le Hu­go Award. Tout ça pour dire que ça al­lait plu­tôt bien, j’ai pu quit­ter mes pe­tits bou­lots et vivre de ma plume en 1979. Di­sons que j’étais un pois­son de taille moyenne dans une pe­tite mare. Tout a chan­gé avec Ar­ma­ged­don Rag, pour le­quel je res­sens en­core de l’amer­tume à ce jour. Ce ro­man de­vait être mon pre­mier best-sel­ler et il a fait un flop com­plet, mal­gré les dis­tinc­tions et les très bonnes cri­tiques. Alors pour­quoi ce livre a échoué, et pour­quoi Game of Th­rones a bien mar­ché? Al­lez sa­voir... Il y a cer­tai­ne­ment une his­toire de ti­ming, de chance, de pu­bli­ci­té. Pour tout vous dire, au dé­part, même Game of Th­rones a connu un suc­cès me­su­ré. Après la pa­ru­tion du pre­mier tome, il m’est ar­ri­vé de faire des séances de dé­di­caces vides, où l’on ve­nait me voir pour me de­man­der où étaient les livres de re­cettes. Ça a pris pe­tit à pe­tit, grâce au bouche-à-oreille. Puis le deuxième tome s’est mieux ven­du, le troi­sième aus­si, et ain­si de suite. Qu’est-ce qui consti­tue un best-sel­ler? Per­sonne ne le sait.

Vous ne sa­vez pas pour­quoi une so­cié­té comme celle de Wes­te­ros fas­cine au­tant le pu­blic au­jourd’hui? Au­cune idée. En­fin, peut-être que ce­la a à voir avec le fait que peu d’entre nous sont des­ti­nés à de­ve­nir des fi­gures his­to­riques et qu’il y a un vé­ri­table sen­ti­ment d’im­puis­sance dans notre so­cié­té. Alors, quand on a la pos­si­bi­li­té de s’im­mer­ger dans une his­toire où l’on peut ma­nier une épée et che­vau­cher des dra­gons, ça nous trans­porte. C’est ça, le grand at­trait de la fan­ta­sy: on y croise des êtres cou­ra­geux, ver­tueux, ou l’in­verse, et toutes leurs dé­ci­sions ont une in­fluence ca­pi­tale sur le monde qui les en­toure. Je me dis aus­si qu’au­tre­fois, on en­sei­gnait l’his­toire se­lon ‘la théo­rie du grand homme’.

Se­lon elle, l’his­toire au­rait fait des bonds grâce aux actes et aux dé­ci­sions de cer­taines fi­gures ma­jeures, comme Jules Cé­sar, Alexandre le Grand ou Abra­ham Lin­coln. Cette théo­rie de l’his­toire est dé­sor­mais mi­no­ri­taire, au pro­fit d’une ap­proche plus so­cio-éco­no­mique de la marche du monde, ba­sée sur l’ana­lyse des ten­dances de fond. Je ne suis pas his­to­rien pro­fes­sion­nel, mais je dois bien ad­mettre que la théo­rie du grand homme est bien plus in­té­res­sante à mes yeux.

Com­ment vous or­ga­ni­sez-vous dans votre tra­vail pour ne pas vous y perdre? J’ai des cartes sur mon bu­reau, je prends des notes sur des bouts de pa­pier où j’ins­cris des idées et que je suis sou­vent bien in­ca­pable de re­trou­ver en­suite. Fi­na­le­ment, j’es­saie de sto­cker un maxi­mum d’idées dans mon cer­veau. Le pro­blème, c’est que j’en suis à dix ou douze ro­mans si­tués dans cet uni­vers. Chaque per­son­nage se si­tue dans une ville, à un mo­ment don­né, en­tou­ré de per­son­nages se­con­daires. Je n’écris pas les cha­pitres dans l’ordre fi­nal, je pré­fère me mettre dans une bulle consa­crée à un seul per­son­nage, écrire plu­sieurs cha­pitres d’af­fi­lée sur lui, car une fois que je m’im­prègne du son de sa voix, de son hu­meur, j’ai en­vie d’al­ler au bout. Je peux écrire tous les cha­pitres sur Ty­rion, par exemple, et en­suite re­ve­nir au dé­but de l’his­toire pour me pen­cher sur ceux d’arya. Et ain­si de suite. À la fin, le plus dif­fi­cile reste de tis­ser un en­semble co­hé­rent. Heu­reu­se­ment, j’ai un édi­teur, et cer­tains fans à qui j’en­voie mon tra­vail pour qu’ils re­lèvent mes er­reurs avant pu­bli­ca­tion. Je peux, par exemple, me trom­per à pro­pos de la cou­leur des yeux d’un per­son­nage ou du sexe d’un che­val.

