DES spoils SOUS LES BRAS

Studio Ciné Live - - Édito -

LE SEUL IN­TÉ­RÊT D’AL­LIÉS, de Robert Ze­me­ckis, est d’ordre in­tel­lec­tuel. Non pas qu’il re­vi­site la pen­sée spi­no­ziste sur la cou­leur des pan­ta­lons de fla­nelle, mais il pousse un peu plus loin le bou­chon du spoil – de la ré­vé­la­tion pour les fran­co­philes d’un autre siècle. Comment ré­su­mer ce ra­tage aven­tu­reux ? Telle est la ques­tion que je me po­sais en en­ten­dant la bande-an­nonce qui an­non­çait le su­jet du film : Ma­rion Co­tillard est sans doute une es­pionne al­le­mande, mais non, s’of­fusque Brad Pitt, son ma­ri ai­mant, et je le prou­ve­rai. Pour les chan­ceux qui n’ont pas vu le film, l’an­goisse vé­cue par Brad ad­vient au bout d’une heure, alors que les spec­ta­teurs en­core éveillés se de­mandent de quoi il re­tourne exac­te­ment. D’où mon in­ter­ro­ga­tion : ra­con­ter ce qui se dé­roule au bout d’une heure, est-ce un spoil ou pas ? Si oui, que dire du film puis­qu’il ne s’y passe rien d’autre avant que des chan­ge­ments de vê­te­ments, un verre en ter­rasse et une scène d’amour dans une voi­ture. Est-ce éga­le­ment spoi­ler – comme il nous l’a été re­pro­ché - que d’an­non­cer la mort d’Es­co­bar dans la sé­rie té­lé Nar­cos, alors que le pa­tron du car­tel de Me­de­lin est ef­fec­ti­ve­ment mort en 1993 ? Le spoil est aus­si aga­çant que le spa­ra­drap du Ca­pi­taine Had­dock : on ne sait ja­mais à quel mo­ment ar­rê­ter le ré­su­mé ni à par­tir de quand un film peut être ex­pli­qué du dé­but à la fin. Dire, par exemple, que Ro­se­bud est le nom du traî­neau de Charles Fos­ter Kane, est-ce un spoil alors que le chef-d’oeuvre d’Or­son Welles date de 1942 ? Et, tout à coup, un gouffre s’ouvre… Évo­quer Ian So­lo dans Le re­tour du Je­di, estce spoi­ler la fin de L’Em­pire contre-at­taque où le cow-boy ga­lac­tique est en mau­vaise pos­ture et peut-être même bon pour la casse ? En­tendre Zurg dire à Buzz qu’il est son père, est-ce spoi­ler Toy Sto­ry 2 ou la sa­ga Star Wars ? An­non­cer la pro­jec­tion de L’ar­ri­vée du train en gare de la Cio­tat, n’estce pas dé­jà ré­vé­ler qu’il est bien­tôt à quai ? Dire que Ca­me­ron filme ma­gni­fi­que­ment le nau­frage du ba­teau, est-ce cou­ler le sus­pense de Titanic ? S’ap­prê­ter à re­voir Rio Bra­vo en se re­mé­mo­rant avec dé­lec­ta­tion le scène de la goutte de sang dans le verre de bière, est-ce de l’au­to-spoil ? Le spoil est un ani­mal aga­çant qui dit aus­si l’ab­sur­di­té du bi­niou. Deux mots pour ré­su­mer un film, c’est dé­jà trop, un verbe mal pla­cé peut tout faire foi­rer. Et il y au­ra tou­jours quel­qu’un, ici ou ailleurs, pour vendre la mèche avant qu’elle n’ex­plose. Faut faire gaffe mais c’est com­pli­qué. Par exemple, faut-il écrire que le trio de tête des films pré­fé­rés de la ré­dac­tion, page 73, est Man­ches­ter by the Sea, Ca­rol et To­ni Erd­mann ? Je ne suis pas sûr fi­na­le­ment. J’hé­site. En tout cas, Al­liés n’y est pas. Faut dire que la scène fi­nale est lou­pée. Presque au­tant que le dé­but. C’est Brad Pitt qui meurt. Ou Ma­rion Co­tillard. Je ne sais plus. Les deux ? Au­cun ? Je n’au­rais pas dû dor­mir. Quel­qu’un pour­rait-il spoi­ler le film par la fin ? Mer­ci.

Éric Li­biot, di­rec­teur de la ré­dac­tion

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