La tri­bu des Sen­ti­nelles

Society (France) - - SOMMAIRE - – JAVIER PRIETO SAN­TOS

Pour­quoi John Chau, un mis­sion­naire amé­ri­cain de 27 ans, a-t-il été tué par des membres de la tri­bu des Sen­ti­nelles au large de l’inde, en no­vembre der­nier? Na­tu­ra­liste, ex­plo­ra­teur et connais­seur de di­zaines de tri­bus iso­lées, l’es­pa­gnol Car­los Llandres a la ré­ponse.

Le 16 no­vembre der­nier, John Chau, un mis­sion­naire amé­ri­cain de 27 ans, était tué par des membres de la tri­bu des Sen­ti­nelles au large de l’inde. Na­tu­ra­liste, ex­plo­ra­teur et connais­seur de di­zaines de tri­bus iso­lées, l’es­pa­gnol Car­los Llandres n’a pas été sur­pris.

Que vous ins­pire la mort de John Chau? Il a en­freint la loi. Même si sa mort est mal­heu­reuse, l’er­reur et le dé­lit viennent de lui, pas des Sen­ti­nelles. Il n’au­rait ja­mais dû s’ap­pro­cher de cette tri­bu. Il y a des di­zaines d’an­nées, elle a dé­jà eu des contacts avec des hommes pro­ve­nant de la ci­vi­li­sa­tion, sou­vent des pê­cheurs, mais à chaque fois, ce­la s’est mal ter­mi­né. Pour elle, nous sommes des nids à bac­té­ries. Comme toutes les autres tri­bus qui vivent en au­tar­cie, les Sen­ti­nelles n’ont pas le même sys­tème im­mu­ni­taire que le nôtre. Un vi­rus bé­nin pour nos or­ga­nismes peut être mor­tel pour le leur. Les Sen­ti­nelles ne veulent pas nous voir, ne veulent pas nous par­ler, juste qu’on leur foute la paix. Chau le sa­vait très bien.

Les tri­bus comme celle des Sen­ti­nelles consi­dèrent-elles les hommes qui vivent dans la ‘ci­vi­li­sa­tion’ comme des sau­vages? Pour eux, l’en­fer, c’est nous. Il faut bien com­prendre qu’ils ont l’im­pres­sion de vivre dans un pa­ra­dis. Ils nous voient comme un dan­ger. Certes, il y a beau­coup de mor­ta­li­té in­fan­tile chez eux. Mais comp­ter sur nous, sur notre mé­de­cine, notre tech­no­lo­gie, mar­que­rait la fin de leur mode de vie, de leur culture. Ils ne veulent rien avoir af­faire avec nous. Pour eux, les pires, ce sont les mis­sion­naires, comme ceux de l’église ad­ven­tiste du sep­tième jour par exemple, qui har­cèlent des tri­bus en­tières. Ils entrent dans la jungle en masse, font un cam­pe­ment puis com­mencent à chan­ter en choeur. Ils couvrent les cris des ani­maux, le son du vent sur les feuilles. C’est as­sez flip­pant.

Quel est l’ob­jec­tif de ces mis­sion­naires? Ils veulent les conver­tir à leur re­li­gion. Ils ra­content aux com­mu­nau­tés qu’elles font fausse route, que ce sont des sau­vages… L’évan­gé­li­sa­tion est sim­ple­ment une ex­cuse pour co­lo­ni­ser, as­ser­vir les com­mu­nau­tés et éra­di­quer leurs croyances.

Entre 1992 et 1995, dans le cadre d’une étude, vous avez adop­té le mode de vie des Em­be­ra, une tri­bu si­tuée à la fron­tière entre la Co­lom­bie et le Pa­na­ma. Qu’avez­vous ap­pris? Je ne crois pas en la ma­gie, mais lorsque vous êtes près de ces gens­là, toutes vos cer­ti­tudes sont re­mises en cause. À leur contact, une éner­gie dingue s’em­pare de vous –et pas be­soin de prendre des opia­cés ou un quel­conque pro­duit chi­mique pour éprou­ver ça. C’est as­sez in­ex­pli­cable. Je me rap­pelle en­core le cha­man des Em­be­ra, qui m’avait dit un soir: ‘Bon, Car­los, je viens te dire adieu. J’ai trans­mis tout ce que je sa­vais aux miens, et il est temps que j’y aille. De­main, je se­rai mort.’ Le type avait l’air d’être en pleine forme, mais il a pris son ha­mac, puis il s’est en­fon­cé dans la jungle pour al­ler dor­mir. Il ne s’est ja­mais ré­veillé, car ef­fec­ti­ve­ment, le len­de­main ma­tin, il était mort… J’ai beau­coup ap­pris avec eux et je ne suis pas sûr que l’in­verse soit vrai. Qu’est-ce qu’on a à leur ap­prendre? Qu’un bri­quet fait du feu plus ra­pi­de­ment que deux bouts de bois frot­tés l’un contre l’autre? Oui, c’est vrai, mais pour fa­bri­quer un bri­quet il faut al­té­rer l’éco­sys­tème, car il est com­po­sé de plas­tique, etc. Eux, quand ils frottent deux bouts de bois, ils n’abîment rien. Les Em­be­ra et d’autres tri­bus changent de cam­pe­ment lors­qu’ils consi­dèrent que leur pré­sence a fait trop de mal à la jungle. Ils laissent tout sur place, les ha­macs, les flèches, les ins­tru­ments de cui­sine, et at­tendent que la jungle avale toutes ces af­faires avant de re­ve­nir. Leur pré­sence n’a au­cun im­pact sur l’en­vi­ron­ne­ment.

