Bhag­wan

Society (France) - - SOMMAIRE -

Sen­sa­tion de Net­flix, le do­cu­men­taire Wild Wild Coun­try ra­conte l’in­croyable épo­pée de la secte de Bhag­wan Sh­ree Ra­j­neesh, ce gou­rou in­dien qui fit tour­ner les têtes et trem­bler l’amé­rique au dé­but des an­nées 80. Une his­toire que le jour­na­liste Jeanf­ran­çois Bi­zot avait ra­con­tée en no­vembre 1979 dans Ac­tuel.

Sen­sa­tion de Net­flix, le do­cu­men­taire Wild Wild Coun­try ra­conte l’in­croyable épo­pée de la secte de Bhag­wan Sh­ree Ra­j­neesh, ce gou­rou in­dien qui fit tour­ner les têtes et trem­bler l’amé­rique au dé­but des an­nées 80. Une in­croyable his­toire que Jean-fran­çois Bi­zot avait ra­con­tée avant tout le monde. C’était en no­vembre 1979, dans Ac­tuel, et le jour­na­liste, en im­mer­sion, avait lui même lar­ge­ment va­cillé.

JE­suis à Poo­na, à une heure de Bom­bay. Le bleu plus clair de l’al­ti­tude et l’air al­lé­gé me ré­veillent et je marche vers l’ash­ram sous des es­pèces d’eu­ca­lyp­tus. Plus je m’en ap­proche, plus je vois dis­pa­raître la ville in­dienne et conver­ger cinq, dix, cent dis­ciples eu­ro­péens ou amé­ri­cains en orange, toutes les gammes d’orange, les orange mauves, les orange bruns, les orange roses, et je me sens gê­né par mon vieux ber­mu­da beige. De­puis que j’ai quit­té l’hô­tel, de­puis les pre­miers étals de jus d’orange, je suis en­va­hi par cette cou­leur qui m’ex­clut, la cou­leur des 3 000 dis­ciples qui ont en­va­hi et re­peint tout un quar­tier de la ville. Les couples en­la­cés marchent dans le pe­tit ma­tin vers la lec­ture de Bhag­wan. Les filles sont presque toutes belles, je n’en ai ja­mais vues au­tant réunies, et elles se ba­lancent sans me voir dans les bras d’im­menses bar­bus au re­gard lu­mi­neux qui rient en leur ca­res­sant le dos. Ils ont l’air heu­reux et mo­dernes. Rien à voir avec les autres ash­rams. Ça fait des mois qu’on me parle de Poo­na et de son hé­do­nisme. Il y a dé­jà 80 000 dis­ciples en orange dans le monde. À la grande porte de l’ash­ram, les gardes ba­ra­qués en orange me di­rigent vers le ser­vice d’ac­cueil. Est-ce l’orange qui les rend beaux ou l’amour ins­pi­ré par Bhag­wan? Je ne suis pas là de­puis cinq mi­nutes que dé­jà je craque, et voi­là, je suis à la bou­tique de l’ash­ram, à m’ha­biller en orange, pour être comme les autres. Ça ne m’est ja­mais ar­ri­vé si vite. Je n’ai pas le sen­ti­ment de me dé­gui­ser. J’ai en­vie de me faire en­la­cer par tout le monde, de voir ce qui m’ar­rive, après tout mon co­pain To­shen l’a bien fait, lui, an­cien gau­chiste, an­cien mo­tard, an­cien jour­na­liste de L’ORTF. En pas­sant la toge, quand même, je res­sens une pous­sée de ma­laise. Je n’ai ja­mais pris com­plè­te­ment au­cun uni­forme, ni hip­pie, ni cuir noir gau­chiste, ni par­ka éco­lo, et me voi­là en orange de la tête aux pieds. J’ai re­trou­vé To­shen sous les arbres près du hall de mé­di­ta­tion. Il est très heu­reux de me voir dé­jà en orange. “–For­mi­dable. Tu vas prendre Sa­nya, j’es­père? –C’est quoi? –De­ve­nir dis­ciple, prendre le col­lier. Tu vas voir. L’éner­gie est in­sen­sée, ici. On n’ar­rête pas! Les mo­ments les plus forts, c’est quand tu vois Bhag­wan. Tu n’en re­vien­dras pas. Qu’est-ce qu’il dé­gage! À chaque fois, il me laisse par terre.” Je le re­garde. Il a chan­gé. Il est éma­cié. Il s’est fait une drôle de queue de che­val et ses traits sont ti­rés. Il a l’air moins heu­reux que les autres. Il me fait vi­si­ter. Nous al­lons à la ca­fé­té­ria man­ger un pud­ding et boire du thé. J’ai un flash: tout est par­fai­te­ment or­ga­ni­sé, clean, ra­pide. Au­cune né­gli­gence, une ac­ti­vi­té de Club Mé­di­ter­ra­née. De 5h30 à 22h, gym­nas­tique, danse, yo­ga, tai-chi, mé­di­ta­tion.

