Ariane Che­min

Society (France) - - SOMMAIRE - PAR LUCAS DUVERNET-COP­PO­LA ET VINCENT RIOU PHO­TOS: LOUISE DESNOS POUR SO­CIE­TY

Elle a ré­vé­lé l’af­faire Be­nal­la. Et un an plus tard, elle était convo­quée dans les bu­reaux de la DGSI. La re­por­ter au Monde ra­conte l’exer­cice du jour­na­lisme sous Em­ma­nuel Ma­cron.

Elle a ré­vé­lé l’af­faire Be­nal­la. Et un an plus tard, ce­la l’a me­née dans les bu­reaux de la DGSI. Com­ment faire du jour­na­lisme sous Em­ma­nuel Ma­cron? Com­ment exer­cer son mé­tier à l’ère des fake news? Com­ment ap­par­te­nir à l’ins­ti­tu­tion Le Monde en ces temps de dé­fiance gé­né­ra­li­sée en­vers les mé­dias? Ariane Che­min ré­pond.

Vous avez été convo­quée par la DGSI le 29 mai der­nier dans le cadre de l’af­faire Be­nal­la. Quand on a l’ha­bi­tude d’écrire sur l’ac­tua­li­té, qu’est-ce que ça fait de de­ve­nir soi-même un fait d’ac­tua­li­té? J’ai été frap­pée par la mo­bi­li­sa­tion au­tour de cette sé­rie de convo­ca­tions de jour­na­listes, c’est une bonne nou­velle. Per­son­nel­le­ment, j’ai beau­coup plus de chance que les jour­na­listes de Dis­close, par exemple (eux aus­si ont été en­ten­dus par la DGSI ré­cem­ment, ndlr) ; ils sont plus jeunes, tra­vaillent dans une petite et toute nou­velle struc­ture. Moi, j’ap­par­tiens à un jour­nal in­fluent, j’ai une so­cié­té de ré­dac­teurs der­rière moi. C’est une ex­pé­rience que j’ai d’abord vé­cue comme une jour­na­liste, donc avec une sorte de mise à dis­tance. Je me suis en­suite fait une autre ré­flexion, un peu comme lors­qu’en 2006, j’ai ap­pris par une dé­pêche AFP qu’un élu corse avec le­quel je m’en­ten­dais bien s’était fait as­sas­si­ner sur le par­king de l’aé­ro­port d’ajac­cio: tout ce­la n’est pas pré­vu dans un sché­ma de vie classique, c’est le jour­na­lisme qui crée ces ac­ci­dents.

Con­crè­te­ment, com­ment ça s’est pas­sé? On m’avait dit: ‘Ce ne se­ra pas Le Bu­reau des lé­gendes, ce n’est pas la DGSE.’ Bon, j’ai tout ob­ser­vé avec at­ten­tion, c’est quand même un peu Le Bu­reau des lé­gendes… (elle sou­rit) Le qua­trième sous­sol, l’odeur de par­king, les murs en bé­ton gris, les codes et les sas, et cette petite salle sans fe­nêtre avec deux paires de me­nottes qui pen­douillent à gauche... Les ter­ro­ristes y passent par­fois 72 heures. On a juste es­sayé de me faire com­prendre pen­dant une heure que j’avais fait quelque chose de grave, de pé­na­le­ment ré­pré­hen­sible, mais j’ai été in­ter­ro­gée par une seule femme, de ma­nière très cor­recte, quoique par­fois iro­nique. Je n’ai pas ré­pon­du aux ques­tions sur mon tra­vail, j’ai fait jouer la loi sur la presse de 1881, ar­ticle 2, ce­lui du se­cret des sources. Bref, rien de trau­ma­ti­sant. Je me mé­fie de la vic­ti­mi­sa­tion. Il n’em­pêche qu’au bout d’un mo­ment, tu te de­mandes ce que tu as fait pour être en­ten­due dans un tel cadre. C’est un peu kaf­kaïen!

