DU GON­COURT À L’ÉCRAN

Les ju­rés du Prix Gon­court se­raient-ils des pro­duc­teurs de ci­né­ma en puis­sance ? Au re­gard du nombre d’adap­ta­tions au­quel le pres­ti­gieux pal­ma­rès conti­nue de don­ner lieu, c’est tout comme.

Studio Ciné Live - - En Couverture - PAR ES­TELLE LENARTOWICZ

Re­mis chaque an­née à l’au­tomne de­puis 1905, le plus pres­ti­gieux prix lit­té­raire français n’a ces­sé d’ins­pi­rer toutes sortes de réa­li­sa­teurs. Friands de belles his­toires, ils trouvent là un pa­nel d’oeuvres ayant dé­jà re­çu les suf­frages d’« ex­perts », et bien sou­vent du pu­blic. Dé­jà, dans les an­nées 50, la re­nom­mée du Prix Gon­court tra­ver­sait les fron­tières lit­té­raires pour at­teindre les col­lines brû­lantes de Hol­ly­wood. En 1952, l’Amé­ri­cain John Hus­ton en­tend ain­si par­ler d’un cer­tain Ro­main Ga­ry, nou­veau ro­man­cier qui fait fu­reur à Pa­ris et qui vient d’être sa­cré par le Prix Gon­court… Très vite char­mé par la prose vir­tuose des Ra­cines du ciel, il dé­cide de l’adap­ter et confie au ro­man­cier français la co­écri­ture du scé­na­rio. Ga­ry change l’ordre du ré­cit et opte pour une struc­ture chro­no­lo­gique li­néaire. À l’af­fiche de ce film pen­sé comme une dé­non­cia­tion du tra­fic d’ani­maux en Afrique équa­to­riale, Tre­vor Ho­ward, Ju­liette Gré­co et Or­son Welles. Neuf ans plus tard, l’Is­raé­lien Mo­shé Miz­ra­hi re­prend La vie de­vant soi, l’autre chefd’oeuvre de Ga­ry, lau­réat du Gon­court 1975. Pa­ri ris­qué, mais réus­si : il rem­porte l’Os­car du meilleur film étran­ger et offre à Si­mone Si­gno­ret le Cé­sar de la meilleure ac­trice. Sans né­ces­sai­re­ment se frot­ter aux au­teurs cultes, cer­tains ci­néastes pro­fitent du pro­pul­seur de ventes qu’est le Gon­court pour mieux bra­quer le pro­jec­teur sur leur film. Ain­si, le Suisse Claude Go­ret­ta, qui eût la bonne idée d’adap­ter La den­tel­lière, de Pas­cal Lai­né, grand suc­cès po­pu­laire et Gon­court 1974. Ré­cit d’un amour im­pos­sible entre une jeune coif­feuse et un élève de l’école des Chartes, l’adap­ta­tion va lan­cer la car­rière de la jeune Isa­belle Hup­pert – su­bli­mée dans le rôle de Pomme, la jeune femme ré­ser­vée –, mais aus­si mettre un sé­rieux frein à celle de Pas­cal Lai­né. Ja­mais le ro­man­cier ne se re­lè­ve­ra de ce double suc­cès écra­sant. Il faut dire que les lau­réats, de plus en plus cour­ti­sés par le 7e art, se voient as­saillis de ju­teuses pro­po­si­tions dès le jour de leur sacre chez Drouant. Ain­si, la ro­man­cière Leï­la Sli­ma­ni, qui dé­clare avoir été ap­pro­chée par plu­sieurs réa­li­sa­teurs avant de confier son th­riller do­mes­tique, Chan­son douce, à la ci­néaste Maï­wenn, à peine un mois après l’ob­ten­tion du Gon­court 2017. À l’in­verse, il au­ra fal­lu plus de trois ans à Jean-Jacques An­naud pour se dé­ci­der à ou­vrir en­fin L’amant, de Mar­gue­rite Duras, lau­réat 1984, sur les conseils in­sis­tants de son pro­duc­teur Claude Ber­ri. Long­temps ré­frac­taire à l’idée de mon­trer un « mo­nu­ment na­tio­nal » au ci­né­ma, An­naud ob­tient fi­na­le­ment les droits du film, et en paye­ra le prix fort. Car com­mence bien­tôt une guerre à cou­teaux ti­rés entre le réa­li­sa­teur et l’écri­vaine, Duras re­pro­chant à An­naud de tor­piller son livre. « Rien ne m’at­tache au film, c’est un fan­tasme d’un nom­mé An­naud », dé­clare-t-elle à la sor­tie du film… Beau­coup plus souple, Béa­trix Beck, lau­réate du Gon­court 1952 avec le très beau Léon Mo­rin, prêtre, pré­fé­re­ra lais­ser les cou­dées franches à Jean-Pierre Mel­ville, qui adap­te­ra son livre à l’écran en 1951, avec Jean-Paul Bel­mon­do et Em­ma­nuelle Ri­va. Seul l’écri­vain Laurent Gau­dé, Gon­court 2004 pour Le so­leil des Scor­ta, re­fuse coûte que coûte son ro­man ne de­viennent un film. Quel réa­li­sa­teur sau­ra le faire chan­ger d’avis ?

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