To­shen connaît tout le monde. Je re­marque qu’il sa­lue les an­ciens dis­ciples avec dé­fé­rence. On les re­con­naît à leur col­lier. Jus­qu’à il y a deux ans, le por­trait de Bhag­wan était pris dans une grosse larme de plexi­glass. Main­te­nant, il est ser­ti dans un mé­daillon de bois. To­shen me dé­signe des types et m’ex­plique à chaque fois les rai­sons de son res­pect: “Lui, il est avec Bhag­wan de­puis cinq ans, Bhag­wan lui a dit l’autre jour qu’il n’était pas loin de l’illu­mi­na­tion. Tu te rends compte? Le bol qu’il a! Il le voit presque tous les jours!” To­shen dé­taille le che­min qu’il est bon de suivre. Ceux qui ar­rivent doivent s’ins­crire à trois groupes thé­ra­peu­tiques. La liste m’étonne. Bhag­wan a ré­cu­pé­ré les nou­velles thé­ra­pies en vogue, les mes­sages rei­chiens ou ja­po­nais, les groupes de conscience, le tan­tra, le sou­fisme, tout ce qui peut faire cra­cher le ve­nin ac­cu­mu­lé, dé­gor­ger les frus­tra­tions, pé­ter les cloi­sons. Et nous com­men­çons par là. Tout de suite pris en main pour lais­ser al­ler. “Ici, m’ex­plique To­shen, on vit vrai­ment. La li­ber­té sexuelle existe, les gens sont ou­verts les uns aux autres et on pro­gresse.” Nous mar­chons dans l’odeur de fleurs et d’herbe cou­pée des pe­tits jar­dins de l’ash­ram en­tre­te­nus au cen­ti­mètre car­ré par des jar­di­niers amou­reux. La bi­blio­thèque ne contient que les 70 ou­vrages de Bhag­wan et ça m’en­nuie qu’il ait par­lé sur tout. Plus loin, une cen­taine d’orange dansent dans le hall de mé­di­ta­tion. Nous n’en fi­nis­sons pas de croi­ser des couples bron­zés et en­la­cés et je fai­blis à nou­veau. Nous bu­tons sur une grille flan­quée de deux gardes. On ne passe pas. Lao tseu house, la mai­son de Bhag­wan. Le maître a be­soin de tran­quilli­té. En re­ve­nant vers l’en­trée, To­shen croise sa femme. Ils se sou­rient mais ne s’em­brassent pas et le sou­rire de To­shen est un peu coin­cé. Bi­zarre: ils se sont ma­riés en orange il y a à peine six mois. Je re­garde le por­trait de Bhag­wan. Il y en a par­tout où je vais, sauf à l’hô­tel. Il cligne son oeil ma­li­cieux sur la poi­trine de tous les dis­ciples. Il a l’air sym­pa­thique et bon­homme. Je lis ses bro­chures. Sa culture est ef­fa­rante. Il a pé­né­tré et com­men­té la pen­sée de tous les saints. Jé­sus, Mi­la­ré­pa, Boud­dha, les sou­fis, le yo­ga tan­trique, mais aus­si la science mo­derne, Freud, Ein­stein et les sages contem­po­rains, Gand­hi, Kri­sh­na­mur­ti. Il a tout ava­lé et ça me bluffe. Il a été illu­mi­né à 21 ans, en 1953. Dé­jà pe­tit,

il pres­sen­tait tous les signes de la sain­te­té. Ce­la ne l’a pas em­pê­ché de vivre avec un an­cien man­ne­quin hol­lan­dais, Vi­vek, six ou sept ans. Pen­sez donc, un saint qui sait vivre, à l’écart du pou­voir mais près de ses sens, ou­vert au monde mo­derne, aux dé­cou­vertes de Wil­helm Reich et aux idéaux de ma gé­né­ra­tion. Il a bien pro­fi­té du sexe, jus­qu’à 42 ans, en 1974, quand il a quit­té son corps pour la pre­mière fois et qu’il a dé­ci­dé que le sexe ne l’in­té­res­sait plus.

