Louis GARREL

le grand en­tre­tien Il rentre tout juste de Cannes, où il a pré­sen­té Le re­dou­table, de Mi­chel Ha­za­na­vi­cius. Il y joue Godard. Oui, LE Godard. Il avait la trouille, il est main­te­nant content. C’est par­ti pour une heure de conver­sa­tion en forme de ping-pong.

Studio Ciné Live - - Le Dessin De Kak - Pro­pos re­cueillis par éric Li­biot pho­tos phi­lippe quaisse pour SCL

« Mon ego est sou­vent apai­sé sur une scène de théâtre. Au cinéma, c’est rare. »

Vous ve­nez d’avoir 34 ans. Vous avez donc pas­sé l’âge du Ch­rist et pour l’ins­tant tout s’est plu­tôt bien pas­sé : vous n’avez ja­mais été cru­ci­fié ni par le mé­tier, ni par la cri­tique… Louis Garrel : C’est vrai, ça s’est plu­tôt bien pas­sé. Sauf au mo­ment de la pro­jec­tion à Cannes de La fron­tière de l’aube, de mon père, en 2008. C’était un peu la tem­pête ; le mo­ment où je com­prends que le pu­blic est très hé­té­ro­clite, alors que j’aime à pen­ser qu’il me res­semble et donc qu’il va ai­mer le film. À ce mo­ment-là, vous avez eu mal pour votre père, pour vous, pour le cinéma ? J’ai juste eu l’im­pres­sion qu’il y avait un mal­en­ten­du. Mais j’ai da­van­tage vé­cu des mau­vais mo­ments au théâtre. Au cinéma, les cri­tiques tombent une fois que le film est fi­ni, point. Au théâtre, ça cir­cule en coulisses, c’est un art vi­vant, donc ça fait plus d’ef­fet. Au­jourd’hui, je prends plus de dis­tance avec la cri­tique. Ceux qui écrivent pro­jettent ce qu’ils veulent voir du film. Jean-Claude Car­rière me ra­con­tait qu’un jour Luis Buñuel était ef­fon­dré après avoir lu les jour­naux : « Tout le monde dit du bien de mon film, il y a un pro­blème. » Moi, je mets du temps à com­prendre ce que j’ai fait. Ou à ai­mer un film dans le­quel j’ai joué. J’ai un rap­port très af­fec­tif aux choses et au tra­vail. Je me sens très res­pon­sable du film de Mi­chel [Ha­za­na­vi­cius]. C’est son film, bien sûr, mais j’ai tra­vaillé comme ja­mais au­pa­ra­vant. Vous tra­vaillez de­puis qua­si­ment vingt ans. Mais ce film, Le re­dou­table, est sans doute le plus im­por­tant de votre car­rière : vous en êtes la vé­ri­table tête d’affiche… C’est ef­fec­ti­ve­ment la pre­mière fois où ce n’est pas moi qui joue. C’est-à-dire ? Jus­qu’à pré­sent, je fai­sais l’ac­teur au­to­bio­gra­phique dans des films où mon per­son­nage pou­vait me res­sem­bler. Là, non. Je peux ad­mi­rer Jean-Luc Godard mais je ne suis pas proche de lui. Il a pu être ra­di­cal dans sa vie et je n’ai pas ce cou­rage-là par exemple. Avez-vous chan­gé votre fa­çon de jouer ? Le pro­blème de l’ac­teur quand il in­ter­prète un per­son­nage réel, c’est quand il est confron­té à une image mé­dia­tique. Sauf quand le gars n’est pas très connu, comme lorsque j’ai joué Jacques de Ba­scher dans Saint Laurent, de Bon­nel­lo. Là, je pou­vais par­tir qua­si­ment de zé­ro. C’est dif­fé­rent pour Godard, et j’ai d’abord dit non. En fait, je n’ai ja­mais dit oui. Mi­chel m’a en­voyé le scé­na­rio, j’ai vou­lu re­fu­ser mais le script était très bien. C’est com­pli­qué pour moi de dire oui. De dire non aus­si, d’ailleurs. Être à ce point tête d’affiche, est-ce que ça change quelque chose ? À Cannes, j’ai eu un énorme trac. Comme avant la pre­mière d’une pièce de théâtre, quand le ré­gis­seur te pousse sur la scène. L’im­pres­sion de