Vous avez des ri­tuels? J’ai deux or­di­na­teurs. Le pre­mier, der­nier cri, me sert à consul­ter mes mails. Le deuxième, sur le­quel j’écris tous mes ro­mans, marche sous DOS (un très

vieux sys­tème d’ex­ploi­ta­tion, ndlr), et j’uti­lise Word­star 4.0 (un lo­gi­ciel de trai­te­ment de texte sor­ti en 1987, ndlr).

Les gens se moquent par­fois de moi lors­qu’ils ap­prennent que j’uti­lise ces re­liques, mais j’adore Word­star, c’est un lo­gi­ciel très stable, je ne suis pas connec­té à In­ter­net donc pas de vi­rus, pas de ha­ckers. Le seul moyen de me ha­cker, c’est de pé­né­trer chez moi et de re­par­tir avec toutes mes dis­quettes. Heu­reu­se­ment, ce n’est ja­mais ar­ri­vé (rires).

Qu’est-ce qui vous mo­tive, au­jourd’hui? J’écri­vais dé­jà des his­toires à l’école pri­maire et j’al­lais les dé­cla­mer aux autres ga­mins du quar­tier, avec des imi­ta­tions de loup-ga­rou. Tout ça pour dire que j’écri­rai tou­jours. Avoir de l’ar­gent, c’est très bien, c’est utile, mais ça n’a ja­mais été mon mo­teur. De 1985 à 1995, j’ai sur­tout tra­vaillé pour la té­lé­vi­sion et le ci­né­ma, en tant que scé­na­riste, no­tam­ment pour Twi­light

Zone et pour une adap­ta­tion en sé­rie de La Belle et la Bête. Après ça, dans les an­nées 90, j’ai si­gné un contrat pour dé­ve­lop­per mes propres pi­lotes et des scé­na­rios de long­mé­trage. Je tra­vaillais plu­sieurs mois sur plu­sieurs pro­jets, avant que la pro­duc­tion dé­cide fi­na­le­ment de ne pas al­ler au bout. Mais plu­tôt que me ren­voyer, elle me di­sait: ‘Vous avez

autre chose?’ Et ain­si de suite. Au­cun de ces pro­jets n’a vu le jour, mais ils conti­nuaient pour­tant à me payer gras­se­ment. Je n’avais ja­mais ga­gné au­tant d’ar­gent de ma vie. Et vous sa­vez quoi? J’étais ter­ri­ble­ment mal­heu­reux. Ça m’a ap­pris quelque chose sur moi-même: je ne trouve pas ma sa­tis­fac­tion dans le fait de ga­gner de l’ar­gent, mais plu­tôt dans le fait de pou­voir ap­por­ter mes his­toires à un pu­blic. C’est le goût du tra­vail bien fait. Je ne me fa­ti­gue­rai pas, j’écri­rai tou­jours, ou du moins tant que mon cer­veau et ma san­té me le per­met­tront. Une chose est sûre, en re­vanche, c’est que je n’écri­rai plus ja­mais une épo­pée en sept tomes ré­par­tis sur 30 ans! Lire: Feu et Sang de George R. R. Mar­tin (Pyg­ma­lion)

“Je ne vois pas mes per­son­nages comme les re­pré­sen­tants ou les sym­boles d’un genre, d’une cou­leur de peau ni d’une quel­conque ca­té­go­rie à la­quelle les gens s’iden­ti­fient”

“Shame! Shame! Shame!”

Une soi­rée aux Chan­delles.

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