Le len­de­main ma­tin, je re­viens à la pre­mière heure dans l’air bru­meux du ma­tin. Je me suis dé­jà fait un co­pain, un Al­le­mand qui est garde à la grande porte. Il m’a ra­con­té sa vie de gau­chiste proche de la pre­mière ar­mée rouge de Baa­der­mein­hof, sa fuite de­vant la vio­lence dans les groupes thé­ra­peu­tiques, son suc­cès de psy­cho­thé­ra­peute et sa dé­cou­verte de Bhag­wan. Il est ici de­puis trois ans. J’ar­rive de­vant le hall de mé­di­ta­tion, le Boud­dah Hall. Une grande dalle de ci­ment po­li cou­verte d’un im­mense auvent en palmes tres­sées. Deux cents autres orange sont dé­jà là. Il n’est pour­tant que 7h du ma­tin. Je laisse mes chaus­sures de­vant la pan­carte “Leave here your mind and your shoes”. Je suis cet ai­mable conseil avec sa­tis­fac­tion et bonne vo­lon­té. Je ne veux pas être fer­mé comme un Fran­çais ra­tio­na­liste. Voi­là de nom­breuses an­nées que je veux pro­gres­ser, mé­di­ter, me la­ver le cer­veau d’une grande lu­mière. J’entre dans le Boud­dah Hall et j’ac­cepte l’ex­tase sur les autres vi­sages. Je danse et je tourne avec les autres, je me mets à pla­ner, je suis bien, je ris, je fais du tai-chi, et je sens tout mon corps sous contrôle. En le­vant len­te­ment les bras, j’ai l’im­pres­sion de m’en­vo­ler pen­dant que mes pou­mons s’ouvrent peu à peu et que ma tête se vide. En­fin, je me couche par terre. Je chasse quelques re­tours af­fai­blis de mau­vaises pen­sées, le cy­nisme, la dé­ri­sion, la dé­prime, les sar­casmes, et je reste al­lon­gé à en­tendre de loin les klaxons de la rue. Ne pas bou­ger. Je sens mon­ter le blanc dans ma tête, une ava­lanche écla­tante. C’est la pre­mière fois et je trouve ça su­perbe. Les types m’en­cou­ragent et me ra­content com­ment, avant moi, tant de gens in­tel­li­gents ont cra­qué à Poo­na et sont res­tés. Des mé­de­cins et des cher­cheurs scien­ti­fiques, des chefs d’école psy­chia­trique, des in­gé­nieurs, mais aus­si une cheffe de rayon du BHV et un ou­vrier de Rouen. Le soir tombe pai­sible et vient l’heure du dar­shan si­len­cieux. Quand la lu­mière s’éteint, il faut se taire et se fi­ger sur place. Nous sommes plu­sieurs à le faire. Je suis à cô­té de To­shen. Il oriente ses mains vers la mai­son de Bhag­wan pour cap­ter le maxi­mum d’éner­gie men­tale et un lent sou­rire ex­ta­tique dé­tend son vi­sage. Une heure passe comme ça et je suis tou­jours bien, sé­cu­ri­sé par cette fa­mille qui a vé­cu les mêmes in­ter­ro­ga­tions que moi.

De­puis deux jours, je n’ai ja­mais vu as­ti­quer nulle part avec au­tant de fer­veur. Les dis­ciples po­lissent jus­qu’aux cris­taux des lustres et aux fer­ron­ne­ries en cuivre des portes. Ce soir, c’est l’an­ni­ver­saire de Bhag­wan: les mu­si­ciens et les dan­seurs ré­pètent des chan­sons hi­lares en son hon­neur. Les chan­sons, un peu bêtes, rap­pellent les Beatles. Mais re­vues par Deu­ter, un des in­ven­teurs du rock ré­pé­ti­tif al­le­mand bhag­wa­ni­sé il y a trois ans, elles prennent une force in­can­ta­trice qui fait ou­blier la miè­vre­rie de leurs re­frains: “I love you, you love me, I love you, you love me”. To­shen m’a bien pré­pa­ré. “Tu n’ima­gines pas la claque que tu vas prendre en voyant Bhag­wan ce soir pour la pre­mière fois. Il est si beau, si fra­gile, si lu­mi­neux! Mais avant, il faut que tu te laves, ses na­rines sont fra­giles. Il ne faut rien sen­tir, les odeurs gênent sa mé­di­ta­tion.” To­shen m’a pas­sé le sham­pooing et le sa­von spé­cial de l’ash­ram et je me frotte conscien­cieu­se­ment. Je ne veux pas of­fus­quer les na­rines de Bhag­wan. Je vais donc me faire sen­tir par To­shen, qui me ren­voie à la douche. J’y re­tourne, je re­frotte, je me coupe les poils sous les bras. J’en­file ma plus belle toge orange. Je suis prêt.

Une foule consi­dé­rable se di­rige en si­lence vers l’ash­ram, ha­bi­tée par une pro­fonde dé­vo­tion. Je la sens vi­brer. La foule est ca­na­li­sée dans le Boud­dha Hall, entre des pe­tites bar­rières. Je croise To­shen. Il est au comble du

