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Society (France) - - SOMMAIRE - •JU­LIEN LANGENDORFF

En Rus­sie, les ados dé­lin­quants ont droit à un “trai­te­ment de fa­veur”: ils at­ter­rissent dans des pri­sons pour mi­neurs cen­sées les re­mettre dans le droit che­min. La pho­to­graphe Ta­tia­na Bon­da­re­va est par­tie vé­ri­fier.

Aux ado­les­cents dont l’exis­tence a bas­cu­lé dans le crime le plus dur (meurtre, viol, tra­fic de drogue), la Rus­sie ré­serve, de­puis 1968, ses pri­sons pour mi­neurs. Une pro­messe d’el­do­ra­do et d’adap­ta­tion so­ciale contro­ver­sée, qui pous­se­rait inexo­ra­ble­ment à la ré­ci­dive. La pho­to­graphe Ta­tia­na Bon­da­re­va a pas­sé deux ans à do­cu­men­ter le quo­ti­dien de ces cages en pla­qué or.

n garçon de 17 ans qui a tué sa grand-mère à coups de poi­gnée de porte pour ré­cu­pé­rer un bu­tin de 100 roubles (en­vi­ron 1,30 eu­ro). Un autre du même âge qui a étouf­fé son grand-père avec un oreiller, puis pas­sé la jour­née à boire de l’al­cool avec ses amis dans la pièce d’à cô­té, le corps en­core chaud du dé­funt ran­gé dans un pla­card. Les dé­te­nus de la pri­son pour ado­les­cents de Kol­pi­no, en pé­ri­phé­rie de Saint-pé­ters­bourg, ma­jo­ri­tai­re­ment is­sus de struc­tures fa­mi­liales dé­vas­tées par l’al­coo­lisme pa­ren­tal, sont en dé­pit de la gra­vi­té de leur condam­na­tion en­core des en­fants. “J’étais vrai­ment sur­prise de voir à quel point ils étaient ex­ci­tés par le fait d’ap­prendre des vers par coeur pour la jour­née des pa­rents, de mon­trer les pe­luches qu’ils avaient fa­bri­quées ou par le vo­lume de leurs ré­coltes. Comme s’ils ex­pé­ri­men­taient leur en­fance pour la pre­mière fois,

dans un nou­veau foyer.” Dé­jà fa­mi­lière de l’uni­vers car­cé­ral et de cette pri­son en par­ti­cu­lier –sa pre­mière vi­site à Kol­pi­no re­monte à 2001 alors qu’elle fai­sait du bé­né­vo­lat pour l’église–, Ta­tia­na Bon­da­re­va s’est tou­jours in­té­res­sée aux concepts de li­mi­ta­tion de la li­ber­té hu­maine et à l’iso­le­ment sous toutes ses formes. Les pri­sons pour ado­les­cents en Rus­sie ont fait l’ob­jet d’un vaste pro­gramme de ré­formes à par­tir de 1968, avec la créa­tion de struc­tures sco­laires in­ternes et d’ate­liers de fa­bri­ca­tion, ain­si que d’une ou­ver­ture au pu­blic et aux fa­milles. On compte au­jourd’hui 23 ins­ti­tu­tions opé­ra­tion­nelles à tra­vers le pays. À Kol­pi­no, les pri­son­niers peuvent dé­sor­mais ap­prendre la plom­be­rie ou la mé­ca­nique, s’ini­tier au tra­vail agri­cole ou à la pein­ture sur bois, avec un em­ploi du temps sur­char­gé qui s’étire chaque jour de 6h à 22h. “Le di­rec­teur de la pri­son es­time que les jeunes ne doivent ja­mais avoir une seule mi­nute de libre, re­prend la pho­to­graphe. Une fois que l’on a ou­blié la pré­sence des fils bar­be­lés, on a l’im­pres­sion de se trou­ver dans un camp pour en­fants de l’ère so­vié­tique. Les ado­les­cents se dé­placent d’un en­droit à l’autre comme un trou­peau, avec une ex­pres­sion vide dans le re­gard.”

“Per­sonne ne les at­tend”

Cols rou­lés et crânes ra­sés à blanc, chan­tant sur une es­trade de­vant une pro­jec­tion de vi­déo de dau­phins ou en ca­le­çon dans la neige en­tou­rés d’icônes re­li­gieuses, dé­am­bu­lant ha­gards dans un mu­sée: la vi­sion de ces jeunes dé­te­nus évo­que­rait presque un fan­tasme de dys­to­pie. “J’ai de­man­dé aux gar­çons ce qui leur plai­sait en pri­son, et la plu­part d’entre eux m’ont ré­pon­du qu’au moins, ici, ils pou­vaient man­ger. Ils sont nour­ris cinq fois par jour. Ils sont heu­reux de pou­voir ter­mi­ner leur sco­la­ri­té, parce

qu’à l’ex­té­rieur ce­la leur se­rait im­pos­sible. Un dé­te­nu m’a dit que de­hors, il se­rait mort d’une over­dose.”

Mais quel ave­nir réel à la sor­tie? “L’ab­sence de sou­tien en Rus­sie pour la ré­ha­bi­li­ta­tion so­ciale des condam­nés est un pro­blème ma­jeur. La plu­part de ces gar­çons, une fois li­bé­rés, re­tournent dans leur fa­mille dys­fonc­tion­nelle ou dans la rue, car bien sou­vent per­sonne ne les at­tend, dit Ta­tia­na Bon­da­re­va. Ils ne veulent pas quit­ter la pri­son, et cer­tains d’entre eux de­viennent ré­ci­di­vistes dans le seul but d’y re­ve­nir – en plus du pres­tige que l’in­car­cé­ra­tion peut re­pré­sen­ter dans cer­tains cercles cri­mi­nels.” Pour ceux dont les peines sont les plus lourdes, le trans­fè­re­ment à leur ma­jo­ri­té dans une pri­son pour adultes, net­te­ment plus ré­pres­sive, an­ni­hi­le­rait tout gain po­si­tif ac­quis pen­dant ces an­nées de ré­édu­ca­tion. De plus en plus d’ac­ti­vistes so­ciaux oeuvrent pour que ces ado­les­cents bé­né­fi­cient de me­sures de pro­ba­tion, dé­non­çant un sys­tème d’em­pri­son­ne­ment qui han­di­cape plus qu’il ne re­cons­truit. Du cô­té des au­to­ri­tés car­cé­rales,

le dis­cours est bien évi­dem­ment dif­fé­rent: “Dans tous les éta­blis­se­ments pour ado­les­cents que j’ai vi­si­tés, les di­rec­teurs me di­saient que le leur avait été élu pri­son de l’an­née ou que tel dé­te­nu avait ga­gné telle com­pé­ti­tion. Des vo­lon­taires viennent jouer au foot avec les pri­son­niers, leur ap­prendre à faire des des­sins ani­més. J’ai peut-être moi-même contri­bué à mon­trer une image ‘par­faite’ des pri­sons russes, mais c’est parce que je n’en ai vu que la sur­face. On ne m’a tout sim­ple­ment pas lais­sée voir autre chose. Un gar­dien de pri­son était tou­jours avec moi pour me dire ce que je pou­vais pho­to­gra­phier ou pas. Et cer­tains gar­çons n’avaient pas le droit de me par­ler, sans que les gar­diens ne veuillent m’ex­pli­quer pour­quoi.”

“Tous les dé­te­nus doivent se ra­ser le crâne. Avant le pro­cès, la loi l’in­ter­dit, mais une fois en pri­son, cette coupe de che­veux est jus­ti­fiée par le risque de poux ou de gale.”

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