Ce que l’on vous re­proche est un dé­lit as­sez ré­cent, in­sé­ré à l’ar­ticle 413-14 du code pé­nal en 2016. C’est une loi qui a été adop­tée après les at­ten­tats de Char­lie, après le Ba­ta­clan, sous la gauche. Ça prouve une chose: il faut faire at­ten­tion à ces ar­se­naux de textes d’ex­cep­tion. On voit que ces lois peuvent vite être dé­tour­nées et uti­li­sées à d’autres fins. Là, on m’ex­plique qu’un jour­na­liste n’a ‘pas le droit de dire qu’un­tel est membre du COS (Com­man­de­ment des opé­ra­tions spé­ciales, ndlr)’, quelles que soient les cir­cons­tances!

C’est parce que cet un­tel, Cho­kri Wa­krim, a por­té plainte que vous avez été en­ten­due. Oui, et donc le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Pa­ris a ou­vert une enquête pré­li­mi­naire et sai­si la ju­ri­dic­tion com­pé­tente, en l’oc­cur­rence la DGSI: on n’est pas dans le re­gistre d’une plainte pour dif­fa­ma­tion contre un jour­na­liste, mais contre quel­qu’un qui a di­vul­gué l’iden­ti­té

d’un membre d’une ad­mi­nis­tra­tion pro­té­gée par le se­cret. Avai­til d’autres choix? Peut-être, mais je ne vais pas tom­ber dans le com­plo­tisme, cette ma­la­die de l’époque. Bé­né­fice du doute aus­si pour le pro­cu­reur! Pour­quoi cet ar­ticle? La cheffe de la sé­cu­ri­té du Pre­mier mi­nistre fran­çais a été contrainte de dé­mis­sion­ner parce qu’elle vi­vait avec ce Cho­kri Wa­krim –c’est un fait, et ce n’est pas anec­do­tique. Il est soup­çon­né d’être im­pli­qué dans un contrat pas­sé entre un oli­garque russe sul­fu­reux et Alexandre Be­nal­la, alors que ce der­nier était ad­joint au chef de ca­bi­net de l’ély­sée. Le par­quet na­tio­nal fi­nan­cier a ou­vert une enquête pour ‘cor­rup­tion’. Le mi­nis­tère de la Dé­fense a sus­pen­du Wa­krim. Cho­kri Wa­krim n’est pas tout le COS, tout comme les hommes de l’ély­sée mis en cause sous Mit­ter­rand n’étaient pas toute la gen­dar­me­rie, c’est en­ten­du, mais est-ce une rai­son pour taire ce pe­di­gree? Ça mé­rite qu’on le ra­conte aux lec­teurs, d’au­tant que l’on note la mul­ti­pli­ca­tion de ce genre de pro­fils –COS, DGSE– dans l’en­tou­rage di­rect du pré­sident. Dieu sait qu’on a été très pru­dents au Monde du­rant toute ‘l’af­faire Be­nal­la’. On n’a pas com­mis d’er­reurs, quoi­qu’en dise Em­ma­nuel Ma­cron, qui a ex­pli­qué en juillet der­nier que ‘les jour­na­listes ne cherchent pas la vé­ri­té’ mais conti­nue de dire, contre toute évi­dence, que son an­cien collaborat­eur n’a pas été ‘pro­té­gé’. Pour nous, en re­vanche, ce sont deux convo­ca­tions à la DGSI (le pré­sident du di­rec­toire Louis Drey­fus en plus d’elle, ndlr). Au pas­sage, ce­la confirme nos in­for­ma­tions.

Sans faire de vic­ti­mi­sa­tion, entre les convo­ca­tions, les vio­lences contre ceux qui font leur tra­vail et les po­li­tiques qui en­cou­ragent le pu­blic à les sif­fler, le cli­mat est quand même as­sez ten­du pour les jour­na­listes, non? Bien sûr, même s’il ne faut pas tout mé­lan­ger. Lors de la der­nière pré­si­den­tielle, il y a trois can­di­dats qui s’en sont pris à la presse: Fillon, Le Pen et Mé­len­chon. C’était la marque du nou­vel air du temps populiste, amé­ri­cain et eu­ro­péen. Le can­di­dat Ma­cron sem­blait avoir échap­pé à ça, mais il surfe dé­sor­mais lui aus­si sur la mode an­ti-jour­na­listes. Il y a des dé­tails aux­quels on n’avait pas as­sez prê­té at­ten­tion: d’abord, il a vou­lu un temps créer son propre mé­dia –on l’a ou­blié–, comme Jean-luc Mé­len­chon ; en­suite, deux mi­nistres, Mu­riel Pé­ni­caud et Fran­çoise Nys­sen, ont me­na­cé Li­bé­ra­tion et Le Monde de por­ter plainte après des ré­vé­la­tions sur la loi tra­vail et la ré­forme de l’au­dio­vi­suel pu­blic. Ma­cron a un rap­port fron­tal à la presse. Il lui re­proche de ne pas faire as­sez état des po­li­tiques pu­bliques, ce qui n’est sans doute pas faux, mais je crois sur­tout qu’il la mé­prise in­tel­lec­tuel­le­ment.

