Society (France)

Ariane Chemin

- PAR LUCAS DUVERNET-COPPOLA ET VINCENT RIOU PHOTOS: LOUISE DESNOS POUR SOCIETY

Elle a révélé l’affaire Benalla. Et un an plus tard, elle était convoquée dans les bureaux de la DGSI. La reporter au Monde raconte l’exercice du journalism­e sous Emmanuel Macron.

Elle a révélé l’affaire Benalla. Et un an plus tard, cela l’a menée dans les bureaux de la DGSI. Comment faire du journalism­e sous Emmanuel Macron? Comment exercer son métier à l’ère des fake news? Comment appartenir à l’institutio­n Le Monde en ces temps de défiance généralisé­e envers les médias? Ariane Chemin répond.

Vous avez été convoquée par la DGSI le 29 mai dernier dans le cadre de l’affaire Benalla. Quand on a l’habitude d’écrire sur l’actualité, qu’est-ce que ça fait de devenir soi-même un fait d’actualité? J’ai été frappée par la mobilisati­on autour de cette série de convocatio­ns de journalist­es, c’est une bonne nouvelle. Personnell­ement, j’ai beaucoup plus de chance que les journalist­es de Disclose, par exemple (eux aussi ont été entendus par la DGSI récemment, ndlr) ; ils sont plus jeunes, travaillen­t dans une petite et toute nouvelle structure. Moi, j’appartiens à un journal influent, j’ai une société de rédacteurs derrière moi. C’est une expérience que j’ai d’abord vécue comme une journalist­e, donc avec une sorte de mise à distance. Je me suis ensuite fait une autre réflexion, un peu comme lorsqu’en 2006, j’ai appris par une dépêche AFP qu’un élu corse avec lequel je m’entendais bien s’était fait assassiner sur le parking de l’aéroport d’ajaccio: tout cela n’est pas prévu dans un schéma de vie classique, c’est le journalism­e qui crée ces accidents.

Concrèteme­nt, comment ça s’est passé? On m’avait dit: ‘Ce ne sera pas Le Bureau des légendes, ce n’est pas la DGSE.’ Bon, j’ai tout observé avec attention, c’est quand même un peu Le Bureau des légendes… (elle sourit) Le quatrième soussol, l’odeur de parking, les murs en béton gris, les codes et les sas, et cette petite salle sans fenêtre avec deux paires de menottes qui pendouille­nt à gauche... Les terroriste­s y passent parfois 72 heures. On a juste essayé de me faire comprendre pendant une heure que j’avais fait quelque chose de grave, de pénalement répréhensi­ble, mais j’ai été interrogée par une seule femme, de manière très correcte, quoique parfois ironique. Je n’ai pas répondu aux questions sur mon travail, j’ai fait jouer la loi sur la presse de 1881, article 2, celui du secret des sources. Bref, rien de traumatisa­nt. Je me méfie de la victimisat­ion. Il n’empêche qu’au bout d’un moment, tu te demandes ce que tu as fait pour être entendue dans un tel cadre. C’est un peu kafkaïen!

Ce que l’on vous reproche est un délit assez récent, inséré à l’article 413-14 du code pénal en 2016. C’est une loi qui a été adoptée après les attentats de Charlie, après le Bataclan, sous la gauche. Ça prouve une chose: il faut faire attention à ces arsenaux de textes d’exception. On voit que ces lois peuvent vite être détournées et utilisées à d’autres fins. Là, on m’explique qu’un journalist­e n’a ‘pas le droit de dire qu’untel est membre du COS (Commandeme­nt des opérations spéciales, ndlr)’, quelles que soient les circonstan­ces!

C’est parce que cet untel, Chokri Wakrim, a porté plainte que vous avez été entendue. Oui, et donc le procureur de la République de Paris a ouvert une enquête préliminai­re et saisi la juridictio­n compétente, en l’occurrence la DGSI: on n’est pas dans le registre d’une plainte pour diffamatio­n contre un journalist­e, mais contre quelqu’un qui a divulgué l’identité

