Le Mooch

Society (France) - - SOMMAIRE - TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR RM

Le New-yor­kais An­tho­ny Sca­ra­muc­ci dé­tient un re­cord: em­bau­ché en juillet 2017, il a été le di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion le plus éphé­mère de l’his­toire de la Mai­son-blanche. Onze jours seule­ment. Dont il n’a rien ou­blié.

Le New-yor­kais An­tho­ny Sca­ra­muc­ci, dit “le Mooch”, dé­tient un re­cord mon­dial: il a été le di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion le plus éphé­mère de l’his­toire de la Mai­son-blanche. Onze jours seule­ment, en juillet 2017, avant d’ex­plo­ser en vol et d’être vi­ré ma­nu mi­li­ta­ri. Le sym­bole de la fo­lie de la pré­si­dence Trump? Un an et de­mi plus tard, on est al­lé lui de­man­der.

Le compte est ver­ti­gi­neux, ef­fa­rant, et même sa­cré­ment ba­roque: en étant contraint de re­mettre sa dé­mis­sion dans les pre­miers jours du mois de no­vembre, le mi­nistre de la Jus­tice, Jeff Ses­sions, est de­ve­nu le 39e of­fi­ciel* à de­voir quit­ter l’ad­mi­nis­tra­tion du pré­sident amé­ri­cain Do­nald Trump de­puis que ce­lui-ci a prê­té ser­ment, il n’y a même pas deux ans. Pour rendre compte de cette pa­gaille monstre, le New York Post, le pre­mier ta­bloïd de la mé­ga­pole amé­ri­caine, s’est amu­sé à re­pré­sen­ter en pre­mière page la Mai­son-blanche à la ma­nière d’une brousse re­dou­table dont per­sonne ne ré­chappe ou presque, bor­dée par la men­tion “Sur­vi­vor”. Comme le titre de la ver­sion amé­ri­caine de la cé­lèbre émis­sion Koh-lan­ta. Sur le jour­nal, au mi­lieu d’un mon­tage oni­rique de fou­gères et de ro­seaux épi­neux, ap­pa­raissent le vi­sage du pauvre Ses­sions, ain­si que ceux de quelques autres per­son­na­li­tés de pre­mier rang dé­bar­quées avec fra­cas par Do­nald Trump, pi­teu­se­ment ba­di­geon­nés pour l’oc­ca­sion d’une croix rouge sang. Ins­tal­lé comme un pa­cha dans ce bu­reau dont les larges fe­nêtres donnent sur le ca­phar­naüm klaxon­nant de New York, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci exa­mine un ins­tant le ci­me­tière qui s’af­fiche ce jour-là en une du quo­ti­dien et, d’un coup, presque bouf­fon, s’ex­clame: “Ah!

Quand même, je suis là!” L’in­dex et le pouce en­duits d’un peu de la mayon­naise du sand­wich à étages qu’il vient tout juste d’en­glou­tir, l’homme isole sa tête pixel­li­sée à l’aide d’un gros feutre. Puis, dans un nou­veau mou­ve­ment brusque, il sai­sit le Post et fait mine de prendre la pose à cô­té de sa pho­to, en dé­gai­nant un doigt d’hon­neur et un sou­rire béat. Ain­si va ce­lui que tout le monde ap­pelle “le Mooch”.

Par­mi la foule de ceux qui ont su­bi la vin­dicte de Wa­shing­ton et de son roi, le Mooch dé­tient, à 54 ans, un re­cord per­son­nel. Il est ce­lui dont la mis­sion au­ra du­ré le moins long­temps. Pas quelques mois ni même quelques se­maines, mais seule­ment quelques jours. In­tro­ni­sé “di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion du pré­sident Trump” le 20 juillet 2017, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci fut vi­ré ma­nu mi­li­ta­ri le 31 juillet, après s’être fen­du dans la presse d’une sé­rie de saillies em­bar­ras­santes au su­jet de ses col­lègues de ca­bi­net les plus émi­nents. Un mo­ment fu­gace, plus ra­pide en­core que le pas­sage d’une étoile fi­lante dans le ciel. Der­rière le pu­pitre de la Mai­son-blanche, le Mooch, ga­min de Long Is­land, par­lait en tor­dant la bouche et bras­sait l’air de ses mains char­nues, pa­reil à un char­re­tier des bas quar­tiers ita­liens du New York de son en­fance. On au­rait dit le hé­ros rou­leur de mé­ca­niques d’un clas­sique à la rin­gar­dise eigh­ties, comme si John Tra­vol­ta dans Grease avait ava­lé le Mi­chael Dou­glas de Wall Street. Très vite, les mé­dias en firent une co­que­luche. Il était ce­lui que l’on in­vi­tait plus que les autres sur les pla­teaux de té­lé­vi­sion, parce qu’il était tou­jours la pro­messe d’une sé­quence élec­trique. Mais ce­la ne du­ra que onze jours, donc. Ce qui pro­vo­qua en re­tour au­tant de raille­ries. D’un coup, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci n’était plus qu’une triste quille, une huile fan­toche, sym­bole à lui tout seul de l’ab­sur­di­té du gou­ver­ne­ment trum­pien. “J’ai ex­plo­sé

