“C’est comme Ka­tri­na, sauf que nous, on n’a pas eu d’ou­ra­gan. On a Gau­din de­puis 23 ans”

Ch­ris­tian Pel­li­ca­ni, élu com­mu­niste

Society (France) - - REPORTAGE - TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PP

élus comme ce Ca­chard, et même des struc­tures mu­ni­ci­pales ; des cen­taines de mil­lions de tra­vaux an­non­cés par les au­to­ri­tés de­puis des dé­cen­nies sans que l’on en constate la réa­li­té ef­fec­tive. Mais le mé­ca­nisme qui a per­mis ce­la n’est pas si com­pli­qué.

Le centre-ville de Mar­seille est dé­gra­dé de­puis si long­temps que Gas­ton Def­ferre, l’autre maire qui a du­ré en ville (32 ans, onze mois et 28 jours, de 1953 à 1986), choi­si­ra de faire ap­pel aux fi­nan­ce­ments pri­vés par une défiscalisation sur les tra­vaux. Une dé­cla­ra­tion d’uti­li­té pu­blique (DUP) est créée au dé­but des an­nées 90. Elle en­traîne une obli­ga­tion de re­lo­ge­ment dans ce pé­ri­mètre. Des lo­ge­ments sont re­pé­rés, des tra­vaux or­don­nés aux pro­prié­taires, qui ont trois ans pour les ef­fec­tuer. “Et s’ils

ne vou­laient pas les faire, ils étaient fou­tus de­hors! ex­plique Phi­lippe San Mar­co, l’un des tech­ni­ciens de ce sys­tème sous

Def­ferre. Une DUP, c’est du lourd! Tu dé­roges au droit com­mun sur un pé­ri­mètre. On sort deux pé­tards sur la table et, de temps en temps, on tire en l’air pour bien faire com­prendre qu’on tire à balles réelles. Et l’im­meuble est ré­ha­bi­li­té. En 1995, Gau­din avait ça! Il avait l’ou­til, il avait une chance, lui qui n’a ja­mais eu une seule idée dans sa car­rière! Et cet ou­til, il va im­mé­dia­te­ment le dé­voyer. Parce qu’il s’en ba­lance et qu’il tombe sys­té­ma­ti­que­ment sur les ques­tions de re­lo­ge­ment. Or, il ne veut pas re­lo­ger les gens. ‘At­tends, on ne va pas ré­ha­bi­li­ter pour en­suite re­trou­ver la même po­pu­la­tion à l’ar­ri­vée’, voi­là ce qu’ils disent.” L’ou­til de défiscalisation de­vient alors, avec l’ar­ri­vée de Gau­din à la Mai­rie en 1995, une gi­gan­tesque opé­ra­tion de spé­cu­la­tion. Une so­cié­té d’éco­no­mie mixte sous per­fu­sion mu­ni­ci­pale va

dé­sor­mais se char­ger de ce­la, Mar­seille Amé­na­ge­ment. “Ils ont mis Mar­seille Amé­na­ge­ment au ser­vice d’un truc dont les pires or­ga­nismes du Po­lit­bu­ro so­vié­tique au­raient rê­vé, dé­crit Phi­lippe

San Mar­co. Mar­seille Amé­na­ge­ment va dé­fi­nir les im­meubles aux­quels on va s’at­ta­quer, puis en faire la pro­mo­tion. L’ou­til n’est plus qu’un ou­til de défiscalisation. Mar­seille Amé­na­ge­ment va sim­ple­ment en­voyer, à la fin de chaque an­née, un re­çu fis­cal au pro­prié­taire du mon­tant des tra­vaux ef­fec­tués par –on peine à le croire– Mar­seille Amé­na­ge­ment. Les in­ves­tis­seurs n’ha­bitent

pas là. Donc Mar­seille Amé­na­ge­ment se trouve in­ves­tie du choix des im­meubles, du choix des tra­vaux à faire, du choix de l’en­tre­prise et, mieux que ça, du choix des lo­ca­taires. Mieux que ça en­core: si le mec ne paye pas ses loyers, il y a une ga­ran­tie de loyers… payée par le contri­buable lo­cal. Et at­ten­tion! S’il n’y a pas de lo­ca­taires, ga­ran­tie de va­cance! Pas de lo­ca­taire, mais on paye quand même. Mais tout ce­la s’est tel­le­ment mal or­ga­ni­sé qu’en ef­fet les lo­ca­taires dont ils rê­vaient sont ve­nus, pour re­par­tir au bout de trois ans maxi­mum. Les com­merces de rez-de-chaus­sée n’ont pas été af­fec­tés et sont res­tés mu­rés pen­dant toutes ces an­nées. Alors les bo­bos, ils se barrent. D’autre part, les tra­vaux ont été mal faits. Quelques an­nées après, c’était dé­jà tom­bé.” Phi­lippe San Mar­co sait de quoi il parle. Il a été, en 2008, le di­rec­teur de Mar­seille Amé­na­ge­ment, avant d’en dé­mis­sion­ner ra­pi­de­ment par dé­goût.