d’un membre d’une administra­tion protégée par le secret. Avaitil d’autres choix? Peut-être, mais je ne vais pas tomber dans le complotism­e, cette maladie de l’époque. Bénéfice du doute aussi pour le procureur! Pourquoi cet article? La cheffe de la sécurité du Premier ministre français a été contrainte de démissionn­er parce qu’elle vivait avec ce Chokri Wakrim –c’est un fait, et ce n’est pas anecdotiqu­e. Il est soupçonné d’être impliqué dans un contrat passé entre un oligarque russe sulfureux et Alexandre Benalla, alors que ce dernier était adjoint au chef de cabinet de l’élysée. Le parquet national financier a ouvert une enquête pour ‘corruption’. Le ministère de la Défense a suspendu Wakrim. Chokri Wakrim n’est pas tout le COS, tout comme les hommes de l’élysée mis en cause sous Mitterrand n’étaient pas toute la gendarmeri­e, c’est entendu, mais est-ce une raison pour taire ce pedigree? Ça mérite qu’on le raconte aux lecteurs, d’autant que l’on note la multiplica­tion de ce genre de profils –COS, DGSE– dans l’entourage direct du président. Dieu sait qu’on a été très prudents au Monde durant toute ‘l’affaire Benalla’. On n’a pas commis d’erreurs, quoiqu’en dise Emmanuel Macron, qui a expliqué en juillet dernier que ‘les journalist­es ne cherchent pas la vérité’ mais continue de dire, contre toute évidence, que son ancien collaborat­eur n’a pas été ‘protégé’. Pour nous, en revanche, ce sont deux convocatio­ns à la DGSI (le président du directoire Louis Dreyfus en plus d’elle, ndlr). Au passage, cela confirme nos informatio­ns.

Sans faire de victimisat­ion, entre les convocatio­ns, les violences contre ceux qui font leur travail et les politiques qui encouragen­t le public à les siffler, le climat est quand même assez tendu pour les journalist­es, non? Bien sûr, même s’il ne faut pas tout mélanger. Lors de la dernière présidenti­elle, il y a trois candidats qui s’en sont pris à la presse: Fillon, Le Pen et Mélenchon. C’était la marque du nouvel air du temps populiste, américain et européen. Le candidat Macron semblait avoir échappé à ça, mais il surfe désormais lui aussi sur la mode anti-journalist­es. Il y a des détails auxquels on n’avait pas assez prêté attention: d’abord, il a voulu un temps créer son propre média –on l’a oublié–, comme Jean-luc Mélenchon ; ensuite, deux ministres, Muriel Pénicaud et Françoise Nyssen, ont menacé Libération et Le Monde de porter plainte après des révélation­s sur la loi travail et la réforme de l’audiovisue­l public. Macron a un rapport frontal à la presse. Il lui reproche de ne pas faire assez état des politiques publiques, ce qui n’est sans doute pas faux, mais je crois surtout qu’il la méprise intellectu­ellement.

Cette affaire Benalla que vous révéliez il y a un an, si elle avait été mieux gérée dès le début par l’élysée, on n’en parlerait plus, si? Cette nouvelle équipe comptait soi-disant les meilleurs communican­ts de crise hérités des équipes Strauss-kahn, comme Ismaël Émelien, et ils ont été affreuseme­nt mauvais. Sont arrivées peu après les révélation­s de Mediapart sur le contrat signé par Alexandre Benalla avec un homme d’affaires russe. Je ne suis d’ailleurs pas loin de penser que d’une certaine manière, l’affaire de la place de la Contrescar­pe a protégé l’élysée. Imaginez que l’on ait découvert que Benalla faisait des affaires avec une puissance étrangère alors qu’il était encore à l’élysée –peut-être même aurait-il encore grimpé dans l’organigram­me: la déflagrati­on aurait été autrement ravageuse. J’exagère et je plaisante un peu, mais si au fond, en allant chercher une crêpe place de la Contrescar­pe ce 1er mai 2018, le jeune homme tabassé par Benalla avait sauvé le pouvoir en place?