de ma­nière spec­ta­cu­laire de­vant tout le pays, re­con­naît-il au­jourd’hui. J’ai eu l’im­pres­sion que ma voi­ture s’était cra­shée.” Mais le Mooch est gaillard, il porte la veste sur me­sure comme une cotte de maille et l’on au­rait tort de pen­ser que cette vio­lente em­bar­dée l’a pro­fon­dé­ment ac­ca­blé. Son doigt d’hon­neur de tout à l’heure n’était qu’une bou­tade. “En vé­ri­té, je suis le mec le plus chan­ceux sur Terre!” s’ex­clame-t-il.

Il ajoute: “Peu im­porte si j’ai été vi­ré: Trump m’a ren­du cé­lèbre. Et pour ça, je n’ai pas eu be­soin de cou­cher avec lui comme la First La­dy!”

“Juste un bu­si­ness­man qui fi­lait du cash”

De­puis peu, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci a re­pris les rênes de l’af­faire ju­teuse qu’il avait aban­don­née du jour au len­de­main pour re­joindre Do­nald Trump. Lo­gé dans les hau­teurs de l’un des ma­jes­tueux bel­vé­dères en plexi­glas de Ma­di­son Ave­nue, à Man­hat­tan, Sky­bridge est un ca­bi­net s’oc­cu­pant de faire fruc­ti­fier l’épargne de di­zaines de mil­liers d’amé­ri­cains, du pe­tit no­taire su­diste au pa­tri­cien de Bos­ton. Sur tout un étage fu­mant comme une bé­taillère, plu­sieurs co­hortes de beaux jeunes gens dont les che­mises claires ne souffrent d’au­cune frois­sure draguent le cha­land au té­lé­phone et com­pilent des ran­gées de dol­lars à don­ner le tour­nis dans d’im­menses ta­bleaux d’or­di­na­teur. De­puis que le Mooch est de­ve­nu une fi­gure na­tio­nale, les chiffres de Sky­bridge ont gon­flé, dit-on. “Tous les jours, je re­çois des coups de fil de gens qui me disent qu’ils ont vu An­tho­ny Sca­ra­muc­ci à la té­lé­vi­sion, qu’il leur a plu et qu’ils veulent lui confier leur ar­gent. Son pas­sage à la Mai­son-blanche nous a don­né du souffle. Grâce à lui, tout

le monde sait qui nous sommes”, fré­tille Jé­rôme Hay­den. Ce jeune homme ori­gi­naire d’un fau­bourg lu­gubre de l’east Side a été re­cru­té par le Mooch alors qu’il n’avait pas tout à fait ter­mi­né ses études de fi­nance. Il ra­conte aus­si com­ment il ar­rive que son pa­tron le sup­plée au dé­bot­té au bout du fil pour faire si­gner un nou­veau client. “Les gens se re­trouvent à par­ler au Mooch, et ils hal­lu­cinent. Je ne connais per­sonne d’autre qui fait ça.”