bon­heur: “Tu te rends compte? Je suis de ser­vice au dar­shan! Je vais sur­veiller le che­min par où ar­rive la voi­ture de Bhag­wan. Je vais le voir de près.” J’entre dans le hall au mi­lieu de la foule. Nous sommes près de 1 000 en orange, j’ai l’im­pres­sion de pé­né­trer dans un sanc­tuaire où l’on va ré­pé­ter Aï­da. Cent gardes sont ali­gnés tout au­tour de l’es­pace ri­tuel sé­pa­ré en deux: pour ceux qui veulent dan­ser, les tra­vées ; pour les mé­di­ta­tifs, le choeur et les ailes. En face du grand fau­teuil de Bhag­wan en­core vide sur son es­trade, les deux cho­rales dan­santes des femmes et des hommes de l’or­chestre de rock. Je me fais ar­rê­ter à une ligne verte par un grand garde bar­bu: “–Tu ne peux pas al­ler plus loin. –Pour­quoi? –Tu n’es pas dis­ciple. Eux ont tout sa­cri­fié pour chan­ger de vie et être plus près de Bhag­wan. Il a be­soin de leur éner­gie, il re­bon­dit sur eux. –Bon.” Je m’as­sieds plus loin, au mi­lieu des dé­vots et des mu­siques ri­tuelles. J’at­tends en mé­di­tant. Le hall vibre. Un dar­shan: l’ex­pé­rience mys­tique de la foule. C’est exact, je le sens. Cer­tains de mes voi­sins sont dé­jà par­ve­nus à la mé­di­ta­tion pro­fonde et quand Bhag­wan ar­rive, seul un sou­rire inef­fable si­gnale qu’ils ont sen­ti sa pré­sence. J’éprouve un gros fris­son. Le voi­là. Il vient de sor­tir d’une grosse Mer­cedes crème. Il ne vient plus de sa mai­son qu’en Mer­cedes. Un gou­rou ca­pi­ta­liste? Bhag­wan marche sur son nuage, sou­rit, sa­lue une fois à gauche, une fois à droite, les mains jointes avec les yeux qui roulent, et il s’as­sied sans un mot dans son fau­teuil. Les plus fer­vents et les plus bran­chés lui en­voient tout leur fluide. Les choeurs dansent, ivres d’amour. La vague d’émo­tion m’em­porte quand la foule se met à chan­ter des man­tras. Su­perbes om qui partent du ventre et fu­sionnent toutes les gorges dans l’uni­té mé­ta­phy­sique. Bhag­wan ne dit rien. Il re­garde l’un puis l’autre et, quand To­shen reçoit son re­gard, il va­cille de conten­te­ment. Bhag­wan se laisse ado­rer avec dé­lec­ta­tion. Voi­là un mo­ment que je mé­dite, mais je suis mal pla­cé et j’ai­me­rais bien croi­ser les pro­fon­deurs in­son­dables du re­gard de Bhag­wan et prendre une bonne dé­charge comme To­shen. Je me lève, en­gour­di par cette heure de man­tras. Je sors du cercle et je cherche à al­ler me pla­cer en face de Dieu vi­vant. Je ne sais vrai­ment plus quoi pen­ser. La tête dans la stra­to­sphère, je contourne le sanc­tuaire en plein air. Je croise un pre­mier garde qui ne dit rien. Je ne suis plus qu’à un quart de cercle du re­gard de Bhag­wan, qui conti­nue à me sou­rire et à ho­cher len­te­ment la tête mais sans ja­mais bou­ger autre chose, le men­tal en­vo­lé de­puis plus d’une heure. Une main m’ar­rête. “–Tu ne peux plus al­ler là! –Pour­quoi? –Il faut re­cu­ler.” Ma mé­di­ta­tion elle aus­si a re­cu­lé. Un autre garde me prend par le bras et m’em­mène vers la sor­tie de l’ash­ram et ma mé­di­ta­tion s’en­vole. Je me ré­veille hé­bé­té. “–Laisse-moi. Je veux juste croi­ser le re­gard de Bhag­wan. –Non. –Quoi, non? –Non. Tu vas re­cu­ler, me dit-il avec les yeux fixes. Écoute-moi, reste calme (il me pousse vers la sor­tie), re­cule, voi­là, va de l’autre cô­té de la rue, gen­ti­ment, voi­là tu at­tends là, gen­til.”

Je me re­trouve dans la rue seul et fu­rieux de ce ser­vice d’ordre ferme qui fait dans un genre nou­veau, le genre té­lé­pa­thique au­to­ri­taire.

C’est à ce mo­ment-là que j’ai com­men­cé à mar­cher sur deux pattes. Je conti­nuais à me bran­cher, à mé­di­ter en orange et à sou­hai­ter l’amour de Bhag­wan, mais j’avais tout le temps comme un re­cul. Je glis­sais par mo­ments jus­qu’à l’iro­nie et la pro­vo­ca­tion. Dès le len­de­main, To­shen a sen­ti ma per­plexi­té. Je me re­bif­fais sur mon his­toire de gardes. Il a ri: “Tu sais, c’est nor­mal. Les gardes doivent par­fois s’oc­cu­per de bar­jots qui veulent tou­cher Bhag­wan. Et puis nous avons été at­ta­qués par des Ira­niens qui vou­laient pin­cer les seins des filles et il y a

Le voi­là. Il vient de sor­tir d’une grosse Mer­cedes crème. Il ne vient plus de sa mai­son qu’en Mer­cedes. Un gou­rou ca­pi­ta­liste?

même eu quelques viols par des po­li­ciers. Les In­diens sont fâ­chés de notre li­ber­té. Ils veulent vi­rer Bhag­wan mais ils ne peuvent pas, il est trop connu.” Je ne di­sais rien. Il y a aus­si l’in­dus­trie des gou­rous qui rap­porte à l’inde. Trois mille dis­ciples per­ma­nents, des hé­ri­tages qui se