mou­rir. Ar­ri­vez-vous à vous re­gar­der ? Dans ce film, oui, parce que ce n’est pas moi. Je peux sen­tir si je suis bien ou pas. Ou plu­tôt si cet ac­teur qui joue Godard est bien. Je ne suis pas em­pê­tré de moi-même. Gé­né­ra­le­ment, je ne m’aime pas. Mon am­bi­tion quand j’ai com­men­cé vrai­ment à être ac­teur, c’était pou­voir me re­gar­der et y prendre plai­sir. Mais jouer vous fait quand même plai­sir, non ? Oui. Vous n’avez pas l’air convain­cu… Si, si, j’adore ça. Mais j’ai un drôle de rap­port avec le jeu car j’adore aus­si le cinéma comme spec­ta­teur et j’aime quand le réa­li­sa­teur me ra­conte quelque chose d’in­time sur lui. Par exemple, quand je re­garde Le Gar­çu, je vois un do­cu­men­taire sur De­par­dieu mais aus­si sur la vie de Pia­lat. Dans le film de Mi­chel, je mets un masque. Pas ques­tion d’être dans une quel­conque bio­gra­phie. La porte d’en­trée pour jouer Godard, c’est Cau­bère qui in­ter­prète Ariane Mnou­ch­kine dans Le ro­man d’un ac­teur. Com­ment il en fait un per­son­nage pour pou­voir s’en mo­quer tout en l’ad­mi­rant. Peut-être parce qu’il l’aime tel­le­ment qu’il peut s’en dé­ta­cher… C’est sans doute ça. Cau­bère lui dit : « Je t’ai tel­le­ment ai­mée que je peux te ra­con­ter. » Godard, lui, m’a tou­jours fas­ci­né, je l’ai re­gar­dé des heures et des heures. Son charme, son hu­mour… Même si je ne l’ai ja­mais ren­con­tré. Jean-Pierre Léaud est votre par­rain, votre père est ci­néaste et a com­men­cé à l’époque de la nou­velle vague, vous êtes très ci­né­phile…Le rap­port que votre fa­mille en­tre­tient avec Godard n’était-il pas trop lourd ? Pas trop, même si Godard, c’est sa­cré. Je me suis donc de­man­dé si l’in­ter­pré­ter était un blas­phème. Mais ce n’était fi­na­le­ment pas la bonne ques­tion. C’était plu­tôt : le film est-il vi­vant ou mor­bide ? Il est vi­vant. Un blas­phème ? Fichtre. Godard est-il donc si in­tou­chable ? Non, d’au­tant que le film s’amuse de la fi­gure de Godard. J’ai pen­sé aux jeunes de 20 ans qui ne le connaissent pas for­cé­ment. J’ai joué ce film pour eux. Mi­chel montre com­ment Godard s’en­gouffre dans une im­passe ar­tis­tique. C’est ce que les go­dar­diens lui re­prochent : « Com­ment Ha­za­na­vi­cius peut-il ra­con­ter ça ? ». Mais le pu­blic de 20 ans ne se de­mande pas si Godard c’est gé­nial ou chiant. Godard est im­por­tant, point. Il est dans les dic­tion­naires. On pense ce qu’on veut de ses films mais Godard est un fait his­to­rique pour le cinéma. Ce que j’aime, c’est la fa­çon dont Mi­chel s’est amu­sé à ani­mer une ma­rion­nette ap­pe­lée Godard. Votre père a-t-il ai­mé le film ? Je crois. Il m’im­por­tait que ceux qui aiment Godard et ses films ne soient pas gê­nés. Je suis pa­ra­no et je ne vou­lais pas leur faire du mal. L’avis de votre père vous a sou­la­gé, ému ?... Je ne sais pas. C’est étrange d’avoir un fils ac­teur quand on est aus­si réa­li­sa­teur… Mais c’est lui qui vous a mis de­vant une ca­mé­ra pour la pre­mière fois… Vous aviez 5 ans. Je n’étais pas consen­tant et per­sonne ne m’a pas de­man­dé mon avis. J’ai dû être chiant sur le tournage. J’ai sou­ve­nir qu’on me don­nait des bon­bons pour que je joue une scène. Comme les chiens sa­vants… Un peu oui. Mais c’est grâce au théâtre que le plai­sir de jouer est ve­nu. J’avais en­vie d’al­ler sur scène de­vant les gens.