Le reste du temps, du lun­di au ven­dre­di, Sca­ra­muc­ci est oc­cu­pé à re­ce­voir, der­rière la large table en chêne ver­ni qui lui sert de bu­reau, toutes sortes de gens ve­nus lui de­man­der

conseil. Comme si son étroite pa­ren­thèse pré­si­den­tielle l’avait oint d’un genre d’au­to­ri­té su­prême. Au­jourd’hui s’avance un homme aux joues rouges, coif­fé d’une amu­sante chou­croute de che­veux noirs la­qués. Pé­pé Bre­ton est un chi­ca­no qui, de­puis le Co­lo­ra­do, di­rige avec réus­site un

bu­si­ness de can­na­bis lé­gal. “C’est la fu­mette qui vous donne cet air?” ho­quète Sca­ra­muc­ci. L’autre: “Ce­la fait un an que j’es­saye de vous ren­con­trer. Je vous ai pour­sui­vi. Vous êtes un homme qui connaît tout le monde.” Sca­ra­muc­ci: “J’en ai rien à foutre du can­na­bis, mais quand on m’a dit que vous vou­liez

me voir, j’ai trou­vé ça sym­pa!” Après quoi le Mooch dit à Pé­pé le fu­meur d’at­tendre avant d’ou­vrir le ca­pi­tal de son pe­tit em­pire puis, sans au­cune tran­si­tion, se met à lui par­ler de son frère co­caï­no­mane et du dan­ger des drogues dures, cite Mon­taigne ain­si que des pré­si­dents amé­ri­cains nés il y a deux siècles et pro­met de l’ai­der à de­ve­nir le plus riche dans sa dis­ci­pline. “Mon vieux, vous al­lez vous as­seoir avec tous les fu­meurs de Wall Street”, lui as­sure-t-il en­fin, avant de le gui­der vers la sor­tie. Par­fai­te­ment mi­nu­té, l’agen­da du Mooch ne laisse ja­mais la place aux ef­fu­sions su­per­flues. Au sui­vant, donc. Ce­lui­là s’ap­pelle Mat­thew Brooks, fi­gure de proue de la coa­li­tion des Juifs ré­pu­bli­cains et lob­byiste ré­pu­té. En guise de pré­sen­ta­tion, il an­nonce: “Je suis pour Is­raël, des im­pôts ré­duits au mi­ni­mum et une dé­fense na­tio­nale forte.” Il est ve­nu pro­po­ser au Mooch de mon­ter à la tri­bune de la grande confé­rence prin­ta­nière or­ga­ni­sée par son ras­sem­ble­ment. Ce se­rait un hon­neur. “Même si ce­la n’a pas du­ré très long­temps, le fait qu’an­tho­ny Sca­ra­muc­ci ait tra­vaillé à la Mai­son-blanche lui donne une vé­ri­table lé­gi­ti­mi­té au­jourd’hui. Il en

a fait un le­vier”, jus­ti­fie-t-il. Flat­té par ce bref com­men­taire, presque rou­gis­sant, le Mooch tope la pogne de

son in­ter­lo­cu­teur. “Vous et moi, nous sommes les mêmes! Si nous avions gran­di en­semble, nous au­rions joué aux dés en bas de la rue!” Un mar­chand de gan­ja et un porte-pa­role conser­va­teur: les deux vi­si­teurs du jour disent quelque chose d’an­tho­ny Sca­ra­muc­ci. Un homme qui se re­ven­dique de gauche et de droite en même temps. Il avance par exemple qu’il ne trouve ab­so­lu­ment rien à re­dire à pro­pos du ma­riage gay et qu’il sou­tient par ailleurs la sou­plesse ai­guë du mar­ché du tra­vail amé­ri­cain. “Je suis li­bé­ral sur tous les plans. Un vrai cen­triste.” De quoi ex­pli­quer ses ma­nières vo­la­tiles quand il s’est agi de choi­sir sa crè­me­rie po­li­tique. En 2008, le Mooch fai­sait don au can­di­dat dé­mo­crate Ba­rack Oba­ma d’un chèque de 5 600 dol­lars. Quatre ans plus tard, il de­ve­nait tré­so­rier en chef de la cam­pagne du ré­pu­bli­cain Mitt Rom­ney. Lors de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle, il an­non­ça d’abord sou­te­nir Hilla­ry Clin­ton puis se mit à ap­plau­dir Jeb Bush, le ca­det de George W., et lorsque Do­nald Trump s’im­po­sa comme le can­di­dat fi­nal de la droite amé­ri­caine, il en fit son fa­vo­ri. Un ral­lie­ment pas si éton­nant que ça, en fin de compte: le bour­si­co­teur et le ma­gnat de l’im­mo­bi­lier sont tous les deux des fi­gures des hau­teurs de Man­hat­tan, et ils se connaissent de­puis des an­nées. “Trump et moi sommes

