DER­NIÈRE Séance

Studio Ciné Live - - Édito - Éric Libiot, di­rec­teur de la ré­dac­tion

LE POINT DE NON-RE­TOUR. Ex­cellent film de John Boor­man, dont il ne se­ra pas du tout ques­tion ici. L’ex­pres­sion vaut pour l’an­nonce faite aux États-Unis par Sean Par­ker, qui pré­sen­tait le mois der­nier The Scree­ning Room, pla­te­forme per­met­tant de re­gar­der chez soi des films sor­tis en salle au même mo­ment. Au­tant dire que l’in­for­ma­tion a se­coué Hol­ly­wood. Quelques grands noms, dont Spiel­berg, Jack­son ou Abrams, ont ap­plau­di à cette in­no­va­tion qui, se­lon eux, per­met­tra à un cer­tain pu­blic de re­nouer avec le ci­né­ma. Zont pas tort. De leur cô­té, les ex­ploi­tants pré­disent la mort de leur mé­tier. Zont pas tort non plus. Ça grince là-bas, et en France aus­si. Der­nier cas en date : Evo­lu­tion, de Lu­cile Had­zi­ha­li­lo­vic, peu dis­tri­bué en salle, quand cer­taines choses, pas for­cé­ment meilleures, s’af­fichent en ex­tra-large. Les ex­ploi­tants se dé­fendent en di­sant que ces films-là – cas­ting in­con­nu, écho mé­dia­tique faible –, n’at­tirent plus per­sonne. Oui, mais moins le choix est va­rié, plus le pu­blic va vers ce qu’il re­con­naît. On le sait de­puis le trem­ble­ment de terre in­ter­net : la tech­no­lo­gie in­duit de nou­veaux com­por­te­ments. Confère la mu­sique en ligne, qui a d’abord cou­lé le CD avant que les ar­tistes n’y trouvent un moyen de se faire en­tendre. Au­jourd’hui, ils râlent à juste titre contre des droits d’au­teur ri­di­cules. Le dos­sier n’est pas clos, mais je suis per­sua­dé qu’un ter­rain d’en­tente se­ra trou­vé. Ques­tion de temps. C’est exac­te­ment ce qui se passe pour le ci­né­ma. Per­son­nel­le­ment, je ne suis pas contre al­ler voir Ava­tar ou Saint Amour en salle, et re­gar­der Triple 9 et Five chez moi, en payant le prix (The Scree­ning Room pro­pose le film à 45 eu­ros ; à quatre ou cinq plus la piz­za, c’est jouable). Je pré­fère mille fois une salle de ci­né­ma (pour peu qu’elle ne soit pas in­fes­tée de man­geurs de piz­za), mais je sais aus­si que mille rai­sons poussent à res­ter chez soi, même quand l’en­vie de voir un film est ir­ré­sis­tible – le e-ci­né­ma est un pre­mier pas qui peine à être de géant. Mais tout est lié : la dis­tri­bu­tion, l’ex­ploi­ta­tion, le prix du billet, la qua­li­té du ca­na­pé… At­ten­tion, je vais écrire une hor­reur : la sa­cra­li­sa­tion du ci­né­ma re­lève souvent du po­li­ti­que­ment cor­rect ri­di­cule. Oui, je suis heu­reux de voir Stal­ker de Tar­kovs­ki chez moi, sans avoir be­soin de brû­ler un cierge. Il m’est même ar­ri­vé d’al­ler le re­voir en salle. Je fais de même avec Hit­ch­cock, Cam­pion, Blier ou Au­diard. Le dé­sir de ci­né­ma nour­rit la ci­né­phi­lie qui ai­guise la cu­rio­si­té qui per­met ju­ger le film en te­nant compte de là où on met les pieds – et les yeux. Ce qui agite Hol­ly­wood et ce qui exas­père Pa­ris sont deux phé­no­mènes évi­dem­ment liés. Il se­rait idiot de dis­cu­ter de l’un sans com­prendre l’autre. Il faut au­jourd’hui par­tir du prin­cipe que le film se voit aus­si ailleurs que sur grand écran. Et que le pu­blic sait pas­ser de son sa­lon à la salle de ci­né­ma. Se­lon son en­vie et l’état de la mé­téo. Ne pas en te­nir compte, c’est dis­pa­raître à pe­tit feu. L’en­vi­sa­ger, c’est trans­for­mer la per­ver­sion d’un sys­tème en cercle ver­tueux. Ré­sis­ter, oui. Mais ré­sis­ter de­bout. Pour avan­cer.

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