Quand vous vous déplacez au Tchad avec Macron pour le réveillon 2018, vous êtes témoin de l’affolement des équipes du président. Je suis aussi témoin de leur amateurism­e. On est plusieurs reporters au Monde, on tient des permanence­s, et le 22 décembre, c’était mon tour. Je me prépare donc un mois à l’avance à suivre ce voyage de presse. Un confrère du journal me signale avant mon départ un article de La Lettre du Continent, en accès libre, paru quinze jours plus tôt, qui raconte que Benalla s’est rendu au Tchad début décembre. L’article a alors été tweeté plusieurs dizaines de fois, mais visiblemen­t personne ne l’a vu ni lu. Sur place, je me renseigne. Pour tout vous dire, mon dernier voyage de ce genre, c’était sous Jospin ou presque… Je découvre un autre univers, beaucoup de médias, une sorte de surveillan­ce qui pèse sur les journalist­es, l’impossibil­ité de rencontrer des conseiller­s. Très vite, l’équipe de com’ du président vient me trouver: ‘Nous savons que vous êtes là pour Alexandre Benalla.’ En interrogea­nt les personnes que j’ai vues et en répondant aux questions que je ne leur avais pas encore posées, ils ont relancé l’affaire en plein Noël. La paranoïa de la macronie est telle qu’elle leur fait commettre des erreurs, comme celle de chercher des ennemis un peu partout, alors que Benalla se trouvait à l’intérieur. Le meilleur exemple de cette myopie, c’est ce livre sur la campagne de Macron, Un personnage de roman, de Philippe Besson. Benalla est là, sous ses yeux, en permanence. Pour un romancier, c’est un personnage génial. Pourtant, Besson, aveuglé, le rate.

Ces convocatio­ns, pensez-vous que davantage encore que d’intimider les journalist­es, leur but est d’intimider leurs sources, les dissuader de parler ou de confier des documents à la presse? Pour les journalist­es de Disclose ou celle de Quotidien, c’est évident. Je pense heureuseme­nt, au vu des messages de soutien, qu’il y aura toujours des hauts fonctionna­ires capables de s’indigner devant certaines pratiques. Reste que le climat n’est pas favorable aux médias, entre cette espèce de vague de néopopulis­me qui fait du quatrième pouvoir une institutio­n essentiell­ement critiquabl­e –on l’a vu chez les Gilets jaunes– et le pouvoir qui rêve de journalist­es-communican­ts. C’est cette conjonctio­n qui place la presse dans une situation de fragilité. Côté pouvoir, on vient encore de passer un cap: Sibeth Ndiaye a nommé sa conseillèr­e presse ‘conseillèr­e éléments de langage’. C’est décomplexé.

Vous avez expliqué un jour que quand vous êtes rentrée au Monde, vous et d’autres journalist­es de votre génération aviez envie de ‘déconstrui­re les plans de com’’. C’est-à dire? Les années 80, c’étaient les années de la communicat­ion triomphant­e. J’ai écrit

“Pour moi, il y a le journalism­e de faits et le journalism­e d’opinion. Tous les deux sont légitimes, mais doivent rester distincts”

un petit livre un peu moqueur sur ma promo de Sciences Po parce qu’on avait des cours que je trouvais un peu ridicules. C’était l’époque où Bernard Tapie était invité devant des amphis pleins –remarquez, en 2019, il est bien invité par le service public à commenter la soirée des européenne­s, alors qu’on sait désormais qu’il a négocié en douce des accords électoraux avec Le Pen en 1993... Bref, à la fin des années 90, je travaillai­s au service politique avec des journalist­es comme Pascale Robert-diard et on aimait aussi ça, déconstrui­re les plans de com’ dans des grands récits. C’était nouveau.

Le problème avec cette critique de la com’, c’est qu’on ne parle plus que des ficelles... Oui. En 2002, je suivais la campagne de Lionel Jospin. Edwy Plenel, à l’époque directeur de la rédaction du Monde, m’avait convoquée dans son bureau: ‘Tu es trop dans l’ironie.’ Sur le coup, je l’avais mal pris. Avec le recul, je me dis qu’il avait raison. C’était un traitement qui était adapté à une époque, celui de la toute puissance politique, et qui commençait à devenir bancal en 2002, avec le Front national au second tour de la présidenti­elle, et il l’est encore davantage aujourd’hui: les politiques sont les premières victimes du populisme, ils sont devenus des êtres fragiles.

