LE GRAND EN­TRE­TIEN Fan­ny Ar­dant

le grand en­tre­tien Avec elle, il faut s’at­tendre à pas­ser une heure ma­gique. L’ac­trice ose toutes les ré­ponses en évi­tant les dis­cours for­ma­tés. Fan­ny Ar­dant se ré­vèle tou­jours aus­si sur­pre­nante, comme le per­son­nage de trans­sexuel qu’elle in­ter­prète dans

Studio Ciné Live - - Sommaire - Propos recueillis par So­phie Be­na­mon photos ca­role bel­laiche

On dit sou­vent de vous « elle ose », comme au­jourd’hui avec ce rôle de trans­sexuel. Est-ce im­por­tant de sur­prendre ?

Fan­ny Ar­dant : Je n’ai pas ce sen­ti­ment d’au­dace. J’aime trou­ver l’iti­né­raire dans un per­son­nage. Dans toutes les ex­pé­riences, que ce soit au théâtre ou au ci­né­ma, j’ai tou­jours ap­pris quelque chose sur moi. J’ai gar­dé in­tact le plai­sir de jouer. Il n’y a rien de pire que d’en­tendre quel­qu’un être sûr de lui parce qu’il fait ce mé­tier de­puis vingt ans. Moi, je re­mets mes billes en jeu à chaque fois. Der­niè­re­ment, on vous a vue en­ton­ner une chan­son aux Mo­lières, à l’af­fiche d’un court mé­trage, jouer votre propre rôle dans Five, re­prendre le rôle de Ja­que­line Maillan au théâtre [ Croque Mon­sieur, mis en scène par Thier­ry Kli­fa] et di­ri­ger Gé­rard De­par­dieu dans votre troi­sième film, Le di­van de Sta­line. On a l’im­pres­sion que vous n’avez peur de rien… Je ne pense pas à la peur, je pense au plai­sir. Je n’éla­bore pas de stra­té­gie. Je n’ai ja­mais été in­té­res­sée ni par l’ar­gent, ni par la gloire, ni par le pou­voir. Je fais les choses quand tous les lam­pa­daires s’al­lument dans ma tête. Le théâtre, c’est le mo­ment qui est don­né aux ac­teurs pour pu­ri­fier leur sang. Au ci­né­ma, on est trop choyés. Au théâtre, on est tout seul, on des­cend dans la fosse aux lions.

Votre rap­port à votre mé­tier a-t-il chan­gé ?

Je ne crois pas. Je me rap­pelle que sur l’un des tout pre­miers films que j’ai tour­nés, La femme d’à cô­té, Fran­çois Truf­faut m’avait de­man­dé si j’avais des ques­tions. J’ai dit non. Il a dit « chouette ». Je suis quel­qu’un de l’écri­ture, de la lec­ture : pour moi, tout est dans le scé­na­rio. Le ci­né­ma et le théâtre, c’est très prag­ma­tique. On doit faire les choses. Et après on dis­cute, comme un ar­ti­san qui veut ar­ron­dir l’ac­cou­doir de son fau­teuil. La seule chose qui a chan­gé, peut-être, c’est mon rap­port à la nu­di­té. Je crois me sou­ve­nir que quand j’étais jeune, je re­fu­sais de me désha­biller.

Comment est né le per­son­nage de trans­sexuel que vous in­ter­pré­tez dans ?

Lo­la Pa­ter Je ne fais pas de re­cherches. Quand j’ai in­ter­pré­té Ma­ria Cal­las – la pre­mière fois au théâtre, sous la di­rec­tion de Ro­man Po­lans­ki, puis au ci­né­ma, pour Fran­co Zef­fi­rel­li –, je n’ai rien lu. Les faits ne m’in­té­ressent pas. Seuls m’in­té­ressent l’être et les sen­ti­ments. Il y a au­tant d’in­ter­pré­ta­tions que d’ac­teurs. Pour Lo­la Pa­ter, Na­dir Mok­nèche m’avait mon­tré, avant le tour­nage, des photos de dif­fé­rents trans­sexuels. Il n’y a pas de pro­to­type. Je me sou­viens juste que Na­dir m’a sug­gé­ré de garder mon tic – je me ronge les ongles – afin d’évi­ter la pa­no­plie de la femme par­faite. La vé­ri­té plu­tôt que la réa­li­té.

Comment êtes-vous sur un tour­nage ?