dis­persent, 20 000 dis­ciples qui passent par an. To­shen conti­nuait: “Il faut que tu t’aban­donnes. Je sais, c’est dif­fi­cile pour un Fran­çais, tout le truc maître-dis­ciple, mais quand tu as cra­qué, tu te trouves. Je vais t’em­me­ner voir Arup et Laksh­mi, les deux mères su­pé­rieures, pour qu’elles t’ins­crivent dans un groupe.” Et je me suis re­trou­vé de­vant Arup, une Hol­lan­daise de 35, 40 ans au re­gard pé­né­trant. Elle s’ap­puyait contre un im­mense dos­sier de ve­lours rouge. Elle ne m’a pas plu, elle suait le pou­voir et l’au­to­ri­té. Je suis res­té coin­cé. Rien à dire. Elle me de­man­dait si je vou­lais prendre le col­lier et je ne sa­vais plus. Qu’est-ce que je fe­rais de ce col­lier? Mais d’un autre cô­té, je dé­cou­vri­rais peut-être quelque chose… Non, je ne sa­vais plus. Alors, d’un re­gard gla­cial, elle m’a congé­dié. Je suis res­sor­ti per­du, avec la pro­messe d’al­ler un jour as­sis­ter au groupe Qui suis-je? À 100 ré­par­tis deux par deux, nous nous ra­con­tons les uns aux autres pen­dant 48 heures sans ar­rê­ter et en chan­geant de par­te­naire toutes les 20 mi­nutes. Une fois, c’est toi qui écoutes ; la sui­vante, c’est toi qui parles… Je suis re­tour­né à l’hô­tel Blue Dia­mond me bai­gner dans la pis­cine. Il y avait 60 ou 70 dis­ciples là-bas, qui re­ti­raient leur col­lier pour se bai­gner. Quelques filles de l’ash­ram sucent un Co­ca, al­lon­gées sur la ser­viette de l’hô­tel. L’une d’entre elles a

les yeux les plus bleus. Elle lit au-de­là des pas­sions, je lui dis: “Bon­jour, je m’ap­pelle Sh­ree.”

Elle pose son bou­quin et plonge vers moi. Elle a en­vie de jouer, elle a une drôle de fa­çon de pin­cer le nez pour res­ter sous l’eau, elle dé­marre un dos craw­lé pour voir si je la suis. Dans un an­glais aux “r” très rou­lés, elle m’ex­plique: “–Moi, c’est Ma­ria. J’ai pris Sa­nya il y a quinze jours. De­puis, ma vie est fan­tas­tique. Je n’ai ja­mais ren­con­tré au­tant de gens pas­sion­nants en un même en­droit! Ici, nous construi­sons l’ave­nir. (Rires) Elle pose sa main sur mon bras. Je la re­garde.

– En fait, je suis ve­nu par cu­rio­si­té, ce­la fait long­temps que je veux connaître Bhag­wan. Je m’amuse bien.

Aïe, qu’est-ce que j’ai dit? Yeux-bleus dé­gage sa main, son vi­sage se dur­cit, elle a chan­gé de voix. –Tant qu’on n’a pas fait les groupes, on ne peut pas com­prendre ce qui se passe ici.

Tra­gique mé­prise, les dis­ciples se baignent sans leur col­lier, et elle m’a pris pour un des leurs. Elle s’en va. –Je re­tourne à l’ash­ram, dit-elle. Il ne faut Je me sens dé­man­gé par les ques­tions. J’ai trop ti­ré sur le ri­deau. Je veux en sa­voir plus. Je lis et je re­lis du Bhag­wan. La Maître a un sa­cré mo­ral. Il dé­clare, pas que je rate le cour­rier de 4h. J’ai écrit à Bhag­wan et j’at­tends sa ré­ponse.” im­per­tur­bable: “Je veux faire re­par­tir la roue de la re­li­gion qui s’était trop ar­rê­tée. Tous les 500 ans un grand pro­phète sur­vient. Je suis la ré­in­car­na­tion du fon­da­teur du boud­dhisme tan­trique. Je re­con­nais dans mes pre­miers dis­ciples les ré­in­car­na­tions de mes dis­ciples d’il y a 700 ans. Jé­sus lui-même est ve­nu mou­rir en Inde et il est en­ter­ré au Ca­che­mire sous le nom de Yous­souf Mul­tan.” Etc. Là, je ne gobe plus. Mes en­vies de fu­sion et d’amour sub­sistent pour­tant quand j’ob­serve l’ap­pa­rence idyl­lique des rap­ports entre les dis­ciples. Mal­gré tout, je me de­mande où en est réel­le­ment Bhag­wan. Et s’il était vrai­ment do­té de pou­voirs sur­na­tu­rels? Je me rap­pelle quand je l’ai vu do­de­li­ner len­te­ment à la fête de son illu­mi­na­tion, cette sé­ré­ni­té presque im­mo­bile et ce re­gard pro­fon­dé­ment iro­nique, cette mo­que­rie amou­reuse, juste abî­mée par sa vi­sible ju­bi­la­tion. Et même cette ju­bi­la­tion ve­nait peut-être sim­ple­ment de son bon­heur. Des dis­ciples ha­bitent à l’ash­ram. Pour un droit d’en­trée de 25 à 30 000 francs

(de 3 800 à 4 600 eu­ros, ndlr), ils peuvent ache­ter une cham­brette à por­tée des vi­bra­tions de Dieu. L’ash­ram, com­plet, ne peut tous les lo­ger et on va construire plus loin, pour 10 000 per­sonnes. Les pauvres, eux, louent des ca­hutes et se font ré­gu­liè­re­ment vi­rer par la police puis­qu’ils ne rap­portent rien.