Cette af­faire Be­nal­la que vous ré­vé­liez il y a un an, si elle avait été mieux gé­rée dès le dé­but par l’ély­sée, on n’en par­le­rait plus, si? Cette nou­velle équipe comp­tait soi-di­sant les meilleurs com­mu­ni­cants de crise hé­ri­tés des équipes Strauss-kahn, comme Is­maël Éme­lien, et ils ont été af­freu­se­ment mau­vais. Sont arrivées peu après les ré­vé­la­tions de Me­dia­part sur le contrat si­gné par Alexandre Be­nal­la avec un homme d’af­faires russe. Je ne suis d’ailleurs pas loin de pen­ser que d’une cer­taine ma­nière, l’af­faire de la place de la Con­tres­carpe a pro­té­gé l’ély­sée. Ima­gi­nez que l’on ait dé­cou­vert que Be­nal­la fai­sait des af­faires avec une puis­sance étran­gère alors qu’il était en­core à l’ély­sée –peut-être même au­rait-il en­core grim­pé dans l’or­ga­ni­gramme: la dé­fla­gra­tion au­rait été au­tre­ment ra­va­geuse. J’exa­gère et je plai­sante un peu, mais si au fond, en al­lant cher­cher une crêpe place de la Con­tres­carpe ce 1er mai 2018, le jeune homme ta­bas­sé par Be­nal­la avait sau­vé le pou­voir en place?

Quand vous vous dé­pla­cez au Tchad avec Ma­cron pour le ré­veillon 2018, vous êtes témoin de l’af­fo­le­ment des équipes du pré­sident. Je suis aus­si témoin de leur ama­teu­risme. On est plu­sieurs re­por­ters au Monde, on tient des per­ma­nences, et le 22 décembre, c’était mon tour. Je me pré­pare donc un mois à l’avance à suivre ce voyage de presse. Un confrère du jour­nal me si­gnale avant mon dé­part un ar­ticle de La Lettre du Con­tinent, en ac­cès libre, pa­ru quinze jours plus tôt, qui ra­conte que Be­nal­la s’est ren­du au Tchad dé­but décembre. L’ar­ticle a alors été twee­té plu­sieurs di­zaines de fois, mais vi­si­ble­ment per­sonne ne l’a vu ni lu. Sur place, je me ren­seigne. Pour tout vous dire, mon der­nier voyage de ce genre, c’était sous Jos­pin ou presque… Je dé­couvre un autre uni­vers, beau­coup de mé­dias, une sorte de sur­veillance qui pèse sur les jour­na­listes, l’im­pos­si­bi­li­té de ren­con­trer des conseiller­s. Très vite, l’équipe de com’ du pré­sident vient me trou­ver: ‘Nous sa­vons que vous êtes là pour Alexandre Be­nal­la.’ En in­ter­ro­geant les per­sonnes que j’ai vues et en ré­pon­dant aux ques­tions que je ne leur avais pas en­core po­sées, ils ont re­lan­cé l’af­faire en plein Noël. La pa­ra­noïa de la ma­cro­nie est telle qu’elle leur fait commettre des er­reurs, comme celle de cher­cher des en­ne­mis un peu par­tout, alors que Be­nal­la se trou­vait à l’in­té­rieur. Le meilleur exemple de cette myo­pie, c’est ce livre sur la cam­pagne de Ma­cron, Un per­son­nage de ro­man, de Phi­lippe Bes­son. Be­nal­la est là, sous ses yeux, en per­ma­nence. Pour un ro­man­cier, c’est un per­son­nage gé­nial. Pour­tant, Bes­son, aveu­glé, le rate.