des vrais New-yor­kais, ex­plique le Mooch sous des des­sins re­pré­sen­tant Ba­rack Oba­ma. Nous avons des avis tran­chés et la peau épaisse. Nous sommes des mecs qui n’avons pas peur de marquer des points en fin de match. C’était nor­mal que je sois avec lui.” Pour au­tant, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci n’au­rait ja­mais ima­gi­né in­té­grer un jour les rangs des fonc­tion­naires les plus

en vue du pays. “Moi, au dé­part, j’étais juste un bu­si­ness­man qui fi­lait du cash, se dé­fend-il. Je me suis re­trou­vé là sans avoir rien de­man­dé à per­sonne.” An­tho­ny Sca­ra­muc­ci se tor­tille et son cou se bour­soufle de veines épaisses. Der­rière les éclats

de la cé­lé­bri­té se cachent quelques re­mords. “En re­joi­gnant Trump, je me suis fait avoir par mon ego. J’ai été naïf et stu­pide.” Puis, sou­dai­ne­ment, il tape du poing sur la table, comme s’il vou­lait écra­ser ce mau­vais sou­ve­nir.

Le pré­sident et les vau­tours

L’his­toire de la mi­nus­cule car­rière po­li­tique d’an­tho­ny Sca­ra­muc­ci trouve sa source dans les jours qui sui­virent l’élec­tion de Do­nald Trump, au mois de no­vembre 2016. Alors que le monde en­tier semble stu­pé­fait, le milliar­daire triom­phant convoque le Mooch dans sa tour de Man­hat­tan et lui pro­pose de faire par­tie de son fu­tur ca­bi­net. Il a pen­sé à lui pour prendre la charge du Bu­reau de liai­son pu­blique de la Mai­son-blanche. Un por­te­feuille d’at­ta­ché aux cour­ti­sa­ne­ries des lob­bys éco­no­miques, en quelque sorte. Le Mooch re­joue la ren­contre: “Trump m’a dit: ‘Quitte tes af­faires stu­pides, là. Je peux t’of­frir quelque chose de 40 fois plus gros que ce que tu as.’” Parce qu’il est “un homme de grands chal­lenges”, Sca­ra­muc­ci dit oui. Et pour s’évi­ter toute ac­cu­sa­tion de conflit d’in­té­rêts, s’em­presse de mettre son en­tre­prise en vente. Un conglo­mé­rat chi­nois se porte ac­qué­reur. Sur les trot­toirs bour­geois de New York, le Mooch, un long man­teau d’hi­ver

“Je suis le gars qui a te­nu onze jours. Et j’ai onze ta­touages sur le corps, mais je ne vous di­rai pas où!”

en al­pa­ga sur les épaules, pa­rade alors comme le plus fier des paons. Quand on lui de­mande com­ment il va, il ré­pond tou­jours par la même ph­rase: “Je vais vendre mon en­tre­prise 200 mil­lions de dol­lars et je parle au pré­sident tous les soirs.

Je suis un ga­gnant!” Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’au même mo­ment, une poi­gnée d’in­tri­gants s’af­faire en cou­lisses afin de lui bar­rer la route de la Mai­son-blanche. Cer­tains conseillers de Trump ré­pètent au pré­sident que le bu­si­ness­man ne fe­rait pas un bon po­li­tique. On lui dit aus­si et sur­tout que ce fils d’ou­vrier de chan­tier ita­lien de­ve­nu di­plô­mé d’har­vard, ca­pable de payer 100 000 dol­lars pour que le nom de sa com­pa­gnie ap­pa­raisse dans le film Le Loup de Wall Street, n’a pas le bon pro­fil pour in­car­ner la nouvelle droite amé­ri­caine. Ré­sul­tat: quelques heures à peine avant la cé­ré­mo­nie d’in­ves­ti­ture pré­si­den­tielle, le Mooch ap­prend qu’au­cun poste n’a été pré­vu pour lui. À l’écou­ter au­jourd’hui, ceux qui lui ont sa­von­né la planche ont pour noms Reince Prie­bus, alors chef de ca­bi­net de Do­nald Trump, et Steve Ban­non, le fa­meux

conseiller stra­té­gique du pré­sident. “Ces types-là sont les pires per­sonnes du monde, mau­grée-t-il. Ils rô­daient comme des vau­tours au­tour du pré­sident et ils m’ont poi­gnar­dé dans le dos pour que je ne vienne pas mar­cher sur leurs plates-bandes.”