Vous jouez donc au cinéma uni­que­ment pour l’ar­gent ? Non, mais j’aime bien les contraintes du cinéma : fa­bri­quer quelque chose, tour­ner des scènes dans le désordre pour fa­bri­quer un film. Je veux du vi­vant. Quand j’en ai marre du cinéma, je re­garde La règle du jeu, de Jean Re­noir, et ça va mieux. Ça, c’est du cinéma. Après avoir vu ce film, j’ai en­vie de sor­tir, d’être avec des gens, de vivre… [Il imite à la per­fec­tion Jean Re­noir]. Êtes-vous tou­jours très ci­né­phile ? Oui, mais ci­né­phile ob­ses­sion­nel. Jean-Pierre Léaud m’in­té­resse ; je re­garde tous ses films. Pa­reil pour Re­noir. Mais les ci­néastes co­réens d’au­jourd’hui par exemple, je connais peu. J’ai des pé­riodes d’in­tense ac­ti­vi­té ci­né­phile quand je ne suis pas trop nar­cis­sique… Quand je m’in­té­resse trop à moi, je ne vais pas au cinéma. Le spec­tacle de mes né­vroses, c’est un son et lu­mière ex­tra­or­di­naire. Je me de­mande com­ment je vais et où je vais. Quand je re­viens de Cannes, je suis fa­ti­gué car tout le monde m’a re­gar­dé et j’ai par­lé de moi. Pour­tant, l’ego n’est pas sa­tis­fait. Mon ego est sou­vent apai­sé sur une scène de théâtre. Au cinéma, c’est rare. J’aime sen­tir fré­mir le pu­blic au même mo­ment. Quand je sens qu’il y a une os­mose : tout le monde re­garde le même point sur le mur de la même fa­çon. Quand le cinéma réus­sit ça, c’est ma­gique. Si­non, c’est an­gois­sant Vous ve­nez de jouer Godard. Cha­brol, Ri­vette ou Truf­faut, c’est pour quand ? Ce se­rait mar­rant mais je ne les connais pas as­sez. J’ai da­van­tage lu Truf­faut que vu ses films. Je vous au­rais bien vu dans un Cha­brol ; vous au­riez pu vous amu­ser. Ça m’au­rait plu, oui. J’ai du mal à m’amu­ser quand je tra­vaille. La dis­tance que tous les ac­teurs cherchent, c’est celle que Mas­troian­ni a su trou­ver. Chez lui, c’est un art de vivre. Avoir l’air dé­ta­ché des choses. Vous vous trou­vez trop la­bo­rieux comme ac­teur ? Il faut trou­ver le juste mi­lieu entre l’im­por­tance et la fu­ti­li­té du tra­vail. Je ne veux pas mi­ni­mi­ser l’as­pect es­sen­tiel de l’art mais c’est la vie qui doit ren­trer dans l’art. Mi­chel Si­mon ra­con­tait que si un réa­li­sa­teur était chez lui et ne s’in­té­res­sait pas à son chat, il ne vou­lait pas tra­vailler avec lui. Il faut qu’un film soit aus­si une cé­lé­bra­tion de la vie. Vous êtes donc plus proche de Cas­sa­vetes que de Hit­ch­cock ? Cet hi­ver, tout m’an­gois­sait. J’ai re­gar­dé Love Streams, de Cas­sa­vetes, ça a été beau­coup mieux. Voir un film, ça me re­ba­lance dans le monde. Pour cette rai­son, j’ai du mal avec les sé­ries : le cô­té im­mer­sif