Ces convo­ca­tions, pen­sez-vous que da­van­tage en­core que d’in­ti­mi­der les jour­na­listes, leur but est d’in­ti­mi­der leurs sources, les dis­sua­der de par­ler ou de confier des do­cu­ments à la presse? Pour les jour­na­listes de Dis­close ou celle de Quo­ti­dien, c’est évident. Je pense heu­reu­se­ment, au vu des mes­sages de sou­tien, qu’il y au­ra tou­jours des hauts fonc­tion­naires ca­pables de s’in­di­gner de­vant cer­taines pra­tiques. Reste que le cli­mat n’est pas fa­vo­rable aux mé­dias, entre cette es­pèce de vague de néo­po­pu­lisme qui fait du qua­trième pou­voir une ins­ti­tu­tion es­sen­tiel­le­ment cri­ti­quable –on l’a vu chez les Gi­lets jaunes– et le pou­voir qui rêve de jour­na­listes-com­mu­ni­cants. C’est cette conjonc­tion qui place la presse dans une si­tua­tion de fra­gi­li­té. Cô­té pou­voir, on vient en­core de pas­ser un cap: Si­beth Ndiaye a nom­mé sa conseillèr­e presse ‘conseillèr­e élé­ments de lan­gage’. C’est dé­com­plexé.

Vous avez ex­pli­qué un jour que quand vous êtes ren­trée au Monde, vous et d’autres jour­na­listes de votre gé­né­ra­tion aviez en­vie de ‘dé­cons­truire les plans de com’’. C’est-à dire? Les an­nées 80, c’étaient les an­nées de la com­mu­ni­ca­tion triom­phante. J’ai écrit

“Pour moi, il y a le jour­na­lisme de faits et le jour­na­lisme d’opi­nion. Tous les deux sont lé­gi­times, mais doivent res­ter dis­tincts”

un pe­tit livre un peu mo­queur sur ma promo de Sciences Po parce qu’on avait des cours que je trou­vais un peu ri­di­cules. C’était l’époque où Ber­nard Ta­pie était in­vi­té de­vant des am­phis pleins –re­mar­quez, en 2019, il est bien in­vi­té par le ser­vice pu­blic à com­men­ter la soi­rée des eu­ro­péennes, alors qu’on sait dé­sor­mais qu’il a né­go­cié en douce des ac­cords élec­to­raux avec Le Pen en 1993... Bref, à la fin des an­nées 90, je tra­vaillais au ser­vice po­li­tique avec des jour­na­listes comme Pas­cale Ro­bert-diard et on ai­mait aus­si ça, dé­cons­truire les plans de com’ dans des grands ré­cits. C’était nou­veau.

Le pro­blème avec cette cri­tique de la com’, c’est qu’on ne parle plus que des fi­celles... Oui. En 2002, je sui­vais la cam­pagne de Lio­nel Jos­pin. Edwy Ple­nel, à l’époque di­rec­teur de la rédaction du Monde, m’avait convo­quée dans son bu­reau: ‘Tu es trop dans l’iro­nie.’ Sur le coup, je l’avais mal pris. Avec le re­cul, je me dis qu’il avait rai­son. C’était un trai­te­ment qui était adap­té à une époque, ce­lui de la toute puis­sance po­li­tique, et qui com­men­çait à de­ve­nir ban­cal en 2002, avec le Front na­tio­nal au se­cond tour de la pré­si­den­tielle, et il l’est en­core da­van­tage au­jourd’hui: les po­li­tiques sont les pre­mières vic­times du po­pu­lisme, ils sont de­ve­nus des êtres fra­giles.