Le 20 jan­vier 2017, tan­dis que Do­nald Trump jure de­vant Dieu au bal­con du Ca­pi­tole et de­vient ain­si l’homme le plus puis­sant du monde, le Mooch, lui, se traîne quelque part dans New York, comme du gi­bier hé­bé­té. Il a per­du son en­tre­prise, et n’a rien ob­te­nu en re­tour. Pour le conso­ler, la co­te­rie trum­pienne lui pro­pose de l’en­voyer pan­tou­fler à Pa­ris. Il y se­rait am­bas­sa­deur au­près de L’OCDE et dis­po­se­rait, non loin de la Seine, d’un ap­par­te­ment la­by­rin­thique comp­tant 17 pièces. Mais avant de pou­voir mettre la main sur cette agréable po­si­tion, il existe un pro­ces­sus de va­li­da­tion cor­né­lien s’éta­lant sur plu­sieurs mois. Or, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci est un im­pa­tient. Il choi­sit donc une autre voie, plus ra­pide: être ca­ta­pul­té vice-pré­sident de la Banque

d’im­port-ex­port amé­ri­caine, un pla­card em­pli de cour­tiers et de sta­tis­ti­ciens fa­ti­gués. En at­ten­dant mieux. Le Mooch n’a pas dit son der­nier mot. “On m’avait re­ti­ré mon tra­vail, et j’al­lais tout faire pour le ré­cu­pé­rer, re­met-il. Je vou­lais for­cer la porte et en­voyer aux chiottes ceux qui m’avaient lâ­ché, Prie­bus

et Ban­non. Tout ça m’ob­sé­dait.” Sca­ra­muc­ci s’ac­croche. Trump, il le sait, n’a ja­mais, mal­gré le lâ­chage de der­nière mi­nute, ces­sé de le te­nir en es­time. Alors le New-yor­kais ap­pelle le pré­sident tard le soir sur la ligne di­recte du Bu­reau ovale, es­saie de pro­vo­quer des ren­contres fur­tives. Et au beau mi­lieu de l’été, alors que la Mai­son-blanche croule sous le scan­dale des col­lu­sions sup­po­sées entre le can­di­dat Trump et la Rus­sie de Pou­tine, c’est presque na­tu­rel­le­ment qu’il fi­nit par re­ce­voir le coup de fil qu’il at­tend. Le jeu­di 20 juillet 2017 au soir, il est dis­crè­te­ment re­çu à Wa­shing­ton. Ac­com­pa­gné de sa fille Ivan­ka, Do­nald Trump offre à An­tho­ny Sca­ra­muc­ci la di­rec­tion de la com­mu­ni­ca­tion de la Mai­son-blanche. La mis­sion est mil­li­mé­trée: il fau­dra coudre les bouches ano­nymes qui contri­buent à mettre la pré­si­dence en dif­fi­cul­té, et res­ser­rer la pa­role of­fi­cielle. Une fois en­core, Reince Prie­bus et Steve Ban­non tentent de mi­ner sa can­di­da­ture. “Ban­non m’a dit que je n’étais pas pré­pa­ré pour ce job, que je ne sa­vais pas

par­ler au monde”, ra­conte-t-il. Mais le Mooch est le Mooch, et il n’est pas ques­tion qu’il se dé­bine. Il ob­tient le poste. Si­tôt in­tro­ni­sé, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci s’af­fiche en shé­rif: qui­conque, au sein de la Mai­son-blanche, au­ra l’ou­tre­cui­dance de s’épan­cher pu­bli­que­ment sans son au­to­ri­sa­tion, se­ra vi­ré sur le champ. Une dé­cla­ra­tion du ton­nerre, mais sans ef­fet par­ti­cu­lier. Le mer­cre­di 26 juillet, le New Yor­ker se fait l’écho d’un re­pas réunis­sant Do­nald Trump, le Mooch et deux gra­dés de la chaîne conser­va­trice Fox News. À la lec­ture de l’ar­ticle, bref et pi­quant, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci en­rage. Il consi­dère cette fuite in­at­ten­due comme un af­front per­son­nel. Il se dé­pêche alors d’ap­pe­ler l’au­teur du pa­pier sa­cri­lège afin qu’il lui ba­lance coûte que coûte le nom de sa source. Il beugle: “J’ai en­vie de bu­ter tous ceux qui