Il est tard et je passe chez Mit­sou. Elle ha­bite une belle mai­son à 500 mètres de l’ash­ram. Elle fait par­tie des dis­ciples for­tu­nés qui louent les an­ciennes mai­sons des co­lo­nels an­glais. Mit­sou est très bran­chée sur Bhag­wan, mais elle n’a pas per­du son hu­mour et quand on la pro­voque, elle lâche des vé­ri­tés. Elle or­ga­nise les groupes tan­triques qui poussent l’or­gasme à bout. Elle vient juste de quit­ter son groupe. “–Ils n’avaient plus be­soin de moi, cette nuit. Au bout de cinq mi­nutes, ils bai­saient tous. –Je ne peux plus y al­ler? –C’est trop tard. –Tu trouves chaque fois un par­te­naire? –Non, je ne par­ti­cipe pas. Et puis, on y ar­rive tou­jours. Une fois, comme ça, il n’y en avait au­cun qui me plai­sait. C’était juste après que j’eus quit­té mon ma­ri. Je m’étais plus ou­verte. Heu­reu­se­ment, je n’avais pas mes verres de contact et j’ai sen­ti que mon voi­sin avait une bonne éner­gie, qu’il

était vi­vant, nous avons fait les exer­cices res­pi­ra­toires du yo­ga tan­trique pour faire mon­ter l’éner­gie, lui en lo­tus et moi as­sise sur lui, et quand la boucle s’est fer­mée entre nous, j’ai eu un or­gasme pas pos­sible. Il suf­fit de li­bé­rer l’éner­gie. –Et To­shen? –Sa femme l’a quit­té deux mois après leur ar­ri­vée pour re­joindre le chef des gardes. Tout s’ex­plique, la bi­zar­re­rie de leurs rap­ports. C’est vrai, les couples ré­sistent mal à Poo­na. Mit­sou elle-même a ter­ri­ble­ment souf­fert au dé­but, en quit­tant son ma­ri. Elle fai­sait deux heures de ré­gres­sion par jour. –Mais tu sais, j’en avais be­soin. Fi­ni les doutes du men­tal, l’exa­men cri­tique, grâce à Bhag­wan je veux écrire de la poé­sie, des poèmes d’amour. –À Bhag­wan? –Oui. Quand je suis al­lée en Eu­rope, il m’a contac­tée pen­dant une mé­di­ta­tion. C’était su­per. Plus tard, il m’a écrit les phrases mêmes qui m’étaient ve­nues ce soir-là. C’est nor­mal, quand tu as as­sez tra­vaillé avec lui, où que tu sois il est avec toi. Elle ba­laie ses che­veux blonds et me re­garde en sou­riant avant d’ar­rê­ter ses yeux sur l’un des sept por­traits de Bhag­wan ac­cro­chés à son mur. J’in­siste. –C’est quoi, Bhag­wan? –Pour moi, la dé­cou­verte d’un état par­fait pos­sible pour l’homme. –Et il n’a pas d’amis? –Com­ment veux-tu, à ce ni­veau, quand il quitte son corps toutes les nuits? –Et là, tu crois qu’il nous en­tend?” Elle ne dit rien. At­ten­tion! pas de sa­cri­lège. Juste une pierre contre le temple et nous ris­quons des en­nuis ou l’ex­clu­sion, comme Vi­jay Anand, un des grands met­teurs en scène in­diens, qui avait con­tes­té. Non, Bhag­wan ne veut pas être Dieu. Il te ren­voie à toi-même. C’est tout. Mais il reçoit 200 lettres par jour, cer­tains lui écrivent tous les jours, des couples res­tent huit mois sans se tou­cher, des types mé­ditent deux ans sans ar­ri­ver à rien, et ça faire rire Mit­sou.

Après l’échec avec Arup, To­shen m’a em­me­né voir Laksh­mi, l’autre mère su­pé­rieure. Laksh­mi est une In­dienne. Comme dit To­shen, elle est trans­pa­rente à force de cô­toyer Bhag­wan. Elle porte un fi­chu et une toge bleu ciel, par une dé­ro­ga­tion in­signe à l’uni­ver­sel orange. Son re­gard noir est im­pres­sion­nant au mi­lieu de son vi­sage éma­cié mys­tique. Elle rap­pelle Thé­rèse de Li­sieux. L’éner­gie fa­rouche de la foi. Les pieds chaus­sés de pe­tites soc­quettes blanches po­sés sur un cous­si­net. Elle non plus n’est ja­mais pas­sée par les groupes. C’est donc là, la clé de la hié­rar­chie: elle n’a pas be­soin de ces groupes thé­ra­peu­tiques. Au contraire, elle doit les évi­ter. L’ar­gent qui tombe tout seul me chif­fonne. À tout ha­sard, je râle sur la Mer­cedes du maître. To­shen rit. “C’est la voi­ture la plus chère d’inde, mais de­puis que Bhag­wan l’a ache­tée, les ban­quiers prêtent à l’ash­ram et tous les jour­naux en ont par­lé. Un su­perbe coup de pub, non?” Au­cun doute, puisque Bhag­wan a ré­ponse à tout. To­shen m’aban­donne au groupe Qui suis-je? “Je suis né en Al­le­magne et je me suis tou­jours trop pris au sé­rieux. Je vou­lais être maître de mes émo­tions, ça n’a ja­mais mar­ché, etc.” L’exer­cice est éprou­vant et vide de toutes les pa­ra­noïas, sur­tout à la longue, quand nous re­com­men­çons pour la 20e ou 30e fois face à un nou­veau vi­sage qui n’a pas le droit de bron­cher. À cô­té de moi, une fille épui­sée pleure. Plus loin, un type rit très fort. Ça conti­nue jus­qu’à la pause d’une de­mi-heure et les 100 par­ti­ci­pants ont droit à un tour du bâ­ti­ment, en si­lence, l’air ha­gard, avant de re­com­men­cer. Quelle belle dé­struc­tu­ra­tion! Je com­prends qu’on évite ça à la hié­rar­chie. Plus rien ne fonc­tion­ne­rait. Ils s’in­ter­ro­ge­raient trop. Je com­mence à m’y re­trou­ver. La dis­ci­pline s’ap­plique stric­te­ment à tout le monde mais sur­tout aux ac­cro­chés. Si on ré­siste trop, on se fait en­voyer dans un groupe bien dur pour ré­flé­chir un coup à son ego et ap­prendre à dire oui. En sor­tant, je tombe sur le grand garde al­le­mand qui a été gau­chiste. Il ri­gole en me voyant: “–Alors? –Mmmmm. –Eh bien moi, j’ai­me­rais bien pou­voir m’en al­ler. Mais je ne ne peux plus.