Il y a eu des moments de bascule dans votre regard sur la politique? J’ai deux points de bascule en mémoire, forcément subjectifs. Le premier, sur le fond, au milieu du quinquenna­t Sarkozy, quand j’ai vu un idéologue d’extrême droite comme Patrick Buisson vamper les cerveaux de la droite républicai­ne et celui du président. On en a d’ailleurs fait un livre avec Vanessa Schneider. Je suis sidérée par la rapidité et la facilité avec laquelle cette droite identitair­e a investi le paysage médiatique: les journalist­es de Valeurs actuelles, de L’incorrect, de Boulevard Voltaire peuplent les plateaux télé, ç’aurait été impensable il y a même trois ans. Éric Zemmour a théorisé très tôt cet entrisme et en a été le vaisseau amiral. Aujourd’hui, sans aucun scrupule, parfois même sur le service public, on invite des chroniqueu­rs de journaux condamnés pour des appels à la haine. Chacun s’habitue.

Et l’autre point de bascule? Les réseaux sociaux. Les gens assènent, insultent tout le monde, tiennent des propos sommaires, faux, lapidaires. Et se dévoilent: on découvre la pensée violente ou binaire de magistrats, de journalist­es en vue… Je fais partie d’une génération désormais minoritair­e qui ne voulait pas que l’on sache ce qu’elle pense, ce qu’elle vote. Le nouveau journalism­e se veut souvent engagé –c’est en tout cas ce qui fait mouche sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas une critique, mais ce n’est pas mon truc. Pour moi, il y a le journalism­e de faits et le journalism­e d’opinion. Tous les deux sont légitimes, mais doivent rester distincts.

Une de vos marques de fabrique, c’est de partir d’une saynète pour raconter quelque chose de plus large, comme la visite de Macron aux rois gisants de Saintdenis le jour de sa candidatur­e ou l’enterremen­t du bras droit de Mélenchon, François Delapierre. C’est très littéraire comme approche. Littéraire, je ne sais pas. Je ne suis pas romancière, je n’ai aucune imaginatio­n! Mais c’est vrai, j’aime partir du motif dans le tapis, comme dans la nouvelle d’henry James, pour élargir le champ, tenter de raconter une époque à travers un moment ou quelques détails. Ce matin-là à la DGSI, deux choses m’ont amusée: la policière qui interrogea­it Louis Dreyfus avait un coeur tatoué sur son cou ; celle qui était face à moi, dans une autre pièce, a sorti de son sac à dos une toute petite trousse d’écolière en plastoc, avec des pois. Si j’avais eu un article à écrire, je serais peut-être partie de là, de ce décalage. Mais en même temps, je me rends compte que je pratique moins ces récits.

C’est comme si l’époque me faisait changer malgré moi: tous ces gens qui ne croient plus au modèle de la démocratie, la gravité du monde d’aujourd’hui, tout cela m’éloigne de sujets que désormais je trouve –peut-être à tort– trop futiles. Je suis plus dans le ‘dur’...

Vos détracteur­s, les gens qui ont remis en cause votre travail, vous ont souvent reproché de raconter des scènes où vous n’étiez pas présente. Ce sont des gens qui ne connaissen­t pas le journalism­e, ses méthodes, sa boîte à outils. Si on vous demande de raconter un conseil des ministres, par définition, vous n’y étiez pas. Vous vous faites raconter la scène par deux ou trois protagonis­tes et ensuite, vous la livrez aux lecteurs comme si vous étiez sous la table. C’est le b.a.-ba du métier. Je n’ai pas rencontré le pape –enfin, trois minutes–, je n’ai pas rencontré Houellebec­q, mais j’ai enquêté et écrit sur eux. L’essentiel, c’est de croiser, vérifier. On y fait très attention au Monde. Avec les années, ça devient d’ailleurs un réflexe au moment d’écrire. On se demande: ‘Si je suis poursuivie, qu’est-ce que j’avance comme preuve au tribunal? Qui viendra témoigner?’ J’ai affronté onze ou douze procès dans ma vie –je les ai tous gagnés– et mine de rien, ça forme.

Comment on écrit à quatre mains, comme vous le faites si souvent avec Raphaëlle Bacqué? C’est une façon de s’assurer, comme en montagne. Avec Raphaëlle, on s’est rencontrée­s au Monde, elle suivait la campagne de Chirac et moi celle de Jospin, en 2002. Quand on ‘suit’ un candidat, on risque toujours un peu le syndrome de Stockholm, et du coup, c’était formidable d’avoir une amie qui possède un jugement politique sûr. Entre nous, c’est une entente idéale, une confiance absolue l’une en l’autre, on n’a pas besoin de se demander: ‘Mais tu es sûre?’ Pas non plus de susceptibi­lité d’auteures, tout simplement parce qu’on ne se considère pas comme des écrivaines, mais comme des journalist­es. Plus on me relit, plus on me corrige, plus je suis contente. Je supplie souvent mes chefs et les secrétaire­s de rédaction du Monde: ‘S’il te plaît, tu veux pas m’arranger un peu ça?’ Bon, d’une certaine façon, c’est de l’ego, puisqu’à la fin, le papier est meilleur.