parlent!” Il beugle en­core: “Le Mooch vient de dé­bar­quer, et vous al­lez voir, tout va être net­toyé très vite!” Et puis, per­sua­dé d’avoir de­vi­né à la vo­lée l’ori­gine de la fuite, il ex­plose: “Reince Prie­bus est un pu­tain de schi­zo­phrène pa­ra­noïaque (…) Et je ne suis pas Steve Ban­non, moi: je n’es­saye pas de me su­cer!” Dans son ca­bi­net d’hommes d’af­faires, un an et quelque plus tard, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci pa­raît cra­cher de la fu­mée par les na­rines. Il fi­nit par pes­ter: “J’ai été un pu­tain de

dé­sastre.” Pu­bliées telles quelles par le New Yor­ker, les in­sultes lâ­chées im­pru­dem­ment au jour­na­liste ont aus­si­tôt sus­ci­té un scan­dale na­tio­nal. Le ven­dre­di 28 juillet, tan­dis qu’il na­vigue à bord d’air Force One, Do­nald Trump an­nonce en un tweet la­cu­naire qu’il se sé­pare du fa­meux Reince Prie­bus.

“Peu im­porte si j’ai été vi­ré, Trump m’a ren­du cé­lèbre. Et pour ça, je n’ai pas eu be­soin de cou­cher avec lui”

Puis, le lun­di 31, ar­rive le tour du Mooch. Le di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion de la Mai­son-blanche vient à peine d’ar­ri­ver à son bu­reau qu’il dé­couvre que son té­lé­phone de ser­vice cryp­té a été désac­ti­vé. “Là, je me suis dit que mon

heure était ve­nue.” À 9h14 très pré­ci­sé­ment, Sca­ra­muc­ci est convo­qué en ur­gence dans le bu­reau du nou­veau chef de ca­bi­net, John Kel­ly. L’homme, un vieux ro­cher rom­pu aux ma­ni­gances wa­shing­to­niennes, le fu­sille sans scru­pule: “Vous

avez com­mis une im­mense er­reur en par­lant au New Yor­ker. Je dois vous dire de par­tir.” Onze jours et pas un de plus après qu’il a ac­cé­dé au saint des saints, le Mooch re­tourne donc à New York sur la pointe des pieds. To­ny le flam­boyant n’a plus de tra­vail. Il dé­gou­line de honte d’être le di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion le plus éphé­mère de l’his­toire de la Mai­son­blanche. Et une mi­sère n’ar­ri­vant ja­mais seule, sa femme de­mande le di­vorce. Le mar­di de ces fi­chus onze jours, Deidre Sca­ra­muc­ci a dû ac­cou­cher seule, dans son coin, pen­dant que son ma­ri était oc­cu­pé à trin­quer avec Do­nald Trump. Elle ne l’a pas par­don­né.

“Trump est Mi­chael Jack­son! Trump est Mi­chael Jor­dan!”

Une chose à ne pas ou­blier, ce­pen­dant: An­tho­ny Sca­ra­muc­ci est l’homme “le plus chan­ceux de la Terre”. De fait, sa dé­ca­dence a ra­pi­de­ment lais­sé place à une ful­gu­rante re­nais­sance comme l’amé­rique les aime. La vente de Sky­bridge a été an­nu­lée par l’ins­pec­tion bour­sière amé­ri­caine et le Mooch a re­pris avec joie ses ha­bi­tudes dans le ciel de Ma­di­son Ave­nue. Quant à Ma­dame Sca­ra­muc­ci, elle est ren­trée au ber­cail. Pro­fi­tant confor­ta­ble­ment de sa nouvelle no­to­rié­té, le Mooch a pro­duit un film avec Al Pa­ci­no et lan­cé une pla­te­forme web, le Sca­ra­muc­ci Post. Et la Mai­son­blanche? Et Wa­shing­ton? “Je ne com­pren­drai ja­mais com­ment

notre ca­pi­tale fonc­tionne, dit-il. C’est un en­droit sans foi ni loi, toxique, où l’on détruit tout. Je n’y re­tour­ne­rai ja­mais. Là-bas, les gens s’en prennent aux autres comme des Sith de Star Wars. Tout le monde se dé­vore sans l’air d’y tou­cher pour pro­té­ger ses in­té­rêts. La per­sonne la plus mé­chante que l’on ait connue dans sa vie se­rait la plus gen­tille à Wa­shing­ton.” En re­vanche, rien de mau­vais sur Do­nald Trump. À en croire le fi­nan­cier, le pré­sident aux re­flets orange est l’homme idoine pour di­ri­ger le pays “parce qu’il est doué d’une in­tel­li­gence unique, in­tui­tive, qui com­prend par­fai­te­ment les mé­ta­pro­blé­ma­tiques”.