Il y a eu des mo­ments de bas­cule dans votre re­gard sur la po­li­tique? J’ai deux points de bas­cule en mé­moire, for­cé­ment sub­jec­tifs. Le pre­mier, sur le fond, au mi­lieu du quin­quen­nat Sar­ko­zy, quand j’ai vu un idéo­logue d’ex­trême droite comme Pa­trick Buis­son vam­per les cer­veaux de la droite ré­pu­bli­caine et ce­lui du pré­sident. On en a d’ailleurs fait un livre avec Vanessa Schneider. Je suis si­dé­rée par la ra­pi­di­té et la fa­ci­li­té avec la­quelle cette droite iden­ti­taire a in­ves­ti le pay­sage mé­dia­tique: les jour­na­listes de Va­leurs ac­tuelles, de L’incorrect, de Bou­le­vard Vol­taire peuplent les pla­teaux té­lé, ç’au­rait été im­pen­sable il y a même trois ans. Éric Zem­mour a théo­ri­sé très tôt cet en­trisme et en a été le vais­seau ami­ral. Au­jourd’hui, sans au­cun scru­pule, par­fois même sur le ser­vice pu­blic, on in­vite des chro­ni­queurs de journaux condam­nés pour des ap­pels à la haine. Cha­cun s’ha­bi­tue.

Et l’autre point de bas­cule? Les ré­seaux so­ciaux. Les gens as­sènent, in­sultent tout le monde, tiennent des pro­pos som­maires, faux, la­pi­daires. Et se dé­voilent: on dé­couvre la pen­sée vio­lente ou bi­naire de ma­gis­trats, de jour­na­listes en vue… Je fais par­tie d’une gé­né­ra­tion dé­sor­mais mi­no­ri­taire qui ne vou­lait pas que l’on sache ce qu’elle pense, ce qu’elle vote. Le nou­veau jour­na­lisme se veut sou­vent en­ga­gé –c’est en tout cas ce qui fait mouche sur les ré­seaux so­ciaux. Ce n’est pas une cri­tique, mais ce n’est pas mon truc. Pour moi, il y a le jour­na­lisme de faits et le jour­na­lisme d’opi­nion. Tous les deux sont lé­gi­times, mais doivent res­ter dis­tincts.

Une de vos marques de fa­brique, c’est de par­tir d’une say­nète pour ra­con­ter quelque chose de plus large, comme la vi­site de Ma­cron aux rois gi­sants de Saintde­nis le jour de sa can­di­da­ture ou l’en­ter­re­ment du bras droit de Mé­len­chon, Fran­çois De­la­pierre. C’est très lit­té­raire comme ap­proche. Lit­té­raire, je ne sais pas. Je ne suis pas ro­man­cière, je n’ai aucune ima­gi­na­tion! Mais c’est vrai, j’aime par­tir du mo­tif dans le ta­pis, comme dans la nou­velle d’hen­ry James, pour élar­gir le champ, ten­ter de ra­con­ter une époque à tra­vers un mo­ment ou quelques dé­tails. Ce ma­tin-là à la DGSI, deux choses m’ont amu­sée: la po­li­cière qui in­ter­ro­geait Louis Drey­fus avait un coeur ta­toué sur son cou ; celle qui était face à moi, dans une autre pièce, a sorti de son sac à dos une toute petite trousse d’éco­lière en plas­toc, avec des pois. Si j’avais eu un ar­ticle à écrire, je se­rais peut-être par­tie de là, de ce dé­ca­lage. Mais en même temps, je me rends compte que je pra­tique moins ces ré­cits.

C’est comme si l’époque me fai­sait chan­ger mal­gré moi: tous ces gens qui ne croient plus au mo­dèle de la dé­mo­cra­tie, la gra­vi­té du monde d’au­jourd’hui, tout ce­la m’éloigne de su­jets que dé­sor­mais je trouve –peut-être à tort– trop fu­tiles. Je suis plus dans le ‘dur’...

Vos dé­trac­teurs, les gens qui ont re­mis en cause votre tra­vail, vous ont sou­vent re­pro­ché de ra­con­ter des scènes où vous n’étiez pas pré­sente. Ce sont des gens qui ne connaissen­t pas le jour­na­lisme, ses mé­thodes, sa boîte à ou­tils. Si on vous de­mande de ra­con­ter un conseil des mi­nistres, par dé­fi­ni­tion, vous n’y étiez pas. Vous vous faites ra­con­ter la scène par deux ou trois pro­ta­go­nistes et en­suite, vous la li­vrez aux lec­teurs comme si vous étiez sous la table. C’est le b.a.-ba du mé­tier. Je n’ai pas ren­con­tré le pape –en­fin, trois mi­nutes–, je n’ai pas ren­con­tré Houel­le­becq, mais j’ai en­quê­té et écrit sur eux. L’es­sen­tiel, c’est de croi­ser, vé­ri­fier. On y fait très at­ten­tion au Monde. Avec les an­nées, ça de­vient d’ailleurs un ré­flexe au mo­ment d’écrire. On se de­mande: ‘Si je suis pour­sui­vie, qu’est-ce que j’avance comme preuve au tri­bu­nal? Qui vien­dra té­moi­gner?’ J’ai af­fron­té onze ou douze pro­cès dans ma vie –je les ai tous ga­gnés– et mine de rien, ça forme.

