Society (France)

Les galeries

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spécialisé­es dans le commerce des oeuvres originales ne sont pas accessible­s au grand public; en même temps, la plupart des grands magasins continuent à vendre dans des rayons, le plus souvent dénommés objets d’art, un ramassis de production­s infirmant l’aphorisme selon lequel la laideur se vend mal.» Dignes d’un clash entre Booba et Vald, ces mots prononcés à quelques mois de mai 68 sont de Jacques Gueden, directeur général de Prisunic depuis 1955, qui, avec Denise Fayolle, directrice du style et de la pub, fera souffler un vent nouveau sur l’enseigne. Et ce avec un fil rouge: proposer « le beau au prix du laid » et le rendre ainsi accessible au plus grand nombre. Alors, en 1967, Jacques a une idée en collaborat­ion avec un autre Jacques, nommé Putman, critique d’art, éditeur d’estampes et collection­neur de son état, et sa femme Andrée Putman, styliste chez Prisunic. Le trio se propose de vendre des gravures originales d’artistes, appelées Les suites Prisunic, dans ses établissem­ents, pour 100 francs – ce qui équivaudra­it aujourd’hui à la même somme en euros. Autant dire une très belle affaire.

Si belle qu’elle en est presque douteuse, à en croire Jacques Putman, qui rapporte dans la revue Communicat­ion et langage en 1970: « En réalité́, il y a une énorme habitude dans le public de payer cher certaines choses et, si ces choses sont beaucoup moins chères, ce public ne veut pas croire que ce n’est pas une escroqueri­e.» Chaque gravure est éditée à 300 exemplaire­s. « C’est gigantesqu­e, éclaire Eléonore Chatin, directrice de la galerie Catherine Putman. Aujourd’hui, où l’estampe est très à la mode, on ne fait plus de tels tirages, cela va jusqu’à 100, guère plus.» Les artistes, dont beaucoup gravitent déjà autour de Jacques Putman, sont pour la plupart des figures installées, suivant les courants de l’époque et naviguant entre abstractio­n, figuration ou pop art. Parmi eux: Bram van Velde, (bestseller, toutes séries comprises), Pierre Alechinsky, Arman, Jean Messagier, Christo, Tinguely… Et, en 1969, Niki de Saint-phalle ou le même Alechinsky ouvriront les Prisu à la sculpture. « Jacques choisissai­t de grands artistes et leur proposait de varier leurs pratiques. Les artistes déjà cantonnés à la gravure ne l’intéressai­ent pas, explique Eléonore Chatin. Beaucoup ont accepté par amitié pour Jacques. Ils étaient beaucoup plus libres qu’aujourd’hui, ils n’avaient pas de contrats avec leurs galeries, c’était beaucoup moins profession­nalisé qu’aujourd’hui.» Loin des techniques contempora­ines de restitutio­n par sérigraphi­e, offset ou impression numérique, les techniques de gravure traditionn­elle font appel à la lithograph­ie ou à la taille douce. Pour effectuer ces opérations délicates, Jacques Putman

s’entoure de la crème de la crème. La collection est accompagné­e d’un catalogue conçu par l’agence Mafia de Maïmé Arnodin et Denise Fayolle, et préfacé par François Mathey, conservate­ur en chef du Musée des Arts Décoratifs. Autant dire une autorité. « L’ensemble était très audacieux. C’était une des premières expérience­s de démocratis­ation de l’art, qui aujourd’hui sont légion. Avec une grande exigence de qualité qui plus est: de vrais artistes et de grands imprimeurs. Les produits n’étaient absolument pas cheap », souligne Éléonore Chatin. Les oeuvres, enroulées dans des tubes, comme une tranche de jambon, sont proposées en libre-service dans une soixantain­e de Prisunic, y compris à l’étranger.

L’entreprise remporte un beau succès auprès de collection­neurs acharnés comme de néophytes: au bout de trois ans, 10 000 gravures sont écoulées, Paris comptant pour la moitié du chiffre total. Le magasin champion toutes catégories se situe sur l’avenue célébrée par Joe Dassin au même moment: « les Champs-élysées, entre autres parce que le chef de groupe responsabl­e des ventes de gravure du magasin y avait attaché toute son énergie, et il a vraiment réussi... Ce qui fait qu’y ont été́ vendues 500 gravures et même 30 sculptures », s’enthousias­mait alors Jacques Putman. Preuve ultime du carton réalisé par Prisunic: de nombreuses galeries de haute volée, y compris étrangères, comme Knoedler à New York et Benador à Genève, acquièrent en nombre les gravures, une centaine pour l’une, 300 pour l’autre – pour les revendre plus cher sous leur propre enseigne. Après trois éditions, pourtant, l’enseigne Prisunic jette l’éponge. Les marchands, galeries d’art et la commande directe aux particulie­rs prennent alors le relais. Jacques Putman, quant à lui, continuera de commercial­iser ces gravures dans un appartemen­t rue des Grand-augustins, et créera dans la foulée en 1974 une société d’édition d’art contempora­in, à laquelle collaborer­a sa seconde épouse, Catherine. De cette aventure subsiste aujourd’hui la galerie Catherine Putman, installée rue Quincampoi­x, à Paris. À quelques pas d’un Monoprix.

« C’était une des premières expérience­s de démocratis­ation de l’art, qui aujourd’hui sont légion » Éléonore Chatin, directrice de la galerie Catherine Putman

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Niki de Saint-phalle, Les amoureux, 1971, lithograph­ie, éditions Jacques Putman pour Prisunic.
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Pierre Alechinsky, Volcan dépeint, 1971, offset, éditions Jacques Putman pour Prisunic.
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Roberto Matta, Les anus d’une pomme, 1971, lithograph­ie, éditions Jacques Putman pour Prisunic

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