m’an­goisse. Hit­ch­cock, c’est donc sur­fait pour vous… Je connais mal. Je n’ai même pas lu le Truf­faut/Hit­ch­cock. Hit­ch­cock fa­bri­quait des émo­tions mais c’était aus­si du plai­sir. Comme fait Ha­za­na­vi­cius avec Godard, fi­na­le­ment… Je suis d’ac­cord. Mais comme je suis un grand an­xieux, j’ai be­soin de voir des choses vi­vantes. Un film réus­si, c’est un film que me dit de re­gar­der le monde parce qu’il peut être beau. Le cinéma, c’est une ca­thar­sis. Est-ce à cause de cette an­xié­té que vous avez du mal avec l’idée d’être un ac­teur co­mique ? Parce que vous êtes aus­si un ac­teur co­mique. Vous avez tra­vaillé avec Phi­lippe Garrel, puis avec Ch­ris­tophe Ho­no­ré, puis Garrel, puis Ho­no­ré… Sept films avec l’un, cinq avec l’autre… Ça va cinq mi­nutes… J’ai fait Maï­wenn et Ha­za­na­vi­cius… Oui, mais de­puis peu. Je ne vou­lais pas tour­ner uni­que­ment avec mon père ou Ch­ris­tophe, mais j’ai­mais l’idée de re­trou­ver une troupe. Mon rêve, à 15 ans, c’était d’ap­par­te­nir à la Co­mé­die-Fran­çaise ou au Théâtre du So­leil d’Ariane Mnou­ch­kine. Mais il faut une ri­gueur que je n’ai pas. Puis, je me suis ren­du compte qu’il fal­lait al­ler voir ailleurs. Quel sou­ve­nir avez-vous des Deux amis, le film que vous avez réa­li­sé ? Il brille par son im­per­fec­tion, mais j’ai ado­ré di­ri­ger les co­mé­diens. J’aime faire le deux : réa­li­ser et jouer. Mais je vou­drais être moins an­xieux quand je fais l’ac­teur. Avec Maï­wenn, c’était bien. Le tournage a été agréable Et vous étiez très drôle… Il faut pour­suivre dans cette voie. En ce mo­ment, j’écris. Un film noir mé­lo. Un peu drôle aus­si. Ah ben voi­là… Au théâtre, quand la salle rit, je me sens utile. Mais j’ai un sur­moi qui me fait pen­ser que je suis peut-être vul­gaire. J’aime ani­mer les soi­rées et faire rire les gens en les imi­tant. Quand mon­tez-vous sur scène pour un spec­tacle de stan­dup ? Je me rap­pro­che­rais plu­tôt du tra­vail de Phi­lippe Cau­bère. Un mo­no­logue in­té­rieur. Avec une chaise. C’est ma­gni­fique. En ren­trant de Cannes, j’ai re­vu la rup­ture entre Cau­bère et Mnou­ch­kine [dans Les marches du Pa­lais, NDLR]. J’ai pleu­ré. Que vous sou­hai­tez-vous pour votre an­ni­ver­saire ? Plus de li­ber­té, moins d’au­to­cri­tique. Je me fais des pro­cès où je suis ac­cu­sé, pro­cu­reur, avo­cat et juge. Fau­drait peut-être pas­ser à autre chose, non ?

Le re­dou­table De Mi­chel Ha­za­na­vi­cius • Avec Louis Garrel, Sta­cy Mar­tin, Bé­ré­nice Be­jo, Mi­cha Les­cot, Gré­go­ry Ga­de­bois, Jean-Pierre Mo­cky… • Sor­tie : 13 sep­tembre

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