Le Mooch lui rend aus­si grâce d’avoir été un fin stra­tège en s’at­ti­rant les fa­veurs de l’élec­to­rat po­pu­laire. Il a d’ailleurs

in­ti­tu­lé l’in­évi­table livre écrit sur son ex­pé­rience, Trump: the Blue Col­lar Pre­sident (Trump, le pré­sident en col bleu). “Le type vit à New York dans un ap­par­te­ment qui au­rait pu être ima­gi­né par Louis XIV sous crys­tal meth, mais il sait par­ler au peuple, an­nonce-t-il. Il ne faut pas le sous-es­ti­mer: vous al­lez voir, il re­fe­ra le coup à la pro­chaine élec­tion. Trump est Mi­chael Jack­son! Trump est Mi­chael Jor­dan!” Mal­gré son ex­fil­tra­tion de la Mai­son-blanche, An­tho­ny Sca­ra­muc­ci se vante d’avoir en­core l’oreille du pré­sident. D’ailleurs, il ra­conte qu’il lui a par­lé par té­lé­phone pas plus tard que la veille. “Je lui ai fait en­voyer un livre. Il m’a dit qu’il al­lait le lire. Je ne le crois pas,

mais ça ne fait rien”, sou­rit le Mooch. Pour les be­soins de la pro­mo­tion de son livre, le ma­ta­dor de Ma­di­son Ave­nue na­vigue au­jourd’hui d’un raout à l’autre. Cet après-mi­di de pluie, il se rend à Green­wich, une ville de bord de mer où les trains ne s’ar­rêtent ja­mais très long­temps. Le Mooch doit y faire un ré­su­mé de son oeuvre et aus­si exa­mi­ner le ré­sul­tat des ré­centes élec­tions par­le­men­taires à l’in­vi­ta­tion des gens de Wealth, une re­vue pleine de pour­cen­tages et de pho­tos de pa­laces. Dans le hall pa­voi­sé de lustres et de den­telles d’une bas­tide co­lo­niale, une as­sem­blée com­po­sée d’une cen­taine de grands cour­tiers ve­nus des en­vi­rons se met su­bi­te­ment à piaf­fer lorsque le hé­ros du jour entre en scène. Le Mooch en jette: il porte un cos­tume bleu nuit qui en­robe par­fai­te­ment sa lar­geur de lut­teur et a at­ta­ché au re­vers de sa veste un pin’s en vrais dia­mants qui re­pré­sente le pa­villon amé­ri­cain. “Fau­til vrai­ment pré­sen­ter notre in­vi­té? fait mine d’in­ter­ro­ger

le mo­dé­ra­teur de l’évè­ne­ment. Di­sons qu’il a briè­ve­ment tra­vaillé à la Mai­son-blanche…” Sca­ra­muc­ci confisque aus­si­tôt la pa­role: “Je suis le gars qui a te­nu onze jours. Et j’ai onze ta­touages sur le corps, mais je ne

vous di­rai pas où!” La suite est du même aca­bit: une li­ta­nie de bons mots, de sou­ve­nirs cro­qui­gno­lesques et d’imi­ta­tions. On lui de­mande son avis sur les der­nières ru­meurs éma­nant du Bu­reau ovale, et lui ré­pond sans sour­ciller, comme s’il n’en avait ja­mais été ren­voyé. Il est le Mooch. On l’ap­plau­dit à tout rompre. La confé­rence ter­mi­née, presque tous les par­ti­ci­pants re­partent avec un exem­plaire dé­di­ca­cé de son livre sous le bras. Trump: the Blue Col­lar Pre­sident est un suc­cès, disent les clas­se­ments. “Il l’est de­puis sa

sor­tie”, pré­cise le Mooch. Il est bien pla­cé pour le sa­voir. Son édi­teur lui ayant confié qu’il fal­lait vendre au moins 3 000 exem­plaires la se­maine sui­vant la pa­ru­tion du livre pour qu’il soit cer­ti­fié “best-sel­ler”, le fi­nan­cier a en­voyé ses aides de camp en ache­ter le double dès le pre­mier jour.

De­puis, cinq autres col­la­bo­ra­teurs ont quit­té la Mai­son-blanche, dont James Mat­tis, le se­cré­taire à la Dé­fense.

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