On trouve donc au­jourd’hui der­rière les so­cié­tés im­mo­bi­lières des pro­prié­taires, des gens riches, des élus et de nom­breuses com­pagnes de sa­la­riés de Mar­seille Amé­na­ge­ment, qui s’est trans­for­mée en 2014 en So­leam. “Concer­nant la ges­tion de la

ville, consi­dère Ch­ris­tian Pel­li­ca­ni, on as­siste à un ‘vol en bande or­ga­ni­sée’ de la res­source fis­cale et de la res­source pu­blique. La po­li­tique, c’est la ges­tion des af­faires de la ci­té, mais sou­vent, ils ne se sou­viennent plus que du mot ‘af­faires’.” Le bu­si­ness de la mi­sère n’a de sens que si elle per­dure. On constate que des mil­lions d’eu­ros ont été pro­po­sés par de nom­breuses col­lec­ti­vi­tés et ins­ti­tu­tions pour lut­ter contre l’ha­bi­tat in­digne du centre-ville de Mar­seille. En 2011 par exemple, l’opé­ra­tion Grand centre ville, por­tée par la So­leam, an­non­çait 235 mil­lions d’eu­ros de bud­get. Hé­las, sou­vent, ces bud­gets, s’ils sont bien vo­tés, s’ils sont bien an­non­cés, ne sont pas dé­blo­qués, avec tou­jours un chi­po­tage in­fi­ni dans l’ins­truc­tion des dos­siers. “Parce que c’est com­pli­qué.” C’est Gau­din lui-même qui par­fois ra­conte la mé­thode. En ser­rant le bras de ce­lui qui écoute quand c’est im­por­tant et en ponc­tuant les mo­ments clés par un clin d’oeil. L’ac­cent est alors plus pro­ven­çal que mar­seillais, plus Fer­nan­del que Pa­trick Bos­so: “Elle n’est pas de moi, cette mé­thode, elle est de Si­méon Flais­sières, le pre­mier maire so­cia­liste de la ville, qui lui aus­si a du­ré long­temps

(de 1892 à 1902 puis de 1919 à 1931, ndlr). À la fin du xixe siècle, les villes de France s’équi­paient toutes du tout-à-l’égout. Chaque pro­prié­taire de­vait se rac­cor­der des­sus à ses frais, et à Mar­seille, les pe­tits pro­prié­taires sont nom­breux, et ils n’aiment pas beau­coup payer. Alors Si­méon Flais­sières, il s’est dé­brouillé pour que ce soit com­pli­qué de mettre le tout-à-l’égout. Des pierres, des pentes, des pro­blèmes… Il ex­pli­quait qu’à Pa­ris, on ne l’ai­dait pas. En ra­len­tis­sant le pro­ces­sus, il tra­vaillait sa lon­gé­vi­té et quand les gens ont vu comme le tout-à-l’égout était un pro­grès ma­jeur, Si­méon Flais­sières s’est mis à trou­ver des so­lu­tions, mais dou­ce­ment, rue après rue. On l’at­ten­dait comme le mes­sie. Sa po­li­tique, elle était faite pour du­rer. Et moi, vous voyez, je suis aus­si fait pour du­rer.” Des ex­perts pensent dé­sor­mais que le pre­mier im­meuble qui s’est ef­fon­dré ce 5 no­vembre à Noailles était fra­gi­li­sé par des in­fil­tra­tions d’eau re­mon­tant par ca­pil­la­ri­té en dé­té­rio­rant les murs por­teurs. Et une pré­cé­dente ex­per­tise un peu plus d’un mois avant l’ef­fon­dre­ment pré­ci­sait: “Il res­sort des in­ves­ti­ga­tions que la cause des désordres est la pré­sence d’eaux usées en cave sous forme d’une flaque per­ma­nente. Ces eaux usées pro­ve­naient d’une fuite au ni­veau du rac­cor­de­ment du tuyau d’éva­cua­tion avec le re­gard de l’égout.” Une fis­sure dans le temps long de Si­méon Flais­sières par où s’est in­fil­tré le lent sys­tème Gau­din. L’ac­tion cor­ro­sive des ar­ran­ge­ments que le pou­voir dé­traque.

En un mois, la psy­chose s’est ins­tal­lée à Mar­seille. Plus de

200 im­meubles ont été éva­cués. “Les gens sont dé­lo­gés sans ar­rê­tés de pé­ril, dé­nonce Ké­vin Va­cher. Le seul do­cu­ment qu’on leur donne, c’est une ‘at­tes­ta­tion d’éva­cua­tion’, ça n’existe pas!”

Il manque trop d’ex­perts pour éva­luer l’état réel d’un im­meuble. Et il com­mence à man­quer des so­lu­tions pour re­lo­ger les gens. Ba­la­dés dans des hô­tels, des re­lo­gés ont été dé­mé­na­gés pour lais­ser la place aux par­ti­ci­pants d’un congrès de vé­té­ri­naires. Des gym­nases ont été ou­verts pour pa­rer au plus pres­sé. Dans les lo­ge­ments éva­cués en ur­gence, les pre­miers cam­brio­lages sont à dé­plo­rer. Il y a même eu l’his­toire de ce faux dé­lo­gé qui s’est joué de l’hos­pi­ta­li­té de ri­ve­rains pour dis­pa­raître en­suite avec leur té­lé­vi­sion ou leurs ché­quiers. “C’est comme Ka­tri­na, ré­sume Ch­ris­tian Pel­li­ca­ni. Sauf que nous, on n’a pas eu d’ou­ra­gan. • On a Gau­din de­puis 23 ans.”

“Gau­din, il a mis 30 ans pour en­trer dans la banque. Ce n’est pas pour que les Vas­sal ou Mu­se­lier y ac­cèdent en six mois. Il va conti­nuer à les tuer, les uns après les autres” Be­noît Payan, élu so­cia­liste

Le 5 dé­cembre 2018. Un mois après les ef­fon­dre­ments de la rue d’au­bagne, huit mi­nutes de si­lence sont ob­ser­vées.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.