Com­ment on écrit à quatre mains, comme vous le faites si sou­vent avec Ra­phaëlle Bac­qué? C’est une fa­çon de s’as­su­rer, comme en mon­tagne. Avec Ra­phaëlle, on s’est ren­con­trées au Monde, elle sui­vait la cam­pagne de Chi­rac et moi celle de Jos­pin, en 2002. Quand on ‘suit’ un can­di­dat, on risque tou­jours un peu le syn­drome de Stock­holm, et du coup, c’était formidable d’avoir une amie qui pos­sède un ju­ge­ment po­li­tique sûr. Entre nous, c’est une en­tente idéale, une confiance absolue l’une en l’autre, on n’a pas be­soin de se de­man­der: ‘Mais tu es sûre?’ Pas non plus de sus­cep­ti­bi­li­té d’au­teures, tout sim­ple­ment parce qu’on ne se consi­dère pas comme des écri­vaines, mais comme des jour­na­listes. Plus on me re­lit, plus on me cor­rige, plus je suis contente. Je sup­plie sou­vent mes chefs et les se­cré­taires de rédaction du Monde: ‘S’il te plaît, tu veux pas m’ar­ran­ger un peu ça?’ Bon, d’une cer­taine fa­çon, c’est de l’ego, puis­qu’à la fin, le pa­pier est meilleur.

Vous avez co­si­gné tous vos livres –et beau­coup d’ar­ticles– avec des femmes. C’est un ha­sard? Il n’y a au­cun ‘pacte féministe’, ça s’est juste fait comme ça. D’ailleurs, j’ai fait des do­cu­men­taires avec des amis: Pa­trick Co­hen, Sa­muel La­jus et Gilles Pe­rez. J’ai aus­si en­quê­té sur Be­nal­la avec Fran­çois Krug. Mais c’est vrai qu’avec Ra­phaëlle, on a vé­cu des trucs de filles, par exemple quand on a sui­vi l’af­faire Strauss-kahn. Ce se­rait un très bon su­jet, d’ailleurs, pour un so­cio­logue des mé­dias d’al­ler ex­hu­mer ce qui a été dit et écrit à l’époque. DSK pro­po­sait des stages à Eu­ro RSCG contre des soi­rées échan­gistes à Lille à des pauvres étu­diantes du CELSA qui n’avaient au­cun ré­seau ; et on nous ex­pli­quait que c’était ‘la vie pri­vée’, le man­tra de l’époque, on ten­tait d’en­fer­mer les jour­na­listes dans la ‘mo­rale bour­geoise’ ou de les ren­voyer à une lec­ture fé­mi­nine de l’af­faire. Quant à Tris­tane Ba­non, c’était for­cé­ment une al­lu­meuse et une men­teuse. Per­sonne ne vou­lait la croire.

En tant que jour­na­liste, de­puis #Metoo, vous avez consta­té un réel chan­ge­ment? Énorme! Et si ra­pide! #Metoo, je pense que c’est un des trucs les plus in­té­res­sants qui se soit pas­sés ré­cem­ment dans la so­cié­té, parce que ça fait tra­vailler les sou­ve­nirs de cha­cun. C’est en ça que c’est un phé­no­mène uni­ver­sel. Quand c’est ar­ri­vé, cha­cun s’est de­man­dé s’il avait eu à en souffrir. Au dé­but, c’est ‘mais non, ja­mais’. Et en ré­flé­chis­sant, vous plon­gez dans votre mé­moire, y com­pris re­fou­lée, et vous rec­ti­fiez: ‘Ce sont des évè­ne­ments mi­neurs, mais c’est ar­ri­vé.’ Ça oblige à ré­flé­chir aux normes, à l’in­cons­cient col­lec­tif, au di­cible et à l’in­di­cible.