–Hein? Je te loge à Pa­ris quand tu vou­dras déb­hag­wa­ni­ser. –Non. J’étais un tigre, je me bat­tais contre des mecs de deux mètres de haut. J’ai été re­cher­ché par la police, j’ai été un psy­cho­thé­ra­peute à la mode, je ga­gnais fa­cile une brique par mois, et puis j’en ai eu marre d’écou­ter les pro­blèmes des gens, j’ai abou­ti ici, et me voi­là un pe­tit chat per­du et ga­leux, non, ça c’est en­core un ego trip, j’ai lâ­ché toutes mes va­leurs, je suis là neuf heures par jour à la porte, j’ai écos­sé des pe­tits pois à la cui­sine, pe­lé des pommes de terre, ap­pris à être bien, à faire ce que je fais, je ne sau­rais plus où al­ler, Bhag­wan est notre maître ab­so­lu et j’aime ça. Lui n’a pas be­soin de nous, il peut s’en al­ler et lais­ser 1 000 im­bé­ciles dans la merde. –Il n’est pas Dieu. –Il ne re­cule ja­mais. Il te re­garde jus­qu’à ce que tu baisses la tête. Il adore l’op­po­si­tion. –Tu as de belles amies. –Oui. Mais ce n’est plus comme avant. On voit ar­ri­ver trop de gens à pro­blèmes. Il faut s’oc­cu­per d’eux, on ne voit plus Bhag­wan. –Je le vois ce soir au dar­shan pri­vé!” Son oeil s’éclaire. Il ne l’a pas vu de­puis un mois. Lui aus­si, le to­tal sur­ren­der, l’aban­don ab­so­lu l’a ac­cro­ché. Il re­veut du Bhag­wan.

Le dar­shan pri­vé se tient tous les soirs vers 19h. Je me suis la­vé et re­la­vé, j’ai re­pris une douche plus vi­gou­reuse que d’ha­bi­tude et, hor­reur, je me suis re­ni­flé sous les bras. Le pou­voir de Bhag­wan com­mence par l’ob­ses­sion de pro­pre­té de ses dis­ciples, pour moi­tié an­ciens hip­pies, rou­tards, ac­cro­chés au pas­sage, anars ou mar­gi­naux, échap­pés du sys­tème en fin de dé­rive ou adeptes de la bio­éner­gie. Je suis dans la queue avec 50 autres pri­vi­lé­giés. Il y a ceux qui vont re­par­tir en Eu­rope et viennent se faire bé­nir et ceux qui vont de­ve­nir dis­ciples et prendre le col­lier. Tous sont pom­pon­nés. Je suis moi-même à la fois per­plexe, plein d’es­poir et d’ap­pré­hen­sion. Suf­fi­sam­ment la­vé, j’ap­proche du grand mys­tère. Et si je pre­nais une beigne, à moins de trois mètres du Dieu vi­vant, et que j’en sor­tais bou­le­ver­sé et ti­tu­bant après un or­gasme pas pos­sible? Pour­vu que je sois as­sez propre. Ça y est, on ouvre les portes. Deux filles se penchent sur les che­veux et les ais­selles de chaque dis­ciple et re­niflent avec le sou­rire. Hu­mi­liés, cer­tains sont mis à part. Ça y est, ça va être mon tour. Mes che­veux sentent le ta­bac. La honte. Je me re­trouve sur la touche. On me noue un fou­lard au­tour de la tête. Ouf. On nous em­mène dans l’atrium de Bhag­wan, une dalle de marbre sous de grandes co­lonnes de bé­ton. Nous at­ten­dons. Il ar­rive. Il s’as­sied. La mu­sique in­can­ta­toire com­mence. Une femme éclate en san­glots. Ceux qui s’en vont

passent d’abord. “Mes en­fants, leur dit-il, par­tout où vous se­rez, je se­rai avec vous. Soyez gen­tils avec les miens. Re­ve­nez vite,