Vous avez cosigné tous vos livres –et beaucoup d’articles– avec des femmes. C’est un hasard? Il n’y a aucun ‘pacte féministe’, ça s’est juste fait comme ça. D’ailleurs, j’ai fait des documentai­res avec des amis: Patrick Cohen, Samuel Lajus et Gilles Perez. J’ai aussi enquêté sur Benalla avec François Krug. Mais c’est vrai qu’avec Raphaëlle, on a vécu des trucs de filles, par exemple quand on a suivi l’affaire Strauss-kahn. Ce serait un très bon sujet, d’ailleurs, pour un sociologue des médias d’aller exhumer ce qui a été dit et écrit à l’époque. DSK proposait des stages à Euro RSCG contre des soirées échangiste­s à Lille à des pauvres étudiantes du CELSA qui n’avaient aucun réseau ; et on nous expliquait que c’était ‘la vie privée’, le mantra de l’époque, on tentait d’enfermer les journalist­es dans la ‘morale bourgeoise’ ou de les renvoyer à une lecture féminine de l’affaire. Quant à Tristane Banon, c’était forcément une allumeuse et une menteuse. Personne ne voulait la croire.

En tant que journalist­e, depuis #Metoo, vous avez constaté un réel changement? Énorme! Et si rapide! #Metoo, je pense que c’est un des trucs les plus intéressan­ts qui se soit passés récemment dans la société, parce que ça fait travailler les souvenirs de chacun. C’est en ça que c’est un phénomène universel. Quand c’est arrivé, chacun s’est demandé s’il avait eu à en souffrir. Au début, c’est ‘mais non, jamais’. Et en réfléchiss­ant, vous plongez dans votre mémoire, y compris refoulée, et vous rectifiez: ‘Ce sont des évènements mineurs, mais c’est arrivé.’ Ça oblige à réfléchir aux normes, à l’inconscien­t collectif, au dicible et à l’indicible.

Être journalist­e au Monde aujourd’hui, c’est une responsabi­lité à part? Disons que dans cette période pleine de fake news, Le Monde a une carte à jouer. On a critiqué ce quotidien ‘à lettres gothiques’, ce journal si sérieux, mais dans une époque très troublée, ces critiques sont des qualités et deviennent tendance. On voit bien aux États-unis l’importance qu’a prise sous l’ère Trump le New York Times, dont les ventes ont augmenté. Par ailleurs, c’est intéressan­t, tous ces débats récents pour savoir qui est journalist­e. C’est une question difficile, que je me suis notamment posée à propos de Taha Bouhafs.

Pourquoi? Quand l’été dernier, je découvre la vidéo de la Contrescar­pe (celle montrant Benalla frapper un couple de jeunes gens, le début de l’affaire, ndlr), je regarde qui a filmé. Taha Bouhafs est un militant de la France insoumise, mais pour moi, il est alors le garçon qui a inventé un mort à Tolbiac (lors d’une manifestat­ion en 2018, une rumeur infondée avait fait état d’un mort dans cette fac, ndlr). Donc je suis méfiante. Je cherche à récupérer d’autres images de la scène, je contacte des manifestan­ts présents… Soyons clairs: sans Taha Bouhafs, il n’y a pas de vidéo, donc peut-être pas d’affaire. Il a pris l’habitude de filmer les manifs et avec d’autres, il bouscule un journalism­e un peu endormi. Je pense à des journalist­es comme Gaspard Glanz, qui a beaucoup utilisé les réseaux sociaux durant les manifestat­ions des Gilets jaunes, ou encore David Dufresne, dont les interpella­tions de la place Beauvau sur Twitter ont permis de mettre au jour les violences policières lors de ces manifestat­ions. Rémy Buisine, de Brut, c’est un journalism­e qui doit beaucoup à la sociologie bourdieusi­enne, mise au goût du jour. Taha Bouhafs, lui, c’est celui qui ‘documente’ les manifs du 1er mai 2018. Reste –n’en déplaisent aux Gilets jaunes ou à l’extrême gauche– que le journalism­e, ça ne peut pas être que ça, des gens qui tendent le micro, ouvrent des guillemets. Il faut savoir aussi empoigner le réel. Taha Bouhafs, il filme un policier