Com­ment faut-il s’y prendre pour les ap­pré­hen­der? Il faut re­ti­rer le sac à dos édu­ca­tif que l’on a re­çu à l’en­fance. Une fois qu’ils consi­dèrent que votre dé­marche est sin­cère et pa­ci­fique, ils vous dé­voilent leurs connais­sances sur la bo­ta­nique, la phar­ma­co­pée et tout un tas de trucs qui n’ont au­cune ex­pli­ca­tion ra­tion­nelle…

Par exemple? Quand je les ai quit­tés pour re­ve­nir chez moi, à Sé­ville, un membre de la tri­bu m’a don­né un bout de bois. Il m’a dit: ‘Si tu as des sou­cis, frotte le bois avec un peu d’eau, il s’illu­mi­ne­ra, et nous in­vo­que­rons les es­prits pour te don­ner

de la force.’ J’ai pris le bout de bois, en ap­pa­rence nor­mal, puis je l’ai po­sé chez moi sur une éta­gère, comme si c’était un ob­jet dé­co­ra­tif. Quelques se­maines plus tard, ma fille est tom­bée gra­ve­ment ma­lade. Se­lon le mé­de­cin, elle était at­teinte d’une leu­cé­mie très agres­sive et il ne lui res­tait que quelques se­maines à vivre. J’au­rais fait n’im­porte quoi pour la sau­ver et là, ma femme s’est sou­ve­nue du bout de bois. On n’avait rien à perdre, donc on l’a frot­té avec de l’eau. Et ef­fec­ti­ve­ment, il s’est il­lu­mi­né. Après des ana­lyses ul­té­rieures, il s’avère qu’il est très riche en fluor. L’an­xié­té, la tris­tesse, la co­lère n’aident pas à dor­mir, mais sur le coup, ma femme et moi sommes tom­bés dans un pro­fond som­meil. Au ré­veil, on était un peu hon­teux, d’ailleurs. Quelques heures plus tard, le mé­de­cin nous a dit que les ré­sul­tats des exa­mens de ma fille étaient plu­tôt en­cou­ra­geants. Le sou­la­ge­ment était im­mense, j’ai donc ap­pe­lé mes amis pour leur an­non­cer la bonne nou­velle. Et c’est là

que j’ai re­çu un ap­pel. ‘Car­los? Tu vas bien? On a pas­sé toute la nuit à pen­ser à toi. Tu as al­lu­mé le bois, pas vrai? Que se pas­set-il?’ C’était la per­sonne de la tri­bu qui m’avait fait le ca­deau. Elle s’était ren­due dans la ville la plus proche pour pou­voir me té­lé­pho­ner. J’ai éc­laté en san­glots.

Ré­cem­ment, on a vu des tri­bus in­con­nues sor­tir de la jungle pé­ru­vienne parce qu’elles n’avaient plus de gi­bier pour s’ali­men­ter. Vous pen­sez que ces groupes vont pou­voir conser­ver leur mode de vie pen­dant com­bien de temps en­core? La cu­pi­di­té de notre ci­vi­li­sa­tion n’a pas de li­mite. La dé­fo­res­ta­tion, l’or, les dia­mants et l’huile de palme ont plus de va­leur pour nous que leur mode de vie. Je suis as­sez pes­si­miste.

“Le pire dan­ger, ce sont les mis­sion­naires. L’évan­gé­li­sa­tion est sim­ple­ment une ex­cuse pour co­lo­ni­ser, as­ser­vir les com­mu­nau­tés et éra­di­quer leurs croyances”

Des membres de la tri­bu des Sen­ti­nelles.

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