Être jour­na­liste au Monde au­jourd’hui, c’est une res­pon­sa­bi­li­té à part? Di­sons que dans cette pé­riode pleine de fake news, Le Monde a une carte à jouer. On a cri­ti­qué ce quo­ti­dien ‘à lettres go­thiques’, ce jour­nal si sé­rieux, mais dans une époque très trou­blée, ces cri­tiques sont des qua­li­tés et de­viennent ten­dance. On voit bien aux États-unis l’im­por­tance qu’a prise sous l’ère Trump le New York Times, dont les ventes ont aug­men­té. Par ailleurs, c’est in­té­res­sant, tous ces dé­bats ré­cents pour sa­voir qui est jour­na­liste. C’est une ques­tion dif­fi­cile, que je me suis no­tam­ment po­sée à pro­pos de Ta­ha Bou­hafs.

Pour­quoi? Quand l’été der­nier, je dé­couvre la vi­déo de la Con­tres­carpe (celle mon­trant Be­nal­la frap­per un couple de jeunes gens, le dé­but de l’af­faire, ndlr), je re­garde qui a fil­mé. Ta­ha Bou­hafs est un mi­li­tant de la France in­sou­mise, mais pour moi, il est alors le gar­çon qui a in­ven­té un mort à Tol­biac (lors d’une ma­ni­fes­ta­tion en 2018, une ru­meur in­fon­dée avait fait état d’un mort dans cette fac, ndlr). Donc je suis mé­fiante. Je cherche à ré­cu­pé­rer d’autres images de la scène, je contacte des ma­ni­fes­tants pré­sents… Soyons clairs: sans Ta­ha Bou­hafs, il n’y a pas de vi­déo, donc peut-être pas d’af­faire. Il a pris l’ha­bi­tude de fil­mer les ma­nifs et avec d’autres, il bous­cule un jour­na­lisme un peu en­dor­mi. Je pense à des jour­na­listes comme Gas­pard Glanz, qui a beau­coup uti­li­sé les ré­seaux so­ciaux du­rant les ma­ni­fes­ta­tions des Gi­lets jaunes, ou en­core Da­vid Du­fresne, dont les in­ter­pel­la­tions de la place Beau­vau sur Twit­ter ont per­mis de mettre au jour les vio­lences po­li­cières lors de ces ma­ni­fes­ta­tions. Ré­my Bui­sine, de Brut, c’est un jour­na­lisme qui doit beau­coup à la so­cio­lo­gie bour­dieu­sienne, mise au goût du jour. Ta­ha Bou­hafs, lui, c’est ce­lui qui ‘do­cu­mente’ les ma­nifs du 1er mai 2018. Reste –n’en dé­plaisent aux Gi­lets jaunes ou à l’ex­trême gauche– que le jour­na­lisme, ça ne peut pas être que ça, des gens qui tendent le mi­cro, ouvrent des guille­mets. Il faut sa­voir aus­si em­poi­gner le réel. Ta­ha Bou­hafs, il filme un po­li­cier

“Si Xa­vier Niel fai­sait sa loi au Monde, croyez­vous que l’on au­rait dé­rou­lé le feuille­ton Be­nal­la? Et les ré­vé­la­tions sur DSK du temps où son ami Mat­thieu Pi­gasse était ac­tion­naire?”

cas­qué, mais il ne com­prend pas qui il est, car il ne fait pas d’enquête, pas de ‘contra­dic­toire’. Bref, il faut de tout pour faire un monde jour­na­lis­tique.