Je ne crois pas au si­lence sur le pla­teau. Ce­la m’an­goisse même. C’est comme si on pré­pa­rait la bombe pour Hi­ro­shi­ma. J’aime trou­ver ma voie dans le chaos, en bras­sant la vie qui est à cô­té de moi. Je me nour­ris de ça. J’aime beaucoup une phrase de Jou­vet qui dit : « Ne des­cends pas trop dans la pro­fon­deur, tu ris­que­rais de t’y noyer. » Vous ne dis­pa­rais­sez ja­mais der­rière vos rôles… Vous ne com­po­sez pas. D’ailleurs, la seule fois où la pro­fes­sion vous a ré­com­pen­sée, c’est quand vous avez chan­gé votre ap­pa­rence phy­sique, pour Pé­dale douce… Il y a jouer et per­for­mer. Moi, je n’aime pas la per­for­mance. Dans le deuxième cas, on se croit plus in­tel­li­gent que le rôle qu’on joue. Je veux re­ven­di­quer l’hon­nê­te­té. J’aime être ac­trice pour ces mo­ments ma­giques, ces pe­tites re-créa­tions du monde. C’est l’éton­ne­ment qui a pri­mé dans Pé­dale douce. La coupe de che­veux, peut-être. Mais si vous re­gar­dez bien le film, à part l’ha­bit qui fait le moine, mon per­son­nage, Eva, n’est pas un per­son­nage joyeux. Elle est pro­fon­dé­ment so­li­taire et presque tra­gique. On a aus­si sou­li­gné ma blondeur dans Les beaux jours, de Marion Ver­noux.

Qu’at­ten­dez-vous d’un met­teur en scène ?

Les met­teurs en scène que j’aime sont ceux qui ont un ima­gi­naire dif­fé­rent des autres. Ce­lui qui ne me pro­po­se­ra pas le énième rôle de bour­geoise. Ce­lui qui ver­ra que je m’avance mas­quée, que je ne suis pas le pro­duit d’un rôle. J’ai tout de suite sen­ti ce­la chez Na­dir Mok­nèche. Je suis très fa­cile à di­ri­ger parce que c’est une chance d’échap­per à soi-même.

Qu’est-ce que ça vous ap­porte de réa­li­ser ?

Ce­la passe sur­tout par l’écri­ture d’un uni­vers où, tout d’un coup, je peux ra­con­ter des choses à moi. Mes deux pre­miers films sont des scé­na­rios ori­gi­naux. J’aime aus­si beaucoup le rap­port du pla­teau. J’adore être au plus près des ac­teurs. C’est comme un rêve dans le noir de mettre en forme des choses qui vous ba­layent.

Vous ve­nez de di­ri­ger Gé­rard De­par­dieu en Sta­line dans votre troi­sième film. D’où vous est ve­nue cette idée ?

C’est lui qui m’a de­man­dé de jouer dans mon deuxième film, Ca­dences obs­ti­nées. Il ne me res­tait plus qu’à dis­tri­buer un pe­tit rôle de prêtre, le père Ville­dieu. Cette ex­pé­rience m’a don­né en­vie de le di­ri­ger dans toute sa splen­deur. Avec Le di­van de Sta­line, je lui ai pro­po­sé une fable, pas un do­cu­ment. C’était comme une mise en abîme parce que je sais ce que pro­voque Gé­rard. Je ne lui ai de­man­dé que deux choses : de par­ler avec une voix douce, de ba­ri­tone [elle pro­nonce le mot le dit en ita­lien] et de tou­jours garder un de­mi-sou­rire. Il a tout de suite trou­vé l’au­to­ri­té, le pou­voir d’être craint.

Vous avez vé­cu beaucoup d’aventures en­semble de­puis La femme d’à cô­té. Vous êtes la seule ac­trice à l’ac­com­pa­gner dans des aventures théâ­trales à tra­vers le monde en­tier [der­niè­re­ment avec La Mu­si­ca deuxième, de Mar­gue­rite Du­ras]. Qu’est-ce qui vous plaît chez lui ?

Pour moi, jouer c’est dan­ser avec un par­te­naire, ce n’est pas une lutte de pou­voir. Être sur un pla­teau ou sur une scène avec Gé­rard De­par­dieu est une joie. C’est l’ac­teur qui fait ou­blier la ca­mé­ra, les

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.