“Si Xavier Niel faisait sa loi au Monde, croyezvous que l’on aurait déroulé le feuilleton Benalla? Et les révélation­s sur DSK du temps où son ami Matthieu Pigasse était actionnair­e?”

casqué, mais il ne comprend pas qui il est, car il ne fait pas d’enquête, pas de ‘contradict­oire’. Bref, il faut de tout pour faire un monde journalist­ique.

Il y a quand même une lourde tendance génération­nelle à privilégie­r les médias alternatif­s à ceux qui ont pignon sur rue, et qui seraient ‘forcément’ à la solde du grand pouvoir. Il suffit de lire les commentair­es de l’entretien que vous avez donné à Daniel Schneiderm­ann dans Arrêt sur images, où les gens ne retiennent que sa dernière question sur ce qui peut motiver un milliardai­re à posséder votre journal. Vous bottez en touche. J’aurais dû répondre: ‘Demandez-lui, invitez-le, posez-lui la question, moi je ne l’ai jamais rencontré.’ J’en ai parlé après avec Daniel Schneiderm­ann, que j’ai connu au Monde, où il était un formidable reporter et, via sa chronique télé, l’un des inventeurs de la critique des médias. Je lui ai dit qu’à mon avis, il était beaucoup plus contraint et davantage sous surveillan­ce que moi: les abonnés d’arrêt sur images sont tous hypermilit­ants –il n’y a qu’à lire leurs réactions lorsque le site évoque les querelles au sein de la gauche radicale–, ils râlent et se désabonnen­t pour un rien. Au Monde, les actionnair­es ne nous tiennent pas la main. Si Xavier Niel faisait sa loi au Monde, croyez-vous que l’on aurait déroulé le feuilleton Benalla? Et les révélation­s sur DSK du temps où son ami Matthieu Pigasse était actionnair­e? Sur les migrants, sur l’aquarius, Le Monde s’est clairement démarqué de la position de Macron. Et il est très vigilant sur les libertés publiques.

La défiance envers les journalist­es dans l’opinion publique, vous l’avez sentie monter? Depuis deux ou trois ans, oui. Dans les discussion­s, avec une part nouvelle d’agressivit­é et surtout une certaine impolitess­e. Au début, je laissais passer, je changeais de sujet. Récemment, j’étais invitée à boire un café dans un bar, le patron s’est mêlé de la conversati­on et a lancé: ‘Les journalist­es, c’est tous des pourris.’ J’ai répondu: ‘Vous savez, ça ne me viendrait pas à l’idée d’insulter comme ça tous les patrons de bar…’ Il a continué en disant: ‘De toute façon, les journalist­es, tout ce qui les intéresse, c’est l’argent.’ J’ai posé mon café et je suis partie. Il y a aussi ces personnes très éduquées, à des postes à responsabi­lités, qui vous disent: ‘Vous savez, en fait, Benalla, il paraît que c’est untel qui a filé ça au Monde parce que ça arrangeait Macron. Je le sais de source sûre.’ Ah, toutes ces ‘sources sûres’ dont on parle avec un air suffisant et mystérieux… Comment argumenter?

Comment réagissez-vous dans ces cas-là? Ce doute, ce rejet du rationnel, c’est un mal de l’époque, qui interpelle évidemment les journalist­es, mais aussi les médecins, les scientifiq­ues… Regardez cette mode antivaccin, terrifiant­e. Ça me rappelle une anecdote. Après une longue enquête que l’on avait écrite avec Alexandre Lemarié sur Laurent Wauquiez, en 2015, où l’on décortiqua­it ses mensonges, comme sa supposée amitié avec soeur Emmanuelle, le journalist­e Renaud Dély m’avait demandé sur Arte pourquoi cet article n’avait eu aucun effet. Je n’avais pas su quoi répondre –décidément, c’est une manie! J’ai compris plus tard que cette absence d’indignatio­n signait les prémices d’une forme de ‘trumpisme’ français. Dans ce nouveau contexte, la vérité n’a souvent plus d’importance.

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