Il y a quand même une lourde ten­dance gé­né­ra­tion­nelle à pri­vi­lé­gier les mé­dias al­ter­na­tifs à ceux qui ont pi­gnon sur rue, et qui se­raient ‘for­cé­ment’ à la solde du grand pou­voir. Il suf­fit de lire les com­men­taires de l’en­tre­tien que vous avez don­né à Da­niel Sch­nei­der­mann dans Ar­rêt sur images, où les gens ne re­tiennent que sa der­nière ques­tion sur ce qui peut mo­ti­ver un mil­liar­daire à pos­sé­der votre jour­nal. Vous bot­tez en touche. J’au­rais dû ré­pondre: ‘De­man­dez-lui, in­vi­tez-le, po­sez-lui la ques­tion, moi je ne l’ai ja­mais ren­con­tré.’ J’en ai par­lé après avec Da­niel Sch­nei­der­mann, que j’ai connu au Monde, où il était un formidable re­por­ter et, via sa chro­nique té­lé, l’un des in­ven­teurs de la cri­tique des mé­dias. Je lui ai dit qu’à mon avis, il était beau­coup plus contraint et da­van­tage sous sur­veillance que moi: les abon­nés d’ar­rêt sur images sont tous hy­per­mi­li­tants –il n’y a qu’à lire leurs ré­ac­tions lorsque le site évoque les que­relles au sein de la gauche ra­di­cale–, ils râlent et se désa­bonnent pour un rien. Au Monde, les ac­tion­naires ne nous tiennent pas la main. Si Xa­vier Niel fai­sait sa loi au Monde, croyez-vous que l’on au­rait dé­rou­lé le feuille­ton Be­nal­la? Et les ré­vé­la­tions sur DSK du temps où son ami Mat­thieu Pi­gasse était ac­tion­naire? Sur les mi­grants, sur l’aqua­rius, Le Monde s’est clai­re­ment dé­mar­qué de la po­si­tion de Ma­cron. Et il est très vi­gi­lant sur les li­ber­tés pu­bliques.

La dé­fiance en­vers les jour­na­listes dans l’opi­nion pu­blique, vous l’avez sen­tie mon­ter? De­puis deux ou trois ans, oui. Dans les dis­cus­sions, avec une part nou­velle d’agres­si­vi­té et sur­tout une cer­taine im­po­li­tesse. Au dé­but, je lais­sais pas­ser, je chan­geais de su­jet. Ré­cem­ment, j’étais invitée à boire un ca­fé dans un bar, le pa­tron s’est mê­lé de la conver­sa­tion et a lan­cé: ‘Les jour­na­listes, c’est tous des pour­ris.’ J’ai ré­pon­du: ‘Vous sa­vez, ça ne me vien­drait pas à l’idée d’in­sul­ter comme ça tous les pa­trons de bar…’ Il a conti­nué en di­sant: ‘De toute fa­çon, les jour­na­listes, tout ce qui les in­té­resse, c’est l’ar­gent.’ J’ai po­sé mon ca­fé et je suis par­tie. Il y a aus­si ces per­sonnes très édu­quées, à des postes à res­pon­sa­bi­li­tés, qui vous disent: ‘Vous sa­vez, en fait, Be­nal­la, il pa­raît que c’est un­tel qui a fi­lé ça au Monde parce que ça ar­ran­geait Ma­cron. Je le sais de source sûre.’ Ah, toutes ces ‘sources sûres’ dont on parle avec un air suf­fi­sant et mys­té­rieux… Com­ment ar­gu­men­ter?

Com­ment réa­gis­sez-vous dans ces cas-là? Ce doute, ce re­jet du ra­tion­nel, c’est un mal de l’époque, qui in­ter­pelle évi­dem­ment les jour­na­listes, mais aus­si les mé­de­cins, les scien­ti­fiques… Re­gar­dez cette mode an­ti­vac­cin, ter­ri­fiante. Ça me rap­pelle une anec­dote. Après une longue enquête que l’on avait écrite avec Alexandre Le­ma­rié sur Laurent Wauquiez, en 2015, où l’on dé­cor­ti­quait ses men­songes, comme sa sup­po­sée ami­tié avec soeur Em­ma­nuelle, le jour­na­liste Re­naud Dé­ly m’avait de­man­dé sur Arte pour­quoi cet ar­ticle n’avait eu au­cun ef­fet. Je n’avais pas su quoi ré­pondre –dé­ci­dé­ment, c’est une ma­nie! J’ai com­pris plus tard que cette ab­sence d’in­di­gna­tion si­gnait les pré­mices d’une forme de ‘trum­pisme’ fran­çais. Dans ce nou­veau contexte, la vé­ri­té n’a sou­vent plus d’im­por­tance.

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