vous êtes ici chez vous.” Tou­jours fra­gile, aé­rien, le sou­rire inef­fable. À cha­cun, il donne une pe­tite boîte. De­dans, quelques poils de sa barbe sa­crée. Ils re­viennent s’as­seoir en pleu­rant, la boîte ser­rée sur leur gi­ron. J’at­tends la suite. Voi­là, Bhag­wan dis­tri­bue des col­liers et trois conseils aux nou­veaux dis­ciples qui dé­filent: “Tu es ve­nu pour chan­ger de vie, ap­prendre à dan­ser et tu ne sais pas à quel point tu vas dé­cou­vrir de nou­veaux es­paces. Ce se­ra dur, il faut aban­don­ner ton ego, ton men­tal et ton pas­sé mais c’est le seul che­min.” Bhag­wan com­mence alors ses fa­meux trans­ferts d’éner­gie. Au dé­but, il ne le fai­sait pas, mais de­puis qu’on le lui a de­man­dé, il s’exé­cute de bonne grâce. Trois mé­diums sont à ses cô­tés, dont une femme à che­veux gris tou­jours as­sise à ses pieds. Les me­diums em­poignent le dis­ciple, la mu­sique monte et monte, la lu­mière tombe, Bhag­wan pose sa main à l’em­pla­ce­ment du troi­sième oeil, les autres en­voient de l’éner­gie en ba­lan­çant les bras et le dis­ciple se convulse dans un or­gasme cos­mique avant d’al­ler s’al­lon­ger l’oeil vide. To­shen est ex­ta­tique et ça ne me fait rien. Zut, je suis blin­dé! La vie éter­nelle n’est donc pas pour moi. Rien à faire pour ba­lan­cer les bras. Je n’ar­rive pas à mar­cher dans l’hys­té­rie col­lec­tive. Hor­reur! Tous ces or­gasmes cos­miques font suer les dis­ciples et on se croi­rait dans une salle de sport au mois d’août, ça sent! Pauvre Bhag­wan, quelle ab­né­ga­tion!

Dans l’avion du re­tour, je dé­com­presse et je déb­hag­wa­nise. D’autres orange me sou­rient. Je leur parle. Vi­ve­ment que l’orange dis­pa­raisse et que je puisse ré­flé­chir. Quelle puis­sance exerce cet homme et avec quelle as­tuce. Amal­ga­mer les tech­niques mo­dernes, en te­nir la moi­tié par le sexe, l’autre par la mé­ta­phy­sique, jouer à la fois sur les sens et la tête, faire ou­blier le pas­sé, être Ras­pou­tine et le Tsar. Double contrainte par­tout: Fais ce­ci, non ne le fais pas. Comme une sorte de Cam­bodge men­tal. Je craque sur­tout quand j’ap­prends que la dame aux che­veux gris qui s’as­sied tou­jours au­près de lui doit ce pri­vi­lège au fait qu’elle lui a lé­gué sa for­tune d’ar­ma­teurs grecs. En ar­ri­vant à Pa­ris, je cours voir un co­pain ex­pert en thé­ra­pies mo­dernes et j’écoute ses ex­pli­ca­tions: “–Je pense que Bhag­wan est un psy­cho­pathe sé­duc­teur. Un psy­cho­pathe, c’est quel­qu’un qui passe son temps à faire des pro­messes im­pos­sibles à te­nir, du genre: ‘Je vais vous prendre en charge.’ –Com­ment ar­rive-t-il à sé­duire? –Eh bien, les gens qui vont le voir trans­fèrent sur lui leur de­mande d’éner­gie. Tu com­prends, toute re­li­gion est fon­dée sur le sen­ti­ment re­li­gieux, et Bhag­wan donne le sen­ti­ment re­li­gieux, il le fait dé­cou­vrir à ses dis­ciples, il sait que la re­li­gion passe par le cu­ré. –Com­ment consi­dères-tu les gens qui le suivent? –Ils ont des struc­tures orales ou schi­zoïdes, ils sont prêts à dire oui à tout, à faire n’im­porte quoi, per­sua­dés que le monde est une vaste co­mé­die qui leur échappe. Et puis l’amour leur a man­qué. Les tech­niques de Bhag­wan sont très an­ciennes, res­pi­ra­tion, cris, etc. –Bhag­wan trans­forme 70 000 types et filles de 20 à 40 ans en agneaux… –Pas vrai­ment. Ils n’ont dé­jà plus de ré­sis­tance lors­qu’ils vont le voir. Il ré­pond à leur de­mande, c’est tout. Il les trans­forme en en­fants ad­mi­ra­tifs. Puis il les rem­plit d’un autre dis­cours. La psy­cho­thé­ra­pie de groupe est la tech­nique la plus ap­pro­priée pour ob­te­nir ce genre de ré­sul­tat. –C’est sym­pa? –Peut-être, mais si on a quelque chose

bien.”•jfb à vendre, ce­la marche trop

À cha­cun de ses dis­ciples, Bhag­wan donne une pe­tite boîte. De­dans, quelques poils de sa barbe sa­crée. Ils re­viennent s’as­seoir en pleu­rant, la boîte ser­rée sur leur gi­ron

Des adeptes en Al­le­magne, où une par­tie de la secte est par­tie vivre dans les an­nées 80, quand la si­tua­tion aux États-unis a com­men­cé à tour­ner au vi­naigre.

Ce qu’on ap­pelle la fête du slip, donc.

Bhag­wan Sh­ree Ra­j­neesh et quelques dis­ciples aux États-unis, en sep­tembre 1985.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.