“Je me sens dé­clas­sée”

Society (France) - - COUVERTURE - – AC

Lu­cie, 25 ans res­pon­sable com­mer­ciale Pa­ris “J ’ai fait cinq ans d’études à Sciences Po, je suis res­pon­sable com­mer­ciale dans un bu­reau de ten­dances et je gagne 1 400 eu­ros par mois. Je viens de pas­ser un en­tre­tien pour avoir une aug­men­ta­tion. La RH a com­men­cé par me dire que j’étais su­per, qu’ils m’ado­raient, puis que j’avais la chance d’être l’une des deux per­sonnes à avoir droit à une aug­men­ta­tion. De 70 eu­ros. Je me suis ef­fon­drée en larmes dans son bu­reau. Elle m’a de­man­dé si je m’at­ten­dais à plus. Si j’avais eu une four­chette de­vant moi, je lui au­rais en­fon­cée dans le nez.

Mes pa­rents ont payé cher pour mes études –4 000 eu­ros par an– en se di­sant que c’était un in­ves­tis­se­ment. À la fin de ma deuxième an­née, j’ai fait un em­prunt pour payer mon an­née à l'étran­ger. Je me di­sais: ‘De toute fa­çon, je

ga­gne­rai bien ma vie à la sor­tie de l’école, je ga­gne­rai au moins 3 000 eu­ros!’ J’en étais sûre et cer­taine. J’au­rais pu faire fi­nance et ga­gner beau­coup d’ar­gent, mais je vou­lais tra­vailler dans la mode alors j’ai ‘écou­té mon coeur’, on va dire. En sep­tembre 2017, pour mon pre­mier en­tre­tien à la sor­tie de l’école, on m’a pro­po­sé le SMIC. Au­jourd’hui, je n’ai pas d’al­lo­ca­tions, rien. J’avais trou­vé une chambre dans une co­loc’ avec un ami, dans un su­per quar­tier. En plus, c’était un bon plan, son père était le pro­prié­taire. Mais on s’est em­brouillés quand j’ai eu du mal à payer le loyer. En fait, un de mes chèques a été re­fu­sé quand le rem­bour­se­ment de mon cré­dit a dé­mar­ré. Je sais que je vais mettre des an­nées à rem­bour­ser ce prêt. Alors, je fais des res­tric­tions. Je ne sors plus au­tant qu’avant, j’ai ré­duit la bouffe, les verres. J’achète ce que je mange au jour le jour. Par­fois, c’est ma mère qui me rap­porte à man­ger. Là, j’ai un trou dans mes chaus­sures, mais je n’ai pas les moyens d’al­ler chez le cor­don­nier. Je res­sens de plus en plus une forme de pres­sion. Au­tour de moi, les gens ne com­prennent pas pour­quoi je ne gagne pas mieux ma vie. Ma mère me dit: ‘Il

faut que tu te bouges, il faut que tu te bouges. Mais je crois en toi.’ J’ai une autre amie de Sciences Po, sans doute l’exemple le plus flam­boyant de quel­qu’un qui gagne beau­coup d’ar­gent, elle gagne près de 5 000 eu­ros par mois. Pour moi, c’est aus­si l’exemple le plus tou­chant parce qu’on a com­men­cé en­semble. On fai­sait tout à deux. On était à éga­li­té, sur les mêmes bancs, j’al­lais dor­mir chez elle, j’al­lais ré­vi­ser chez elle. Ce sont des bons sou­ve­nirs. Main­te­nant, il y a des choses qu’elle ne fait plus avec moi parce qu’elle sait que je ne peux pas suivre. Elle me ra­conte ses jour­nées shop­ping avec sa nouvelle pote qui gagne beau­coup plus d’ar­gent que moi. J’ai re­mar­qué que les choses avaient chan­gé entre nous quand elle a com­men­cé à me payer mes verres. Par­fois, elle me file même des ti­ckets res­tau­rant. Là, elle est par­tie à Am­ster­dam avec des amies, elle ne m’a pas pro­po­sé de ve­nir, elle sait que je n’ai pas les moyens. La der­nière fois que je l’ai vue, elle m’a dit que ce se­rait su­per qu’on parte en va­cances en­semble. On n’en a pas re­par­lé. De toute fa­çon je ne sais pas com­ment je vais me dé­mer­der pour par­tir en va­cances cette an­née. C’est chaud.

J’ai l’im­pres­sion de su­bir une in­jus­tice et ça m’af­fecte de plus en plus. D’au­tant que je sais qu’il y a des gens qui gagnent moins bien leur vie que moi, et de loin. Comme je sais que je suis un pro­duit de la so­cié­té de consom­ma­tion, je ne m’en cache pas. Mais je me sens dé­clas­sée, j’ai l’im­pres­sion qu’on me re­tire mon ni­veau de vie.”

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